L'ARTISTE
haque être ou plante naît avec des aptitudes spéciales : le poirier porte des poires et le rosier des roses; nul lilas n'a jamais produit de pêche; il ne faut pas demander à l'aigle d'avoir les qualités du chien; il ne faut pas espérer que jamais animal se haussera intellectuellement jusqu'à l'homme. Mais l'homme lui-même vient au monde avec les qualités personnelles que lui donne son tempérament, avec des instincts particuliers, qui sont dans son sang, dans ses nerfs, dans l'état de sa santé, dans sa race.
Louis Robbe a été avocat par occasion, comme il eût pu être médecin ou
ingénieur. Sa riche nature lui permettait de devenir un savant ou un philosophe, un magistrat ou un écrivain. Mais ce qu'il apportait avant tout en naissant, c'étaient les éléments nécessaires pour être un artiste. Aussi, bien qu'il eût fait de brillantes études et qu'il fût devenu un avocat intelligent, il a été toujours, à tous les moments de sa vie d'homme, un véritable artiste, un peintre flamand, plantureux, expansif, plein de sève, d'une ardeur que rien n'a pu modérer, d'un feu qui l'a échauffé jusqu'à sa fin, force sans cesse renaissante.
Il n'était plus un jeune homme lorsqu'il est venu se fixer à Bruxelles en 1840; il n'était déjà plus un néophyte de l'art. On s'est bientôt aperçu que ce provincial, ce Courtraisien pétulant, dont l'esprit s'imposait, allait continuer la série des peintres réalistes du Nord, dont il était un successeur, et que ce qui le séduisait partout dans la nature, c'était sa
richesse, son opulence variée, sa puissante coloration.
Dès ses débuts, il révèle cette particularité : il voit la vie par ses expressions plastiques, il en aime la santé, les exubérances même. Ce qui ne l'empêche pas de découvrir le caractère des modèles qu'il étudie, et de donner aux ânes, aux moutons, aux bœufs, la structure qui en accuse le style et la physionomie.
Il importe assez peu de savoir où Louis Robbe s'est tout à coup senti peintre, et à quel moment de son existence les animaux et les champs ont été sa seule préoccupation réelle.
Il connut à Courtrai le paysagiste J.-B. De Jonghe, plus âgé que lui de vingt et un ans, son compatriote, artiste délicat, flamand à la manière de Wynants, scrupuleux observateur des formes réelles, qui eut le malheur d'avoir Ommeganck pour maître. Les conseils et l'exemple
de De Jonghe n'eurent, d'ailleurs, pas le temps de le détourner de sa voie, en supposant que ce paysagiste si estimable ait pu avoir quelque influence sur sa technique.
Un artiste se fait lui-même; le professeur n'est là que pour l'aider à franchir les premières étapes : il peut moins le guider que l'encourager. Il est donc permis d'affirmer, sans crainte de se tromper, que la « vocation * de Louis Robbe s'est révélée devant les êtres qu'il devait peindre pendant sa longue carrière, s dans les campagnes grasses des Flandres, d'une coloration si harmonieuse, en face du ciel mouvementé de notre pays, avec ses brumes fines et ses rayonnements tempérés. Son art est imprégné de robustesse flamande, d'éloquence flamande, d'atmosphère flamande. Même lorsqu'il a traduit des animaux et un pays étrangers, l'Italie avec ses bœufs aux cornes imposantes, le ciel pur dominant des monts
arides, aux profits sévères, il a toujours eu daus les yeux la buée flamande, et ce sont des verts flamands qu'il composait au bout de son pinceau. Il était accompagné, comme Rubens, du génie des Flandres et de la nature du Nord dans la brutale lumière du Midi, et c'est encore le Nord qu'il transporte sur sa toile quand il peint ses souvenirs d'Italie,
Aussi s'était-il épris de la Campine, où il allait étudier la réalité sous ses aspects pour ainsi dire primitifs, la Campine avec ses plaines de sable, dunes antiques abandonnées des grandes eaux, ses pins aux membrures contournées, aux branches roses, au feuillage sombre, ses haies basses, ses champs maigres que le paysan tourmente pour en tirer une pitance insuffisante, et ses marais miroitant entre de hautes herbes, si poétiques sous la pénombre lumineuse des crépuscules.
Il se trouvait là dans sa véritable sphère d'action; c'est là que son esprit
recevait ses impressions les plus vives et les plus aimables; c'était là sa patrie d'artiste; il ne se sentait que là le nourrisson de la mère Nature. En vain les champs plus riches, les contrées plus variées, les lignes d'un pittoresque plus accusé tentaient de le séduire : il revenait toujours à cette Campine naïve et d'une tristesse si « empoignante », à ces chaumes disloqués couverts de mousse fleurie, à ces animaux de structure plus fine et de robe plus colorée, sous un ciel plein de douceur.
C'est le signe caractéristique des natures entières, sans mélange, sans défaillance, résistantes à toutes les séductions étrangères : l'influence des maîtres n'a point de prise sur elles; elles échappent, quoi qu'on fasse, aux objurgations même du génie; elles n'obéissent qu'à leurs propres sensations.
ouïs Robbe est donc de son pays, partout et toujours. Le peintre s'affirme sensualiste avec sincérité en chacun de ses tableaux. Ses études sont superbes de réalité, peintes avec une science et une énergie qui ne se démentent nulle part. Il voyait juste et avait tout de suite acquis cette habileté personnelle, sans trucs et sans procédés banaux, qui est comme la signature du peintre. Ni Cuyp, ni Paul Potter ne le tourmentaient assez pour le faire mentir à lui-même; et si, dans ses études, il a des affinités avec ses prédécesseurs, ce sont des affinités lointaines qui prouvent une similitude de tempérament avec les grands artistes hollandais.
C'est surtout dans ses études qu'il a montré sa science, sa coloration, son esprit d'observation.
Chacune d'elles est un tableau, tant l'animal, renard, chien, bœuf, âne, mouton, est bien accusé dans son ossature, dans ses muscles, dans son poil.
Elles sont à la fois le produit de l'emportement passionné et du savoir qui se contraint à être exact dans les grandes lignes du modèle, afin d'arriver au caractère et au style.
Certaines de ces études sont comme des morceaux de sculpture, tant elles sont modelées avec fermeté. L'attitude des animaux ne le gênait jamais, les raccourcis lui importaient peu, il n'avait pas peur de se trouver aux prises avec les mouvements violents. Ses combats de taureaux font frémir. L'astuce du renard est dépeinte dans toute sa pose, depuis la queue jusqu'au museau, dans les pattes discrètes et prudentes, qui rasent la terre
sans plus de bruit qu'un vol d'oiseau, dans les flancs maigres qui trahissent la faim, une faim qui ne pardonnera pas à la victime. Ses bonnes bêtes d'ânes sont résignées à porter le bât, et à recevoir, comme remerciement, des coups de bâton sur l'échiné; la fourrure est épaisse et la peau dure : elles supporteront les mauvais traitements du maître, de l'homme, une brute. Ce sont de vrais ânes; il n'a pas cherché à les idéaliser; il les a trouvés assez beaux pour en faire d'excellents tableaux.
Ès ses premiers succès, lorsqu'il eut conquis un commencement de popularité, il s'est trouvé l'émule, le rival de Verboeckhoven.
Deux natures essentiellement différentes : l'un, épris de correction, cherchant un idéal dans la forme et composant des tonalités pour lui tout seul, où l'herbe est vierge de souillure, les arbres lavés à grande eau, les terrasses nettoyées et époussetées, où la boue même est propre, où le ciel, d'un bleu maladif, est toujours varié par des nuages cotonneux, violacés, qu'on croirait peints au moyen d'une recette ; — l'autre, montrant non seulement les animaux dans leur
architecture réelle, leurs tonalités harmonieuses, mais leur donnant cette physionomie pensive qu'ont les bêtes, au point qu'on leur prêterait volontiers une sorte de philosophie; et ses paysages, d'ordinaire lumineux, s'accordent avec les bœufs ou les moutons dont ils sont « étoffés grassement peints dans les avant-plans, largement enveloppés de cet air humide qui caractérise l'atmosphère de notre pays. L'un, enfin, semble être de l'école de Florian et de Mme Deshoulières, tandis que l'autre a considéré que la vérité était assez aimable telle qu'il la voyait, sans enjolivements qui la travestissent et sans perfectionnements trop caressés qui lui ôtent la vie.
Louis Robbe, cependant, avait dans son exécution, comme Verboeckhoven, une certaine monotonie, et il aimait à répéter les mêmes nuances dans ses paysages, les mêmes mouvements et la même légèreté dans la forme de ses nuages. C'était
sa signature, un accent sut generis, une manifestation de ' sa nature tout en dehors, saine et robuste, qui s'accusait ainsi.
on œuvre, composé d'un nombre considérable d'études et d'un nombre également important de tableaux, dit quelle passion il avait pour le travail et quel amour de l'art l'occupait tout entier. On peut bien déclarer que l'art a été toute sa vie, et que ce qui n'était point art dans sa longue existence n'a été que distraction, que complément, que repos dans les affections humaines.
Il emportait partout avec lui ce « démon » tenace, qui l'excitait, éveillait sa verve, fouettait les originalités de son esprit jusqu'à des apparences de colère. Il prenait parti avec une vivacité entraînante,
et, quand il ne convainquait pas, il ébranlait, il laissait des doutes dans la conscience.
C'était en quelque sorte un tribun de l'art, et il eût pu, avec un peu plus de caresse dans l'expansion, attirer dans son sillon les jeunes gens enthousiastes, presque toujours désireux de suivre un maître ou de se laisser incorporer dans une école.
Seulement, pour former des disciples, il faut justement une qualité que Robbe ne possédait pas en tant que peintre : la souplesse, le charme, l'insinuation, l'éloquence séductrice. Il était tout d'une pièce; il effarouchait tout à coup par des déclarations inattendues. Il est donc resté seul en sa voie; sa technique, son art tout personnel n'ont point eu d'imitateurs.
On ne pourrait pas dire, pourtant, que Louis Robbe n'a eu aucune influence sur l'art contemporain en Belgique : ce serait nier l'évidence.
Il n'y a qu'à observer l'exécution dans
la peinture des animaux, à l'époque actuelle, pour être assuré, au contraire, que l'esthétique de Robbe a été le point de départ de celle des peintres de l'heure présente. En rivalité de caractère avec Verboeckhoven, il eut le dessus dans cette lutte pacifique, et il devait triompher, parce que son art est plus vivant, plus l'enfant du tempérament flamand, plus directement le fruit de la terre, de l'atmosphère et du sang flamands. Verboeckhoven aurait eu partout la même distinction savante et la même décoloration; Robbe avait une puissance de race qui se fût, au contraire, trouvée en quelque sorte exaspérée en pays étranger : il eût fait de la peinture flamande en Suisse ou en Suède, comme Rubens a fait de la peinture flamande malgré ses séjours en Italie et en Espagne, et quoiqu'il fût enthousiaste de l'art de ces deux pays.
Ce sera surtout là le titre de renommée
de Louis Robbe; il est de son pays; il eût voulu en vain renier sa mère flamande. Comme Uylenspiegel et Jordaens, il a représenté pendant un demi-siècle cette race vigoureuse et féconde dont les caractères sont si accusés, dont les qualités et les défauts ont un accent si « personnel ». Richesse d'imagination, esprit alerte et dur, appétit superbe, entêtement que rien ne lasse, attraction vers l'abondance, besoin d'expansion se reconstituant sans cesse : de là son ardeur au travail et cette faculté si précieuse du renouvellement de la sève. Il était semblable à Antée, qui puisait de nouveaux éléments de force dans son contact avec la terre, sa mère.
i Louis Robbe avait conquis un style plus élevé, une coloration plus profonde, avait été doté d'un esprit d'observation plus ingénieux, l'une ou l'autre de ces « fleurs de génie » l'eût certainement rangé parmi les plus grands artistes. Cependant — et c'était justice, — il a eu sa part de gloire ; il a donné ce qu'il pouvait donner, avec une sincérité absolue. Ce qu'il faut admirer en son œuvre, c'est cette limpidité dans son uniformité, qu'on retrouve dans le Troupeau du Musée moderne, dans les Vaches au bord de la mer, dans les Moutons sous un soleil rutilant qui fait éclater les verts comme des pierreries, dans ces Etables chaudes
où le clair-obscur est envahi par un rayon pareil à une fusée. Lorsque les animaux sont en mouvement, comme dans le Combat de taureaux, ou dans le Taureau poursuivi par des chiens, sa coloration s'accentue, elle se hausse pour atteindre à la puissance tragique, et c'est dans ces morceaux d'emportement que l'artiste confesse le mieux son désir d'échapper à la banalité du « tableau d'atelier ».
Il était infatigable. Le jour ne suffisait pas à son besoin de produire. Le soir venu, on l'a vu, pendant des années, faire des études d'après le modèle vivant, avec ces artistes et ces amateurs qui se réunissaient à Ixelles — il y a longtemps de cela — dans une des salles dépendant de la Société d'harmonie. En d'autres moments de loisir, il s'est essayé à faire de l'eau-forte : la présente esquisse contient deux croquis qui donnent une idée de la façon dont il comprenait ce travail spécial. Ce ne sont, en réalité, que des
dessins délicats transportés sur cuivre, et qui n'ont ni le mordant, ni la saveur, ni la couleur de la véritable eau-forte telle que l'ont comprise les maîtres du genre, Rembrandt en toute première ligne.
Pendant sa longue maladie, d'autant plus tenace qu'elle était, semble-t-il, de caractère plutôt moral que physique, il n'a cessé de chercher son idéal, et toujours avec la même fougue restée jeune, avec les mêmes illusions et les mêmes déceptions. Dès qu'il se sentait libre, il peignait ou dessinait. Sa pensée se cristallisait en œuvre d'art; il ne pouvait échapper à cette obsession, qui en somme était le fruit de ses entrailles, l'enfant despote qui lui imposait sa volonté. A toutes les périodes de sa vie, il a obéi à ses instincts, sans faire d'autres concessions que celles sans lesquelles il eût peut-être dû cesser ses offrandes à son dieu. Jusqu'à la fin, il a été tenaillé, tourmenté, surexcité par ce tyran impitoyable, et au moment même où
la vie allait abandonner son corps d'Hercule, il rêvait encore de progrès à faire et de chefs-d'œuvre à exécuter — et tout à coup l'éternité s'est ouverte devant lui.
obbe n'était pas artiste seulement quand il peignait. Il aimait passionnément la musique et il était juge très expert en littérature.
Avec ces deux aptitudes « à côté », qui ne sont pas rares chez les peintres, il avait en lui une autre faculté très appréciée : une voix de ténor dont il se servait avec mesure et finesse; ainsi, le musicologue était doublé d'un chanteur qui le complétait, l'appréciateur pouvait faire goûter les compositions de ses auteurs favoris.
Mais ce qui était intéressant en ce côté du sentiment artiste de Robbe, c'est le caractère de la musique dont il faisait savourer avec le plus de passion les beautés significatives.
On pourrait croire, avec quelque raison, que cet homme d'une santé de fer et d'une musculature de gymnasiarque, qui en peinture recherchait surtout la robustesse, eût dû être séduit par la musique dramatique, de sonorité compliquée et de tonalités étranges. Son art a des rapports avec la musique moderne plus colorée des Allemands, plutôt qu'avec la musique de mélodie claire italienne ou les combinaisons spirituelles des Français. Eh bien, c'est la musique italienne et la musique française qu'il tenait en plus haute estime; ce sont les symphonistes allemands du xvme et du commencement du xixe siècle qui le charmaient le plus. En cette question, il restait de 1' « ancien régime ». Il était séduit par la clarté, la gaieté, l'humour, la mélodie ondoyante et sentimentale. Les orchestrations dominantes le crispaient. Les œuvres de Wagner avaient le don de le mettre hors de lui. Il voulait être charmé, il
demandait à la musique des caresses, de l'amour limpide, des sentiments « à fleur de peau *>; aussi, il fallait l'entendre moduler ses phrases de ténor, en leur donnant les accentuations les plus persuasives !
Ce contraste n'est pas aussi rare qu'on le pense, car il y a souvent deux êtres dans l'homme, sans qu'il s'en doute luimême, qui sont unis par des liens mystérieux pour construire ce qu'on nomme une individualité, un moi. Combien de fois n'a-t-on pas observé ces disparates dans l'unité, par exemple chez les écrivains les plus dissolus dans la vie privée et dont les œuvres sont d'une moralité parfaite! Le contraire est également vrai, et les poètes timides en leurs actions ont parfois publié des ouvrages de corrompus.
Cette double nature, chez Robbe, composait une homogénéité des plus intéressantes et lui donnait une double somme
de vie. Car il appréciait, aussi bien en musique qu'en sculpture, les œuvres délicates, spirituelles et d'une sensibilité féminine; et il aimait le robuste surtout en peinture.
Il était également de l'ancienne école en littérature ; il exaltait la netteté d'expression, la période courte et nerveuse, la sobriété des moyens, la chaleur produite par l'entraînement du sujet, la force et la logique dans la pensée. En ses heures d'intimité avec des artistes qui lui étaient sympathiques, il se « déboutonnait » et avec une ironie nerveuse et un bon sens implacable, il démolissait la littérature laborieuse née de notre temps, où l'arrangement des mots a plus d'importance que l'idée, où le culte de la forme pittoresque a remplacé l'amour du vrai, l'éloquence convaincue et l'étude des phénomènes naturels.
A-t-il obtenu, dans ce monde fugitif et au milieu de ces modes ondoyantes qui caractérisent notre époque, la place à laquelle il avait droit?
Il semble que oui. Robbe artiste a été estimé à sa valeur pendant sa période brillante. Ce serait une erreur de vouloir le surfaire, comme de tenter de le diminuer; lui vivant, quoiqu'il aimât les louanges, il eût protesté contre une apologie de courtisan. Il avait trop d'esprit et de clairvoyance pour supporter les coups d'encensoir sans mesure, bien que lui-même dépassât souvent la mesure dans ses appréciations et ses démolitions.
Il restera « quelqu'un r> dans l'école moderne, car ses tableaux, peints généralement dans des tons clairs et purs, sont destinés à gagner en force et en harmonie.
Pour lui comme pour quelques autres artistes, le temps sera en cela un grand maître.