A MA TRÈS CHÈRE FEMME
Née Germaine DESQUERS Nièce de Louis Veuillot.
LOUIS YEUILLOÏ
En 1876, Louis Veuillot, dont j'étais le secrétaire, me disait : « Les jeunes catholiques d'aujourd'hui ont de la chance. Lorsque Lacordaire et Montalembert commencèrent la lutte pour la liberté de l'enseignement, et, ensuite, quand mon frère et moi sommes entrés dans la bataille, la France croyante était presque un désert. A présent, le désert est peuplé. On y voit la foule, la vie, les œuvres. Maintenant, les hommes qui ont la foi et qui veulent servir l'Église sont encadrés. Pour combattre l'indifférence, le mépris et la haine, ils trouvent des appuis et des ressources que les anciens ne connaissaient pas. »
Cette hostilité et cette détresse qui formèrent d'abord le partage des anciens, l'un d'eux, Montalembert, les avait jadis signalées. Dépeignant l'état intellectuel et moral de la société française entre 1830 et 1840, il avait montré «l'impopularité formidable qu'on devait braver au sein des classes
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éclairées et du monde politique » pour défendre la foi. Montalembert avait écrit : « Ce n'était pas seulement cette grossière impopularité des masses, ces dénonciations quotidiennes des journaux, ces insultes et ces calomnies vulgaires qui sont la condition habituelle des hommes de cœur et de devoir dans la vie publique... Il fallait, de plus, entrer en lutte avec tous ceux qui se qualifiaient d'hommes modérés et pratiques, avec la plupart des conservateurs, non moins qu'avec les révolutionnaires... et, ce qui était bien autrement dur, avec une élite d'hommes considérables, qui avaient conquis une réputation enviée, en rendant d'incontestables services à la France, à l'ordre, à la liberté. Enfm, il fallait braver, jusque dans les rangs les plus élevés de la société française, un respect humain dont l'invincible intensité a presque complètement disparu dans les luttes et les périls que nous avons traversés depuis lors. » M. Thureau-Dangin, l'historien de la monarchie de Juillet, a ainsi noté l'efîet produit par l'un des premiers grands discours que Montalembert prononça devant les pairs de France : « L'entrée dans la cour du Luxembourg d'un chevalier portant l'armure du moyen âge et la croix sur la poitrine ne leur eût pas paru plus étrange et moins raisonnable. » Le Père Lecanuet ajoute : « Aussi Montalembert se trouva-t-il d'abord absolument isolé. Les quatre ou cinq pairs qui formèrent dans la suite son étatmajor attendirent plusieurs années avant de se joindre à lui. »
Suivant de près Montalembert et ayant marché d'accord avec lui pendant dix années environ, Louis Veuillot était l'un des hommes dont l'énergie avait secoué le silence, la torpeur et la stérilité des espaces déserts. Dans la mémorable entreprise de délivrance et de résurrection, il avait joué un rôle éclatant. Cet éclat, en 1876 et après, rayonnait sur sa personnalité, entière et toujours puissante. L'un des héros de la grande lutte, il en demeurait le témoin et le continuateur. Il incarnait le souvenir d'une période historique et glorieuse. Pour la liberté et pour le prestige de la religion, il avait déployé des facultés incomparables, assurant ainsi, par le don complet de soi-même, le triomphe de la cause qui lui était si chère. Et puis, les profondes inimitiés qui, très longtemps, furent son lot, il les avait presque partout vaincues ou désarmées ; à force de noblesse d'âme, comme à force d'énergie et de talent.
Il accordait à mes vingt-deux ans l'honneur et le bienfait de sa confiance, de son amitié et de ses conseils. Le glorieux écrivain, si souvent assujetti à ce que Pline le jeune appelait le style de guerre, hellatorius stilus, m'avait installé dans son cabinet de travail en me disant avec une bienveillance paternelle et souriante : « Je n'ai guère de besogne à vous donner. Restez avec moi tout de même. Vous profiterez de ma bibliothèque » ; puis, souriant encore, mais d'un ton pénétré : « Lisez autant que vous pourrez. Vous voulez être journaliste, or, un bon journaliste a besoin de s'instruire sans
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cesse. Tous les jours, il doit mettre du charbon dans la machine. »
Il avait alors soixante-trois ans ; et il continuait d'étudier. Tous les jours, je lui faisais la lecture ; parfois longue, quand elle était tirée d'un ouvrage concernant l'histoire de l'Église.
Peu à peu, il prit l'habitude de me dicter des articles et aussi de faire de moi son compagnon d'allées et venues.
D'ordinaire, l'après-midi, promenade à pied, soit dans les alentours des Invalides, soit sur les quais, soit de quelque côté du vieux Paris. Il m'emmenait, marchant d'une allure assez rapide, en s'appuyant un peu sur mon bras. La maladie dont il devait mourir sept ans plus tard commençait à l'éprouver : une douleur à la jambe, une gêne, une fatigue, mais rien d'autre.
Et quelles luttes n'avait-il pas soutenues ! Et quelles épreuves n'avait-il pas supportées, depuis son enfance si pauvre ! Pendant une promenade, il me désigna, entre le Louvre et l'Hôtel de Ville, un coin de rue douloureusement mémorable pour lui. « A l'âge de dix ou douze ans, me disait-il, j'étais obligé de passer là quatre fois par jour. Il y eut un hiver très rigoureux qui déchaînait un vent glacé. Je n'avais que des habits de toile. Avant de tourner le coin, à la pensée du froid que j'allais éprouver, je me sentais pris de peur. )) Ou bien, remontant d'un geste jusqu'à Bercy, où demeura son père, pauvre et honnête tonnelier, il me racontait l'un des traits que son frère, Eugène
Veuillot, devait citer, entre beaucoup d'autres analogues, originaux et significatifs : « A quinze ans, après être sorti de l'école mutuelle, j'étais obligé de gagner ma vie. On m'avait accepté comme petit clerc dans une étude d'avoué, chez Fortuné Delavigne. Trente francs par mois. J'augmentais un peu mes ressources en faisant des copies, à mes moments libres. Et j'employais encore un autre moyen : il y avait alors des bateliers qui puisaient du sable dans la Seine ; je les aidais à transporter et à vider sur la berge les hottes pleines de sable. J'étais payé cinq sous l'heure. Avec ce profit supplémentaire, j'achetais, le plus souvent possible, un livre au rabais. »
Jusqu'à l'âge mûr, il avait aimé à bouquiner. Lorsque nous longions le quai Malaquais ou le quai ContijCe n'était pas l'Institut qu'il regardait, mais les boites pleines de livres pêle-mêle. Il avouait que le plaisir de fouiller dans cet amas de choses imprimées lui avait fait perdre beaucoup de temps. Toutefois, il lui était aussi arrivé de savourer le spécial et intense plaisir des trouvailles. L'avantage de l'une d'elles, la plus importante peut-être, lui fut révélé seulement après coup. Il s'agissait d'un livre très rare et oublié : la Théorie du Judaïsme^ œuvre de Chiarini, commentateur du Thalmud au début du dix-neuvième siècle. Louis Veuillot avait acheté le volume par simple curiosité. Il le mit bientôt à profit, lorsque surgit, en 1858, V affaire Mortara, l'affaire Dreyfus de l'époque. Engagée dès les premiers jours d'octobre
1858, et permanente jusqu'en février 1859, la polémique fut formidable. Elle remplit plus de trois cents pages d'un volume des Mélanges (2^ série, t. V). En parlant des bouquinistes et des renseignements précieux qu'il leur dut alors, Louis Veuillot résumait la fameuse polémique, dont il me disait : « Je n'aurais pas pu la soutenir sans ce livre rencontré par hasard. »
Au cours de ces promenades, Louis Veuillot me citait aussi des anecdotes, des historiettes, des impressions se rapportant à autrui. Volontiers, il parlait des anciens rédacteurs de VUnwers^ notamment de Du Lac, théologien très instruit, écrivain viril et limpide, qui avait « assez d'esprit pour dédaigner d'en montrer ». D'autres noms, célèbres, venaient à sa mémoire, surtout celui de Montalembert. Louis Veuillot avait passionnément aimé, admiré, glorifié, défendu Montalembert, lequel, autrefois, le traitait avec une vive affection. Mon maître ne se consolait pas d'avoir vu se rompre cette amitié, longtemps chaleureuse. En plusieurs circonstances, il s'était efforcé de la faire revivre. Tous deux, autrefois, habitaient rue du Bac, très près l'un de l'autre. De chez Louis Veuillot on distinguait les fenêtres de Montalembert. « Souvent, me disait-il, je regardais par là, espérant l'apercevoir, au moins de loin. J'ai tenté de renouer des relations personnelles. J'offrais de laisser à l'écart les débats qui nous avaient séparés... Il n'a pas voulu ! » Libre de rancune et d'irritation, proférée dans un soupir, cette plainte traduisait
une tristesse demeurée vivante au fond du cœur. Envers Guizot, qui avait encouragé et favorisé ses débuts de journaliste, Louis Veuillot témoignait, outre la gratitude, une considération scrupuleuse. Il aimait à honorer le savoir, le talent, la fierté de cet homme d'État, mais il déplorait que Guizot, qui avait l'âme catholique, ne fût pas allé jusqu'au bout de ses aspirations : « Comme il eût été plus grand ! » disait-il.
A Bugeaud, l'un des héros de l'épopée africaine, il conservait beaucoup de cordiale estime. Envoyé par Guizot en Afrique (février 1841) et, selon le désir que le général Bugeaud lui-même venait d'exprimer, attaché au cabinet du gouverneur de l'Algérie, Louis Veuillot vécut six mois dans l'intimité de ce grand soldat. De leurs rapports subsista, jusqu'à la fin, un souvenir affectueux. Depuis trois années, Louis Veuillot était un catholique convaincu, pratiquant, militant. Déjà, il avait produit une partie de son œuvre littéraire et religieuse, notamment les Pèlerinages de Suisse^ Pierre Saintiçe, une série de Nouvelles et le livre Rome et Lorette^ où, racontant sa conversion, il annonçait, sans y songer, tout ce qu'il devait devenir. Bugeaud lui reprochait quelque peu une foi jugée trop ardente, trop précise, trop exigeante. Surtout, le général le blâmait de ne pas apprécier les avantages d'une situation agréable et enviée, et de ne pas veiller suffisamment aux intérêts de carrière et d'avenir. Lorsque Louis Veuillot, ayant décidé de se vouer tout entier à la défense de la cause religieuse, déclara sa
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volonté de regagner Paris, le général se montra fort mécontent et encore plus stupéfait. Bugeaud s'écriait : « Mais, enfin, qu'est-ce que vous vous proposez d'accomplir? » Tranquillement, le jeune écrivain répondit : « Je veux faire une révolution. » Le ton sur lequel il notifia ce dessein, on le retrouvait dans le récit fortuit, simple, abandonné, que, trente-cinq ans plus tard, il faisait à son jeune secrétaire.
De corps et d'âme, Louis Veuillot manifestait une vigueur audacieuse et contenue, toujours prompte à se déployer avec élan, prête toujours à se dominer avec aisance. D'une taille supérieure à la moyenne, les épaules et la poitrine larges, robuste de complexion comme de charpente, il avait la musculeuse et souple carrure de l'homme bâti pour l'action et pour la lutte sans repos. Quand je le connus, il offrait encore le même aspect, malgré la première atteinte de la vieillesse. Il s'étonnait alors de la débilité de bien des jeunes gens de ma génération et me disait : « A votre âge, quand je marchais, je croyais faire trembler la terre. » Ce trait et d'autres aussi, Louis Veuillot les avait notés dans V Épouse imaginaire, un exquis et bref roman publié en 1840, et dans lequel, sous un pseudonyme, il jouait lui-même un personnage : « Je suis un garçon à peu près comme tous les autres... Cependant, une démarche aisée, en même temps assez grave, serait, selon quelquesuns, le point où je me distingue, et je crois que je peux accepter cette flatterie. Je n'ai l'allure d'un
évaporé ni d'un rustaud ; je pose mon pied sur la terre solide, et je me promène par la ville comme un propriétaire dans son héritage, et cette espèce de dignité sert à compenser suffisamment une certaine carrure qui voudrait peut-être que j'eusse quelque chose de plus en hauteur. » Campé d'aplomb, il regardait droit devant lui, bien en face, d'un peu haut, avec un air résolu qui produisait vite son effet. Louis Veuillot m'a raconté qu'à certain jour éloigné, lors des premières luttes, quand les Voltairiens se montraient exaspérés qu'un journal religieux osât leur tenir tête et les railler, plusieurs d'entre eux voulurent recourir à l'intimidation brutale. Ils entreprirent de faire dans les bureaux de V Univers ce qu'on appelle aujourd'hui une descente. Ils se présentèrent bruyamment, la menace à la bouche. Trois ou quatre rédacteurs de V Univers^ qui se trouvaient là, tous jeunes et vigoureux, se mirent debout et toisèrent les arrivants. Vers ceux-ci, Louis Veuillot s'avança, se contentant de dire : « Qu'est-ce que vous voulez? )) mais d'un ton qui prouvait que les sacristains étaient des gens peu disposés à se laisser faire et capables d'administrer une belle correction. Changeant d'attitude, les envahisseurs devinrent polis, puis déférents, puis aimables. Ils allèrent même aux compliments, dont Louis Veuillot les remercia par des conseils de bonne conduite.
Il méprisait la solennité et les préoccupations qui s'y rattachent, entre autres le souci de l'habi-
Jeté. Faisant allusion aux dangers d'espèce très différente qu'avait victorieusement traversés /' Univers^ il me disait : « Je n'ai jamais rien compris à la tactique des gens réputés habiles. Coup sur coup, j'ai dérouté leurs malices en suivant tout droit mon chemin. » Et comme nous croisions dans la rue un groupe de bambins bien attifés, avec un air d'importance assez propre à cet âge, il me les fit remarquer : « Regardez ces bonshommes. Ils ne doutent de rien et certainement ils se croient très habiles. On dirait des hommes d'État. »
Aucune jactance ; de même, aucune vanité. Sa dignité fière et calme aurait suffi à le prémunir contre ces faiblesses, contre tout sentiment médiocre. Ayant l'âme très haute, Louis Veuillot atteignait d'instinct la simplicité vraie, celle qui dédaigne et surpasse les élégances apprises, celle qui est, en fm de compte, la souveraine distinction. Dans un salon, devant des personnages qualifiés, et parfois aux prises avec eux, il était aussi à l'aise que dans son cabinet ou dans la salle de rédaction. Si on abusait de sa bonne grâce naturelle, il laissait échapper quelque trait vif et mordant, car il avait la riposte facile et assurée, tout en aimant à discuter et à se défendre avec réserve.
11 m'a raconté qu'à Rome, dans un salon princier où on l'attirait beaucoup et où quelque grande dame s'amusait à disserter en le critiquant, il se donna le plaisir d'une complète revanche. Ayant pris la direction de la causerie, Louis Veuillot parla près de deux heures, sans que la dame
loquace et agressive parvînt à placer un seul mot ; de quoi elle fut très humiliée et d'autant plus surprise.
La conversation du grand écrivain était animée de saillies spirituelles ou d'idées puissantes ; et celles-ci, souvent, étaient pour ainsi dire développées au passage. Il parlait posément et, volontiers, d'un ton enjoué. Avec ses enfants, avec ses neveux ou ses nièces, avec ses amis, même avec les personnes qui ne lui tenaient pas de près mais dont il connaissait ou devinait les bons sentiments, le terrible polémiste était tout sourire.
La disgrâce du visage devait-elle être chez Louis Veuillot la rançon de sa noblesse morale, de ses dons de grand écrivain et de son esprit étincelant? IjCs caricaturistes, et d'autres gens aussi, lui ont persévéramment attribué un aspect qui donnait lieu aux dérisions les plus grossières. Parti pris très injuste, sinon odieux et stupide. La physionomie de Louis Veuillot faisait songer à celle du lion, laquelle comporte plus de beauté que de laideur. Il avait la tête grosse ; la face pleine, avec quelques marques de petite vérole ; le teint pâle et brun ; le nez épais ; la bouche forte et mordante, prête toutefois au sourire et garnie de dents très belles ; les yeux plutôt petits, animés d'une flamme ardente, très malicieuse mais encore plus affectueuse ; d'abondants cheveux noirs, plantés dru, coupés court lorsque je le vis et à peine grisonnants ; la barbe entière et courte aussi ; le front haut et large, lumineux, caractérisé, en outre, par
rharmoni(j comme par l'ampleur du dessin : un front magnifique. Complétant cette expression de puissance tranquille et souple, le geste était sobre, sûr, élégant ; la voix, grave et nuancée, harmonieuse, volontiers caressante.
Entre son frère et lui régnait une manière d'être qui constituait une originalité d'un charme surprenant. On sait de quelle affection ils étaient remplis l'un pour l'autre et dans quelle incomparable union de sentiments, de désirs, de travaux et d'efforts ils vécurent depuis l'enfance jusqu'à la dernière heure. Souvent, Louis Veuillot a parlé de cette réciproque et fidèle tendresse. Le souvenir en est surtout perpétué par deux ou trois pages que l'on rencontre vers la fin des Libres Penseurs^ et dont l'équivalent ne se trouve pas dans notre littérature, ni dans aucune autre :
ff J'avais cinq ans, lorsque Dieu, songeant aux besoins futurs de ma vie et de mon âme, me donna un frère. La plus ancienne joie dont je me souviens fut de voir ce beau petit frère endormi dans son berceau. Dès qu'il put marcher, je devins son protecteur ; dès qu'il put parler, il me consola... Nous allions ensemble à l'école, nous revenions ensemble au logis ; le matin je portais le panier, parce que nos provisions le rendaient plus lourd ; c'était lui qui le portait le soir. Toujours nous faisions cause commune. Je ne le laissais point insulter; et lui, quand j'avais quelque affaire, sans s'informer du sujet de la querelle, sans considérer ni la taille ni le nombre de mes ennemis, il
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m'apportait résolument le concours de ses petits poings, et je devenais tout à la fois accommodant et redoutable, tant je tremblais qu'il n'attrapât des coups dans la bagarre... Telle était notre mutuelle affection que les préférences qui le cherchaient ne le rendaient pas orgueilleux, ni moi jaloux...
« Il fallut quitter l'école, et l'y laisser. J'allai travailler à gagner ma vie. Nous cessâmes, quelle douleur! de nous voir tous les jours. Mais le dimanche nous réunissait. Presque toujours il était le premier au rendez-vous, sous le troisième arbre à gauche, une allée de catalpas, au Jardin des Plantes. Il faisait un grand détour pour s'y rendre sans traverser le pont d'Austerlitz, afm d'avoir un sou de plus à mettre dans la bourse commune, qui pourvoyait aux réjouissances de ce jour bienheureux. Quels battements de cœur quand le premier arrivé voyait poindre l'autre au bout de l'allée ! Quelles angoisses et quelles terreurs quand l'un des deux se faisait trop attendre J Mon Dieu ! n'a-t-il point été écrasé par une voiture?... Un jour, nous arrivâmes tous deux au rendez-vous dans le même moment, de bonne heure, par le plus beau temps du monde. J'étais plein de mystère et de joie ; une plénitude de contentement débordait dans ses regards, dans ses sourires, dans toute sa personne. Il apportait quinze sous et un saucisson ; j'apportais deux pains de seigle et un billet de spectacle. 0 la merveilleuse journée ! Et que Ton peut être heureux,^
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bonté divine, à raison de sept sous et demi par tôte !
« Nous avons grandi, nous avons vieilli, nous tenant par la main et par le cœur. Présentement nous sommes en âge d'hommes, et, grâce à Dieu, notre enfance n'a point cessé. »
L'émouvant et gracieux tableau tracé en 1848 exprimait la vérité pure. Trente ans après, avec la même exactitude et le même charme, il correspondait encore aux sentiments et aux manières réciproques des deux frères. Grisonnants, placés de chaque côté de la soixantaine, on les voyait toujours, comme autrefois, se tenant « par la main et par le cœur ». On doit admirer le dévouement, l'humilité absolue avec lesquels, durant un demisiècle, Eugène Veuillot s'eiïaça devant son frère, n'ayant souci que de l'aider, de le soutenir, de le défendre, de servir sa gloire. Très souvent, Louis Veuillot déplorait d'avoir éclipsé son cadet, dont mieux que tout autre iï comprenait la véritable et grande valeur. Eugène Veuillot n'acceptait pas d'être considéré comme un sacrifié et souriait doucement de l'affectation avec laquelle, pour se dédommager, s'appliquaient à le rabaisser les victimes de l'ainé et ses propres victimes. Oui, tous deux, blanchis sous le même harnais, gardaient, chacun envers l'autre, la plénitude et la fraîcheur de tendresse, le ton et les manières du temps où ils étaient petits.
Assis à son modeste bureau et à peine incliné devant son pupitre, Louis Veuillot se dépensait
comme un probe et vaillant ouvrier épris des mâles et fiers labeurs. On n'ignore pas qu'il avait une très belle écriture, imposante et gracieuse, image de son style. Sur le papier, de grand format, dont il se servait pour ses articles, et sur son papier à lettres, l'un et l'autre rugueux, la plame allait d'un train aisé, sans précipitation. L'inflexion des doigts et le mouvement de la main étaient d'un artiste. Sa plume, une plume d'oie, il la taillait avec beaucoup de soin et d'adresse, comme un outil précieux, aimé. De temps en temps, il la laissait reposer, cherchant la suite d'une idée ou d'une phrase, les yeux errants. J'observais parfois, avec plus ou moins de discrétion, mon cher maître à la tâche. Il souriait, s'il rencontrait ou devinait mon regard intéressé et respectueux. Les articles, assez nombreux, pour lesquels je lui ai servi de secrétaire, il me les a presque toujours dictés vite ; parfois d'affilée. D'ordinaire, il y avait réfléchi en se promenant dans la galerie voisine de son cabinet et qu'il avait ornée de gravures anciennes. Rentrant avec l'air d'un homme qui vient de se munir d'une décision délibérée, il s'installait dans un fauteuil, près de ma petite table, et me disait cordialement : « Tenez, nous allons essayer de faire quelque chose. » Bien entendu, je ne pouvais m'empêcher de rire devant l'énorme condescendance de ce pluriel. La dictée commençait et se poursuivait d'une allure franche et régulière, pendant une heure par exemple, si ce n'est bien davantage. Je me rappelle certains
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articles qui remplissent plusieurs belles pages des derniers Mélanges et que Louis Veuillot rédigea en m'employant de cette façon et en ne s'accordant guère l'hésitation ou le répit.
Je dois noter qu'il ne me dicta presque jamais de lettres. En effet, les écrire était pour lui un délassement passionné, qui lui devint de plus en plus cher.
Autrefois, il les avait souvent dictées à Mlle Élise Veuillot, sa sœur, principalement quand une polémique prolongée amenait un surcroit de correspondance. Certaines de ces lettres, très longues, constituaient une besogne débordante, qui réclamait une collaboration. Mlle Éhse Veuillot vivait près de lui, depuis longtemps consacrée à son œuvre, comme à lui-même et à ses filles, après qu'il fût devenu veuf. C'était une femme très remarquable, à l'esprit élevé, de manières distinguées et d'un dévouement absolu ; d'une énergie autoritaire, qui n'excluait ni la grande affection ni même l'enjouement. Avec une ingénieuse et active sollicitude, elle dirigeait la maison de son frère, confidente de ses pensées quotidiennes, vivant de la même vie militante. Dans Çà et Là et dans deux volumes de lettres, Louis Veuillot a montré à quel point sa sœur lui était unie. Elle n'a pas écrit une seule ligne dans Z' Univers^ bien qu'elle eût un style et qu'elle fût mêlée de très près à toutes les choses qui concernaient le journal. Elle entretenait une correspondance étendue, dont ces choses formaient le principal sujet. Elle a
donc rempli souTent la fonction de secrétaire.
Pourtant, le plus vif plaisir de Louis Veuillot c'était de faire lui-même l'épistolier. La besogno du journal ou du livre entraînait ce puissant travailleur et contentait son zèle et son courage ; mais la lettre à écrire, surtout celle que ne suggéraient pas les circonstances politiques, voilà l'occupation qui le ravissait. Il l'aimait au point d'y goûter le repos et le rafraîchissement. Maintes fois, j'ai vu Louis Veuillot, vers la fm d'une journée laborieuse, se mettre à sa correspondance avec un soulagement épanoui. Muettes, ses lèvres traduisaient une joie intense et raffinée. La plume marchait très vite, après avoir tâté le terrain : souvent il y avait, pour une seule lettre, plusieurs commencements, de trois ou quatre lignes ou d'une ; les feuilles ainsi entamées glissaient en bas du pupitre, sur le bureau. Puis, l'élan étant donné, d'autres se succédaient rapides, pleines, écrites sans retouche.
Les destinataires étaient très variés : hauts personnages ecclésiastiques, simples religieux, humbles curés, gens du monde, amis de la jeunesse ou de l'âge mûr ; bon nombre de dames, évidemment croyantes et pieuses, et, assurément aussi, très distinguées, malgré la diversité de leur condition. Ces lettres, si abondantes et si belles, sont aujourd'hui admirées selon leur mérite incomparable ; mais on ne peut guère s'imaginer l'agrément qu'y prenait leur auteur, quand on n'a pas vu Louis Veuillot occupé, recueilli, animé à les écrire.
Son cabinet de travail était spacieux, largement
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éclairé ; simple toutefois, ayant pour meubles essentiels, outre les fauteuils et les chaises, de vastes et modestes rayons où les livres s'entassaient. Ce n'est que sur le tard que l'illustre écrivain put s'offrir un beau corps de bibliothèque, reléguant beaucoup de volumes dans une pièce d'en haut et groupant dans un beau cadre ses auteurs préférés : Mme de Sévigné, La Bruyère, Racine, Corneille, La Fontaine, Horace, Tacite, Bossuet, Bourdaloue, le Père Lejeune, Pascal, saint Jean Chrysostome, saint Augustin, Louis de Grenade, sainte Thérèse, Mgr Pie, Mgr Gay, Bonald, Joseph de Maistre, Dante. Le buste de Dante surmontait une bibliothèque spéciale, large et à mi-hauteur, qui contenait, outre Bergier, Rohrbacher, Darras, Feller, divers ouvrages d'histoire et de théologie ; plusieurs Bibles, une Concordance, d'anciens ou nouveaux commentaires des Évangiles. Sur les murs, trois ou quatre tableaux, parmi lesquels, à la place d'honneur (peint par Emile Lafon, l'un des plus anciens et des plus chers amis du grand écrivain et son premier converti, comme mon maître aimait à le rappeler) un expressif portrait du père de Louis Veuillot : le pauvre tonnelier, avec le tablier de travail.
Fréquemment, surtout entre 1871 et 1876, le rédacteur en chef de /' Univers recevait des hommes politiques appartenant à l'extrême droite de l'Assemblée. On sait que le journal marchait avec les partisans les plus résolus du comte de Chambord. Dès 1871, au lendemain de nos désastres militaires
et de nos troubles civils, Louis Veuillot avait déclaré qu'on devait rétablir la monarchie tout de suite, sinon qu'elle ne se relèverait pas. Vers 1876, parfois seul, parfois avec lui, je corrigeais les épreuves de la troisième série des Mélanges, dont le cinquième volume se rapporte à cette période. Un jour, sur le point de sortir sans moi, mon maître me demanda ce que contenait la feuille que je venais de reviser et que j'allais renvoyer à l'imprimerie. Je lui signalai notamment le manifeste royal du 8 mai 1871, celui où resplendissent les passages célèbres : « Je ne suis point un parti et je ne veux pas revenir pour régner par un parti. Je n'ai ni injure à venger, ni ennemi à écarter, ni fortune à refaire, sauf celle de la France... Je ne veux exercer de dictature que celle de la clémence, parce que dans mes mains, et dans mes mains seulement, la clémence est encore la justice... La parole est à la France, et l'heure à Dieu. » Comme je lui indiquais ces phrases caractéristiques du manifeste, Louis Veuillot m'interrompit et me dit en souriant : « Je le connais. C'est moi qui l'ai fait. « Le comte de Chambord m'avait fait demander d'écrire pour lui un projet de manifeste. Au texte que je lui avais soumis il n'a changé que deux mots. Et ces deux corrections auraient suffi à me donner du prince la plus haute idée. »
Assez souvent, dans son cabinet ou à sa table, je voyais des évêques, français ou étrangers. Quant aux prêtres et aux religieux importants
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OU ignorés, c'étaient pour ainsi dire des visiteurs de chaque jour. Il y avait d'eux, dans les cartons de Louis Veuillot, une énorme quantité de lettres dont il me fallait prendre à peu près connaissance pour les classer. Écrites par des ecclésiastiques très différents d'âge et de situcttion, elles offraient, parmi leur multitude et leur diversité, un curieux et bien précieux caractère de ressemblance. Innombrables sont les prêtres et les religieux qui, écrivant à Louis Veuillot, lui ont rendu cet hommage de personnelle gratitude : « Cest à vous que je dois ma vocation! » Au cours d'une promenade, à propos d'une missive arrivée le matin et dans laquelle se trouvait l'ordinaire et remarquable formule reconnaissante, Louis Veuillot me dit avec émotion : « Quand je mourrai, il y aura une foule de prêtres qui prieront pour moi. C'est un incomparable bienfait assuré, dont je ne sais comment remercier la Providence. »
Il aimait retrouver des professionnels de la littérature, auteurs graves, ou fantaisistes, ou simples originaux ; les uns et les autres rencontrés au temps de la jeunesse. Ce fut une fête pour lui de renouer avec Paul Féval, après la courageuse conversion dont le célèbre romancier donna l'exemple. Je venais de lire à haute voix l'un des livres nouveaux composés par celui-ci. J'eus à lui porter les félicitations de Louis Veuillot, félicitations écrites. Paul Féval, avec des larmes de joie, me dit : « Je vais renvoyer ma croix d'honneur. Je n'en ai plus besoin, puisque j'ai une lettre de Veuillot ! « Aussi-
tôt attaché à la foi chrétienne, Louis Veuillot s'était fait apôtre près de ses amis et de ses camarades, dont un bon nombre devaient acquérir ou déjà possédaient une plus ou moins grande réputation. Il leur gardait un cordial souvenir, payé de retour. Nadar, libre penseur jusqu'à la fm, parla toujours de Louis Veuillot avec une admiration enthousiaste. Toussenel, l'auteur des Juijs rois de V époque^ phalanstérien naïf, avait été, dans sa jeunesse, un intime de Louis Veuillot et s'en souvenait fièrement.
Parmi les lettres que je devais classer sans répit se mêlaient de curieux hommages. On devine que les sollicitations ne manquaient pas. Plusieurs, entre tant d'autres, portaient le nom d'un publiciste deux fois malheureux, qui, jadis, avait fabriqué contre mon maître un pamphlet retentissant, plein de calomnies abominables : Louis Veuillot, ayant pardonné, faisait l'aumône au détracteur repenti. Volontiers, l'illustre écrivain se montrait compatissant envers les égarés et les bohèmes. Naturellement, les uns et les autres abusaient de sa générosité ; on le lui démontrait ; mais il le savait d'avance et, pas plus que ses exploiteurs, n'entendait se corriger. Certain jour, il venait de donner dix francs à une vieille connaissance de ce genre, un journaliste beau parleur, qui avait du talent et aussi de bonnes idées, mais qui, étant l'imprévoyance même, vivait au milieu des pires embarras. Une heure après, dans la rue, Louis Veuillot se trouve en face de son solliciteur, qui sortait de
chez un marchand de vins. Avec une indulgente sévérité, il dit au bohème : « Voyons, mon cher, ce n'est pas bien. Vous m'assurez que votre femme et vos enfants n'ont plus un sou ; je vous donne dix francs, et vous voilà tout de suite au cabaret ! » L'autre, digne et dégagé, de répliquer : « Voyons ! mon cher maître, vous ne supposiez pas qu'avec ces dix francs j'allais acheter une charge de notaire ! » Louis Veuillot riait de bon cœur en racontant l'anecdote ; et il la concluait d'un geste abandonné, qui signifiait : « Après tout !... Ce pauvre diable !... »
Chaque mercredi avait lieu chez Louis Veuillot un dîner qui rassemblait toute la famille autour du maître de la maison et de sa sœur Élise. Les deux survivantes des six filles du grand écrivain n'eurent place à ces dîners que jusqu'en 1874, époque où la cadette, Luce, prit le voile chez les Visitandines et où l'aînée, Agnès, épousa le commandant Pierron, éminent ofïîcier, plus tard général de division, chef de corps d'armée et membre du Conseil supérieur de la guerre. Les convives étaient : son frère Eugène Veuillot et Mme Eugène Veuillot (née d'Aquin, alliée à la famille Ozanam) ; M. Stanislas Desquers, le dévoué administrateur de V Univers pendant trente ans, beau-frère de Louis Veuillot par son mariage avec la chère sœur Annette, morte dès 186L A ces réunions familiales prenaient part aussi, habituellement, quatre des neveux et nièces du rédacteur en chef de V Univers, Pierre et Marguerite Veuillot,
Louis et Germaine Desquers. Celle-ci, qui devait devenir ma femme, fut l'une des premières baptisées du nom que venait d'illustrer la béatification décernée à l'humble bergère de Pibrac. Louis Veuillot avait écrit la vie de la bergère béatifiée. Très jeunes lors de l'époque dont je parle, Bernard, François et Jeanne Veuillot ne paraissaient à la table de famille qu'aux jours de fête. Arthur Murcier, dont la sœur, la charmante et regrettée Mathilde, fut la femme de Louis Veuillot, était mort en 1872 ; sa veuve, Mme Octavie Murcier (née Gaume) et ses quatre enfants étaient fréquemment les hôtes de cette maison où l'on se groupait toujours avec joie.
Tous les mois, dînaient ensemble, chez leur rédacteur en chef, ses collaborateurs quotidiens : MM. Eugène Veuillot, Du Lac (jusqu'en 1872, année de sa mort), Aubineau, Loth, Roussel, Rastoul, Delouche, Lapeyre, Nemours-Godré, José del Castillo, Fromm.
A la même table s'asseyaient souvent des évêques, de France et de l'étranger, des missionnaires, d'autres invités ecclésiastiques, des membres de diverses familles appartenant à la meilleure aristocratie ou bien à la haute bourgeoisie chrétienne et qui, depuis longtemps, entretenaient d'affectueuses relations avec le fils du tonnelier.
Autrefois, un séjour de quelques semaines, soit chez l'un de ses amis, soit, en famille, au bord de la mer, ce fut, même pendant la période de célébrité et de bien-être, presque le seul repos et
l'unique plaisir que se permettait le grand polémiste. Lorsque je devins son secrétaire, Louis Veuillot s'absentait rarement de Paris. Bientôt ses allées et venues y furent très limitées : alors, il ne sortait guère que pour entendre la messe dans une chapelle voisine, pour une promenade d'une heure environ, ou pour se rendre au journal. Dans les derniers temps, il dut s'interdire cette joie de fréquenter le bureau de rédaction. Le maître souffrit beaucoup de ne plus aller visiter, réunis et à la besogne, ses collaborateurs, qui l'entouraient d'un respect affectueux et rayonnant. Alors, quand Eugène Veuillot, étant venu passer quelques moments près de lui, disait avec douceur : « Il faut que j'aille au journal », le glorieux aîné, prolongeant la poignée de mains, soupirait : « Oui, c'est vrai... Tu vas au journal, toi !... »
A demi vaincu, mais conservant sa vigueur d'intelligence et d'âme, il persistait à travailler assidûment. Plusieurs de ses derniers articles sont encore marqués de la griffe du lion. Il circulait chez lui comme un fier captif, soumis à la volonté divine. II priait. Tous les jours, vers la fm de l'après-midi, dans la modeste galerie où il aimait à méditer quelque sujet d'article, il égrenait son chapelet.
Il se résignait avec effort, mais sans murmure. Comme le courage, la bonté demeurait intacte. Pendant le temps où je me suis trouvé mêlé de si près à sa vie, c'est à peine s'il eut envers moi trois ou quatre mouvements d'impatience. Et je les avais provoqués, en commettant une erreur
OU un oubli. Certain jour où j'avais négligé je ne sais plus quel soin, Louis Veuillot m'adressa un reproche mérité ; sévère, de ton surtout. Quelques heures après, rentrant dans son cabinet et m' apercevant, il s'avança vers moi, la main tendue, et me dit avec un bon sourire : « Je regrette bien de m'être emporté tantôt. Ne m'en gardez pas rancune. Vous savez que, souvent, je suis fort éprouvé. )) Il ne me laissa pas le temps d'articuler la réponse que, dans ma confusion, je cherchais et qui, naturellement, aurait signifié que c'était à moi de m'excuser. Un matin, il me donna à lire une lettre qu'il venait de recevoir et qu'il me passait en tremblant. Elle lui était envoyée par une jeune fdle appartenant à une ancienne et noble famille, dont le chef avait, depuis longtemps, voué à Louis Veuillot une chaleureuse amitié. La jeune fille entrait en religion, chez les Petites Sœurs des Pauvres. A l'ami de son père, elle faisait part de ce choix sublime. La lettre, fort impressionnante par la décision qu'elle notifiait, l'était davantage encore par la brève mention d'un souvenir tout personnel. Quelques années auparavant, mon maître s'était trouvé dans le château famihal, à Époisses, le dimanche où l'on tire les Rois. Ayant été l'héroïne de la fête, la pieuse enfant avait alors, des mains de Louis Veuillot, reçu en présent une Imitation^ ornée d'une dédicace libellée ainsi : « A Mlle Antoinette de Guitaut, un jour qu'elle fut reine... Pour lui apprendre à mériter la vraie couronne. » Sur le point d'embrasser la vie reli-
gieuse, Mlle de Guitaut remerciait le grand écrivain d'avoir contribué à lui en révéler l'attrait.
Je dois noter que, lorsque lui parvint un hommage si pur et si troublant, Louis Veuillot connaissait par expérience le sacrifice qu'ont à s'imposer les parents qui entendent résonner tout près d'eux, dans des âmes très chères, l'appel de la vocation. L'une de ses filles était au couvent. Généreusement, il avait accepté que Dieu daignât la lui prendre. Il allait souvent la voir, au monastère de la Visitation, de Paris. De l'entretien doux et recueilli il sortait tout ému, renouvelant son sacrifice. Avec une intonation basse et concentrée où respirait la foi courageuse, il me parlait des vertus de sa Visitandine. Il me disait : « C'est un cierge qui brûle sur l'autel. »
Chez lui, de tout temps, les religieuses, surtout les plus pauvres, étaient admises avec honneur et libéralité. Comme sa bourse, sa plume était à leur service. Il leur témoignait une sollicitude empressée, admirative, dévouée, payée de générale et profonde reconnaissance. De même les missionnaires. Leurs récits exaltaient son zèle apostolique, qui ne connut ni satiété, ni découragement, ni fatigue.
Jusqu'à la fin, le grand lutteur conserva la faculté de l'enthousiasme militant. Je me rappelle combien Louis Veuillot se montrait ému pendant que je lui lisais les longues narrations rédigées par les chroniqueurs des différentes croisades. Ces annales sans pareilles sont pleines d'épi-
sodés grandioses dont le récit faisait palpiter l'âme intrépide de Louis Veuillot. Avec la même puissance de vibration, il s'attendrissait devant les humbles tableaux de la vie et de la vertu monastiques. Sans rien perdre des émotions qui le pénétraient, il savait les dominer pour les traduire en pages frémissantes. Toujours, il témoigna cette impressionnabilité active, l'un des grands aspects de sa nature. Il combattait encore d'âme et de pensée, même lorsque sa main défaillante ne pouvait plus tenir la plume glorieuse, aimée, fidèle, qu'il avait par avance réclamée pour compagne à son côté, dans la paix du tombeau.
Cet homme destiné à livrer tant de luttes s'était formé dans un triple combat : pour gagner sa vie en pleine pauvreté ; pour cultiver par l'instruction et sans maître son tempérament de maître écrivain ; pour découvrir et posséder la vérité religieuse, dont il devait devenir un illustre et incomparable défenseur.
J'ai rappelé quelques traits du premier âge. Ils font partie d'une histoire. Celle-ci, on doit la lire telle que Louis Veuillot lui-même l'a résumée, dans Rome et Lorette ; et telle que l'a écrite Eugène Veuillot, dans un ouvrage non complètement terminé, toutefois important et attrayant, et qui contient, avec ampleur, tout l'essentiel. En réunissant les données autobiographiques fournies par Louis Veuillot et en puisant dans le tome I^^ ^e la Vie écrite par son frère, on a un exact, pittoresque et impressionnant tableau du milieu où s'écoulèrent l'enfance et la première jeunesse du grand écrivain catholique.
Les premières pages de Rome et Lorette sont
bien connues. Elles mériteraient d'être apprises par cœur :
« Il y avait une fois, non pas un roi et une reine, mais un ouvrier tonnelier qui ne possédait au monde que ses outils, et qui, les portant sur son dos, l'hiver à travers la boue, l'été sous l'ardeur du soleil, s'en allait à pied, de ville en ville et de campagne en campagne, fabriquant et réparant tonneaux, brocs et cuviers... Il se nommait François, il était né dans la Bourgogne, il ne savait pas lire, il ne connaissait que son métier... Un jour, traversant une bourgade du Gâtinais, il vit à la fenêtre encadrée de chèvrefeuille d'une humble maison une belle robuste jeune fille, qui travaillait en chantant ; il ralentit sa marche; il tourna la tête et ne poussa pas sa route plus loin. La fille était vertueuse autant qu'agréable ; elle aimait le travail ; l'honneur brillait sur son front, parmi les fleurs de la santé et de la jeunesse ; un sens droit et ferme réglait ses discours ; les fortunes étaient égales ; leurs cœurs allaient de pair : le mariage se fit... Un enfant naquit. Des ambitions, jusqu'alors inconnues, entrèrent avec lui dans la pauvre demeure ; mais le plus arrêté de tous les grands projets formés autour de son berceau fut de lui apprendre à lire... Si je suis le premier de mon nom et du nom de ma mère qui ait su lire, ou tout au moins qui ait su un peu d'orthographe, c'est probablement, après Dieu, à ce craintif instinct de l'amour paternel et de la pauvreté que je le dois. »
La pauvreté n'est pas toujours une garantie contre la ruine. Cette vérité cruelle et paradoxale fut très vite expérimentée par les parents de Louis Veuillot. Habitant le Loiret, à Boynes, où naquirent leurs deux fils, ils avaient, chez un négociant de la région, placé tout leur avoir pécuniaire : une dot de quelques centaines de francs et les faibles économies amassées par six ans de labeur. Le négociant fit faillite, causant au pauvre ménage autant d'humiliation que de chagrin. La mère (Louis Veuillot le dit) avait « l'âme fière et hautaine ». Elle décida son mari à quitter le pays, pour venir chercher dans Paris un libre refuge, du travail et du pain. Naturellement, ils choisirent le voisinage des entrepôts destinés au commerce des vins, Bercy, là où s'embauchaient les tonneliers.
On a souvent raconté que Louis Veuillot passa son enfance dans un débit de vins tenu par son père et par sa mère et même plutôt dans les rues. C'est une double erreur. Très peu de temps après avoir été amené à Paris, il en fut de nouveau éloigné, ramené à Boynes, confié à ses grands-parents, qui le gardèrent jusqu'à ce qu'il entrât dans sa onzième année. Le débit en question ne fut établi que plus tard, lorsque Louis Veuillot gagnait sa vie hors de chez lui, comme petit clerc dans l'étude de M® Delavigne. Du reste, selon la juste observation faite par son frère, si, au lieu d'être élevé « dans l'espèce d'isolement où le père et la mère se confinaient pour gagner davantage », il avait vécu plus ou moins à l'abandon, parmi les ouvriers
de la banlieue parisienne, « ses premières impressions n'eussent pu être celles qu'en pareil cas l'on subirait aujourd'hui ». La page écrite à ce sujet par Eugène Veuillot contient, sur la banlieue parisienne d'alors, jusqu'à 1830 et ensuite, un aperçu rapide et pénétrant :
« En ce temps déjà loin par la date, bien plus loin par les mœurs, le mauvais ouvrier, dit-il, ne faisait guère de politique, et le bon n'en faisait pas du tout. Les coalitions et les grèves étaient, à Bercy, absolument ignorées. On y travaillait ferme sans réclamer jamais le droit au travail. Il y avait entre le dérouleur, ou débardeur, et le tonnelier une certaine rivalité professionnelle qui n'allait pas jusqu'au conflit. Le tonnelier était un passant ; il venait des pays vignobles et représentait l'ouvrier libre relevant uniquement du patron. Le ! plus clair de sa liberté consistait à être renvoyé ! net, s'il se conduisait mal. Le prix de la journée 1 était fixé à trois francs par jour, et du vin, pour ! quatorze heures de présence au magasin, coupées i par deux repas. Jamais de débat sur des questions i de salaire. Le dérouleur avait le monopole du I déchargement des vins amenés à Bercy par bateau, I pour les neuf dixièmes, et le reste, par de grandes } voitures larges et plates ; il constituait une véri- I table corporation. L' « admissible » devait être ■ natif de Bercy ; il fallait, pour être admis, avoir bonne réputation ; puis, faire un stage, durant lequel on ne touchait que demi-paie ; l'autre moitié était donnée, également, comme demi-paie, aux
« anciens w réduits par l'âge ou les itifirmités à ne plus travailler. La corporation avait sa caisse de secours, son médecin, un chef élu pour plusieurs années et rééligible, deux sous-chefs, une fête annuelle, qui commençait par la messe et finissait par un banquet, où Ton portait de bon cœur la santé du roi. Gela dura jusqu'à la révolution de 1830. Cette date de 1830 est vraiment celle où la Révolution de 1789, confisquée par les bourgeois libres penseurs, a été complétée et couronnée. Avec Charles X tomba tout ce qui, dans le costume, les mœurs et l'organisation sociale, rappelait encore l'ancien régime. La première république et l'empire n'avaient pas été aussi destructeurs du passé que le fut le triomphe définitif de la bourgeoisie libérale. Ces ouvriers, soumis à une organisation conforme à leurs intérêts comme à leurs devoirs et ayant leur pain assuré, étaient, par suite, disciplinés et hommes d'ordre (1). »
Au village, outre deux ou trois petits livres de classe très primitifs, le jeune Louis Veuillot avait utilisé la bibliothèque de son grand-père maternel, humble charron. Elle se composait des ouvrages
(1) Louis Veuillot, par Eugène Veuillot, t. I, p. 18 et 19. C'est pour moi un devoir de noter que M. François Veuillot, héritier littéraire de son père et de son oncle, m'a donné pleine autorisation d'utiliser leurs ouvrages.
De même M. Letliielleux, aujourd'hui éditeur de toutes les œuvres composées par les deux écrivains, m'a autorisé à faire de fréquentes et longues citations choisies dans chacun des nombreux volumes dont j'aurai à parler.
J'exprime ici mes sincères remerciements pour cette double et si large autorisation.
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suivants : la Bible, VAlmanach de Mathieu Landsberg, les Quatre fils Aymon et plusieurs tomes dépareillés appartenant aux romans de La Calprenède. Lorsque, âgé de dix ans, il revint à Paris chez son père et sa mère, ceux-ci, malgré leur gêne, voulurent s'imposer les frais d'une prolongation d'enseignement. Donc, avec son frère (et pour eux deux la dépense était de sept francs par mois, à prendre sur les cent vingt francs que les parents gagnaient), il fréquenta l'école mutuelle de Bercy, « l'infâme école mutuelle », a-t-il écrit vingt ans plus tard : « Là, le maître, n'ayant pas assez, pour sa soif, de sa classe et de son monopole, tenait encore un abonnement de lecture et nous faisait porter aux dames et aux puissants de l'endroit les romans de Paul de Kock, de Lamothe- Langon, de tous les auteurs, enfm, qui pouvaient plaire à des conseillers municipaux de la banlieue en 1824, après qu'il avait fait l'éloge de ces productions charmantes (c'était son mot), dans des circulaires par nous écrites sous sa dictée. On pense si nous nous privions de lire ces beaux ouvrages en les colportant ainsi. » Eugène Veuillot note que l'instituteur, ami- du vin et de la littérature polissonne, avait un adjoint assez convenable et assez instruit, qui « prit Louis en goût », lui enseigna « plus de grammaire et d'histoire que n'en comportait le programme, alors peu chargé, de l'enseignement primaire » et lui donna même, fort au hasard, il est vrai, quelques rudimentaires notions de latin.
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Quelle profession adopter? Louis VeiiiiJot se sentait un ardent désir d'étudier ; mais il voyait aussi qu'une telle aspiration était on ne peut plus incompatible avec les besoins de sa famille. Heureusement, outre qu'il savait bien l'orthographe et la grammaire, il possédait une belle écriture. Cet avantage lui permit de trouver un emploi, qui, assurément, ne concernait pas les choses littéraires mais qui n'en était pas trop l'opposé, du moins aux yeux d'un jeune garçon. Le propriétaire des magasins où le père de Louis Veuillot travaillait comme ouvrier tonnelier apprit et eut soin de lui dire qu'il y avait chez son avoué une place pour un débutant, celle de petit clerc. Rien à dépenser ; loin de là : vingt francs par mois à toucher, tout de suite. On tira parti de cette indication. Louis Veuillot crut y reconnaître le présage de la fortune et, comme dit son frère, « un trait de conte de fée ». Le père aurait préféré un métier manuel, mais la mère considérait avec joie que leur garçon, intelligent et décidé, allait « comme un monsieur » se servir «de la plume». Même, elle s'échauffait à dire qu'il deviendrait peut-être « jurisconsulte ». Ce mot, entouré de solennité toute mystérieuse et d'autant plus séduisante, une bouche inconnue et, sans nul doute, naïve l'avait autrefois soufflé à la tendre ambition de la pauvre et fière maman.
Les vingt francs mensuels promettaient à l'adolescent plus que la fortune : ils annonçaient aussi la liberté. Celle-ci vint la première, mais encore après quelques retards et quelques détours pénibles.
L'étude de l'avoué était loin de Bercy. Il fallait que Louis Veuillot changeât d'installation. Un oncle, habitant rue Saint-Martin, et qui fabriquait des chandelles, offrit le souper et le gîte, en retour de commissions à faire et d'écritures à tenir ; comme aussi d'autres besognes, peu séduisantes vraiment, relatives à la fabrication des chandelles. C'était de quoi gâter la joie du jeune garçon, si épris de littérature. Et puis, malgré la grande blouse dont il s'enveloppait, il n'évitait pas de se tacher en maniant ces ustensiles, ces ingrédients, cette pâte de suif, dit Eugène Veuillot, qui ajoute : « Il n'avait pas de vêtements de rechange ! Les enfants élevés richement ou bourgeoisement ignorent ces souffrances et n'en pourraient guère sentir, s'ils les voyaient, que le côté comique ; elles sont grandes cependant. Plus d'une bonne nature ne les subit pas impunément. )) Chez l'oncle la discipline était sévère ; la nourriture, réduite. Louis Veuillot déménagea, après s'être entendu avec un vieux tailleur, natif de Boynes, chez qui les parents portèrent de temps en temps un petit baril de vin. Puis, la situation s'améliora encore : le petit clerc fut promu aux honoraires de trente francs, complétés par l'usage d'une chambre dans la maison où se trouvait l'étude de l'avoué. Cette chambre, une mansarde, avec fenêtre à tabatière, était munie d'un lit de sangle, de deux chaises, d'une petite table, d'un peu de linge venu du logis maternel ; cela parut superbe à Louis Veuillot. Tout de suite, il s'occupa de ranger quelques vo-
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lûmes qu'il appelait sa bibliothèque. Libre, il allait pouvoir, la nuit, se livrer à son immense appétit de lecture ! C'était le bonheur. Mais les trente francs mensuels fondaient vite : alors, le jeune homme (il avait quinze ans) augmentait un peu ses ressources par des travaux de copie faits en dehors des heures de l'étude ; et aussi (comme il me le racontait quarante-cinq ans plus tard, et, comme l'a noté Eugène Veuillot, à qui j'emprunte la plupart de ces détails), en déchargeant des bateaux de sable sur les bords de la Seine.
Une telle énergie méritait d'être récompensée : elle le fut bientôt. Avec une rapidité surprenante, le « petit clerc » monta en grade et devint quatrième, puis troisième clerc. On appréciait beaucoup sa vigueur et sa vivacité d'esprit, accompagnées de manières simples et cordiales, sérieuses et enjouées. Eugène Veuillot le montre se débrouillant au milieu des choses judiciaires, qui ne l'intéressaient cependant que par nécessité : « Il allait au Palais porter des pièces, retenir des causes, renseigner les avocats, les clients. Il s'entendait à la procédure ; et son travail à l'étude était remarqué. On lui disait que, s'il trouvait le moyen d'enlever les diplômes indispensables, une belle carrière lui serait assurée, w Mais, malgré l'impérieux besoin de gagner sa vie, un autre attrait le possédait, le dispensant de songer à des examens que, faute de ressources pécuniaires et par conséquent de loisirs, il n'aurait pu préparer avec la régularité voulue. « La littérature, sous ses diverses
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formes, était tout pour lui. La prose et les vers, le roman, le théâtre, la critique, l'histoire et même la philosophie, sous la forme littéraire que lui donnait Victor Cousin, le passionnaient également. » Notons ce trait tout à fait significatif : Louis Veuillot, autant qu'il le pouvait, s'ingéniait à profiter du haut enseignement que donnaient les professeurs en vogue et qui se rapportait à sa passion maîtresse. Son frère dit comment le jeune clerc s'y prenait : « Lorsque, quittant en hâte et en contrebande l'étude ou le Palais, il courait au quartier Latin, ce n'était pas aux leçons de l'École de droit qu'il se rendait, c'était à la Sorbonne, pour y entendre Cousin, ou Villemain, ou Guizot, très en vogue tous trois comme écrivains, comme orateurs, comme libéraux. Villemain avait ses préférences, non pas qu'il le trouvât supérieur à ses émules, mais à cause des sujets qu'il traitait. » Aux moindres instants libres de la journée, abondamment le soir et la nuit, Louis Veuillot se rassasiait de lectures diverses. Peu à peu, cependant, il comprit le besoin de les gouverner par quelque méthode. Il se mit à l'histoire et, comme le dit son frère, lut les classiques avec assez d'ordre : « Les écrivains du dix-septième siècle, surtout les poètes, prirent vite dans son esprit le premier rang, et ne le perdirent jamais. » Il subit la maladie du temps : un accès de romantisme, dont il fut guéri par un homme de lettres alors en possession de la renommée, Henri de Latouche, qui habitait la maison où se trouvait
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établie cette providentielle et singulière étude d'avoué...
Atelier de procédure, mais aussi milieu littéraire ! Eugène Veuillot en a fait une description très nette et très vivante. Je serais inexcusable de l'abréger, et d'autant plus que, pour la résumer, je n'éviterais pas d'y puiser, en l'abîmant. D'ailleurs, elle a le charme et l'intérêt d'un tableau d'ensemble, où apparaissent, avec un relief artistique, certaines physionomies d'alors. Enfin, elle explique on ne peut mieux comment notre héros rencontra dans cette étude les relations et les circonstances qui furent si favorables à sa formation littéraire. Beaucoup plus encore : là, en effet, se trouvait aussi le camarade, devenu bientôt l'ami, Gustave Olivier, qui, plusieurs années après, devait décider le voyage vers Rome, au bout duquel la vocation de l'apostolat religieux attendait Louis Veuillot.
« Maître Fortuné Delavigne, bien qu'essentiellement avoué, affichait, pour rendre hommage à la gloire de son frère, Casimir Delavigne, un vif amour des lettres. L'auteur des Messéniennes^ de rÉcole des vieillards^ des Comédiens^ du Paria, plus tard trop dédaigné, était alors en pleine gloire. L'éclat de Lamartine et la réputation déjà tapageuse de Victor Hugo n'avaient pas encore jeté l'ombre sur ce nom escorté de longs succès, la plupart très légitimes ; et les clercs de M^ Fortuné étaient formés à l'admiration de Casimir. La jeunesse imite volontiers ce qu'elle admire : l'amour
des lettres et des arts régnait donc à l'étude. Clercs en titre et clercs amateurs y rimaient. C'était de règle ; et si, par grand hasard, quelqu'un ne rimait pas, il rêvait au moins de chanter ou de peindre ; tous, enfm, songeaient à la gloire plus qu'à la procédure...
« En même temps que les succès de Casimir Delavigne poussaient vers la littérature les clercs de ]\|e Fortuné, d'autres relations et d'autres exemples entretenaient ces dispositions. L'étude comptait parmi ses clients un certain nombre de gens de lettres et de vaudevillistes, notamment Scribe, qui plaidait beaucoup ; Bayard, l'un des maîtres du vaudeville ; Germain Delavigne, deuxième frère du patron, travaillait aussi avec quelque succès pour le théâtre. Lorsqu'il y avait première représentation d'une pièce de l'un de ces écrivains, on fermait l'étude dès quatre heures, et tous les clercs étaient convoqués sous le lustre — le lieu où se tient la claque — pour donner un coup de main au client (1). » Parmi les clercs, encore, figurait Auguste Barbier, l'auteur des ïambes, désigné pour l'Académie.
J'ai noté qu'à l'école mutuelle un instituteur adjoint avait ouvert un peu les yeux de Louis Veuillot sur le vocabulaire et sur le mécanisme de la langue latine. Ce premier et indigent aperçu n'avait pas été dédaigné par l'aspirant écrivain, qui désirait beaucoup le ressaisir et le développer.
(1) Louis Veuillot, par Eugène Veuillot, t. I, p. 24-25.
Comment faire? La ressource inespérée se rencontra encore dans l'originale et précieuse étude d'avoué. Il y avait là les deux frères de Wailly, petits-fils du célèbre grammairien; l'un, Gustave, deuxième clerc, futur conseiller d'État, mais déjà auteur de comédies appréciées ; l'autre, Natalis, clerc amateur, adonné surtout à la paléographie, science dans laquelle il a fait autorité et qui lui ouvrit les portes de l'Académie des Inscriptions. Natalis de Wailly prit en goût Louis Veuillot et lui rendit, par amitié, un service considérable : il lui donna (comme aussi, d'ailleurs, Olivier) des leçons de latin. Ce trait, qui honore le cœur de l'érudit, souligne, au surplus, la sympathie que Louis Veuillot, sérieux et modeste, savait inspirer sans la solliciter.
La lourde pauvreté continuait de peser sur le jeune étudiant laborieux. Il manquait même des vêtements que réclamait le milieu aisé dans lequel, chaque jour, il prenait pied davantage. Écoutons son frère : « Louis, qui, sans avoir jamais eu des recherches d'élégance, a toujours aimé la bonne tenue, souffrait d'autant plus de porter des habits râpés et mal faits qu'un aspirant substitut nommé Gastine, l'un des deux Wailly et Gustave Olivier l'avaient invité à venir quelquefois chez eux. Ces jeunes gens vivaient en famille. Quel ennui, quelle humiliation de paraître en de tels milieux avec des habits trop larges ou trop étroits et montrant la corde !... La lutte pour la vie lui paraissait, parfois, bien dure ; et quand, ayant encore faim, il
sortait de la gargote où il avait dîné pour huit ou dix sous, il n'enviait pas ceux qu'il voyait attablés dans les restaurants à la mode. — Mon tour viendra, — se disait-il avec bonne humeur. Quant aux plaisirs, il avait la promenade, la lecture, le théâtre, quelques amis ; il se trouvait bien partagé. » La littérature, qui l'enivrait, ne se présentait à lui que sous deux formes : roman et théâtre. La religion ne lui disait rien. La politique, il la considérait plutôt avec répugnance.
Et cependant, la politique devait contribuer à lui frayer une issue.
Souvent on a dit qu'il avait fait partie des insurgés de 1830. Mais non. Né en octobre 1813, Louis Veuillot n'avait pas encore dix-sept ans lorsque la révolution éclata. Il la vit sans déplaisir, mais sans enthousiasme ; en curieux un peu amusé. Il se mêla par hasard à la foule qui circulait dans les Tuileries abandonnées. Avec d'autres envahisseurs, dont la plupart étaient des badauds, il franchit le seuil d'une caserne, rue de Babylone, prit machinalement dans un coin un fusil dont, presque tout de suite, il se débarrassa. Et ce fut tout son rôle insurrectionnel.
Mais la révolution de 1830 modifiait bien des choses. Elle avait conduit dans des emplois plus ou moins importants divers amis du futur écrivain. Le journalisme aussi eut son remue-ménage. Par exemple, le Figaro fut confié à un nouveau directeur, Henri de Latouche. Celui-ci avait reconnu de la saveur à quelques essais fantaisistes que
Louis Veuillot lui avait montrés. Il s'en souvint ; et il lui conseilla de rédiger, sur n'importe quoi, un petit article, que, d'avance, il promit d'insérer. L'article ne se fit pas attendre, fut imprimé sans retard et sans modification ! Les hommes qui savent ce que c'est que d'écrire comprendront la joie intense, débordante, qu'éprouva le jeune aspirant de lettres, à la vue de son premier article imprimé.
Pour Louis Veuillot, ce fut un encouragement, bien* plus qu'une orgueilleuse satisfaction. Au Figaro^ il ren^contrait quantité de personnages en vogue, écrivains, chroniqueurs, romanciers, parmi lesquels Gozlan, Roqueplan, Félix Pyat, Jules Sandeau, George Sand, etc. Il fréquentait beaucoup le théâtre, ébauchait des romans, se livrait à la poésie sentimentale ; mais il ne laissait pas s'engourdir sapuissante passion studieuse. Bientôt, Gustave Olivier lui procura une situation de rédacteur dans un journal de province, VÉcho de Rouen. Enfin ! de quoi manger et de quoi s'habiller ; et plus de procédure, ni plus d'autres liens que ceux qui se rapportaient à la profession et à la besogne du journalisme ! Cette besogne, Louis Veuillot la fit avec ivresse. Il allait avoir dix-huit ans, et il débutait dans le métier qui convenait si bien à son tempérament vigoureux et fougueux. Il traita tous les sujets : politique, théâtre, questions d'art ou d'économie, affaires locales, contes en vers ou en prose, même l'histoire et l'archéologie. D'emblée il prit le ton du polémiste, qui s'accordait avec ses
dispositions instinctives, fortifiées par l'habitude de la lutte pour l'existence et par l'application à étudier et à raisonner. Ce qu'il écrivit alors porte, bien naturellement, le cachet de la jeunesse ; mais on y trouve aussi l'empreinte d'une précoce maturité. Ses lecteurs lui reconnaissaient le don de l'expression et du style. On remarquait l'aptitude à débrouiller et à soutenir des idées, autant que la spontanéité et l'originalité de la verve. Il se fit des admirateurs et, ce qui est le comble du succès, des ennemis. En quelques mois, Louis Veuillot eut deux duels.
Un an après, cette fois comme rédacteur en chef, il vint s'installer à Périgueux. La feuille qui lui était confiée, le Mémorial^ avait pour patrons les chefs du parti conservateur, ou orléaniste, de la Dordogne ; notamment, le général Bugeaud. Empruntons encore cette anecdote à la Vie de Louis Veuillot par son frère : « Louis avait vu celui-ci (Bugeaud) en passant à Paris et s'était honorablement tiré de cette rencontre. — Vous me paraissez « bien jeune, lui avait dit le général ; quel âge « avez-vous? — Dix-neuf ans. — J'aimerais mieux « que vous en eussiez vingt-cinq, reprit Bugeaud « avec une brusquerie aimable. — Moi, j'aime « mieux en avoir dix-neuf. Du reste, ne craignez « rien, général, je me tirerai d'affaire. — On me « l'a dit, mais vous êtes tout de même bien jeune. « Tenez, mettez-vous là et écrivez quelque chose « sur Odilon Barrot. — Très volontiers. — Louis « écrivit une page non pas sur mais contre Odilon
« Barrot et la remit à Bugeaud. — Parfait ! s'écria « celui-ci ; je vais vous cautionner près de nos « amis. »
Plus long et beaucoup plus intéressant que celui de Rouen fut le séjour de Périgueux. A Rouen, jeté dans un monde quelconque, Louis Veuillot n'avait guère eu d'application que pour apprendre son métier. Quand il rejoignit Périgueux, il possédait l'expérience d'une seule année ; mais la fièvre des débuts et la première exaltation de l'indépendance s'étaient dissipées. De plus, il entrait dans un milieu assez caractérisé et qui représentait bien la société provinciale d'alors, surtout la société bourgeoise, fort attachée au nouveau gouvernement, avant tout soigneuse de s'assurer une existence confortable et gaie ; sans nul souci des idées religieuses, excepté pour se défier de ce qui s'appelait les empiétements du « parti prêtre ». Envisagée comme un organisme social, vis-à-vis duquel on n'avait pas besoin de beaucoup se gêner, la religion semblait être tolérée, en quelque sorte, plutôt que respectée. L'intérêt allait à la politique gouvernementale et aux commérages mondains. Cette société ne pouvait manquer de suivre avec plaisir les polémiques des journaux. Louis Veuillot s'y distingua ; ce qui lui amena son troisième duel, le •dernier.
L'ardeur qu'il dépensait dans sa fonction ne l'empêchait pas de s'appliquer toujours à s'instruire. Loin de se laisser distraire, il redoubla d'activité et aussi d'attention pour fortifier ses
études, dont le plan gagnait en étendue et en méthode. La remarquable « confession littéraire » que Louis Veuillot, plus tard, fit entrer dans le second volume de Çà et Là contient « l'histoire de ses lectures ». C'est l'expression employée par Jules Lemaitre, lequel, bon juge assurément, déclare « excellent et original » ce travail de critique. Autant que la littérature, Louis Veuillot, à Périgueux, étudia les gens. Il apercevait autour de lui une collection de types. D'ailleurs, est-il une ville si déshéritée qui en manque? Comme je l'ai dit, d'gfprès Eugène Veuillot, qui a réuni là-dessus, en quelques pages savoureuses, beaucoup de notes et de souvenirs, la société périgourdine présentait, pour le véritable observateur, un terrain riche et engageant. Il suffisait de regarder, pourvu qu'on eût l'œil vif, pénétrant, malin ; et c'était le cas. Tout naturellement, sans même en avoir formé le dessein, notre jeune journaliste prit l'habitude d'examiner les caractères et les âmes, comme les figures. Il goûtait très fort l'art de peindre avec la plume ; art qui déjà était le sien. Il fit quantité de portraits ; les uns, suggérés par la polémique courante ; d'autres, utilisés dans des nouvelles, dans des essais, dans des fantaisies ; d'autres encore, qui, plus tard, fournirent les personnages du curieux roman V Honnête Femme ou qui prirent place dans Çà et Là et dans les Libres penseurs. Un grand nombre ont immortalisé des types réels. S'ils expriment souvent la sûreté et la vivacité de la satire, ils portent aussi la marque de l'analyse.
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Il y en a de sympathiques et de nobles. C'est une psychologie nourrie de la nature et déjà traduite dans une langue prestigieuse.
Doué de cordialité autant que de verve, Louis Veuillot se fit beaucoup d'amis. Presque tous étaient des hommes ou des jeunes gens de valeur. Parmi les plus intimes figuraient Albert de Calvimont, littérateur distingué ; Henri Parrot, médecin ; Emile Lafon, peintre ; Pierre Magne, le futur ministre des Finances ; plusieurs fonctionnaires, magistrats ou professeurs. Le jeune et déjà brillant journaliste fréquentait les divers salons de la ville, notamment ceux de la préfecture. Il entretenait des relations d'affectueuse camaraderie avec Romieu, le célèbre préfet, spirituel fantaisiste, mystificateur incorrigible, néanmoins administrateur instruit et habile. Là aussi, il retrouva et connut de près le général Bugeaud. Bref, c'était une existence animée, joyeuse et laborieuse.
La religion ne le préoccupait nullement, mais il pensait qu'elle ne devait pas être la proie de la grossièreté ni du mépris. En quelques occasions, il le dit d'une manière catégorique et significative. Il avait rencontré d'excellents prêtres (entre autres l'abbé Guigne, devenu depuis le Père Ambroise) ; et il se faisait un devoir de reconnaître leurs vertus. Mais les doctrines et la foi ne disaient absolument rien à son âme, qui n'éprouvait aucun besoin de leur demander quoi que ce fût.
Pourtant, un vide subsistait en lui et se faisait sentir, éveillant parfois l'inquiétude ou même
Fangoisse. Il avait l'esprit trop vigoureux et, au fond, une nature trop sérieuse, pour ne pas apercevoir toute la légèreté et toute la faiblesse de la plupart des hommes qu'il pratiquait. Par eux, il jugeait du reste. Il voyait bien ce que valaient la politique et les autres intérêts qui les absorbaient en les étourdissant. Il éprouvait le désir d'un appui, d'une lumière, ou, faute de mieux, d'une passion. Il a noté ces moments assombris et douloureux : « Seul avec moi-même, je cherchais à pénétrer les mystères de l'homme intérieur. J'y trouvais de l'ennui ; l'ennui me semblait légitimer le goût du plaisir ; mais le goût du plaisir blessait la conscience, jetait mille troubles dans l'âme, enfantait d'odieuses douleurs. Pourquoi cela? Qu'est-ce que la conscience? Je ne comprenais pas... Je concluais que l'homme était le jouet d'une puissance mauvaise et railleuse ; qu'il était marié à la destinée comme à une femme acariâtre ; que cette affreuse union ne pouvait se dissoudre qu'à la mort ; et, ainsi que daignait me l'exposer un vieux dignitaire avec qui je causais souvent, qu'il n'y avait de joie certaine que de bien boire et de bien manger. Je voulais le croire : par malheur, je n'étais pas, comme le vieux dignitaire, maître de m'en tenir content. » Depuis sa première communion, faite en pleine indifférence et en pleine ignorance, il n'avait gardé aucun souvenir d'une habitude ou d'une impression religieuse.
Tout à coup, de Paris, lui arriva une nouvelle, bien étrange pour lui comme pour la plupart de
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ses relations périgourdines. Gustave Olivier l'informait qu'il venait de s'attacher à des résolutions très graves : qu'il était chrétien, se confessait et communiait. Louis, comme le dit son frère, supposa que l'excellent et cher ami avait subi quelque grand malheur ; et il consulta là-dessus le préfet Romieu. Celui-ci ne manqua pas de répondre, avec tristesse et avec conviction : « Votre ami est fou. » Cependant, la lettre d'Olivier était d'une forme très calme, où les raisonnements accompagnaient les témoignages d'affection. Penchant à croire qu'une épreuve cruelle était survenue, le jeune journaliste partit en hâte pour Paris. Il trouva son ami paisible et recueilli ; heureux et souhaitant lui faire partager le même bonheur. En écoutant le récit de cette crise d'âme, Louis Veuillot reconnut les dégoûts et les inquiétudes dont lui-même était souvent troublé ; il fut donc très ému ; mais il ne laissa voir, n'emporta, ne ressentit rien qui ressemblât à la moindre persuasion. Il regagna Périgueux « pour y reprendre la même vie », dit Eugène Veuillot ; toutefois avec une mélancolie plus fréquente et plus impatiente.
La fin de l'année 1836 le vit rentrer définitivement à Paris, où Guizot, en septembre, était redevenu ministre. Un ministre a besoin d'un journal qui le défende. C'est pourquoi fut fondée la Charte de 1830. Comme on s'occupait de composer une rédaction bien choisie, Olivier, encore, qui avait lancé le jeune publiciste dans la presse de province, le désigna aux fondateurs du nou-
veau journal parisien. Louis Veuillot quitta Périgueux avec des regrets très sincères ; néanmoins, le long de la route, il ne pouvait tout à fait s'empêcher d'écouter bourdonner en lui l'adieu étourdissant que le préfet lui avait glissé dans l'oreille : « Partez bien vite ; votre avenir est à Paris et il sera brillant. Si vous le voulez, vous serez conseiller d'État avant moi ou député et bientôt ministre. » Le journal la Charte de 1830 ^ei la Paix^ qui lui succéda et qui fut remplacée par le Moniteur parisien^ représentaient à peu près le même monde politique et littéraire. Nous pouvons les confondre pour grouper les noms des personnalités avec qui, pendant deux ans, Louis Veuillot se trouva en relations : Guizot, Duchâtel, de Gasparin, Duvergier de Hauranne, de Rémusat, de Salvandy, de Lavergne, Roqueplan, Malitourne, Texier, Forgues, Edouard Thierry, Ourliac, Théophile Gautier, Gérard de Nerval, Esquiros, Amédée Gabourd, Mallac, Toussenel. On l'appréciait beaucoup. Tout le monde lui promettait un brillant avenir, qui, en effet, se préparait, mais qui devait être bien différent de celui que les augures s'imaginaient entrevoir. Louis Veuillot fut présenté à Michelet, qui, emphatiquement, bien entendu, rendit le même oracle ; il alla déjeuner chez Mlle Mars. Plusieurs de ses amis étaient très mêlés aux choses du théâtre, par exemple Emile Perrin et Edouard Thierry, futurs directeurs du Théâtre-Français ;
! d'autres visaient moins haut ; il y avait même des
I rédacteurs du Charivari.
Dans le bureau de la Paia;, en 1837, Louis Veuillot vit pour la première fois Montalembert. Celui-ci venait de publier VHlstoire de sainte Elisabeth de Hongrie. Peut-être la Paix avait-elle parlé du livre ; et alors, suivant toutes les vraisemblances, l'article était dû à Louis Veuillot, que Montalembert serait ainsi venu remercier. Ou bien, la visite aurait eu pour motif de demander que quelqu'un de la Paix fît un compte rendu. En tout cas, c'est dans le bureau de cette feuille si neutre qu'ils eurent leur premier entretien. Quelques années plus tard, tous deux prenaient plaisir à se le rappeler en présence de la rédaction de VUnii^ers^ quand Louis Veuillot eut trouvé la voie qu'il devait suivre toujours.
La finale période d'hésitation fut courte. Ministérielle ou antiministérielle, la politique courante l'intéressait de moins en moins. On le chargea d'une tournée préliminaire aux élections. Il se rendit d'abord à Mâcon et vit Lamartine ; il visita Toulouse, Nîmes, Aigues-Mortes, Avignon et termina le voyage par Périgueux, où son frère Eugène lui avait succédé comme rédacteur en chef du Mémorial de la Dordogne. Rentré à Paris, il se trouva complètement indécis et désorienté entre divers projets que lui offraient ses amis. La littérature elle-même, qu'il aimait tant, lui paraissait malpropre ou vide.
Un jour de carnaval, pendant lequel il promenait sa cuisante mélancolie, Louis Veuillot rencontra le toujours providentiel Olivier, qui lui
proposa un remède aventureux et séduisant : « Je vais en Italie, en Grèce, à Constantinople... Viens avec moi ! » Louis Veuillot se sentait tout prêt à partir dans une direction quelconque ; mais les ressources pécuniaires lui manquaient. Bien appointé depuis quelque temps, il avait, par générosité plus que par imprévoyance, dédaigné de faire des économies. Le directeur du Moniteur lui suggéra de demander une mission, dont le gouvernement, selon l'usage, paierait les frais principaux. Deux ministres, Salvandy et Montalivet, appuyèrent sa demande, qui aboutit rapidement ; elle s'accordait avec un programme d'études près des écoles et des établissements de bienfaisance en Italie, dans le Levant, un peu n'importe où de ce côté. Il courut à Bercy pour embrasser ses parents, emprunta de quoi payer d'avance la pension de ses sœurs dans une école qu'il avait luimême désignée et, plein d'allègre confiance, se mit en route avec le précieux ami. Plus tard, racontant les impressions de cette heure enivrée, il a dit : « Je croyais aller à Constantinople ; j'allais plus loin : j'allais à Rome, j'allais au baptême !... »