Louis Riel et l'insurrection canadienne [microforme]
Le 23 mars 1885, sir John Mac-Donald, premier ministre, annoncait au parlement canadien, réuni à Ottawa, qu'une insurrection venait d'éclater dans le territoire du nord-ouest. Six cents demiblancs et un certain nombre d'Indiens, sous les ordres de Louis tiel, avaient pris les armes, déclarant qu'ils ne les déposeraient que quand le gouvernement aurait fait droit à leurs justes réclamations. Campës à Prince-Albert, ils menaçaient le for, Carlton; maitres des stations télégraphiques, ils avaient coupé les communications entre le Manitoba et la capitale, Sir John Mac-Donald ajouiait qu'il avait donné ordre de concentrer sur Garlton les brigades de police à cheval et d'expédier en hâte de Winnipeg le 90° bataillon de carabiniers et une batterie d'artillerie. En outre, le majorgénéral Middleton se préparait à partir, avec des renforts, pour arrêter les progrès de l'insurrection.
L'émotion fut vive dans le parlement et non moins vive dans tout le Canada. Depuis longtemps, on redoutait un soulèvement des demi-blancs, Ganadiens d'origine française, profondément irrités du peu de cas’que le gouvernement faisait de leurs incessantes réclamations, En 1869, le Canada avait obtenu la cession, à prix d'argent, par la Compagnie de la baie d'Hudson, des immenses territoires du nord-ouest, Les demi-blancs, qui, antérieurement à cette cession, s'étaient établis sur une partie de ces territoires, l'avaient fait conformment aux coutumes locales et en vertu‘du
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droit de préemption. Tacitement, tout au moins, la Compagnie de la baie d'Hudson avait reconnn ce droit par lequel ils détenaient le sol qu'ils avaient défriché et mis en valeur. Dans ces vastes solitudes, où il n'existait pas de routes tracées, les colons s'étaient établis de préférence sur le cours des rivières, notamment du Saskatchewan, qui se déversait dans le lac de Manitoba et leur offrait une voie économique pour le transport de leurs produits, En prenant possession de ces territoires, le gouvernement canadien avait établi le cadastre des terres, réclamé la propriété du sol attenant aux cours d'eaux et contesté les droits des demi-blancs, leur offrant, à titre d'indemnité, des terrains en friche dans des conditions moins favorables. Les demi-blancs sv refusaient énergiquement ; ils réclamaient une reconnaissance définitive et légale de leurs titres de propriété, ou, tout au moins, une indemnité suflisante en cas d'expropriation. Une première prise d'armes avait abouti, en 1869, à la reconnaissance partielle de leurs droits et à la promesse de mesures équitables ; mais depuis ils n'avaient pu, malgré leurs incessantes sollicitations, obtenir que des décisions partielles, réglant des cas isolés, mais laissant planer sur l'ensemble de leurs réclamations une incertitude menaçante pour l'avenir. Leur patience était à bout; les nouvelles d'Europe annoncaient comme imminente une guerre entre l'Angleterre et la Russie au sujet de l'Afghanistan. Profitant des embarras de la métropole pour lui arracher par la force ce qu'elle refusait à leurs demandes, ils se soulevaient à l'appel de Louis Riel, qui, déjà en 1869, s'était mis à leur tête, Pour comprendre l'importance de ce mouvement, il faut d'abord se rendre compte du cadre dans lequel il se produisait et de l'homme qui le dirigeait.
Le Dominion du Canada s'étend de l'Atlantique au Pacifique : ces « quelques arpens de neige » dont parlut Voltaire ont une superficie de 9,099,440 kilomètres carrés, plus des deux tiers de l’Europe. Le territoire du nord-ouest, plus considérable de beaucoup que toutes les autres provinces du Canada, puisqu'il contient à lui seul 7,500,000 kilomètres carrés, à été acquis par le gouvernement canadien de la Compagnie de la baie d'Hudson. C'est au cœur même de cet immense territoire, à 800 lieues de l'Atlantique et à plus de 400 lieues du Pacifique, que se trouvait le foyer de l'insurrection. D'immenses prairies, coupées de bouquets d'arbres, y déroulent, sur 1,309 kilomètres de longueur, de Winnipeg aux Montagnes-Rocheuses, l'horizon infini et monotone de leurs hautes herbes ondoyant, au souflle de la brise, comme les vagues d’une mer de verdure. Terre riche au-delà de toute description, donnant au cultivateur d’abondantes moissons d'un beau blé doré, véritable grenier d'abondance croulant l'été sous le poids des gerbes. Trois
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grands cours d'eau la sillonnent : l'Assiniboine, du nord-ouest au sud-est; le Saskatchewan et le Qu'Appelle, de l’ouest à l’est; puis, cà et là, des lacs qui partout ailleurs seraient considérables, mais semblent lilliputiens à côté de ces mers intérieures qui ont nom l'Érié, l'Ontario, le Huron, le lac Supérieur, immenses nappes d’eau de 100 à 150 lieues de longueur, qui alimentent le majestueux Saint-Laurent, roulant, sur son parcours de 4,200 kilomètres, ses eaux bleues dans un lit qui, à 100 lieues de son embouchure, mesure 142 kilomètres de large et 150 à la Pointe des monts!
A peine exploré, il ÿ a cinquante ans, par les chasseurs et les trappeurs de la baie d'[udson, qui parcouraient seuls ces vastes solitudes, le Manitoba est aujourd'hui occupé par une population de métis. Les tribus indiennes, refoulées par la civilisation, y vivent en bonne harmonie avec ces colons auxquels Îes unissent les liens du sang. Entre les Indiens et eux il y a échange de produits et de bons procédés. Français d'origine, les demi-blancs ont conservé ces traditions d'humanité qui, lors de notre occupation du Canada, nous avaient concilié la sympathie des Indiens, demeurés fidèles à notre cause à travers toutes Îles vicissitudes de. nos luttes avec l'Angleterre.
Situé sur les bords du Saskatchewan, à l'ouest du lac Winnipeg. Carlton est le centre de la région occupée par les métis et dans le voisinage du territoïre des Indiens Crees. C'est de là que Louis Riel avait donné le signal de l'insurrection. Il savait pouvoir compter sur le concours de Big-Bear, le chef des Indiens Crees, ambitieux et courageux, mécontent du gouvernement canadien, dont il croyait avoir à se plaindre, et tout prêt à faire cause commune avec le: demi-blancs contre lui, Puis il subissait l’ascendant de Louis Riel, qae ses guerriers et lui considéraient comme une sorte de prophète, et qui avait, aux yeux des demi-blancs comme à ceux des Indiens, presque aussi superstitieux les uns que les autres, un incontestable prestige.
Louis Riei était né, en 1844, à Fort-Garry, aujourd'hui la ville de Winnipeg, dans le territoire du Manitoba. Bien que de sang mêlé, il tenait beaucoup plus de la race blanche que de la race indirine. Très intelligent, il retenait et apprenait facilement ; ses heureuses dispositions naturelles, sa docilité, son penchant pour les choses religieuses, attirèrent de bonne heure sur lui l'attention de l’archevêque catholique, M*' Taché, qui l’envoya au séminaire de Montréal pour y faire son éducation. Il augurait favorablement de Louis Riel et espérait le voir entrer dans les ordres. Il n’en fut rien ; à l'expiration de ses études, Louis Riel revint se fixer à Fort-Garry. Là, sa supériorité intellectuelle, et surtout son patriotisme ardent, lui conquirent un grand ascendant auprès de ses compatriotes. En peu
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de temps il devint l’un des hommes les plus populaires du territoire, et, lorsqu'en 1869 éclata la première insurrection des métis, Riel fut appelé par eux à en prendre le commandement.
Le Canada venait d'acquérir les territoires du nord-ouest, Les demi-blancs voyaient cette cession avec inquiétude, D'une part, ils redoutaient l'application du système fiscal canadien; de l'autre, ils se sentaient menacés, en tant que détenteurs du sol, n'ayant pour la plupart aucun titre écrit et ne possédant qu'en vertu du droit de préemption, qui avait pour eux force de loi. Riel prit, sans hésiter, le commariiement qu'on lui offrait, et, avant que le gouvernement canadien eût pu s'y opposer, il s'emparait du fort de la Compagnie, décrétait l'organisation d’un gouvernement local dont il se proclamait chef et mettait en demeure les autorités d'accorder aux demi-blancs d'être représentés au parlement, ainsi que de leur garantir les droits de propriété et autres dont ils joaissaient. En même temps, bien renseigné par les Indiens et connaissant parfaitement le pays, il faisait main basse sur les dépôts d'armes et de munitions dont ils lui signalaient l'existence, armait et équipait ses partisans, dont le nombre grossissait chaque jour. Les milices volontaires anglaises tentèrent vainement de s'opposer à ses progrès: Louis Riel les hattit, et, résolu à inspirer la terreur, fit fusiller leur chef, Thomas Scott. Le général Wolseley, célèbre depuis, était alors lieutenant-colonel au service du Canada. Ce fut lui que le gouvernement chargea de réprimer l'insurrection. A la tête de 1,000 hommes de troupes régulières et des milices nationales, Wolseley réussit à atteindre le Fort-Garrv. Hors d'état de résister, Riel dut licencier ses partisans et chercher un refuge aux États-Unis. Peu après, le gouvernement canadien le condamnait à cinq ans d’exil.
L'insuccès de Riel ne compromit en rien sa popularité : il avait fait preuve d'audace et d'énergie; l'exil augmentait son prestige, et, tout vaincu qu'il fût et forcé de fuir, il obtenait cependant gain de cause dans une certaine mesure, puisque le gouvernement canadien admettait en principe les réclamations des demi-blanes et leurs droits à des compensations équitables. A l'expiration de sa sentence de bannissement, Riel rentrait dans le Manitoba, salué des applaudissemens de ses compatriotes, prêts à se ranger de nouveau sous les ordres de celui qu’ils considéraient comme leur chef naturel, le représentant de leur race et le défenseur de leurs droits,
Il l'était et le fit bien voir en sachant résister à l'impulsion de ses partisans. Les fenians, ou Irlandais, nombreux et puissans aux États-Unis, animés contre l'Angleterre d'une haine implacable, non contens d'entretenir par leurs subsides l'agitation en Irlande, cherchaient, par tous les moyens possibles, à faire naître un conflit
entre les États-Unis et l'Angleterre. Aux États-Unis même, ils se
ntaient appuyés, ouvertement, par un parti considérable, tacitement, par de hautes influences. Les États-Unis ne voyaient pas sans regrets le nord de l'Amérique aux mains des Anglais, ni sans une certaine satisfaction les dissentimens entre la race francaise d'origine et le gouvernement colonial, On caressait l'espoir de complications graves de nature à amener un jour ou l'autre l'annexion de cet immense territoire; on suivait avec attention le mécontentement chaque jour croissant d'une partie de la population, l'affaiblissement des liens qui l'unissaient à la métropole; et, sans prêter aux fexmans un concours compromettant, on leur laissait toute liberté d'action. Ils en usaient. Estimant le moment favorable, croyant pouvoir compter sur le concours des demi-blanes, ils organisaient sur les frontières du Canada une expédition de fibustiers destinée à envahir le Manitoba. Vaincus, ils savaient pouvoir se replier sur le territoire des États-Unis, et, grâce à la complicité morale des autorités, y trouver un refuge ; vainqueurs, ils ne doutaient pas d'être soutenus. Leur chef, 0'Donohue, homme d'action et l'un des plus ardens agitateurs irlandais, entretenait des intelligentes avec les mécontens du Manitoba. Il fit sonder Riel pour s'assurer de son concours. Riel le refusa. Le but qu'il poursuivait n'étais pas l'annexion aux États-Unis, mais la prépondérance de l’élément français, devant amener, dans un temps peu éloigné, l'indépendance du Canada. Pour lui, l'annexion aux États-Unis n'eût été que l'absorption de l'élément francais catholique noyé dans une invasion de colons américains protestans.
La plupart de ses compatriotes ne voyaient ni aussi loin ni aussi juste. Aigris et irrités, ils se montraient disposés à bien accueillir ceux qui leur offraient de faire cause commune contre un ennemi commun. Riel résista à ce courant d'opinion: 1l fit plus, il ramena les demi-blancs à ses vues; il les décida à repousser, même par la force, l'agression des / uns et informa le gouvernement canadien qu'il était prèt, lui et les siens, à coopérer aux mesures de défense que le gouvernement jugerait à propos de prendre en cas d’invasion. Cette attitude énergique ne fit qu'accroître sa popularité, et, aux élections pour le parlement, Louis Riel fut élu par le Manitoba. Gette élection suscita d'ardentes protestations dans le parti 2nglais, parmi les loyulists, comme ils s’intitulaient, Riel, le chef des insurgés du Manitoba, l'assassin de Thomas Scott, à peine de retour de l’exil, osait de nouveau parler et agir en maître; il briguait le mandat de membre du parlement canadien et réunissait la grande majorité des suffrages ! On proférait contre lui les menaces les plus violentes, on lui promettait, s’il poussait l'audace jusqu'à venir à Ottawa, lc sort de Thomas Scott, exécuté par ses ordres, Riel ne
s'en rendit pas moins à Ottawa pour prêter serment et siéger; ais telle était la terreur qu'inspiraient ses ennemis, que le greflier du parlement fut obligé de l'introduire seul, à la tombée de la nuit, dans la salle déserte, pour y recevoir son serment, Le lendemain, les abords du parlement étaient assiégés par une foule irritée, décidée à lécharper s'il se présentait, Devant ces menaces, 1l s'abstint, Le président déclara son siège vacant, et ‘üel quitta Ottawa pour n'y pius revenir.
Désespérant, pour le moment, de pouvoir être utile à sa cause, il se retira de nouveau aux Etats-Unis. Les menaces dont il était l'objet, les accusations violentes dirigées contre lui accentuèrent, si elles ne déterminèrent pas chez lui, une crise intciiectuelle et religieuse, Enelin par nature au mysticisme, né sous le ciel mélancolique et brumeux du nord-ouest, d'une mère de race blanche et d'un pere métis de blanc et d'Indien, imbu de bonne heure des traditions catholiques, sa vie depuis 1 âge de vingt ans s'était écou- Ice au milieu de ces vastes solitudes et de ces horizons sans limites, Leux idées dominantes hantaient son imagination : les profonds mysières de sa foi et les souffrances imméritées de ses compatriotes et des Indiens, qui ne demandaient qu'à vivre libres sur le sol que Dieu leur avait donné et que leur travail avait défriché. Riel ne comprenait rien aux exigences de la civilisation qui les serrait de près; il se révoltait contre ses injustices et ses envahissemens. Subre par nature, il s'indignait contre les marchands d’eau-de-vie qui favorisaient l'ivroysnerie des Indiens et en profitaient pour acquérir à vil prix leurs tcrres et leurs biens. Il en était venu peu à peu à se croire investi d'une mission, humaine au début, plus tard divine, à prendre pour des inspirations d'en haut les suggestions de son esprit frappé et de sa conscience révoltée, à s'estimer en droit d'opposer à la force légale la force matérielle, Dieu devait être avec lui, puisqu'il luttait pour lui, Réfugié dans la Montana, sur les frontières du Canada, il y reçut, dit-il, sa première révélation : — « Il faut que tu marches en avant,» lui dit l'esprit. Je ne savais rien alors, ajoutat-il, de l'agitation qui régnait dans le Manitoba; je priais nuit et jour, suppliant Dieu de venir en aide à mes eflorts pour protéger les Indiens et les demi-biancs contre l'eau-de-vie, Tout à coup, le h juin 1884, je reçus une délégation de mes frères du nord-ouest, m'invitant à venir me mettre à leur tête. Je leur demandai un délai de vingt-quatre heures pour prier et me confesser. Le lendemain matin, je me confessai et communiai avec Gabriel Dumont et Michael Dumas, puis j'ouvris ma Bible et tombait sur ce passage : « Ne te détourne pas de celui qui te demande, » On m'appelait ; mon devoir était de partir, »
Tel Ctait l'homme qui, en mars 1855, à la tête d'une poignée de
demi-blancs et d'Indiens, entrait résolument en lutte avec le Canada et l'Angleterre. Il débuta par organiser dans tout le territoire une agitation pacifique et un vaste pétitionnement. Son premier acte ofliciel fut la publication du Bill of rights, résumé des réclamations présentées par lui au nom de ses compatriotes, Il demandait : 1° la sous-division en provinces des territoires du nord-ouest; 2° l'extension à tous les demi-blancs habitant lesdits territoires des concessions faites aux demi-blancs du Manitoba ; 3° la remise de titres réguliers aux colons en possession du sol ; 4° la mise en vente de 500,000 acres de terres non occupées et appartenant à l'état, le produit de ladite vente devant être affecté à la construction d'écoles et d'hôpitaux et à la remise, aux demi-blancs sans ressources, des semences et outils agricoles nécessaires à leurs exploitations; 5° la mise à part d’une partie des terres coloniales pour être ultérieurement distribuées aux enfans des demi-blancs ; 6° une annuité de 5,000 francs par village pour l'entretien, dans chacun d'eux, de sœurs catholiques vouées à l'éducation des enfans et aux soins des malades ; 7° l'amélioration de la situation des Indiens et le contrôle rigoureux des agens chargés de leur distribuer les subsides du gouvernement.
Sur le refus tacite du gouvernement de discuter ces demandes et d'y faire droit, Louis Riel appela la population aux armes et invita les tribus indiennes à se joindre à lui. Leur concours lui était indispensable , étant données les conditions de la lutte qu'il engageait et la frayeur que la seule menace d’un soulèvement des Indiens causait dans tout le Canada. Derniers représentans de la race autochtone, les tribus indiennes qui errent encore dans ces immenses prairies du nord-ouest ne sont plus que les descendans dégénérés des peuplades guerrières dont Fenimore Cooper a décrit la grandeur et la décadence. Parqués comme des parias dans des réserces dont les colons leur disputent la possession, exploités par les agens chargés de leur distribuer, sous forme de vivres, de couvertures et d’elfets, les subsides du gouvernement, ils végètent misérablement, décimés par l'ivrognerie et les privations. Quand la famine les étreint, quand ils ont échangé contre un verre d’eau-de-vie la couverture destinée à les abriter contre les rigueurs de l’hiver, quand le gibier se fait rare et le froid intense, ils pillent où ils peuvent et ce qu'ils peuvent, abattus à coups de fusil par les blancs, pour lesquels ils sont un danger constant. Dans le nord-ouest, plus à distance de la civilisation, leur existence serait moins dure, n'était l'eau-de-vie. Ils trouvent encore à chasser, à vondre des pelleteries aux trafiquans de fourrures, puis, si maigres que soient les secours que le gouvernement leur accorde, c’est quelque chose à ajouter au produit de leur chasse, de leur
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peche, et à la rémunération du concours qu'ils prêtent aux demiblancs pour la culture du sol.
Les plus redoutés et les plus redoutables sont les Indiens Sioux, chassés des Etats-Unis par l'invasion des émigrans, Contraints de remonter vers le nord, ils ont, pendant lu guerre de sécession, franchi sur plusieurs points la frontière du Canada et se sont réfugiés dans les prairies et les forêts du nord-ouest, Le gouvernement canadien n'est tenu à rien vis-à-vis d'eux; ils n'ont aucun droit au sol, aucun droit à ses secours; ils vivent à l'état nomade, de chasse et de déprédations. Les Indiens Crees sont au nombre d'environ 15,000, les Black feet où pieds noirs, environ 40,000, On ignore le nombre des Sioux. Si dégénérées que soient quelques-unes de ces tribus indiennes, elles ne laissent pas d'être redoutables par le nombre et la bravoure de leurs guerriers, par leur merveilleuse résistance à la fatigue, par leur connaissance des localités, leurs ruses et leur tactique militaire, qui consiste à tenir leur ennemi toujours en alerte, à le surprendre à l'improviste, à se débander pour se reformer plus loin, à dresser des embuscades et * éviter toute rencontre en rase campagne.
Auprès d'elles et de leurs chefs, Louis Riel avait un grand prestige. Les Indiens le tenaient pour un prophète, Leur sang coulait dans ses veines, il parlait leur langue, comprenait leurs besoins, compatissait à leurs misères ; leur imagination superstitieuse entendait son langage mystique. Ils le savaient brave et le suivaient sans hésitation, N'était-ce pas lui que leurs traditions désignaient comme le libérateur appelé à leur rendre leur grandeur et leur liberté perdues? Big Bear, le chef de la tribu des Indiens Crees répondit à l'appel de Riel en mettant à sa disposition une partie de ses meilleurs combattans et en entrant lui-même en campagne avec les autres. Poundmaker, chef des Indiens Stontes, suivit son exemplè et mit aux ordres de Riel ses plus habiles scouts. Ces scouts où éclaireurs jouent dans les guerres indiennes un rôle important. Ils se recrutent parmi les jeunes braves de la tribu; ils surveillent et épient l'ennemi. Douës d'une rare agilité, rompus à toutes les ruses, ils suivent la marche des colonnes, se rendent compte de leur force, se glissent jusque dans le camp, et, grâce à leur prodigieuse mémoire des localités, dirigent ensuite l'attaque sur les points faibles ou mal gardés. Rien n'échappe à leur œil vigilant et plus d'une fois une poignée de scouts a réussi à paralyser les mouvemens de toute une colonne en lui enlevant ses chevaux pendant la nuit, en incendiant les hautes herbes et en capturant ses COnvois.
Riel ne se dissimulait pas la responsabilité qu'il encourait en provoquant le concours d'alliés aussi compromettans. Il connaissait
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les Indiens, il savait qu'une fois déchainés, il était bien difficile de maitriser leurs passions brutales et violentes. que leurs guerres étaient des guerres d’extermination, qu'ils n'épargnaient ni les femmes, ni les enfans, ni les vieillards, mais il savait aussi que les Indiens se léveraient, qu'il le voulût où non, le jour où l'insurreaction éclaterait, et il comptait sur son influence pour les empecher de se porter à de trop cruelles extrémités,
Campé sur les bords du Saskatchewan avec ses demi-blanes, Riel occupait le gué de Batoché, barrant ainsi la route aux troupes que le gouvernement colonial dirigeait contre lui, et, s'appuyant sur le village peuplé de demi-blances, centre de plusieurs missions tant catholique qu'anglicane et presbytérienne, Cette localité, qui servait d'entrepôt à la plupart des exploitations agricoles environnantes, était abondamment pourvue de grains, de bétail, d'approvisionnemens de toute sorte, Riel avait fait fortifier le œué de Batoché et pouvait ÿ tenir contre des forces supérieures, Les srouts indiens, explorant les deux côtés de la rivière, parcouraient Ja prairie sur leurs ponies, maigres comme leurs maitres, comme eux durs à la fatigue, infatigables à la course,
Pendant ce temps, Big Bear, bien renseigné par les siens, se dirigeait à marches forcées sur Frog-Lake, situé à 120 milles de Battleford et à 30 milles de Fort-Pitt, À Frog-Lake se trouvait un ancien fort construit par la Compagnie de la baie d'Hudson, Autour se groupait une population d'environ 200 habitans. Surpris avant d'avoir pu se mettre en état de défense, le fort fut emporté d'assaut, ses défenseurs égorgés. Ceux qui échappèrent au massacre s’enfuirent au hasard; deux femmes blanches, M*%® Delaner et Gowanlok, furent épargnées et gardées comme otages. Les Indiens avaient goûté du sang: encouragés par ce premier succès, Ils se dirigèrent sur Fort-Pitt. Un détachement de police à cheval y tenait garnison. Soldats éprouvés, endurcis à toutes les fatigues, rompus aux luttes avec les Indiens, ils connaissaient leur répugnance à s'attaquer à des ouvrages fortifits et défendus. Des fugitifs échappés au massacre de Frog-Lake, des colons effrayés de la marche des Indiens et venant chercher un refuge à Fort-Pitt grossirent rapidement le chiffre de la petite garnison et le portèrent à une centaine d'hommes.
Les Indiens suivaient de près; au nombre d'un millier environ, ils cernèrent le fort. Ses défenseurs, bien armés, abrités derrière les meurtrières, les tenaient à distance. Les Indiens tentèrent d'enlever le fort d'assaut. À un signal de leur chef, ils se ruèrent sur les palissades, mais ils ne purent tenir sous la pluie de balles qui les accueillit et ils battirent en retraite. Les assiégés respiraient, mais les vivres et les munitions se faisaient rares. Le fort n'était
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approvisionné que pour une trentaine d'hommes et il servait d'a aux colons, à leurs femmes et à leurs enfans, auxquels il fallait distribuer des rations. Les vivres s'épuisaient, et, si ménager que l'on fût de la poudre et des balles, on ne pouvait tenir longtemps,
On espérait que, découragés par l'insuccès de leur tentative, les Indiens avaient levé le siège pour aller piller les fermes abandonnées; mais, en l'absence d'éclaireurs, on en était réduit aux hypotheses, L'inspecteur de police. F.-J, Dickens, commandait la petite garnison, Son expérience de la tactique des Indiens lui faisait redouter une surprise, bien qu'on n'en vit plus trace aux abords du fort, Il soupconnuit que Big Bear, renseigné par ses espions, était au courant des ressources dont il disposait, savait que le fort, approvisionné pour un nombre d'hommes restreint, ne pourrait longtemps subvenir aux besoins de ceux qu'il abritait et que l'ussaut livré par lui avait eu surtout pour but d'épuiser rapidement les munitions des assiégés,
\dossé à la rivière par laquelle on y faisait tenir, à intervalles réguliers, les approvisionnemens nécessaires, le fort n'était exposé aux attaques des Indieus que du côté de la prairie: aussi la partie qui y faisait face était-elle solidement défendue par des palissades, des fossés et d’épais revêtemens de terre. Par derrière, sur la rivière, on avait creusé une crique où l'on abritait une chaloupe destinée au service du fort, La retraite par eau était donc possible, mais la chaloupe ne pouvait contenir qu'un petit nombre d'hommes, Assisté de ses deux sergens, J.-W, Ralph et JE, Martin, Dickens procéda au recensement des vivres et des munitions. On en avait pour quelques jours à peine et un ou deux assauts épuiseraient ce qui lui restait de cartouches. Il résolut donc d'évacuer le fort et emplova les non-combatians à la construction d'un large radeau. Ses soldats prendraient place dans la chaloupe, éclairant et remorquant le radeau et le maintenant autant que possible à l'abri des balles des Indiens au cas où ces derniers surveilleraient le cours de la rivière, Ces mesures prises, il attendit la nuit.
La journée s'écoula sans incidens. Aussi loin que la vue pouvait s'étendre, la prairie était déserte et un calme profond avait succédé à la lutte du matin. Ou se reprenait à espérer, La nuit vint. L'embarquement se fit en silence ; on partait, quand le cri de guerre des Indiens éclata aux abords du fort. Profitant de l'obscurité, rampant à travers les hautes herbes, ils escaladaient les revétemens, brisant à coups de hache les palissades, entassant leurs débris contre les portes massives, incendiant ces amas de charpentes, dont la lueur leur permit de distinguer sur la rivière les fugitifs, qui s'éloignaient lentement. Abandonnant le fort en flammes, ils se ruërent sur les
berges, dirigeant leur feu sur la masse noire qui glissait au fil de
l’eau. Les soldats ripostèrent, on se fusillait dans l'obscurité, mais tout l'avantage était du côté des Indiens, dispersés, s'abritant dans les herbes et derrière les arbres, suivant, au long de la riviére, la lourde marche du radeau, péniblement remorqué par la chaloupe, La supériorité du tir des blancs ne leur était d'aucun secours, obligés de riposter au basard à des ennemis invisibles. La plupart succombèrent, et le petit nombre des fugitifs qui tombèrent aux mains des Indiens dut envier le sort de ceux qui étaient morts les armes à la main.
Pendant ce temps, le général Middleton marchait à la rencontre de Riel, La chute de Fort-Pitt l'obligeait à modifier son plan de campagne. Battleford était menacé par les Indiens, et il y avait urgence à ne pas laisser tomber entre leurs mains ce point important, qu'on n'eût pu reprendre qu'au prix des plus grands eflorts. On Gtait aux débuts du printemps, printemps froid et pluvieux. La débacle des glaces commençait, le dégel rendait les routes impraticables; les convois de vivres s’embourbaient ; il fallait tout amener avec soi, fourrages pour les animaux, approvisionnemens pour les hommes, artillerie de campagne. Le général Middleton divisa ses troupes en deux colonnes. L'une, composée de 500 hommes et de deux batteries d'artillerie, sous son commandement, remontait vers le nord en suivant le cours de la rivière. Le vapeur Northcote devait appuyer sa marche et a. surer le service des approvisionnemens. L'aucre colonne, sous les ordres de lord Malgund, comprenait environ 400 hommes, quarante scouts, deux batteries d'artillerie, et devait suivre parallèlement l'autre rive du Saskatchewan, de manière à prendre Riel en flanc pendant que Middleton l'engagerait de front. Er'in le colonel Otter devait se porter rapidement sur Battleford pour y renforcer le colonel Morris, hors d'état, avec les faibles ressources dont il disposait, de tenir longtemps contre une attaque des Indiens.
Riel attendait l'ennemi de pied ferme. Gabriel Dumont, son ami et son bras droit, commandait, sous sa direction, les demi-blancs ralliés autour d'eux et décidés à combattre jusqu’à la dernière extrémité. D'origine française, ancien trappeur de la Compagnie de Îa baie d'Hudsen, Gabriel Dumont était connu dans tout le territoire du Nord-Ouest, où son habileté de chasseur, sa bravoure et son sang-froid lui avaient concilié l'estime des demi-blances et le respect des Indiens. Nul ne connaissait mieux que lui ces interminables solitudes, où il s'aventurait à la poursuite des ours, des renards noirs et argentés, des martres et des loutres dont il vendait les fourrures, trafiquant avec les Indiens, vivant comme eux, joignant à leur merveilleux instinct de la vie nomade la supériorité intellectuelle de la race blanche. Nature flegmatique et calme, il admirait en iuel les
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facultés imaginatives et l'esprit mystique qui lui faisaient défaut; il possédait, en revanche, un grand sens pratique ; il avait acquis, dans le cours de son existence aventureuse, une remarquable habileté stratégique; il excellait à choisir un campement, à tirer parti des avantages qu'il off it pour s'y fortifier et s'y défendre. Riel, qui l’appréciait à sa valeur, lui avait confié le commandement en sousordre et tenait ses conseils en grande considération.
Dumont fut d'avis de se porter en avant pour arrêter la marche du général Middleton. Au sud de Batoché se trouvait Fish Creek et ie village de Saint-Antoine-de-Padoue, frontière du territoire des demi-blanes. Le terrain, plus accidenté, se relevait en collines boisées formant un étroit détilé. Gabriel Dumont y établit le camp sur la hauteur et fit immédiatement creuser des; ifle pits, sorte de trous suffisans pour abiiter un ou deux hommes et leur permettre de recharger leur carabine à couvert. Établis sur le penchant de la colline, ces rifle pits, reliés les uns aux autres par d’étroites tranchées, rendaient difficile la marche d'une colonne d'assaut; ils permettaient à leurs défenseurs d'ajuster avec précision et de n’offrir au tir de l'ennemi qu'un objectif fugitif et restreint. Avec de l'artillerie, on pouvait avoir raison de cet obstacle, mais l'endroit, habilement choisi par Dumont au coude du défilé, ne permettait le tir de l'artillerie qu’à portée de carabine, et il devait être difficile de l'amener et de la maintenir en ligne sous un feu d’une justesse aussi parfaite que celui des demi-blances, habituës dès l'enfance au maniement de leurs armes, ménagers de leur poudre et manquant rarement leur but.
Le général Middleton avancçait avee prudence; il avait réussi à se procurer parmi les Indiens Black feet, restés fidèles au zouvernement colonial et ennemis des Crees, un certain nombre de scouts, qui éclairaient sa marche. Le 23 avril, ils l'avisèrent que sa colonne était surveillée par les Crees; ils en concluaient que l’ennemi ne pouvait être très éloigné. Le 24, en eflet, ils lui signalaient sa présence à quelques milles de distance, à l'entrée du défilé, Le général Middleton donna crdre au major Boulton de se porter en avant avec les éclaireurs et au gros de la colonne de se préparer à l'attaque. Riel et Dumont les laissèrent s'engager à bonne portée de balles et ouvrirent le feu, feu meurtrier, qui jeta bas une partie de l'avant-garde. Les troupes ripostèrent, mais leurs balles se perdaient dans le vide et passaient en siflant au-dessus des r#/e pits. Un temps d'arrèt se produisit, les soldats hésitaient à se lancer à l'assaut de ces pentes boisées, coupées de trous et de tranchées, qui leur cachaient l'ennemi. Le général fit avancer le 90° bataillon, commandé par le capitaine Clarke.
Le bataillon s’engagea dans le défilé sous un feu terrible. Pour s'y soustraire, les hommes s'avançaient en rampant. En ce moment,
le général Middleton, qui les encourageait du geste et de la voix, eut sa tunique traversée d’une balle : « Debout ! tenez-vous debout! cria-t-il à ses soldats ; si je m'étais baissé, la balle me frappait à la tête, » Encouragés par son exemple, les soldats, se déployant en tirailleurs, abordèrent l'obstacle. Le capitaine Clarke marchait en avant. Le feu des demi-blances redoubla. Frappé d'une balle, le capitaine Clarke tomba; le désordre se mettait dans les rangs des assaillans quand le général fit avancer deux batteries d'artillerie sous les ordres du capitaine Peters et commanda un mouvement général
pour forcer le passage et franchir le défilé. Riel et Dumont suivaient.
d’un œil attentif les manœuvres de leur adversaire. Devinant son intention, ils ramenèrent en arrière le gros de leurs troupes, laissant ordre aux tirailleurs de ralentir leur feu pendant quelques instans, mais de tenir bon dans leurs rifle pits et de viser surtout aux chevaux. Les chevaux, blessés, affoiés dans cet espace restreint, jetaient le trouble parmi les troupes et paralysaient le mouvement des batteries. La colonne avancait péniblement, prise en flanc par le feu des tirailleurs, se heurtant de front aux défenses improvisées que Dumont avait fait élever en hâte pour barrer la route. Les troupes faiblissaient, un désastre était imminent.
La journée s’avançait. Middleton envoya prévenir lord Malgund, qui remontait le cours de la rivière sur l’autre rive, de lui amener des renforts. Lord Malgund, entendant le bruit de la fusillade, avait compris que son chef était aux mains avec l'ennemi; les détonations de l’artillerie lui donnèrent à penser que l'engagement était sérieux. Suspendant sa marche, il avait fait préparer les chalands pour traverser la rivière en cas de besoin. Avisé du danger que courait la colonne de gauche, il embarqua en hâte une compagnie du 10° régiment, en prit le commandement, donna ordre à deux autres compagnies et à la batterie de canpagne de venir les rejoindre, et, après une marche de 1 kilomètre pour prendre l'ennemi en flanc, il vint prêter main-forte à l'avant-garde. Ce renfort permit au général Middleton de reprendre l'offensive. Maître des deux côtés du défilé, il entendait écraser l'ennemi entre deux feux. Le combat durait depuis le matin, mais, cette fois, les troupes ressaisissaient l'avantage. Cernés dans le défilé, Riel et les siens semblaient perdus. Ils n’en continuaient pas'moins la lutte sans faiblir. Leur tir, aussi sûr, portait aussi juste. L’artillerie de leurs adversaires tirait à mitraille, mais ils tenaient toujours dans leurs rifle pits. Leurs rangs étaient éclaireis, mais ceux qui restaient chargeaient et déchargeaient leurs carabines avec la même précision, sans se lasser, sans se presser, jetant bas tout ennemi qui se montrait à découvert.
À cinq heures du soir, le général Middleton, convaincu de l'inutilité de ses efforts et redoutant, à la tombée de la nuit, un mouve-
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LOUIS RIEL, h31
ment offensif des Indiens, hahiles à jeter la panique parmi des troupes épuisées, donna l'ordre de suspendre l'attaque et de se replier en arrière. Les deux aides-de-camp, le capitaine Wise et le lieutenant Doucet, étaient blessés. Lord Malgund avait eu son cheval tuë sous lui. La nuit venait, accompagnée d'une pluie battante et d’un froid pénétrant, Le Saskatchewan charriait des blocs de glace qui rendaient périlleuse la traversée des chalands ; on manquait de tout pour les blessés. Les troupes, harassées par une longue lutte, découragées par leur insuccès, se sentant entourées d'ennemis invisibles, appréhendaient une surprise des Indiens et campaient en armes, attendant le jour. Le général Middleton, anxieux, craignait pour ses approvisionnemens, qui se trouvaient de l'autre côté de la riviere, dégarni de troupes par l'appel des renforts, et que gardaient seuls une compagnie du 40° régiment et 50 éclaireurs (1).
Le lendemain, 25, le général dut laisser reposer ses hommes ; le 26 seulement, une forte reconnaissance poussée en‘avant constata que les rebelles avaient évacué le terrain sur lequel avait eu lieu la bataille. Ils s'étaient repliés sur Batoché, à 10 milles de là, sur le bras sud du Saskatchewan.
La nouvelle de l'échec des troupes coloniales à Fish-Creek avait causé dans tout le Canada une sensation d'autant plus profonde que la milice engagée était composée en grande partie de volontaires, et qu'un grand nombre de familles comptaient des représentans dans ses rangs. À Québec, à Montréal, à Ottawa, on ignorait les détails, les noms des tués et des blessés ; l’anxiëté et la rumeur publique grossissaient l'étendue du désastre ; les adversaires politiques de sir John Mac-Donald et du ministère l'attaquaient sans relàche dans le parlement. Au dehors l'opinion publique lui était hostile. On lui reprochait de n'avoir pas su, par des concessions opportunes, conjurer un conflit redoutable, d’avoir ajourné constamment l'examen des réclamations des demi-blanes. Beaucoup estimaient que les demandes de Riel étaient fondées, que l'achat par le Canada des territoires du nord-ouest impliquait le respect des droits acquis antérieurement à cet achat et que le gouvernement colonial ne pouvait, à son gré, imposer aux détenteurs des terres un cadastre nouveau.
Dans les séances de la chambre, M. Blake mettait en demeure sir John Mac-Donald de s'expliquer sur les causes du conflit. Le premier s’y refusait, alléguant que, dans la situation actuelle, l'intérêt du pays exigeait l’ajournement de cette discussion. Dans le sénat, sir Alexandre Campbell, ministre de la guerre, défendait de son mieux les agens de l'administration indienne, auxquels on reprochait
(1) The Canadian Rebellion, par lord Malgund; Nineteenth Century, août 1885.
d’avoir, par leurs exactions éhontées, poussé les Indiens à la révolte en les affamant. Les adversaires du ministère établissaient, preuves en mains, que la misère des Indiens n'était que trop réelle. Dépouillés de leurs territoires de chasse cadastrés et mis en vente, ils s'étaient vus chaque année refoulés vers les montagnes Rocheuses. Les buflles, leur principale ressource, avaient disparu. En 1885, le trafic des peaux de buflles, à Saint-Paul, avait porté sur un chiffre de 150,000 ; en 1884, on en avait vendu 300. Parqués dans leurs réserves, les Indiens n'avaient plus pour vivre que les subsides du gouvernement, et ces subsides passaient par les mains d’agens prévaricateurs qui faisaient fortune à leurs dépens. On affirmait que, sur les 25 dollars par tête alloués aux Indiens, ceux-ci en recevaient à peine 5. Avec Riel, on accusait les agens de favoriser l'introduction de l’eau-de-vie et on rappelait le dicton cruel et brutal : « Le meilleur Indien, c’est l’indien mort» (The best Indian isa dead one). On produisait enfin des lettres de colons du nord-ouest déclarant que les Indiens en étaient réduits à se nourrir de porc pourri que leur donnaient les agens, ou à mourir de faim.
Pendant que Rice! tenait en échec le général Middleton, Poundmaker, à la tête de ses Indiens, se préparait à attaquer Battleford, sur le bras nord du Saskatchewan, à 50 lieues environ de Batoché. La réserve assignée par le gouvernement canadien à Poundmaker et à sa tribu se trouvait dans le voisinage de Battleford. L’agitation inusitée des Indiens avait éveillé l'attention du commandant du fort chargé de surveiller la réserve. Un blanc, M. Arthur, retenu prisonnier par Poundmaker, réussit à s'échapper, à gagner le fort et à donner avis d’une attaque imminente. Le commandant détacha le chef de ses scouts, Ross, avec ordre de pénétrer, si possible, dans le campement des Indiens et de s'assurer de leurs projets; en même temps, il envoyait avis à Battleford du danger qui menaçait la ville. À la faveur de la nuit, Ross réussit à se glisser dans le camp des Indiens et même à assister sans être vu à une conférence des chefs. Familiarisé avec la langue des Crees, il n’eut pas de doutes sur leurs projets. Pour lui l’occasion était trop tentante pour la laisser échapper. Rampant entre les herbes, s’abritant derrière les arbres, il rejoignit ses hommes, et au moment où les Indiens se séparaient, ane décharge de carabines en abattait un certain nombre. Ne comprenant rien à ce dont il s'agissait, croyant à une méprise de leurs propres guerriers, ils couraient au hasard, les uns pour prendre leurs armes, les autres pour intervenir. Profitant de la corfusion, Ross parvint à regagner le fort sans perte.
Le colonel Otter commandait à Battleford ; au recu de la dépêche l’avisant du danger qui le menaçait, il résolut de le conjurer en le devançant. À la tête d’une colonne de 300 hommes de police et de
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troupes, il se porta en avant. Le 5 mai, après une marche de 35 milles, il atteignait le campement des Indiens. Bien que pris à l'improviste, Poundmaker résista avec énergie. Le comh:t, commencé à cinq heures du matin, se prolongea pendant sept heures. Les Indiens faiblissaient, quand leurs squawvs, saisissant les armes de ceux qui étaient tombés, vinrent se joindre à la lutte excitant les combattans par leurs cris et leurs imprécations, A midi, le feu se ralentit et cessa. Le colonel Otter hésitait à pousser plus loin, craignant de voir couper ses communications avec Battleford; les Indiens se tenaient pour satisfaits d’avoir arrêté l'ennemi et de conserver leurs positions. De part et d'autre, on s’estimait victorieux, et le colonel Otter rallia Battleford, convaincu que les Indiens ne se hâteraient pas de l'y venir chercher.
Le même jour, pendant que ces événemens se passaient aux environs de Battleford, le vapeur Northcote amenait au général Middleton ses renforts et ses approvisionnemens. Le 7, tout étant prêt, il levait le camp et se dirigeait sur Gabriel Crossing, à 6 milles de Batoché. Le 8, ses éclaireurs prenaient contact avec ceux de Riel, qui occupait Batoché. À cinq heures du matin, le 9, le général donnait l'ordre de se porter en avant. Incertain de l'issue de la lutte, il ne fit pas lever le camp, qu'il laissa à la garde des non-combattans. Le vapeur Northcote devait concourir à l'attaque, descendre la rivière, prendre Batoché à revers, pendant que lui-même l'aborderait de front, et couper ainsi les communications de Riel avec l’autre rive du Saskatchewan. Une compagnie de carabiniers et deux pièces de campagne étaient embarquées à bord. A huit heures du matin, le général Middleton arrivait devant Batoché. L'avant-garde de Riel, dissimulée derrière un rideau d'arbres qui masquait le village, ouvrit le feu sur les troupes. Plus loin, sur la rivière, on entendait distinctement les décharges de l'artillerie du Northcote et l’appel continu de son sifllet indiquant que le vapeur se trouvait en détresse ou aux prises avec un ennemi supérieur. Le général donna ordre à son artillerie de se porter en avant et de déloger l'ennemi du bois qui lui cachait le village, Soutenu par les scouts déployés en tirailleurs, l'artillerie dirigea sur ce point quelques volées à mitraille et força l'avant-garde de Riel à se replier.
Au débouché du bois, les troupes atteignaient un plateau découvert surplombant le coude de la rivière. Devant les, et dans un creux, longeant le cours de l’eau, s’étendait le village entouré d’arbres; une longue pente boisée descendait au Saskatchewan. Le général Middleton fit immédiatement mettre son artillerie en batterie et ouvrir un feu plongeant sur Batoché. De la hauteur qu'il occupait on apercevait les rebelles massés en force à l’abri de l'église