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Louis Robbe

a race flamande est une race artiste. L'histoire affirme cette vérité; l'observation la confirme.

Les races ont des aptitudes diverses, produits du climat, de la nature du sol, de certaines conditions mystérieuses que ni la physiologie ni la psychologie n'ont encore pu déterminer. Pourquoi le Japonais est-il plus adroit, plus délicat, plus distingué que le Hottentot? Quelle est la raison de la supériorité de la race blanche sur la race nègre? Et, parmi les blancs, pourquoi les uns ont-ils, comme les Hollandais,

cette fermeté froide et cette ténacité que rien ne rebute, tandis que d'autres, comme les Italiens et les Espagnols, sont impétueux, esclaves de leurs premiers mouvements, capables d'être des héros ou des criminels, selon que leurs passions les entraînent, avant qu'ils se soient donné le temps de réfléchir?

La variété dans les tempéraments existe donc chez les nations, qui sont ainsi en quelque sorte personnelles et destinées à des travaux spéciaux.

Depuis des siècles, les Flamands ont prouvé que l'art germe et fleurit naturelment en eux, comme une graine semée en un bon terrain. Le père et la mère de Louis Robbe étaient des Flamands de cette Flandre occidentale dont la capitale est Bruges, illustrée par les Van Eyck et Memling. Le sang flamand de l'enfant se fit connaître dans ses goûts, dès que son esprit eut reçu sa première culture.

Né à Courtrai, le 17 novembre 1806, il y fit ses études primaires et suivit en même temps les cours de l'Académie des beaux-arts, école de dessin modeste où il reçut des leçons qui ne semblent pas avoir eu une grande influence sur sa « manière ». Il y apprit tout au plus à voir la réalité avec une certaine méthode, qui n'était peut-être pas la bonne, et à essayer d'en représenter l'image par des traits, des ombres et des lumières. Quand l'école d'art ne déforme pas, quand elle se borne à aider les élèves dans leurs travaux rudimentaires, sans vouloir peser sur leurs facultés natives , elle a son utilité.

On peut croire que les professeurs courtraisiens n'eurent pas assez de puissance expansive pour dominer un tempérament aussi bien trempé que celui de Louis Robbe. D'ailleurs, le temps leur a fait défaut pour exercer une action sérieuse sur son avenir; et l'on verra

plus tard qu'il fut, en effet, lui-même pendant toute sa carrière artistique.

Il trouva, comme tant d'autres peintres ou écrivains futurs, dans sa famille, des obstacles à l'éclosion de son goût prédominant. Son père ne voulait pas entendre parler de ces occupations libérales, qu'il considérait, sans doute, comme purement fantaisistes.

Avocat de talent, il avait décidé que Louis suivrait sa carrière; et c'était une fortune toute trouvée que cette succession d'une profession honorée, puisque le cabinet de Robbe père, bien achalandé comme un magasin d'Iionnêtes négociants, donnait à l'héritier des facilités de vie fort appréciables, qui généralement ne sont pas dédaignées.

Ces résistances de la famille aux dispositions naturelles ne sont pas toujours blâmables, pour la raison que l'enfant se trompe fort souvent sur sa vocation; et, quand il s'agit d'art, cela est plus vrai que

pour toute autre occupation. En cette circonstance, le père se trompait, et il se trompait doublement, puisque de ses trois fils deux devinrent des peintres : Louis, peintre d'animaux, et Henri, peintre de fleurs.

Cependant, Louis, pour ne point heurter le sentiment contraire de son père, s'arrangea, quand les cours de l'école de dessin devinrent insuffisants, pour poursuivre ses travaux sans montrer de révolte ouverte. Il trouva, chez un boucher courtraisien, peut-être amateur d'art, une façon d'atelier où il allait peindre en secret, avec cette ivresse qu'on ressent quand on obéit à ses instincts. Lorsqu'il se savait libre pour une demi-journée, il s'enfermait dans son refuge, ou courait à la campagne pour y observer la réalité vivante dans ses séduisantes manifestations. Cette existence, où il rencontrait les plus douces satisfactions, les jouissances les plus intimes, ne pouvait durer

incessamment, et il vint un moment où Louis dut abandonner ses essais.

Son père ayant exprimé sa volonté qu'il fit des études supérieures, en fils respectueux, malgré la chaleur de son sang, il crut devoir se soumettre. Il se rendit à l'Université de Gand, où il vécut de la vie d'étudiant pendant plusieurs années, avec la fougue qu'il a mise à toutes choses.

l rappelait volontiers ses faits et gestes pendant cette période de liberté turbulente.

On ne pouvait attendre de lui une sagesse et une prudence qui n'étaient ni de son âge ni de son caractère et auxquelles sa sève se refusait. De dixhuit à vingt-trois ou vingt-quatre ans, il n'y a guère que des natures exceptionnelles, soit maladives, soit concentrées et mûres avant l'âge, soit d'une timidité extrême, qui peuvent résister au courant de vie intense du milieu où elles sont placées, à l'ardeur qui les stimule, au besoin de répandre leur chaleur. Les jeunes hommes bien portants, sur la

conscience de qui nulle faute grave ne pèse encore, sont expansifs. Pour que l'esprit se confine en lui-même et vive de sa propre substance, il faut que l'étude et l'expérience lui aient donné le poids nécessaire, que les doutes l'aient assailli, que la confiance en soi-même et la foi dans les autres aient reçu des atteintes variées.

Louis Robbe aimait les plaisirs, et il se livrait à eux sans arrière-pensée et sans mauvais sentiments. A son activité débordante , les études scientifiques ne suffisaient pas; il usait de ses forces parce que ses forces l'excitaient à agir, ne lui laissaient point de repos.

Il s'amusa donc joyeusement, combina des divertissements, fut de toutes les escapades, organisa des plaisanteries bruyantes, sans craindre d'aller parfois jusqu'au paroxysme. Il n'y avait là qu'un besoin de dilatation, plus expressif chez lui que chez la plupart de ses cama-

rades d'étude. Et si quelquefois il poussa les équipées au point de rappeler les farces d'Uylenspiegel, il n'y eut dans aucune d'elles ce fond de méchanceté qui prête aux inventions de l'imagination un caractère absolument répulsif.

Ces distractions, d'ailleurs, ne l'empêchaient ni d'étudier ni de prendre goût aux choses de l'art. Il avait en lui trois tourments qui ne le laissaient pas un moment inactif : le droit, la peinture et la musique. C'était donc un étudiant fort occupé, parce qu'il était bien doué. En réalité, son humour était en quelque sorte noyé dans ses facultés dominantes, qui étaient d'un caractère noble et qui occupaient seules sérieusement son intelligence. Ces trois tourments lui servirent alors et toujours de sauvegarde, en toute première ligne.

Une preuve que son expansion n'atteignit pas le point culminant du désordre, c'est qu'à vingt- quatre ans, en i83o,

il avait conquis son diplôme d'avocat.

Il rentra alors à Court rai, où il fit son stage chez le notaire Reynaert, à Anseghem ; plus tard, il fut nommé juge de paix à Moorsele, et s'il reprit ses travaux de peinture, ce fut comme un passetemps inoffensif, pour remplir les solutions de continuité de son existence. Il était homme : son père ne pouvait exiger qu'il se confinât dans le cabinet du juge et il ne l'exigea point.

En i83i, il avait épousé, à Bruxelles, une jeune fille espagnole, noble et d'une grande beauté, MIle de Urqulu; elle était alliée au duc de Lorenzo, qui voulut être le parrain de ses deux enfants.

En i835, Robbe père mourut subitement. Louis lui succéda et s'installa à Courtrai, où il partagea son temps entre l'art et le droit appliqué.

En 1840, il vint se fixer à Bruxelles, où il fut bientôt nommé avocat du département des Finances. Il avait déjà

à cette époque acquis une réputation d'artiste, puisque c'est en i83g qu'il eut sa première récompense honorifique, une seconde médaille pour le tableau envoyé à Bruxelles cette année, son œuvre de début, sous ce titre : « Animaux au pâturage, par Louis Robbe, avocat à Courtrai. r> Cette date de i83g tendrait à faire croire que le peintre ne s'est réellement livré à sa passion pour Part qu'après la mort de son père, lorsqu'il s'est senti absolument libre; elle prouverait également la déférence de Louis pour la volonté paternelle, malgré la vivacité de ses goûts et l'énergie de son tempérament.

ouïs était ce qu'on nomme un charmeur ; brillant et spirituel causeur, le savoir acquis lui servait d'appui et de contrefort. Doué en outre d'une voix de ténor pénétrante et étendue, il aurait pu, s'il n'avait eu des ambitions d'une autre nature, s'il n'avait été retenu par les attraits d'une jeune famille, réussir au théâtre. Pendant un séjour à Paris, on lui fit entrevoir cet horizon, qui l'eût peut-être séduit s'il avait été dégagé de tout devoir. Il refusa donc d'entrer dans cette voie, triomphale ou périlleuse; mais il reçut comme compensation, dans le monde, à la fois pour ses facultés intellectuelles mordantes et pour le plaisir que son talent de chanteur lui apportait,

un accueil qui dut le consoler de n'avoir pas voulu devenir en même temps l'idole et l'esclave du public.

Sa vie ainsi était remplie à souhait : il avait de la famille, une femme dont Bruxelles a admiré pendant plusieurs années la beauté sévère, et deux enfants, un fils et une fille. C'était en quelque sorte le bonheur complet et c'était trop : notre destinée ne permet guère que nous jouissions longtemps de ces grâces parfaites , si rares que les sceptiques les nient d'une manière absolue.

Robbe perdit d'abord sa femme, en 1844, ensuite son fils, alors âgé de dix-huit ans, en i856.

Chacun sait ce qu'on peut placer d'espérance sur la tête d'une femme aimée, d'un fils arrivé presque à l'âge d'homme. Leur disparition est un déchirement dont on ne guérit jamais, dont on souffre jusqu'à la mort, quels que soient les nombreux événements qui ont pu inter-

venir : le cœur ne se laisse pas distraire de pertes aussi cruelles.

Ainsi Robbe, arrivé bientôt à l'apogée de sa fortune, au double point de vue intellectuel et familial, fut frappé dans ses œuvres vives avec une force particulière. Ne sont-ce pas ces coups si rudes qui ont été la cause première du mal qui devait l'atteindre plus tard et finir par l'emporter? Il eut cette grande douleur de ne conserver que sa fille des trois êtres qui lui étaient le plus chers ; mais il eut aussi la joie de garder chez lui, à lui seul, cette consolatrice de tous les instants, qui lui est restée fidèle jusqu'à la dernière heure ; et il a fallu qu'il succombât enfin pour qu'elle se résolût à se retirer d'un monde où tout grand intérêt semblait mort pour elle avec son père : elle entra alors au couvent de Sainte-Julienne, pour s'y occuper exclusivement de l'œuvre à laquelle elle était attachée depuis de nombreuses années.

l y a eu encore de notre temps, nonobstant la grande publicité conquise par la liberté de la presse, des hommes du plus haut mérite qui n'ont pas été estimés à leur valeur. Nos contemporains ont connu des artistes et des poètes misérables, malgré leur talent, on pourrait dire malgré leur génie. Il est vrai que ces sortes d'injustices deviennent rares et que les belles œuvres ne sont plus aussi longtemps que par le passé à conquérir leur place au soleil.

Louis Robbe a eu cette satisfaction d'être apprécié assez tôt pour que son amour-propre n'ait guère eu de vœux à formuler.

Aujourd'hui, plus que jamais, on caresse le talent au moyen de récompenses honorifiques : c'est une coutume admise et en même temps critiquée ; elle fait partie de nos mœurs, et d'aucuns prétendent qu'elle les corrompt; elle répond, en tout cas, dans certains pays, à des aspirations qui se sont répandues peu à peu, et qui ont passé de l'état de prérogatives des classes supérieures, grâce à l'égalité politique, à l'état de droits pour toutes les classes.

Un talent comme celui de Louis Robbe, qui n'avait rien de mystérieux, qui continuait l'ancienne technique en la modernisant en certaines parties, devait attirer sur lui l'attention du gouvernement et des sociétés d'art et de littérature.

Ci-joint, pour mémoire, la liste de ses récompenses.

En i83g, après son premier envoi à l'Exposition triennale de Bruxelles, il obtenait une seconde médaille, et une

première en 1843; nouvelle médaille à l'Exposition universelle de Paris en i855.

En 1843, on le nomma chevalier de l'ordre de Léopold ; en 1844, chevalier de l'ordre de Charles III d'Espagne; en 1845, chevalier de l'ordre de la Légion d'honneur. En novembre i863, on lui décerna le grade d'officier, et en 1881, celui de commandeur de l'ordre de Léopold.

D'autre part, en juillet et novembre 1844, il reçut le titre de membre correspondant de la Société des beaux-arts et de littérature de Gand, et de l'Académie de San-Fernando ; en 1847, il devint membre correspondant de la Société des sciences, des arts et des lettres du Hainaut, et en février i885, de l'Académie d'Amsterdam.

Il portait ces honneurs fort allègrement. Il n'en parlait que lorsqu'on y faisait allusion, et il en parlait d'une manière amusante, sans gouaillerie inu-

tile. « Qui n'est pas, disait-il, exposé à recevoir une tuile sur la tête? »

Il recevait les tuiles avec sa bonne grâce habituelle, avec une satisfaction intérieure accompagnée d'un mot piquant ou comique. Si on le poussait un peu, si on provoquait son sentiment intime, sa verve s'éveillait, et il faisait des réflexions et des rapprochements curieux, où l'on entrevoyait le fond de sa pensée . et où la somme d'attention qu'il prêtait à certains honneurs se marquait nettement pour les esprits qui avaient quelque clairvoyance.

Il n'avait sur ce sujet, cependant, ni dédain, ni protestation. Robbe était humain avec force ; il ne pouvait donc être exempt des faiblesses humaines. Tout en jugeant avec son bon sens brillant les petites choses qui font cortège à la gloire, il est certain qu'il eût été froissé si on l'avait oublié dans la distribution de ces politesses de genre spécial, con-

sidérées comme accordées logiquement aux hommes qui ont un nom parmi les travailleurs de premier ordre, à' tous les degrés de l'échelle sociale.

C'était là, pour lui, un sujet de répandre son feu, d'épancher le trop-plein de sa causticité. Il causait, il racontait, il s'animait, il avait le trait fin ou sarcastique, quelquefois, plus rarement, la note émue. Le simple bon sens, ferme et lumineux, l'inspirait souvent.

Dans ses jours de belle santé, soit au Cercle artistique, soit chez lui, en petit comité, portes closes, les souvenirs se déroulaient, les mots originaux se succédaient, des appréciations d'une vivacité parfois un peu grosse donnaient une note juste sur tel talent ou sur telle œuvre musicale, littéraire, picturale, sculpturale. Il avait des aperçus sur toutes les choses qui intéressent l'esprit, et en toutes ses opinions il mettait cette passion ou cette pétulance qui étaient les

deux marques les plus accentuées de son caractère.

Il aimait l'art avec une sorte d'ivresse. Il parlait de la femme avec tendresse ou emportement. Il avait un culte pour la nature, pour les horizons profonds, les ciels fluides et lumineux, menaçants ou tristes, les étangs miroitant entre leur cadre d'herbe fraîche ou de grands arbres solennels, la mer étincelante mourant sur le sable, les dunes aux contours gracieux, les bois aux profondeurs mystérieuses. La vie et la représentation de la vie exaltaient sa ferveur jusqu'à la poésie. Et sur tous ces sujets où l'homme et l'artiste étaient confondus, il se montrait inépuisable.

es opinions étaient très arrêtées en toutes les questions. Il n'admettait guère les nuances; il avait, au fond, du mépris pour le mezzotermine. Il était modéré avec intransigeance, et cette intransigeance lui faisait des adversaires aussi tenaces que luimême. Mais sa façon de résoudre les problèmes était appuyée par des plaidoyers si chauds et si fins, par des arguments si bien enchaînés, quoique parfois spécieux, qu'il parvenait souvent à ébranler les convictions les mieux échafaudées.

Ferme comme un roc en son médium à la fois réfléchi et passionné, en ses

idées d'une philosophie toute moderne, quoique déjà un peu en retard, il n'admettait ni la rapidité du mouvement ni les doctrines extrêmes. Il se déclarait radicalement l'ennemi des principes radicaux dans toutes les matières intellectuelles.

En ces disputes où les hommes se complaisent depuis que chacun est autorisé à exprimer sa pensée, il faisait l'effet d'un taureau au milieu d'une meute acharnée à le harceler : il donnait à gauche, à droite et en face de rudes coups de cornes; il frappait plusieurs adversaires à la fois; et il conservait, jusqu'à la fin de la lutte, une supériorité de dialectique et une méthode, même dans la colère, qui désorientaient les plus vigoureux.

Comme la plupart d'entre les hommes, il ne savait pas bien écouter les arguments de ses contradicteurs. Son idée avait une telle vitalité qu'on ne parvenait

pas à l'arrêter dans les développements qu'il lui donnait. Les raisons exprimées par autrui ne faisaient qu'effleurer son esprit, tandis qu'en son foyer intellectuel continuaient à bouillonner les propositions bien appuyées, mêlées aux subtilités désarçonnantes.

C'est là la marque d'un esprit dominateur, qui se contient difficilement, qui ne souffre guère la contradiction. Robbe était de ces esprits-là : il n'aimait point à être contrarié.

Mais il faut lui rendre cette justice qu'il n'avait pas de rancune, et que dans son cœur le calme succédait rapidement à la tempête.

Ces intempéries dans le tempérament lui venaient d'une sensibilité nerveuse extrême et de la vivacité de son sang. Il était, à cause de cet état physiologique, rarement maître de ses sensations; même en public, la brusquerie de ses mouvements et l'âpreté de ses apostrophes,

dès qu'on touchait à ses convictions, faisaient battre en retraite les plus capables de lui tenir tête.

Cette ébullition facile était autant une qualité qu'un défaut ; on l'attendrissait au récit d'une misère, on éveillait sa générosité ; personne ne se plaignait de la promptitude avec laquelle il sortait de sa poche son porte-monnaie : ayant un fond de tendresse , de bonté , il était charitable. Bien des artistes lui ont dû des secours.

Un de nos peintres les plus personnels, Charles De Groux, a été longtemps son protégé. On n'a point oublié, sans doute, dans la république des arts, que c'est Louis Robbe qui acquit le premier tableau de genre, saisissant d'impression, exposé dans les locaux de la Société d'harmonie d'Ixelles, en i853, cet Ivrogne effroyable que, depuis, l'État a placé au Musée moderne. Et l'on sait que pendant des années Robbe encou-

ragea De Groux dans ses travaux d'observateur réaliste, en lui achetant ses œuvres pour qu'il n'eût point le souci de la vie matérielle quotidienne. Qui sait cependant si, Y Ivrogne n'ayant pas trouvé acquéreur, — et ce n'est pas précisément un tableau de boudoir ou de salon, — De Groux n'eût pas fini par se laisser abattre !

ette nature vigoureuse, ce caractère tout en dehors, cet esprit viril et fin en même temps, était donc un homme de structure solide, physiquement et intellectuellement. Sous ses habits de civilisé, il avait la carrure paysanne d'un athlète. Il disait lui-même que dans son âge moyen il « ne connaissait pas sa force. » Son activité s'explique ainsi par le besoin d'épancher sa puissance, et son enthousiasme, si vite échauffé, trouve là sa cause naturelle. Sa prédilection pour l'art, alors très audacieux, de De Groux, penchant si contraire au goût régnant pendant cette période, montre nettement la tonalité robuste de

sa pensée et son mépris de la banalité.

Dans son existence familiale, il apportait les mêmes qualités et les mêmes expansions, et ces natures vite excitées ne sont pas celles avec lesquelles il soit le plus commode de vivre.

Il s'est complu dans un confort large et sérieux, sans encombrement inutile, avec des allures de bourgeois raffiné, dans l'espace nécessaire à la liberté de tous ses mouvements, permettant qu'on usât du temps et des choses comme on l'entendait, pourvu qu'on le laissât vivre en tout son épanouissement.

Gourmet d'art et de lettres, appréciateur scrupuleux des belles œuvres de tout genre, de santé riche et de ressort mâle, il aimait la bonne chère et considérait un repas exquis du même esprit admirateur qu'un morceau de sculpture distingué ou qu'une pièce de poésie ingénieuse. On pourrait même dire qu'à certaines heures il eût donné la préférence à un chef-

d'œuvre d'art culinaire présenté en concurrence avec un ouvrage intellectuel.

La cuisine, pour lui, était réellement un art. Il avait coutume de dire, moitié riant, moitié grave : — « L'Europe ne possède que deux cuisiniers émérites, moi et Alexandre Dumas père. r>

el était, sommairement, Louis Robbe. Une étude plus approfondie de l'homme, si homogène en ses diverses manifestations, prendrait des proportions que ne comporte pas cette esquisse.

A l'âge de cinquante-sept ans, en i863, il fut tout à coup frappé d'un mal mystérieux, acharné, qui le tint alité pendant deux ans.

C'était une affection étrange, que sans doute la science n'a pas expliquée, ou n'a expliquée que partiellement. La réalité, d'ailleurs, déroute encore les savants, à cause de l'infinie variété de ses phénomènes. Les savants tâtonnent, quelque-

fois découvrent la cause et les caractères du mal, et quelquefois s'égarent.

En attendant, l'ennemi continue son œuvre de destruction.

Robbe prétendait qu'il ne dormait plus et qu'il avait perdu tout appétit. Il était difficile de séparer le vrai du faux dans ces sensations. L'appétit, en effet, était faible, et le sommeil léger. Mais l'assertion du malade ne pouvait être admise d'une manière absolue, puisqu'on le voyait réparer ses forces par une nutrition quotidienne et par des moments de repos bien constatés.

Les hypocondres peut-être étaient atteints. Il n'y a point de souffrance purement imaginaire dans le sens de conception chimérique; un malaise, même moral, peut procéder d'une cause physique, et vice versa.

Il est certain que Robbe souffrait comme s'il ne dormait ni ne se nourrissait, comme si quelque trouble inconnu

le tenait éveillé sans cesse et paralysait son estomac. Sa conviction à ce sujet était indiscutable ; il était sincère ; et si sa structure d'Hercule n'avait pas opposé une résistance énorme aux attaques de ce mal obscur, il n'y eût certes pu résister. Il en arriva à considérer son état comme aussi naturel que l'état de santé habituel, et à affirmer qu'il était possible de vivre aussi longtemps avec les tourments de l'insomnie qu'au moyen de repos réparateurs. Il se faisait cette illusion ; c'était une des armes avec lesquelles il luttait contre l'ennemi.

Cependant, son état pathologique, après cet assaut, resta menaçant : la certitude qu'il avait perdu le sommeil et l'appétit ne lui laissa plus de quiétude véritable. Mais il se remit au travail avec cette ardeur qu'il avait toujours employée à tout ce qu'il entreprenait. Et si les œuvres de cette dernière période accusent un commencement de défaillance

dans leur conception et dans leur exécution, elles sont, d'autre part, d'une sérénité qui avait évidemment pour cause son affaissement physique relatif.

Les tourments de la matière ne devaient pas l'abandonner de sitôt. En 1877, un nouvel ennemi vint l'attaquer, et, après qu'il eut beaucoup souffert, il dut subir une opération extrêmement douloureuse, qui du reste réussit parfaitement.

Il y eut après cela une accalmie; pendant sept années, jusqu'en 1884, il vécut plus tranquille. Il reprit goût au travail, et un certain nombre de tableaux marquant un état d'esprit paisible, l'aspiration vers un idéal lumineux, où il y avait plus de délicatesse expirante que de vérité, furent encore envoyés à diverses expositions. Il ne cessa de peindre et de dessiner que quand il fut frappé du coup fatal r en 1884. Et encore, dans les moments de répit, où le mal semblait l'abandonner comme pour le laisser

respirer, il reprenait son crayon pour fixer sur le papier les compositions qui continuaient à hanter son cerveau.

Mais c'étaient les dernières lueurs. Ce corps si solide, cet esprit si clair et si bien aiguisé devaient enfin succomber.

Il fallut trois ans à la mort pour venir à bout des forces qu'il lui opposa, et il ne s'éteignit que le 2 mai 1887, à quatrevingt et un ans.

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