RETOUR DE RIMOUSKI
Descendu à Rimouski pour soumettre quelues livres de pédagogie à l'examen de Mgr l'évèque de Rimouski, j'avais compté y séjourner cinq ou six jours au plus, et j'y passai trois semaines. J’y trouvai nombre de vieux amis qui me firent agréablement passer le temps, et un protecteur qui me rendit les plus grands services par ses conseils inspirés par la science, la bonté, l'amour vrai de la patrie, je veux parler de l’évêque lui-même, Mgr Jean Langevin.
J'ai eu de fréquentes entrevues avec ce bon prélat, et toujours, je l'ai trouvé le mème, d'humeur égale et de plus en plus savant.Quel quefois, 1l me tendait la main pour me faire hâter le pas : alors il m'ouvrait les plus grands horizons : il me montrait au-delà du succès personnel, les devoirs envers la patrie, la véaére-
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tion dûe à l'Eglise, la grande morale universelle et l'éternité, une chaîne de hauteurs qui nous élève jusqu'anx pieds du trône de Dieu.
En sortant de chez l’évêque, je rencontrai une ou deux fois, M. le Grand-Vicaire Edmond Langevin, son digne frère, son inséparable.
J'avais eu le plaisir de le connaître, à Montréal. il y a des années, ce qui lui permettait de me traiter comme le nom de Montpetit le comporte, c'est-à-dire en enfant gâté. J'ose espérer que cette amabilité à mon égard dure encore.
Dire que je partis de Rimouski serait mentir : mais dire que je m'arrachai de Rimouski est vrai ; tellement j'y avais pris racine. La preuve en est, c'est qu'au lien de cinq ou six jours, comme je le projetais, j'y ai passé trois semaines. Je vous fais yrâce des incidents de la route jusqu’à la Rivière-du-Loup. Devinez qui je trouvai sur le quai de la gare en y arrivant ? Aléxandre Fraser, un sac de voyage à la main qui me saute à la tête en me criant.
—Enfin, te voilà misérable ! nous avons une rude action en dommages contre toi.
Comment cela ?
—Ne devais-tu pas revenir dans quatre ou cinq jours, dans huit jours au plus, et voilà 8 semaines qu'on t'attend, trois semaines que je viens tous les jours te guetter au passage. Il m'en.a coûté plus de cinq dollars de voiture, sans compter lé prix des douceurs nécessaires pour me relever le moral à chaque déception.
—Je ne devais pas arrêter ici.
—Tu n'arrêtais pas, toi, mais nous t’arrêtions, nous: nous étions parfaitement organisés pour t'eulever : aujourd'hui, nous ne sommes pas
en force, et je me vois obligé de te suivre jusqu'à Québec.
—J'en suis enchanté.
—Me faut il pas que je te raconte nos machinations ? Notre plaisir ne sera complet que lorsque tu sauras comment nous nous y sommes pris pour te fuire passer pour Riel, te faire bisquer et engeïgner en même temps toute notre population sur ton compte ? Ne faut-il pas que je te donne aussi des nouvelles de l'empire des cœurs ? Tu te souviens de la petite ?....…. mais justement, la voilà ! chut !
En ce moment, je vis entrer dans notre char, deux femmes se tenant par le bras, qui vinrent à pas lents, comme s1 elles eussent marché à tâtons, se placer sur le double siège voisin du nôtre et nous faisant face, Elles étaient mises avec goût quoiqu'en simple toilette de voyage : l’une d'elles étant voilée on ne pouvait dire son âge, l’autre accusait environ quarante ans, Tout, dans son maintien, dans son regard, dans sa toilette attestaient une bonne éducation,
—Tu la reconnais ? me souflla Alexandre à l'oreille.
—De quiveux-tu parler ? répondis-je sur un ton assez élevé,
Comme si ma voix eut en un effet électrique sur la personne voilée, je la vis relever d’un mouvement brusque, le voile qui me cachait ses traits, et souriante, ses yeux se fixèrent sur moi,
—La reconnais-tu maintenant ? me demanda Alexandre.
— Il me semble l'avoir vue quelque part, mais je ne saurais dire où,
—C'est elle ! ….…. Les trains se mettant en
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mouvement, Alexandre me quitta toat à coup, sur ce mot, pour passer dans un autre char où il avait probablement quelqu'un à voir.
Je suis de l'avis de {a Bruyère, quand il] dit, qu'il n'est pas de plas beau spectacle que la vue d’une belle femme, Il aurait pu ajouter que pour chacun de nous, notre mère qu’elle qu'elle soit est toujours la plus belle femme du monde. La beauté parfaite n'existe pas : l'idéal est un rêve. Que de genres de beautés divers ! Il yala beauté qu'on admire, la beauté qu'or aime, la beauté majestnense et la beauté chiffonnée, la beauté douce et la beauté vive, la beauté plastique et la beauté élégante, la beauté sévère et la beauté 4 la mode, la beauté de l'ange et la beauté du diable, De quoi dépend la beauté ? Le plus souvent de la régularité des traits et de l'harmonie des formes; mais que de femmes tiennent leur beanté q'ii, d'une opulente chevelure, d”? ne bouche fine, de belles dents, qui, d’une fossette à la joue, de l’aisance des manières, de la souplesse des mouvements, d’un œil vif ou languissant, ou mystérieux, et voilé de longs cils ? Ê
Cette jeune personne (elle avait au plus 20 ans,) qu'Alexandre m'avait désignée par' ces detix mots, c'est elle ! avait avant tout la beauté de J’âme, chaste, pure, qui se révélait dans la douveur de son regard, la candeur de son sourire, Toutefois ce regard si doux, constamment fixé sur moi, eût pu passer pour provocateur s’il n'eut été corrigé par le plus bienveillant sourire. Les yeux d'un bleu de mer profond étaient ombragés de longs cils noirs. Ses cheveux étaient d'un noir d’ébène, sa peau d’un blanc satiné légèrement teinté de rose sur les
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joues ; son sourire cronsait une potite fossette sur sa joue gauche, Nos mères eussent appelé cela un grain de beauté,
Je ne dirai pas que j'aimais cette jeune fille, mais je ne pouvais me lasser de la contempler, au risque d'être taxé d’effronterie, Du reste, son air si engageant ne m'excusait-il pas ?
D'où venait cette Ame qui se versait tout à coup dans la mienne et la remplissait jusqu'aux bords ? Evidemment, je l'avais vue où connue quelque part, mais nv'était-il permis de l'avoir oubliée ?
Le siège d'en face n'était pas oceupé. Un instant je fus sur le point de m'y rendre, afin d'apprendre de cette jeune fille le secret de notre connaissance mutuelle que je ñe pouvais saisir, mais je ne sais quel sentiment de respect me retint, Les gens autour de nous la voyant me tixer avec autant de persistance que de sympathie, laissaient cette place vacante, se génaient, quelaues - uns même restaient debout, convaincus que je ne saurais résister à une aussi gracieuse invitation.
Je résistai pourtant, je pliai la tête sous tant de grâces et de faveurs. Moins orguailleux, je fusse allé lui rendre mes hommages, lui demancer pardon de mon hésitation, et jugeant de mon amitié par cette démarche respectueuse, elle m'eût sans doute pardonné: mais non, je m'appuyai sur le bras de mon siège et le front dans Ja main, je m'inclinai dans l'attitude d'un homme qui réfléchit profondément.
—Tu es un imbécile ! me souffla à l'oreille la voix de Méphistophlès Fraser.
— Tru as bien raison, mon ami.
—Alors, tu la boudes ?
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(Comment veux-tu que je la boude puisque je ne la connais pas ? La connais tu toi ? peux-tu me présenter ?
—Te présenter ? non, car je ne la connais que de vue,—mais poursuivit Méphistophélès, qu'astu besoin de présentation auprès d'une personne qui est à toi de cœur et d'âme? Son regard t'a distingué en arrivant, il ne s'est pas détaché un seul instant de toi, Tout un chacun l'a remarqué ; vous devenez l’objet de la curiosité générale, “Ira-t-il ? n'ira-t-il pas ? ” les paris sont ouverts, ‘Il n’a pourtant pas l'air bête” se disent-ils entre eux : pendant qu'elle semble ajouter par, son sourire engageant. ‘ Vous voyez au moins que je fais de mon mieux.”
“ Regarde-la ! As-tu jamais vu une tourterelle caresser son ramier, sur la corniche du pigeonnier, en lui montrant les petites entrées ?
Par moments, j'aurais voulu dire à tous ces curieux indiscrets ‘ Vous voyez bien que je suis paralysé, endormi —— que cette femme est un médium qui m'a magnétisé ; par d'autres moments il me venait d'aller lui demander * Esprit que me veux-tu % me voilà !” mais je la trouvais si belle ainsi, que je craignais de N déranger. Me cachant dans ma honte, perdant pied devant la pitié sardonique des gens je m’enfuis dans le char des fumeurs, laissant derrière moi Méphistophélès Fraser ricanant sur ma faiblesse.
Pour me donner une contenance, j'allnmai un cigare et m'assis dans un coin, où fermant es yeux, je pus me faire une petite solitude : solitude étrange que peuplait en entier Ja radieuse figure de mon inconnne. Je m'en sentais illuminé intérieurement, mais cette lumière
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était plus douce que tout-à-l'heure : elle éclairait et réchauffait mon cœu: en même temps, Hélas ! ge beau essayé d'y lire quelque chose, d'y trouver un fait un souvenir, un nom, nulle part je n'apercevais rien qui ressemblât de près ou de loin à cette forme vraiment angélique.
Mon cigare étant bon, ayant la conscience tranquille, pas de billet à rencontrer, je laiseai vaguer mon imagination sous l'influence de ce rêve.
Je me revis à mes années d'enfance, de sept à dix ans, lorsque j'avais un. mille et demi à faire à pied, tous les jours, pour me rendre à l'école, À un arpent de la maison de ma grand'mère, qui me tenait entre soie et coton, je cachais mes souliers sous un rx ag du grand verger, afin de me rendre à l'école, pieds nus, comme faisaient les grands ou les braves de mon âge. Ils étaient déjà des hommes, je n'étais qu'un enfant à côté d'eux. Jaloux de me voir avec de bons souliers, ils se moquaient de moi, parce que j'étais bien chaussé. Assez naïf pour croire qu'il était de bon genre d’aller à l'école en courant les mares, pétrissant les boues, battant les poussières du chemin, pieds nus, je me mettais à leur unisson afin d'arriver à l’école aussi crotté que les autres, Depuis que je suis homme, on m'a répété souvent la même farce, à cette différence près, que les hommes m'ont fait me déchausser pour entrer, eux, dans mes souliers. Les hommes n'ont eu que cela de mérite, en plus que mes compagnons d'enfance.
Le:soir en revenant, je remettais mes souliers, Si j'avais été premier de classe, je m'en vantais à ma grand'mère ; elle en était fière, mais pour
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