TOME LxxXIV
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Saint-Laurent et, sur la rivière, le Northcote en détresse, Bien renseignés par leurs éclaireurs, qui, depuis la bataille de Fish-Creek, n'avaient perdu de vue aucun des mouvemens de l’armée cenadienne, Riel et Dumont avaient posté, à quelques milles au-dessus de Batoché, à un endroit où les eaux basses rendaient la navigatiou lente et diflicile, des éclaireurs des deux côtés du Saskatchewan. Forcé de ralentir sa marche, le Northrote s'était trouvé pris entre deux feux. Il avait vainement riposté. Abrité dans ses rifle pits, l'ennemi ajustait à loisir, rendant le pont intenable. Le pilote était tué, la cheminée criblée de balles, et le vapeur était veau s’échouer sur un banc de sable. Son équipage avait réussi toutefois à le dégager, et suivant lentement le fil de l'eau, il avait atteint Batoché, mais 1l ne gouvernait plus et le courant l’entratnait sous une pluie de balles,
Le feu plongeant des batteries de Middleton contraignit les rebelles à évacuer l'église Saint-Laurent. Ils se replièrent sur le bois derrière le village. Middleton commanda de les y suivre; l'infanterie formés en colonne se mit en marche; l'artillerie devait la soutenir. Ce mouvement s'exécutait quand le cri de guerre des indiens retertit à quelques pas du plateau. Profitant habilement des pentes boisées, ils les avaient escaladées ; débouchant sur le plateau à quelques mètres seulement ües artilleurs occupés à atteler leurs pièces, ils ouvraient sur eux un feu à courte portée et luttaient corps à corps pour s’en emparer. Heureusement, pour l'armée canadienne, le capitaine Howard, commandant la batterie Gatling, avait ses pièces attelées. Par un mouvement rapide, il les porta en arrière et fit feu à mitraille sur les assaillans, que cette décharge rejeta en désordre. L’artillerie était sauvée. Le capitaine Howard fit immédiatement avancer les pièces, couvrant les pentes de ses feux, et ne se remit en marche qu'après avoir repoussé les Indiens à grande distance.
Poursuivant son mouvement, le général Middleton pénétrait dans Batoché, délogeant les troupes de Riel, qui se repliaient en bon ordre sur le bois, L'église Saint-Laurent était évacuée ; au moment où le général débouchait sur la place, un prêtre, debout sur le seuil, agitait un drapeau.blanc. Le général s'avança, lui tendit la main, et apprit de lui que l’église était remplie de femmes et d’enfans qui étaient venus y chercher un abri, que le vapeur Northcote descendait la rivière sous le feu des rebelles et qu'il était fort à craindre qu'il ne tombât dans leurs mains, enhn que Riel et Dument, fortement retranchés daus le bois, y avaient fait creuser de nombreux rifle pts qui en rendaient l’accès difficile et d'où on ne les délogerait probablement pas sans de grands efforts. Il ajouta qu’un corps
considérable d’indiens campait de l’autre côté de la rivière et que
lüel avait sous ses ordres leurs plus braves guerriers. Le général Midldleton fit transporter ses blessés dans l'église et commanda d'ouvrir le feu sur le bois. Ses éclaireurs et l'infanterie déployés en irailleurs abordaient la lisière sous le commandement du capitaine French, I était alors deux heures de l'après-midi; le combat durait depuis huit heures du matin.
On avait successivement dégagé les abords de Batoché, rejeté l'ennemi sur le village qu'il était contraint d’évacuer en partie sous le feu plongeant de l'artillerie, mais on ne serait maître de la place qu'à la condition de déloger les rebelles du bois qu'ils occupaient et d'où un mouvement offensif était toujours à redouter. D'autre part, l'attaque du Norihcote avait échout, le vapeur en dérive courait risque de tomber aux mains de Biel, dont les communications avec l'autre rive étaient intactes, et qui, battu, pouvait encore mettre la riviere entre Middleton et lui. Il importait donc d'en finir, eton aborda le bois avec toutes les forces disponibles. Mais Les eforts redoublés de l'attaque vinrent se briser contre l'énergie de la défense. Les detni-blarcs se retrouvaient sur un terrain qui leur était familier, dans des conditions qui leur étaient favorables. Peu habitués à lutter en rase campagne, ils recouvraient tout leur sang-froid et leur indomptable persévérance dans leurs rifle pits, excellant à ajuster rapidement, à se dérober au feu de leurs adversaires, à ménager leurs forces et leurs munitions. De deux heures à cinq heures, les troupes canadiennes se battirent sans pouvoir avancer. Riel, Dumont, Garneau, parcourant sans relâche leurs positions, encourageaient et soutenaient leurs combattans. Le général Middleton espérait, d'après les rapports de ses scouts, que les munitions des rebelles s'épuiseraient; mais, vers cinq heures du soir, leur feu subitement plus nourri et l'examen de quelques balles perdues d’un calibre et d’une fabrication différens lui montrèrent qu'ils avaient dû recevoir des appro,isionnemens par la rivière.
À la nuit tombante, Riel reprit l'offensive. Le vent se levait ; par ses ordres, les Indiens mirent le feu aux hautes herbes et aux fourrés dont la brise rejetait les flammes et la fumée sur les troupes canadiennes et jusqu'aux abords de l’église, où le général Middleton avait établi son quartier-général et ses blessés. Force fut de l'évacuer. Les blessés furent transportés dans les wagons. L'artillerie réussit toutefois à arrêter le mouvement de Riel, et à minuit le feu cessa sur toute la ligne. Middleton donna ordre à lord Malgund de se rendre à la station télégraphique de Humboldt pour transmettre au gouvernement avis de l'état des choses et presser l'envoi de renforts. De part et d'autre, on campa sur les positions que l'on occupait.
La situation du général Middleton ne laissait pas que d'être cri-
tique, mais son énergie était à la hauteur de sa tâche. Certain
d'être inquiété dans sa retraite s'il tentait un mouvement en arrière,
redoutant pour ses troupes la fatigue et la démoralisation qui en | résulteraient, il se décida, après consultation avec ses priàicipaux | officiers, à ne pas lâcher priseet à se cantonner fortement dans la partie du villoge au’il occupait. La matinée du lendemain fut employée à fortifier les abords de l’église, dont il reprit possession, à couvrir ses avant-postes par des revêtemens de terre et à rectifier la position de ses troupes. Vers midi, le feu reprit sur toute la ligne, le 90° bataillon et les grenadiers soutenus par l'artillerie attaquant de front les positions des rebelles, dont le ti “emblait se ralentir. | Encouragés par cet indice et formés en colonne, ils abordèrent | vigoureusement l'obstacle, mais ce n’était qu’une tactique de Riel | pour les amener à s'engager plus avant. Accueillis par un feu vio- | lent, ils furent obligés de reculer. Pendant cette attaque, le général Middleton avait fait creuser en arrière de sa cclonne d'assaut des rifle pits occupés par ses meilleurs tireurs ; accentuant le mouvement de recul de ses hommes, il espérait que les rebelles, entraînés par la poursuite, viendraient se heurter à ces obstacles et qu'un retour offensif lui rendrait l'avantage, mais Riel et Dumont, prévenus par leurs scouts, qui se glissaient jusqu'aux abords du camp canadien, retinrent leurs hommes.
La journée du 11 devait être décisive. À six heures du matin, le général Middleton passait ses troupes en revue : « Il rous faut enlever Batoché aujourd’hui, mes enfans, et en finir. » À sept heures, l'attaque recommençait. Du côté des demi-blancs, aucun symptôme de lassitude. Leur feu bien nourri tenait leurs adversaires à distance ; les rifle pits étaient aussi nombreux et aussi bien déftendus. | Vainement l'artillerie faisait pleuvoir sur eux et sur les maisons de Batoché une grêle de mitraille : le tir continu t sûr et régulier. À | midi, les assaillans n'avaient pas gagné un pouces de terrain. Après un court temps d'arrêt, la bataille reprit de nouveau.
À mesure que l’après-midi avançait, le feu des rebelles se ralentissait. Depuis quatre-vingts heures, ils tenaient bon dans leurs rifle pits, mais il était visible que leurs forces s’épuisaient et que leurs munitions diminuaient. Le général Middleton multipliait ses | assauts; à trois heures, il donna ordre au capitaine French de | prendre le commandement des scouts tenus en réserve depuis le | matin, et de se lancer à fond. À ce moment, un prisonnier de Riel,
Astley, s’avançait en parlementaire, agitant un drapeau blanc. II
était porteur d’un message écrit de Riel ainsi concu: « Si vous ne |
cessez pas immédiatement de tirer sur les maisons où sont réfugiés
nos femmes et nos enfans, je fais mettre à mort les prisonniers que |
nous détenons, en commençant par Lasp, l'agent préposé aux ré-
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serves indiennes, » Middleton lui répondit : « l'aites-moi savoir où sont réfugiés vos femmes et vos enfans, je ferai suspendre le feu dans cette direction. » Un second message de Riel contenait ces mots : « Général, votre prompte réponse me prouve que vous n'êtes pas insensible aux considérations d'humanité. Je vais faire réunir les femmes et les enfans dans un même endroit et vous en aviserai. » Sur l'enveloppe il avait ajouté au crayon: «Je hais la guerre, mais si vous ne vous retirez pas ou si vous me refusez une entrevue, je maintiens ma décision en ce qui concerne les prisonniers. » Middleton communiqua ce message à ses officiers et, par eux, à ses troupes. Le sort des prisonniers dépendait de leur bravoure et de leur impétuosité. Officiers et soldats, sur un signe de leur général, se ruèrent à l'attaque. French, à la tête de ses scouts, aborda le village au pas de course, chassant devant lui l'ennemi déconcerté par son élan. Une balle le frappa à la tête au moment même où, atteignant la maison dans laquelle Riel détenait ses prisonniers, il en faisait briser les portes. Vainement Riel et Dumont tentèrent de rallier leurs hommes. La panique s'était mise dans leurs rangs. Fuyant en désordre, acculés à la rivière, bon nombre d’entre eux essayèrent de gagner l’autre rive à la nage ; la plupart, tués par les Carakiniers, teignaient de leur sang l’eau, qui charriait leurs cadavres. Riel, Dumont, Garneau et les principaux lieutenans réussirent à se jeter dans une barque et à s'échapper. Le même soir, le général Middleton expédiait à Ottawa une dépêche annonçant la prise de Batoché. En même temps, un message l'avisait que le vapeur Northcote était hors de danger. À son bord se trouvait comme volontaire Hugh Mac-Donald, fils du premier ministre,
Les demi-blancs étaient vaincus, mais, tant que Riel était libre, une nouvelle prise d'armes était possible, et si Riel parvenait à rejoindre Poundmaker ou Big-Bear, la guerre pouvait se prolonger longtemps encore. Sur l’ordre de Middleton, les srouts fouillaient les bois et les abords de la rivière. Les renseignemens recus donnaient à croire que Riel et Dumont s'étaient séparés, que Dumont avait réussi à se mettre hors d'atteinte, mais que Riel, inquiet du sort de sa femme et de ses enfans, prisonniers dans Batoché, errait aux alentours. Le surlendemain du combat, trois éclaireurs de Middieton, Armstrong, Hourie et Dript, rencontraient Riel à 4 mille et demi de Batoché, accompagné de trois de ses hommes. Les éclaireurs armaient leurs carabines quand Riel s’avança vers eux : « Inutile de tirer, dit-il ; j'allais me livrer, je veux revoir ma femme et mes enfans. » Prévenu de son arrestation, le général Middleton consigna les troupes dans leurs tentes. Il redoutait l'exaspération de ses soldats et l'assassinat de son prisonnier. Riel, amené devant lui, déclara qu'il eût pu s'enfuir avec Dumont et gagner le
territoire de Montana aux États-Unis, mais qu'il n'avait pu se décider à abandonner les siens. « La guerre que j'ai soutenue, ajoutat-il, aura Gu moins pour résultat de forcer le gouvernement à examiner les justes réclamations des demi-blancs et des Indiens, » Puis, s'interrompant au moment où une batterie d'artillerie défilait devant la tente, il reprit: « J'espère, général, que vous ne ferez pas attacher ma femme et me "fans à la gueule de ces canons, » La prise de Batoché, la « des demi-blancs et la capture de | eur chef permettaient au général Middleton d'agir contre Poundmaker et Big-Bear, Campé aux environs de Battleford, Poundmaker avait réussi à s'emparer d'un convoi de vivres, d'armes et de munitions destiné au ravitaillement des troupes. Il se préparait à mar- | cher sur Batoché pour rallier Riel quand il apprit que Riel 6tait | vaincu et prisonnier, Dumont en fuite, et que le général Midd'eton, accompagné de 400 hommes, venait d'arriver à Battleford à bord du
vapeur Aortlnvest, Ces nouvelles jetèrent l'alarme dans le camp | indien. La jonction des forces du colonel Otter et du général ren- | dait critique la situation de Poundmaker, qui s'empressa d'ouvrir
des négociations. Le 28, il livrait ses armes, restituait le convoi, |
libérait ses prisonniers et se rendait sans conditions.
Big-Bear seul tenait encore, Campé aux environs de Fort-Pitt, sa réputation de courage et d'audace avait rallié autour de lui beaucoup de jeunes guerriers indiens appartenant à diverses tribus, mais ambitieux de servir sous ses ordres et d'accroître leur renom de bravoure, Il disposait de plus de 800 combattans. Le colonel Strange occupait Fort-Pitt. Depuis trois semaines il cherchait vainement à se renseigner sur la position des Indiens; Big-Bear éludait sa poursuite, pillant les fermes, s’emparant du bétail et recrutant des adhérens. Prévenu enlin que le chef indien se trouvait à une vingtaine de milles du fort, le colonel Strange se mit en marche, et le 28 mai ses éclaireurs lui signalaient la présence de Big-Bear et de ses Indiens sur une hauteur au nord-est de son campement. A la tête de 300 hommes d'élite du 65° régiment de Montréal, soutenus par les carabiniers de Winnipeg et deux pièces de campagne, le colonel Strange se porta à leur rencontre ; Big-Bear accepta le combat. La hauteur qu'il occupait était entourée d’un marais qui rendait difficile une attaque de flanc. Les troupes n’hésitèrent pas à aborder de front, mais le feu plongeant des Indiens arrêtait leur élan. Le colonel Strange réussit, non sans peine, à contourner le mamelon et à amener sur le plateau «ne compagnie de carabiniers dont le tr jeta un instant le désordre dans le camp indien. Big-Bear lança de
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ce côté 200 de ses meilleurs guerriers, devant l’impétuosité desquels les carabiniers durent battre en retraite. L’artillerie, mise en ligne en arrière, faillit même être capturée. Contrairement à leur
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tactique habituelle, les Indiens s'exposaient à découvert, et, à plusieurs reprises, des bandes de 20 ou 30 guerriers se lançaient en avant jusqu'à quelques mètres des pièces. Après quatre heures de combat, convaincu qu'il ne réussirait pas à enlover la position, le colonel Strange lit cesser le feu et ramena ses troupes; la retraite s'ellectua sans encombre, et le même soir il regagnait Fort-Pitt, où l'attendait un message du général Middleton l'informant de la soumission de Poundmaker et l'avisant qu'il s'embarquuit pour Fort-Pitt avec le 90° bataillon de Winnipeg, composé de soldats aguerris, ayant pris part à toute la campagne.
Arrivé à Fort-Pitt, Middleton prit immédiatement ses mesures pour en finir avec Big-Bear, Il donna au capitaine Steele le commandement de 70 scouts triës dans tous les corps de l'armée et supérieurement montés. Steele devait se diriger vers le sud en décrivant une courbe et se porter ainsi en arrière des Indiens, pendant que Middleton et Strange s'avanceruient à leur rencontre. Steele avait ordre d'éviter tout engagement avec les Indiens, de reconnaitre leurs positions, d'en donner avis au commandant en chef et de manœuvrer de façon à leur couper la retraite. Le 3 juin, Steele débouchait à l'improviste dans une clairière au moment où les Indiens levaient leur camp. Le choc fut si brusque et la rencontre si inattendue que la lutte s'engagea presque corps à corps. Steele réussit toutefuis à se dégager et à rallier ses hommes, non sans avoir fait subir aux Indiens des pertes considérables, Les vivres leur manquaient, leurs munitions s’épuisaient, le désordre se mettait dans leurs rangs. Deux jours après ce eamibat, Big-Bear était fait prisonnier et ses Indiens se soumettaien sans conditions.
L'insurrection était vaincue, les opérations militaires terminées, Il restait à faire la part des responsabilités de chacun, à examiner dans quelle mesure les réclamations des demi-blances et des Indiens étaient fondées et à décider du sort des prisonniers. Cette tâche incombait à l'administration civile et à l'administration judiciaire,
Le gouvernement canadien n'envisageait pas sans de sérieuses appréhensions les embarras qu’allait lui causer le procès de Riel. Si l'élément vnyslais domine dans le Haut-Canada, il n’en est pas de même dans le Bas-Canada, D'après le dernier recensement, celui de 1881, cette province comptait 1,358,469 habitans, dont 1,073,820 se réclamaient de leur origine française, contre 123,749 descendans d'Irlandais, 54,923 d'origine écossaise, 81,515 d’origine anglaise ; le reste appartenant à des nationalités diverses. Sur un chillre total de 4,324,810 habitans, les Canadiens français figurent pour environ 2,000,000, descendans authentiques des 60 ou 70,000 colons laissés sur les rives du Saint-Laurent où dans les criques de la péninsule acadienne au moment de l'abandon de la Nouvelle-France.
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Si les Canadiens français n'avaient pas pris fait et cause pour Riel, s'ils s'étaient abstenus de lui prêter un concours actif, il n'en était pas moins vrai que les sympathies du plus grand nombre lui étaient acquises, et que, dans le parlement, leurs représentans avaient, en maintes circonstances, élevé la voix pour réclamer une enquête sur les griefs des demi-blancs, et des mesures plus humaines vis-àvis des Indiens,
Puissante par le nombre, par l'influence et par la culture intellectuelie, cette population est arrivée à faire accepter au Canada sa langue comme langue officielle au même titre que l'anglais, à être représentée dans le ministère aussi bien que dans le parlement, à créer et à entretenir des universités exclusivement françaises, une presse quotidienne, à soutenir un clergé catholique. A se l'aliéner on courrait grand risque, celui de rompre le lien si frêle qui unit encore le Canada à la métropole et de provoquer une rupture que souhaite un parti nombreux. La haine implacable et vivace des Irlandais contre toute domination anglaise, le mécontentement des partisans du libre échange causé par les mesures protectionuistes de l'administration de sir John Mac-Donald, haine et mécontentement avivés sous-main par les fenians, ne permettaient guère au ministère de s’aliéner les votes et l'appui des Canadiens français. Toutefois la loi devait suivre son cours. Le 20 juillet 1885, le gouverneur général prorogeait le parlement, et le même jour Louis Riel cor paraissait devant la cour de Régina sous la prévention du crime de haute trahison. Interrogé par le juge Richardson, président du tribunal, il déclarait plaider la non-culpabilité. Les avocats Fitzpatrick et Lemieux défendaient l'accusé, que poursuivait M° Robinson, remplissant les fonctions du ministère public.
Riel ne prétendait pas être innocent des charges que l'accusation relevait contre lui, ni décliner la responsabilité de ses actes. I] reconnaissait avoir pris part à l'insurrection, en avoir été le chof, tout en laissant à son lieutenant Dumont la direction des opérations miitaires, mais il déclarait que cette insurrection était légitime, que les demi-blancs n'avaient fait que défendre leurs droits, violés depuis des années, et repousser ja force par la force. Il alléguait pour sa justification les nombreuses pétitions présentées, con'ormément à la loi, par les démi-blancs pour obtenir justice, le silence dédaigneux qu'on leur avait opposé, l'agitation, toute pacifique au début, à laquelle il avait eu recours pour obtenir, tout au moins, l'examen de leurs plaintes, agitation autorisée par de nombreux précédens, et conforme aux usages anglais. Puis d'accusé il se faisait accusateur. Le gouvernement canadien, en acquérant de la Compagnie de la baie d'Hudson les immenses territoires du nord-ouest, en devenait propriétaire, mais à la charge pour lui de respecter les
LOUIS RIEL, ht
droits antérieurs à sa prise de possession, Or les demi-blanes occu= paient les terres dont ils réclamaient la propriété bien avant la cession au gouvernement canadien. Ils les occupaient du consentement tacite de la Compagnie de la baie d'Hudson, conformément aux lois et coutumes en usage parmi les settlers, Les routes faisant défaut, ils avaient dû, pour assurer leurs communications et l'écoulement des produits, s'établir sur le cours des rivières, Ils avaient défriché et ensemencé le sol, construit leurs demeures, mis en valeur des terres incultes, De quel droit le gouvernement canadien venait-il leur en disputer la jouissance? 11 leur avait assigné, il est vrai, d'autres terres en échange de celles qu'il leur enlevait, mais en vertu de quel droit procédait-il à cette dépossession et à cet échange? De croit, il n'en avait aucun. Ses mesures arbitraires ruinaient les demi-blancs, et cela, pourquoi? Pour livrer aux gros spéculateurs qui entreprenaient la construction du chemin de fer destiné à relier Halifax, sur l'Atlantique, aux rives du Pacifique, les terres cultivées par les demi-blancs.
Riel concluait en réclamant un sursis pour préparer sa défense, Il demandait, en outre, la comparution devant la cour, à titre de témoins à décharge, de Gabriel Dumont et Dumas, qui avaient réussi à gagner les États-Unis, et de Burges et Van Cougnet, secrétaires d'état du ministère de l’intérieur et des aflaires indiennes, dépositaires, en leur qualité oflicielle, des documens, pétitions et réclamations soumis par les demi-blancs à l'examen du gouvernement, dont le silence et les fins de non-recevoir avaient été la cause des événemens survenus. Enfin, il réclamait la production devant la cour des papiers saisis à son quartier-général, à Batoché, parmi lesquels se trouvaient, disait-il, des pièces établissant que, contrairement aux termes de l'acte d'accusation, il avait cessé d'être sujet anglais pour devenir citoyen américain.
Le ministère public répondait que Riel et ses conseillers légaux avaient eu tout le temps nécessaire pour préparer sa défense; que, prenant en considération l'impossibilité pour Riel de faire venir à ses frais les témoins qui lui étaient nécessaires, le souvernement prendrait ces frais à sa charge, mais qu'il n'était pas au pouvoir du wouvernement de faire comparaitre comme témoins Gabriel Dumont et Dumas, eux-mêmes sous le coup d'un mandat d'arrêt, comme coupables de haute trahison, et réfugiés aux États-Unis, en dehors de la juridiction de la cour, ou de leur offrir un sauf-conduit. Il consentit toutelois à un délai d’une semaine, que la cour octroya, après avoir entendu lecture d’une lettre de Gabriel Dumont, offrant de venir joindre son témoignage à celui de Riel et de se rendre à Regina avec ou même sans sauf-conduit.
A l'insu de Riel et sans l’avoir consulté, ses conseillers légaux
lui préparaient une seconde ligne de défense. Ils entendaient tirer parti de son exaltation religieuse et de son mysticisme bien connu pour plaider, au cas où ils seraient battus sur la question politique, l’irresponsabilité de leur client. À cet ellet, ils avaient obtenu des consultations du docteur Ray, médecin de l'asile de Beaufort à Québec, et du docteur Clarke, médecin de la maison de fous d'Ontario, établissant que, dans leur opinion, Riel ne jouissait pas de la plénitude de ses facultés mentales.
Les débats s’ouvrirent le 30 juillet. Le ministère public fit com- | paraître huit témoins à charge qui établirent non-seulement la participation de Riel au mouvement insurrectionnel, mais encore le fait qu'il l'avait commandé, dirigé et soutenu jusqu'au bout. Il produisit une vingtaine de piéces saisies à Batoché, écrites et signées de la main de Riel, adressées aux demi-blances et aux Indiens, proclamations et lettres par lesquelles il leur annonçait ses succès à | Duck Lake et Fish Creek, les encourageait à attaquer les forts, à | caprurer les convois et à se joindre à lui pour résister aux troupes du gouvernement. Il établissait, par les mêmes documens, que, si Gabriei Dumont avait eu la direction des opérations militaires, Riel était, de fait, le chef suprême de l'insurrection, que c'était lui qui avait choisi Batoché pour son quartier-général et mis la place en état de défense. Laissant de côté les allégations de Riel qu'il n'avait pris les armes que pour résister à la force par la force et obtenir justice pour les demi-blances, il prétendait établir que les motifs de | Piel étaient tout autres, que ses assertions n'étaient qu'un prétexte, À
wen réalité il avait voulu se venger de son échec de 1869 et de son exil. Enfin, il produisait un document signé de Riel, sorte de programme politique, rédigé en vue d'une séparation du Canada de l'Angleterre et qui consistait à distribuer un septième du territoire aux Irlandais émigrés aux États-Unis et à donner gratuitement des terres aux Hongrois, Bavarois, juifs et Polonais persécutés en Europe. Ce programme bizarre se terminait par des considérations mystiques relatives à l'établissement d’une religion nouvelle.
De ces témoignages et de ces pièces résultait bien, ce qui n'était douteux pour personne, le rôle considérable de Riel dans l'insurrection, mais ils laissaient subsister, d'une part, les revendications de Riel contre les injustices dont se plaignaient ses compatriotes et, de l’autre, ils offraient à ses défenseurs l'occasion de | plaider l'irresponsabilné de leur client.
Aux premiers mots qu'ils prononcèrent dans ce sens, Riel protesta, Il n'admettait pas un instant qu'on cherchât à le faire passer pour fou. De leur côté, ses avocats déclarèrent que, si Riel entendait conduire lui-même sa défense et gêner leur liberté d’action, ils seraient obligés de se retirer. La cour décida que Reil eût à
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s'abstenir pour le moment ; il lui serait loisible, suivant l'usage, de prendre la parole après les plaidoiries.
On vit alors successivement comparaître devant la cour, Philippe Garneau, secrétaire particulier de Riel, le père André et le père Fourmand, de Batoché, les docteurs Ray et Clarke. Garneau témoigna des excentricités de Riel et de son attitude singulière p ndant l'insurrection. « Riel, dit-1l, se croyait inspiré et prophétisait. Riel lui avait fait part de ses projets de conquérir le Canada, l'Angleterre, la France et l'Italie; il rêvait même de devenir pape. Les pères André et Fourmand déposèrent dans le même sens; suivant eux Riel était fou. Quand il abordait les questions politiques ou religieuses, il n'était plus maître de lui; doux et calme d'ordinaire, il devenait alors impérieux et violent, divaguait, menaçait de détruire les ég'ises et de chasser les prêtres. Le docteur Ray déclara, sous serment, qu'il avait donné des soins à Riel alors qu'il était interné dans l'asile de Beaufort, qu'à cette époque il le tenait pour fou. Le docteur Clarke, commis à l'examen de Riel, concluait dans le même sens, Au contraire, le docteur Wallace, médecin de l’asile d'Hamilton, déclara que, d’après le résultat de ses observations, il tenait Riel pour sain d'esprit et responsable de ses actes, L’accusé se leva et le remercia de ce témoignage. Le lendemain, le général Middleton et ses principaux officiers furent appelés à comparaître devant la cour. Tous déposèrent que les actes de Riel, les dispositions d'attaque et de défense prises par lui, sa bravoure et son sang-froid pendant la lutte, son attitude comme prisonnier, dénotaient un homme en pleine possession de ses facultés. Riel leur en témoigna publiquement sa reconnaissance.
Les plaidoiries de ses avocats furent brèves. Ils soutinrent la thèse suivante : « Quand Riel se mit à la tête du mouvement, il entendait s’en tenir à une agitation pacifique. L'indifférence dédaigneuse avec laquelle les autorités accueillirent ses justes réclamations exaspérèrent un esprit malade, convaincu que Dieu l'avait désigné pour défendre les droits de ses frères opprimés. Acculé à la nécessité de s'incliner devant la force brutale, de laisser consommer la ruire des siens, Riel avait perdu la tête, la folie s'était emparée de lui. » Ils insistaient, pour établir leur thèse, sur le contraste qu'offraient les documens rédigés par Riel, alors qu'il plaidait la cause des demi-blancs, avec les divagations, les excentricités, les prophéties mystiques qui abondaiïent dans ses proclamations, la lutte une fois engagée. Ils concluaient en disant que l'accusation de haute trahison portée contre Riel n’était pas soutenable ; le crime de haute trahison comportant de la part de son auteur la pleine possession de ses facultés mentales et l'absolue responsabilité de ses actes.
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Les plaidoiries terminées, Riel demanda et obtint la parole. Une foule immense occupait la salle d'audience et les abords de la cour. Riel parla pendant deux heures au milieu d’un silence profond et sympathique. Levant les yeux au ciel, il débuta par la prière suivante : « Seigneur, viens à mon aide, au nom de Jésus-Christ, mon sauveur! Seigneur, fais reposer tes bénédictions sur moi, sur cette cour, sur les jurés, sur mes avocats qui n'ont pas hésité à faire 700 lieues pour venir ici défendre ma vie. Bénis aussi ceux qui me poursuivent ; ils font ce qu'ils croient leur devoir et ils le font avec bonne foi! Seigneur, bénis tous ceux qui sont ici prèsens comme spectateurs et fais que leur curiosité se change en un amour sincère de la vérité! Amen. »
Abordant ensuite sa défense, il commença par établir, en son style imagé, qu'il se reconnaissait deux mères : celle qui l'avait porté et nourri, et sa patrie. Pas plus la seconde que la première ne souhaitait sa mort. La postérité le jugerait et l’acquitterait. Déjà ne voyait-il pas sa mission produire des fruits? Cette mission, pouvait-il en douter, alors qu’elle lui avait été annoncée autrefois par l'archevèque Bourget et autres dignitaires de l'église? Depuis dix ans, il s'y était voué et elle s'achevait dans cette enceinte. Dieu ne l'avait-il pas protégé de tout danger, alors qu'à Batoché les balles bourdonnaient à ses oreilles comme des nuées de moustiques? Le général Middleton avait déclaré qu’il ne le croyait pas fou. Le ministère public avait, par ses témoins, mis à néant les déclarations des médecins qui concluaient à sa folie. Il priait Dieu de les bénir tous deux. Si les jurés le condamnaient à mort, il aurait du moins la satisfaction de savoir qu’on ne le tenait pas pour un fou. Suivant lui, il n’avait fait qu’user de son droit en provoquant une agitation pacifique ; le gouvernement seul l'avait fait dégénérer en guerre civile ; au gouvernement incombait la responsabilité du sang versé. Injustement traités, ses frires et lui avaient respectueusement réclamé leurs droits ; injustement attaqués, ils s'étaient défendus. Dieu était avec eux : « S'il y a ici quelqu'un de fou, dit-il en terminant avec véhémence, ce n’est pas moi, mais ceux qui dirigent les affaires publiques. À nos demandes légitimes ils ont opposé la ruse et les embüches. Ils nous ont cernés sans bruit et ont voulu nous écraser sur les rives du Saskatchewan. Mais quand ils ont montré les dents, j'étais prêt. J'ai commandé le feu et les ai fait reculer. Rappelez-vous que c'est là ce qu'ils appellent mon crime et ma trahison. Ils m'y ont forcé. J'ai agi au nom de Jésus-Christ, en qui seul je me confie. Maintenant, ils demandent ma mort. Si vous me croyez fou, irresponsable, acquittez-moi pour avoir repoussé en fou l'agression d'autres fous. Si vous croyez avec le ministère public que je suis sain d'esprit, acquittez-moi encore, puisque, sain d'es-
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