LA CONVERSION LES PREMIERS TRAVAUX DU CONVERTI
Sur les courses faites en Italie par le jeune journaliste, on a de nombreux détails. Ils sont tirés des lettres qu'il adressait continuellement à son
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frère, ot que celui-ci a citées ou bien analysées dans l'ouvrage si vigoureux et si lumineux consacré à retracer la carrière et l'œuvre de Louis Veuillot (1). Je dois m'en tenir à l'essentiel, à la crise intime, mystérieuse, pathétique et finalement rayonnante où s'accomplissent la conquête et la libération d'une âme.
Plus tard, dans diverses publications, surtout dans Rome et Lorette^ il a raconté cette épreuve et cette victoire ; mais sa correspondance d'alors nous permet de suivre la marche du drame. Nous distinguons, une à une, des impressions où se mêlent, parfois avec une égale intensité, le désir, l'espoir et la crainte.
Depuis quatre jours, Louis Veuillot est à Rome, sur le sol et dans le milieu vers lesquels l'ont poussé la curiosité réfléchie et le fougueux désarroi de ses vingt-quatre ans. Naturellement, il est frappé par la profusion de la verdure, des fleurs et de la lumière ; par la nouveauté du cadre où il se meut ; par l'accumulation des monuments qui maintiennent debout l'histoire et les siècles ; mais une spéciale et secrète pensée l'envahit. Il s'aperçoit qu'un courant inconnu circule dans les profondeurs de son âme. Entre deux élans d'artistique et juvénile enthousiasme, il se recueille, comme un homme mûr qui pressent quelque phénomène
(1) J'ai dit et montré qne j'emprunte abondamment à cet ouvrage d'Eugène Veuillot. Je le répète. Ce serait un tort de ne pas se servir très souvent d'une documentation si riche et si autorisée.
important et décisif. Avec Olivier, il s'est logé dans la compagnie d'un jeune ménage ami de celui-ci, M. et Mme Féburier, chrétiens et pieux. Tous ensemble visitent l'église de VAra Cœli^ où Louis Veuillot se sent embarrassé de n'avoir pas l'habitude de prier. Cependant, il s'agenouille, comme tous les fidèles. Le lendemain, à Saint- Pierre, même impression. Puis, ayant entendu parler du Père Rosaven, il déclare qu'il serait curieux de voir et d'entendre un jésuite. Une présentation a lieu. Elle amène, en deux jours, trois entretiens, après lesquels Louis Veuillot, « troublé et charmé », se dit à part soi : « Il me semble que je vais un pBu vite. » Le premier soir, au moment de se séparer, Mme Féburier, avec douceur, mais non peut-être sans intention, propose que l'on fasse la prière ensemble. Le mari accepte, tout en laissant voir qu'il craint d'empiéter sur les sentiments de leur nouvel ami. En effet, Louis Veuillot, froissé visiblement, hésite et songe à se retirer ; puis, d'assez mauvaise grâce, il s'agenouille, bientôt calmé, touché, par la prière que M. Féburier récite à haute voix. Ainsi se terminèrent trois autres journées, mais alors sans murmure préalable.
Voilà, au point de vue religieux, tout ce qui s'était passé, lorsque Louis Veuillot écrivit sa première lettre de voyageur pour le frère qu'il appelle « mon enfant » ; (fréquent témoignage de la responsabilité qu'il s'imposait). Après des descriptions enjouées et pittoresques, il prend tout à coup le ton grave et concentré, pour indiquer le secret
de son âme. C'est plus qu'une confidence et, sans doute, plus qu'un aveu : presque un engagement dicté par le ferme propos d'être très sincère envers soi-même : « Je te dirai, mon enfant, qu'il se passe en moi depuis mon arrivée à Rome quelque chose d'assez grave et d'assez sérieux. J'ai vu un homme d'une très haute supériorité, dont les paroles m'ont grandement ému : c'est un jésuite français et l'un des plus hauts personnages de son ordre, qu'on appelle le Père Rosaven. Nous avons eu de longues conférences, nous en aurons encore ; je ne sais quel en sera le résultat. Dans tous les cas, j'espère sortir d'incertitude, et ce serait un grand point de gagné, car je suis cruellement persécuté depuis un an, non par Gustave, qui me laisse bien tranquille, mais par moi-même. Mes inquiétudes ont surtout augmenté depuis que je vois grandir mes sœurs. Dans un an, ce seront des femmes : qu'en ferons-nous? Le Père Rosaven m'a offert de les faire recevoir dans un couvent, où elles seraient rompues et façonnées au devoir, jusqu'à ce que nous puissions les marier. Elles recevraient là une éducation des meilleures, et qui ne courrait pas le risque d'être interrompue par des revers de fortune arrivés à leurs frères. C'est bien tentant. Réponds-moi sur tout cela... Connais-tu un ami de Gustave qu'on nomme Féburier? Nous l'avons trouvé ici avec sa femme, qui est jeune et charmante et d'une solide piété (1). Nous sommes logés
(1) Veuve beaucoup plus tard, Mme Féburier se fit, à cinquante-huit ans, religieuse chez les Petites Sœurs des Pauvres.
tous ensemble. Féburier est chrétien comme Gustave, avec moins d'enthousiasme et autant de solidité. Son exemple contribue beaucoup à me faire désirer un changement dans moi-même. » (19 mars 1838.)
Course faite de compagnie à Naples et dans les environs. Retour à Rome pour y passer la semaine sainte. Le lundi soir, Mme Féburier souhaite une lecture pieuse, faite à haute voix. Le mari choisit Bourdaloue et remet à Louis Veuillot le volume contenant le sermon du lundi saint : Sur le retardement de la Pénitence. Le jeune journaliste lit pour tout le monde ; pour lui surtout, mais, d'abord, sans s'y attendre. Empoigné peu à peu, il fait à son cas personnel l'application des rudes et pathétiques instances par lesquelles Bourdaloue presse les pécheurs de ne pas différer de se repentir. Il se sent pénétré jusqu'au fond de la conscience et de l'âme. Il a raconté son salutaire émoi : « Chaque mot que je lisais frappait d'aplomb sur mon esprit, broyait mes prétextes, déjouait mes ruses, me convainquait de ma déraison, proclamait ma folie. )> Il était vaincu. Il se promit de se rendre dès le lendemain. Nouvelle hésitation, suprême. Voyant l'inquiète sollicitude de Féburier, il demanda : « Cela vous ferait donc plaisir si je me convertissais? » Féburier répondit en laissant échapper une larme et en échangeant un regard avec sa femme. La résistance était finie. A genoux devant le Père Rosaven, Louis Veuillot se sentit le chrétien pour qui l'heure a sonné du repentir et de la consolation.
Il avait plus de motifs de confiance qu'il ne supposait. Et son frère les a notés : « Dès son enfance, l'instruction religieuse avait manqué à Louis ; dès son adolescence, il avait vécu au milieu de jeunes gens, tous sans religion, et la plupart sans mœurs. A dix-huit ans, il s'était enrôlé au hasard, dans un parti politique, qui, pendant quinze ans, avait fait la guerre à l'Église, comme parti d'opposition, et qui, devenu parti de gouvernement, voulait l'asservir, sous prétexte de la protéger. Il avait lu par centaines, par milliers, les livres sceptiques, immoraux, impies, et c'est à peine si sept ou huit ouvrages vraiment chrétiens avaient passé sous ses yeux. Néanmoins, toujours l'idée de Dieu l'avait hanté. A quatorze ou quinze ans, il prie l'archevêque de Paris de lui ouvrir les portes du petit séminaire. Journaliste, il aime à parler de la religion, bien que son parti politique y soit hostile, et il s'applique, sans y réussir toujours, à le faire en bons termes. « J'avais, a-t-il dit, la religion de la lyre. — Non, c'était quelque chose de plus ; la suite le prouva... C'est à Sainte-Marie- Majeure, nommée aussi Sainte-Marie-des-Neiges, qu'il fit, entouré de ses trois amis, cette communion du retour, qu'il appela sa véritable première communion. Il en sortit plein de joie et plein d'assurance, croyant être entré pour toujours dans la paix (1). »
Si désirée, si joyeusement espérée, la paix ne
(1) Louis Veuillot, par Eugène Veuillot, t. I, p. 130-132,
vint pas tout de suite. Particularité significative : vis-à-vis de son frère, jusqu'alors, comme plus tard et comme toujours, son confident de choix, il ne s'expliqua d'une façon positive et complète que deux mois après l'événement capital. Les premières lettres envoyées pendant le voyage de retour (le projet de visiter l'Orient ayant été vite abandonné) contiennent des allusions assez nombreuses, mais vagues ; des exhortations graves, mais brusques ; les unes et les autres plutôt déconcertantes pour le jeune homme à qui elles s'adressaient et qui, lui, n'avait nul souci des doctrines religieuses. Comme Louis Veuillot le lui déclara ensuite, et comme son frère l'a fait observer en publiant la correspondance, le nouveau converti craignait de « provoquer d'inutiles discussions dans le milieu tranquillement incrédule » de Périgueux ; et « il voulait être plus sûr de lui ». En Louis Veuillot, la paix ne s'établissait qu'au prix d'une lutte parfois angoissante. D'Ancône (12 juin 1838), il écrit à son frère : « Je suis terriblement triste, et du vieux fonds que tu me connais, et de ce qui s'y ajoute chaque jour, et de la peur que me fait éprouver ce continuel accroissement quand je viens à y songer... Jamais je n'ai été plus ballotté, plus secoué, plus tiraillé, je dirais presque plus désespéré qu'en ce moment. Et pourtant j'aime encore mieux l'incessante fatigue de ce combat que l'espèce de tranquillité stupide où je moisissais il y a quelques mois... Quelle que soit, au surplus, l'issue de la lutte, je proteste d'avance contre la
lâcheté qui me ferait succomber : si le mal triomphe, ce n'est pas que la religion ne soit point bonne ; c'est que je suis trop mauvais, c'est que j'ai trop énervé mon cœur dans les misérables joiesdu monde et que ma faiblesse me condamne à rester dans le bourbier. » Il n'y avait de réellement désespéré que les ordinaires mauvais instincts, dont il s'exagérait la puissance et qui allaient bientôt subir une déroute définitive.
Mis au courant par Eugène Veuillot, les amis de Périgueux, jeunes ou mûrs, hommes ou femmes, furent consternés. Un gémissement réunit toutes les impressions : « Ah ! le pauvre ! » Romieu, le préfet, dit à Eugène Veuillot : « Soyez tranquille, votre frère a trop d'esprit pour garder de telles idées ; c'est bon pour un fou comme son Gustave ; il nous reviendra. » Quelqu'un s'avisa d'informer les parents de Louis Veuillot du goût étrange et funeste qu'il contractait pour la dévotion. La mère s'émut et lui envoya des reproches et des conseils. Il se justifia avec une respectueuse et tendre fermeté : « J'ai vu avec peine (écrivait-il à sa mère) qu'on vous avait donné des inquiétudes au sujet de mes résolutions. J'espère que tout cela est passé maintenant. J'ai fait ce que je devais faire et j'ai bien fait. Soyez persuadée que, pour avoir un peu de religion, je n'en serai pas plus mauvais frère ni mauvais fils. Mon ami Gustave m'a rendu, et à vous aussi, un très grand service. Quant à ceux qui prétendent le contraire, laissez-les dire : ils parlent dans leur intérêt; j'agis dans le vôtre
et dans le mien ; vous en aurez un jour la preuve. »
Suivant l'avis du Père Rosaven, il voulut, avant de rentrer en France, s'approvisionner des bonnes impressions et des beaux souvenirs qu'on moissonne si aisément sur la terre d'Italie. Il vit le pape, Grégoire XVI, qui le félicita, l'encouragea, le bénit en lui passant la main sur la joue.
Ayant visité Lorette, Ancône, Florence et Venise, il revint par la Suisse, s'arrêtant à Fribourg, pour y faire une retraite chez les jésuites. Un moment, il eut la pensée d'entrer dans la vie religieuse ; mais tous les conseils qu'il reçut concluaient à ce qu'il regagnât Paris. Il en reprit la route, par Baie et par Strasbourg, muni de notes abondantes, recueillies, comme dit Eugène Veuillot, durant ses courses de pèlerin, de polémiste, d'historien et de poète ; accompagné par la joie de rejoindre sa famille et par l'appréhension d'être obligé de rentrer dans un milieu administratif ou littéraire auquel il était devenu étranger.
L'écrivain converti ne supportait plus qu'on lui parlât de la politique ni même de la presse. Le post-scriptum d'une lettre de lui au Père Rosaven dit : « L'ambition est le premier fumier dont le bon Dieu a débarrassé mon cœur. )>
Cependant, il lui fallait imaginer des moyens de vivre et (préoccupation qui ne le quittait jamais) d'assurer un avenir à son frère et une situation à ses sœurs. Par pur esprit de devoir, Louis Veuillot se fit violence et sollicita une place. Ses amis, même ceux qui, désormais, étaient très loin
de le comprendre, lui témoignaient cependant la sympathie et l'estime d'autrefois, accrues d'une sorte de respect. D'emblée, il fut nommé sous-chef au ministère de l'Intérieur, section des établissements de bienfaisance. Ayant obtenu un congé renouvelable, il le mit à profit pour contenter sa fiévreuse passion d'études, tout en décrivant, avec la même activité, les Pèlerinages de Suisse (1838).
Le livre annonçait bien ce que devait devenir l'auteur. Les preuves de grand talent y sont aussi nombreuses que celles d'une extrême ardeur apostolique et militante. C'est une œuvre de littérature et de foi, de combat et de prière. Au milieu des descriptions pittoresques, des récits et des légendes, le pèlerin traite de l'histoire, de la politique, des mœurs et surtout de la religion. Celle-ci fait l'unité du livre.
Ce début d'un auteur si catholique fut bien accueilli, même par certains journaux qui n'avaient guère l'habitude de témoigner de la sympathie à l'apostolat religieux. Tout de suite le talent de Louis Veuillot s'imposait. Et puis, les Pèlerinages palpitaient d'une énergie impressionnante, dont l'accent faisait passer outre aux préjugés ordinaires.
Alors, depuis cinq ou six ans, V Univers existait, menant une vie très difficile et très efïacée, malgré la valeur des hommes qui le rédigeaient. Il s'empressa de signaler et de louer l'apparition de ce beau talent. L'article consacré aux Pèlerinages contenait beaucoup d'éloges, ceux-ci, par exemple :
« Ce délicieux livre des Pèlerinages est, à nos yeux, l'une des plus brillantes fleurs mystiques qui soient écloses sous le rayon de la foi dans la littérature religieuse ; c'est le fruit d'une âme blessée par les déceptions du monde et blessée par l'amour du Christ, de sorte que les amertumes de la première plaie sont tempérées et adoucies par les suaves consolations qui s'échappent de la seconde... Les Pèlerinages de Suisse assurent à son auteur une des places les plus remarquables parmi les rangs des jeunes écrivains encore obscurs, auxquels l'avenir appartient et à qui le sceptre des idées est promis, en vertu d'un droit que les fauteurs d'impiété, de révolutions et d'anarchie ne pourront jamais anéantir, le droit de la supériorité intellectuelle... droit divin aussi ! »
De qui venait le compte rendu élogieux et perspicace? Probablement d'Alexandre de Saint-Chéron. Cet écrivain distingué appartenait à la rédaction de V Univers, Un peu après, il rencontra Louis Veuillot et continua de prouver qu'il l'appréciait beaucoup. Il fut son intermédiaire pour faire insérer dans la feuille catholique une lettre où Louis Veuillot prenait la défense du général Bugeaud. C'est à cette occasion et sous cette forme que V Univers publia les premières lignes écrites pour lui par son futur rédacteur en chef. Plus tard, Saint-Chéron mit Louis Veuillot en relations avec i Montalembert, qui soutenait de sa sympathie, de l sa collaboration et de sa bourse le pauvre journal \ destiné à fournir une si brillante carrière. Lorsque,
en février 1840, Louis Veuillot participa d'une façon suivie à la rédaction de VUnwers^ los fonds procurés par Montalombort et par quelques autres personnes avaient été absorbés. Le concours que donna le jeune écrivain fut donc d'abord, et assez longtemps après, tout gratuit.
Le premier article, proprement dit, que Louis Veuillot rédigea pour VUnwers concernait le célèbre couvent des Oiseaux. Eugène Veuillot a raconté la visite qu'en cette circonstance son frère et lui vinrent faire dans le local où s'abritait la feuille catholique : « VUnwers, alors journal du matin, avait ses bureaux rue des Fossés-Saint- Jacques, 11, rue étroite, dans un pauvre quartier. Le numéro 11, vu du dehors, ne payait pas de mine, et, au dedans, donnait moins encore qu'il ne promettait. On avait dit à Louis : « Vous aurez « vos épreuves ce soir, vers dix heures. » Il vint à l'heure indiquée ; je l'accompagnais. Pas de lumière à l'entrée, pas de garçon de bureau pour nous introduire. Nous poussâmes une porte entr'ouverte : nous étions dans la salle de rédaction ; salle petite, mal éclairée, sans autres meubles que des chaises à fond de paille et une table chargée de journaux. Deux rédacteurs y travaillaient en silence, l'un vêtu d'une soutane : c'était Melchior Du Lac, qui répondit à notre salut en se levant à demi ; l'autre, un laïque : c'était Jean Barrier, collant, des deux pouces, avec gravité, des nouvelles diverses sur une grande feuille de papier gris. «Vous aurez vos épreuves dans cinq minutes,»
nous dit-il. Elles arrivèrent bientôt, en effet ; Louis les corrigea, et nous partîmes sans que dix paroles eussent été échangées. Nos hôtes n'avaient interrompu leur travail que pour puiser fréquemment et abondamment dans une tabatière posée sur la table, ainsi que leurs mouchoirs (1). A peine sortis, nous nous écriâmes simultanément, en riant : — Qu'en dis-tu? — Assurément, reprit Louis, après un court silence, le journal n'est pas riche, mais il vaut tout de même mieux que beaucoup d'autres. Ce jeune abbé peu parleur, dont le grand nez absorbe de si fortes prises, a une physionomie bien intelligente ; ce doit être un homme. — Oui, répondis-je, et l'autre doit être un bon garçon. — Puis, comme je n'avais pas encore suivi mon frère dans sa nouvelle voie, j'ajoutai que je n'aimerais pas à le voir rédacteur d'un journal aussi inconnu, et manquant, pour sûr, de ressources. — Eh ! bien, petit frère, me dit-il, si je refais du journalisme, ce sera probablement là ! — Tu en es bien capable, répliquai-je avec quelque humeur; et nous parlâmes d'autre chose. »
Donc, à ce moment, Louis Veuillot se sentait parfois, ou plutôt se croyait détaché du journalisme. Ce qu'il avait vu de la presse en vogue ne pouvait s'accorder avec les sentiments d'une âme devenue toute chrétienne. Il nourrissait le projet de servir la foi par des séries de livres, dont il élaborait le plan, indéfiniment étendu et remanié. Ces
(1) Du Lac avait reçu la tonsure et portait la soutane, qu'il quitta ensuite; il n'était point et ne lut jamais dans les ordres.
ouvrages, il en fit quelques-uns et avec une rapidité surprenante, mais un peu plus tard. Auparavant, et malgré tout, il s'était retrouvé journaliste, lié bénévolement au seul journal qui lui convînt : V Univers. Là, il publiait assez souvent des feuilletons intitulés : Propos divers. C'étaient des articles de fantaisie ou de polémique, sur le ton qui devait ensuite caractériser des livres tels que les Libres penseurs et les Odeurs de Paris. Ces Propos divers furent très remarqués, même dans la presse à la mode. L'un d'eux mit en grande colère Balzac et les balzaciens. Le polémiste catholique révélait sa puissance. Tout en collaborant à V Univers, il composa plusieurs ouvrages : Pierre Saintive, le Saint- Rosaire médité, VÉpouse imaginaire, le Suh tuum, Agnès de Lauwens, Rome et Lorette^ livres d'imagination et de piété, de littérature et d'apostolat ; le dernier, on le sait, contient l'histoire de sa jeunesse et de sa conversion.
Guizot l'envoya et le général Bugeaud l'entraîna sur la terre algérienne. Le jeune écrivain y noua des relations nouvelles, nombreuses et brillantes. Il suivit deux expéditions et entendit siffler les balles. Six mois après, il revint, rapportant des mémoires administratifs, que Guizot jugea pleins d'intérêt, mais, bien entendu, un peu trop catholiques. Il rapportait aussi une provision de notes personnelles, qui devaient fournir la matière d'un autre livre : les Français en Algérie. Pendant quelque temps, Louis Veuillot s'occupa des œuvres de propagande établies çà et là en France ; et
il s'imposa le soin de les étudier sur place.
Au mois de mars 1.843, il s'affranchissait de tous liens ministériels. Ceux-ci, un moment, menacèrent de le ressaisir, d'une manière indirecte mais encore plus gênante qu'auparavant : ils enlaçaient le journal. Des amis avaient poursuivi des démarches destinées à lui assurer l'appui fmancier du gouvernement. Louis Veuillot se retira, posa et obtint pour sa rentrée la condition que V Unwers n'accepterait nulle attache de ce genre, ne serait assujetti par rien, excepté, envers l'Église, la dépendance volontaire, absolue, active, zélée et gratuite. Tant de projets, de désirs et d'efîorts divers trouvaient donc leur aboutissement dans les circonstances qui, prenant l'homme tout entier, le vouaient à l'œilvre pour laquelle il était fait et dont il devait devenir la force et la gloire : le journalisme catholique.
Quelques mois plus tard, Louis Veuillot fit un assez long séjour dans l'abbaye de Solesmes, nouvellement restaurée par dom Guéranger. Il voulait, en savourant l'hospitalité bénédictine, se reposer l'esprit ; plus encore étudier et activement travailler. Il avait en vue de rédiger une brochure de combat. Celle-ci fut bientôt écrite, telle qu'il l'avait conçue. Elle eut le retentissement et l'efficacité qu'il en espérait. Elle donna une vigoureuse impulsion à la campagne entreprise depuis douze années pour la liberté d'enseignement, la principale affaire de cette époque, la première et la plus longue des luttes si nombreuses que soutint VlJnwers.
Dans la délicieuse et courageuse étude consacrée au grand polémiste catholique, M. Jules Lemaitre dit : « Avant de reprocher à Veuillot la violence de sa polémique, il faudrait voir comment il a été traité lui-même pendant quarante ans. Et vous ne me ferez pas croire que c'est toujours lui qui a commencé... Violent, certes, il l'était ; grossier et injurieux, je n'y consens pas... Jamais il ne se sert contre ses victimes d'autre chose que leurs paroles et leurs actes publics, d'autre chose que ce qui le blesse et l'outrage, lui, dans sa foi (1). «
Et quelles attaques étaient alors dirigées contre les croyances ! Pour s'en rendre compte, il ne suffît pas d'observer la frénésie des sectaires d'à présent. En 1840, et depuis vingt ans déjà, les sectaires étaient d'une autre sorte. On les rencontrait surtout parmi les gens cultivées. Une foule de lettrés, y compris des académiciens et de graves professeurs, prompts à déposer leur gravité selon
(1) Les Contemporains, 6« série.
la circonstance ; beaucoup d'habitués de salons, comme beaucoup de bourgeois ordinairement rassis, et qui se flattaient d'être attachés aux vrais principes sociaux : voilà le milieu où fermentait alors la passion antireligieuse répandue par les encyclopédistes, ou le méprisant scepticisme qui en découlait. Notons que, sous le premier Empire, pas une seule édition de Voltaire ou de Rousseau n'avait paru ; mais que, par contre, de 1817 à 1824, il y en eut douze ou treize de l'un ou de l'autre ; et qu'on publia trois cent seize mille exemplaires d'oeuvres de Voltaire et deux cent quarante mille de celles de Rousseau, tout en réimprimant Helvétius, Diderot, d'Holbach, Dupuis, Volney. Au Constitutionnel^ qui dans la presse tenait le premier rang de la vogue, il y avait un écrivain occupé à raconter, plusieurs fois par semaine, des historiettes absurdes ou calomnieuses contre le clergé. Ce spécialiste était désigné par un titre en rapport avec sa fonction : on l'appelait le rédacteur des articles bêtes. Alfred Nettement entendit l'un des principaux actionnaires du Constitutionnel dire : « Le rédacteur des articles bêtes se néglige ; il faut le faire donner plus souvent. » Le fait était notoire. Je le retrouve enregistré dans une intéressante Biographie des Journalistes, écrite plus tard par un rédacteur du Siècle, Edmond Texier, qui avait de l'esprit et de la dignité et qui s'est moqué d'un tel expédient : « Si le registre des abonnements restait quelque temps stationnaire, M. Etienne (le directeur) disait avec bonhomie : — Nous ferons ce
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soir lin vigoureux article contre les jésuites ».
Beaucoup de gens, sans se montrer ni même sans se sentir opposés à la religion, ou encore se jugeant bons chrétiens, estimaient que celle-ci n'avait jamais lieu de se plaindre. En vain le courant hostile allait grossissant : les uns et les autres s'accordaient à considérer la polémique religieuse comme un excès intolérable, scandaleux, périlleux. Dans le monde bourgeois, généralement philippiste, il était entendu que les mesures dirigées contre les prêtres ne leur fournissaient jamais le moindre grief légitime. Honorée et garantie par des apparences officielles, la religion passait pour être très favorisée même quand elle se voyait en butte à une propagande injurieuse ou hypocrite, qui, elle aussi, mais plus efficacement, bénéficiait de sympathies ou de complaisances officielles.
Le gouvernement, les administrations, l'Université surtout, avaient pour principe que la protection extérieure accordée à l'Église plaçait celle-ci sous leur tutelle morale et politique. Les meilleurs libéraux admettaient que la religion était utile et respectable, mais que le gouvernement demeurait juge de ce qu'il devait tolérer contre elle, sans qu'elle pût se permettre un blâme, une réclamation, un avis. C'était un scandale, si tef ou tel évêque osait réprouver les théories irréligieuses soutenues par quelque fonctionnaire, ou flétrir les blasphèmes auxquels, de plus en plus, s'abandonnaient la philosophie et la presse libres penseuses. On voulait que l'Église ignorât tant de choses
qui se disaient ou qui se faisaient à son détriment.
C'est en face de ces hostilités diverses, passionnées ou froides, que surgissait le nouveau converti, tout frémissant d'une impulsion belliqueuse. Il aimait et il continua d'aimer à dire : « L'Église m'a donné la lumière et la paix. Je lui dois ma raison et mon cœur. C'est par elle que je sais, que j'admire, que j'aime, que je vis. Lorsqu'on l'attaque, j'ai les mouvements d'un fils qui voit frapper sa mère (1)... »
Retenons ces paroles. Elles indiquent avec une exactitude complète tout ce qu'il est, tout ce qu'il sera. Elles traduisent pour toujours son état d'esprit. Elles définissent le caractère de son aspiration maîtresse et de son œuvre constante.
Maintes fois exprimés par Louis Veuillot dans le cours d'une carrière longue et retentissante, ces sentiments remplissaient toute son âme dès qu'il commença d'exercer le rôle, alors si mal vu, de journaliste catholique. De telles dispositions, hautement signifiées, ne pouvaient manquer de surprendre et d'eiïarer la société qui les rencontrait soudain. Lui-mênie, plus tard, il a dépeint sa rude entrée en scène : « Jeune et nouvellement converti, je ne comprenais pas que je dusse défendre mes convictions religieuses moins hardiment que je n'avais naguère exprimé mes convictions politiques... Il faut savoir, d'ailleurs, ce que l'on
(1) Mélanges, l'« sùrie, t. II. iuUoducliou,. p. vu.
nous disait, quels outrages contre nos évêques, contre l'Eglise, contre le christianisme lui-même provoquaient gratuitement et sans relâche notre indignation. Aucun évoque n'a élevé la voix sans être accablé d'avanies ; aucun catholique n'a écrit, n'a proclamé ses principes sans soulever des tempêtes d'injures, sans être signalé dans tous les journaux et à toutes les tribunes comme un ennemi de la religion, qui lui nuisait, qui la compromettait, qui la déshonorait... L'œuvre à laquelle beaucoup d'hommes se condamnent et dont je vois tous les jours des eiïets irréparables, je la hais. Je la hais d'une passion que rien n'épuise, que rien n'endort, qui, malgré moi, quoi que je fasse, éclate en âpres gémissements. Non, non, je ne saurais feindre un lâche respect pour tant d'idoles méprisables devant lesquelles je vois nos sages se courber. Ces idoles n'obtiendront pas de moi l'adulation, pas même le silence (1). »
Contempteur d'idoles, c'est bien ce que fut Louis Veuillot, jusqu'à la fin ; ce qu'il était dès qu'il eut embrassé la foi chrétienne ; ce que, de son aveu formel, il entendait être en effet. Y avait-il donc alors des idoles? Oui; le mot n'a rien d'excessif. On ne connaissait pas encore la formule propagée par Blanqui : « Ni Dieu ni maître » ; mais l'idée qu'elle contient avait cours déjà et rassemblait des adeptes résolus. Quelques-uns s'expliquaient franchement ; beaucoup d'autres se bornaient à décla-
(1) Mélan(jes, 1'* série, t. II. luUoduction, p. iv, v, vu.
mer contre la superstition, laquelle englobait à leurs yeux tous les dogmes de la foi et aussi l'autorité divine. En tout cas, un superstitieux engouement se manifestait pour les aspirations qui, d'une manière catégorique ou dissimulée, empiétaient sur la doctrine religieuse et, sans mesure, exaltaient la raison humaine, la législation et la politique humaines. Ce monde-là jugeait intolérable ou offensante, ou inconvenante, toute affirmation précise des doctrines et des croyances religieuses. Il fut donc stupéfait et indigné quand, par exemple, en décembre 1842, résonnèrent des paroles comme celles-ci : « Au milieu des factions de toute espèce nous n'appartenons qu'à l'Église et à la patrie. Parmi ces choses qui passent, parmi ces débris, dans ce mouvement des idées qui s'en vont, reviennent et s'en vont encore, nous embrassons fermement les seules choses, les seules idées qui ne passent pas : l'ÉgHse et la Patrie... Nous n'entreprenons point de devancer le jugement de Dieu sur les causes en litige, ni de faire violence à l'avenir pour lui arracher des secrets qui ne seront découverts qu'au jour marqué ; mais, dépouillés de toute prévention contre les opinions loyales et permises, — persuadés que tout ce qui est honnête et légitime dans le désordre présent trouvera sa place dans l'ordre futur et s'y rangera de soimême, — nous ne sommes entièrement hostiles qu'à la source radicale du désordre, à l'impiété, à la dépravation des doctrines, à l'effroyable avilissement des mœurs. Justes envers tous, soumis
aux lois du pays, dévoués à colles de TÉgliso — libres et chrétiens, — nous réservons notre hommage et notre amour à l'autorité vraiment digne de nous, qui, sortant de l'anarchie actuelle, fera connaître qu'elle est de Dieu, en marchant vers les nouvelles destinées de la France, une croix à la main. »
Dans l'Université, les idoles établies par la Révolution avaient un bon nombre de serviteurs et de pontifes. Des professeurs ou des proviseurs de lycées faisaient fréquemment diverses manifestations irréligieuses. Au Collège de France, Michelet proclamait que le catholicisme est V esprit de mort; Quinet prononçait que l'enseignement public devait « sacrifier » le catholicisme pour le profit du rationalisme protestant. Sans répit, les Dupin, les Libri, les Génin, les Lacretelle dénonçaient les jésuites. C'était l'heure où le Journal des Débats et le Constitutionnel se disputaient à prix d'or l'avantage de publier les feuilletons composés par Eugène Sue. On voyait des hommes très distingués et très cultivés, Cuvillier-Fleury, notamment, possédés d'une exaspération qui, aujourd'hui, leur semblerait à eux-mêmes inconcevable. Les personnages politiques, Villemain, Cousin, Thiers, autour desquels se groupaient les divers partis du monde libre penseur, se montraient moins violents, pour leur compte, mais non moins décidés dans la lutte ; et d'ailleurs, parlant des catholiques militants, Thiers disait volontiers : Nous mitrons la main de Voltaire sur ces gens-là.
Quel était donc le crime de ces « gens-là »? De flétrir l'instinct irréligieux manifesté par des professeurs universitaires et de combattre le monopole concédé à l'enseignement officiel. Pour beaucoup de bourgeois épris des idées dites libérales et, en somme, plus ou moins obsédés par les théories de 89, critiquer l'Université et menacer son monopole équivalait à un blasphème et à un attentat.
Or, les catholiques engagés dans la lutte visaient directement le monopole universitaire, dont ils réclamaient la suppression. Ils invoquaient la Charte de 1830. Celle-ci, en efîet, avait promis la liberté de l'enseignement. Donc, le terrain de combat était libre ; la méthode, régulière et même constitutionnelle. On ne pouvait rien reprocher aux catholiques, excepté de mettre ainsi dans l'embarras un régime et un parti qui ne voulaient pas tenir un solennel engagement. Les ministères qui se succédaient et qui, tous, se plaçaient sous le patronage de la Charte, manœuvraient néanmoins pour se dispenser de donner la liberté par elle garantie. Constamment, en haut lieu, on élaborait des projets incomplets ou dérisoires, qui ne plaisaient à personne et qui rentraient dans l'ombre, après une apparition fugace.
Une lettre-brochure adressée par Louis Veuillot au ministre de l'Instruction publique notifia la volonté d'en finir avec ces procédés. Le journaliste disait tout d'abord : « Les catholiques ne veulent plus interrompre la guerre qu'ils livrent à Vensei-
gnement de VEtat. Cet enseignement, dont vous êtes le chef, fait courir à leur religion de tels dangers, lui impose des chaînes si intolérables, lui prépare des poisons si subtils, qu'ils s'imputeraient à crime de se taire un instant. Vous ne les réduirez au silence que par la justice ou par la force ; vous leur permettrez d'ouvrir des écoles, ou vous leur ouvrirez la prison. » Ce début si catégorique fixait le ton de toute la lettre. Vers la fin, Louis Veuillot exposait ainsi la situation faite aux intérêts religieux par un gouvernement qui se flattait de les favoriser : « L'Église, en France, est dans vos liens. Vous n'avez plus besoin de rien entreprendre contre elle ; il suffit de laisser aller les choses. Avec toute la commodité possible, vous êtes en voie de l'étouffer sans violence et sans manquer de respect. L'administration, les lois, les mœurs, l'instruction publique y concourent d'un zèle égal et d'un égal succès : l'Université lui prend les enfants, l'administration lui prend les malades et les pauvres, la police lui interdit les manifestations extérieures du culte, la politique lui refuse les assemblées, le Conseil d'État lui supprime la parole ; et la langueur qui résulte de tant d'entraves semble avoir fait de ses enfants laïques je ne sais quel troupeau que l'on épouvante et que l'on disperse avec un peu de bruit. Vous êtes assurément, en fait de timidité, quelque chose de merveilleux vous-même, puisque ce reste énervé vous a fait peur ; nous aurions eu peine à concevoir, sans l'imprudence de vos alarmes, que l'on nous
crût encore redoutables après tout ce que nous permettons. Vous avez votre part d'autorité sur le culte et sur les sacrements ; vous mariez aussi bien que l'Église et mieux qu'elle ; vous donnez à sa place, aux morts, un équivalent de l'extrêmeonction qu'ils n'ont pas voulu recevoir de ses mains ; la chaire est libre, mais avant que l'illustre et pieux Lacordaire y puisse monter, on lui fait déposer e manteau de saint Dominique. Il doit sauver ainsi l'honneur d'une loi que vous craindriez d'abroger et qui rend passible de prison et de mort quiconque, portant publiquement un habit monastique, témoigne par là s'être dévoué à la pauvreté, à la chasteté, au travail, pour mieux secourir les hommes et mieux servir Dieu, non comme sa conscience le demande, mais comme votre volonté le permet ou le tolère. Votre surveillance, votre autorité sont partout, gâtant et empêchant tout. Que de dévouements votre pied brutal n'a-t-il pas écrasés dans leur germe ! Que de germes précieux vos mains n'ont-elles pas arrachés !
« Si l'Église sent qu'elle manque d'air et se plaint, vous lui faites entendre qu'elle est trop heureuse de vivre ; vous lui montrez les factions libérales qui ne vous arrêtent point lorsqu'il s'agit d'obtenir les lois de septembre, le droit de visite, les dotations, les fonds secrets, le budget de quinze cents millions, etc. Vous détachez même quelques janissaires qui vont, pour votre compte, montrer les dents sur les terres indépendantes du National,
eb qui reviennent ensuite recevoir un grade au divan ministériel. Et l'Église se tait, et les bonnes gens effarés, croyant qu'il y va de leur existence, s'écrient que l'Église est très bien, qu'on a tort de se plaindre, de réclamer, que les chrétiens, sauf quelques fous menacés d'un destin terrible, veulent demeurer à tout prix des hommes de paix. Alors, vous faites les magnanimes, vous répandez des cadeaux ; c'est une pluie d'ornements, de tableaux, de billets de loterie ; on ne ménage pas les croix d'honneur, et l'on prodigue surtout les assurances cafardes. A l'ouverture de chaque session, la Providence a son petit mot dans le discours de la Couronne, comme la reine d'Angleterre a le sien. »
Les pages que je viens de citer forment, ou à peu près, le commencement d'une collection où s'assemblent vingt-deux volumes. C'est une collection sans pareille. Son défaut, tout extérieur et secondaire, est d'être ordinairement désignée par un seul des mots dont se compose le titre réel. Mélanges^ voilà une appellation très vague et très pâle et qui ne semble guère convenir à une œuvre de Louis Veuillot, surtout à une œuvre si étendue. Mais, avec une évidente préférence pour la simplicité, le grand écrivain avait mieux choisi. Le titre véritable est : Mélanges religieux^ historiques^ politiques et littéraires. Ainsi formulée, la désignation gagne en caractère ; et elle indique un fond très sérieux, où la diversité s'assujettit à l'ordre.
En effet, il y a là une unité remarquable, souple et solide. Bien plus encore : une large et haute pensée, qui relie et qui anime toute chose et d'où la vie déborde.
Est-il donc possible de composer un ouvrage (en vingt-deux volumes !) avec des articles publiés au jour le jour, pendant une période de quarante ans? C'était possible à Louis Veuillot. Son merveilleux talent n'y aurait pas suffi ; mais l'incomparable polémiste disposait encore d'une autre ressource : l'idée qui domine toutes les opinions et toutes les circonstances et qui était, comme elle l'est toujours, le centre du conflit intellectuel, moral, social, politique.
En somme, autour de quoi se sont déroulées tant de disputes et tant de crises qui, à partir de 1840 ou environ, représentent un demi-siècle de notre histoire? Autour de la question religieuse. C'est cette question-là que Louis Veuillot a traitée uniquement et sans trêve, mais dans la forme la plus variée. Les milliers de pages qu'il écrivit sous l'émotion de la circonstance n'ont pas subi la refonte qui leur aurait donné l'aspect historique... Heureusement ! Dans le moule où la réalité se change et se conserve en narration, il y a un immense déchet de force vive. Grâce à la forme narrative, la réalité subsiste, mais notablement diminuée, à peu près figée, sinon momifiée. Empruntant à Vico l'idée et le terme, Michelet a maintes fois proclamé que l'histoire est « une résurrection )). Ce qui est vrai, c'est qu'elle s'efforce de
se transformer ainsi, sans jamais y parvenir. Les effets les plus puissants obtenus par Michelet sont artificiels, démesurés, entachés d'invraisemblance ou de ridicule. Au contraire, les faits, les actes, les débats enregistrés dans les Mélanges n'ont pas besoin de ressusciter pour apparaître pleins de force ou d'animation. Les faits et les actes conservent le caractère avec lequel ils se sont produits ; les débats ont gardé l'accent et l'allure qui leur sont propres. C'est la réalité même, sans aucune transposition de ton, de cadre ou de lumière. Le milieu et les scènes qui s'y passent sont pénétrés par l'ardeur du moment, comme par la magie d'un style qui sera toujours très beau. On voit et on entend les personnages, hommes d'État, philosophes, écrivains. Comment ces vingt-deux volumes écrits au jour le jour ne vaudraient-ils pas de l'histoire, eux qui en contiennent la substance, la moelle, la vie? La lutte des idées, la lutte religieuse : voilà bien, sans doute, un rapport essentiel et direct avec les affaires de notre temps. Les circonstances critiques que nous traversons forment la suite logique de la crise où parut Louis Veuillot. La liberté d'enseignement, le droit des catholiques de faire respecter leurs convictions, et d'en affirmer et d'en montrer la vérité ; d'être à la fois des citoyens libres et des croyants fidèles ; d'avoir du talent, du courage et de l'esprit ; d'être chez eux dans la patrie édifiée par leurs pères : voilà ce qu'en 1840, et après, leur refusait la passion voltairienne, devenue aujour-
d'hui incrédulité complète et toujours militante.
Nul homme ne feuilletera ces volumes sans en être impressionné et souvent séduit, pour peu qu'il ait de la culture, du goût, de l'élévation ou, tout simplement, une intelligente curiosité.
Sainte-Beuve, dans les Nouveaux Lundis (1), a consacré deux articles aux deux premières séries de Mélanges. Là, il analyse le talent et le rôle de Louis Veuillot. Ce talent, Sainte-Beuve déclare qu'il l'admire ; mais ce rôle, il s'en montre très mécontent, tout en savourant, plus ou moins de bon gré, cela va sans dire, la verve de celui qu'il appelle un « excellent prosateur » et un « peintre vigoureux de la réalité ». Il le sermonne longuement, avec une aigreur qui, tantôt, s'exaspère, mais qui, parfois, fléchit et s'apaise aux trois quarts. Exemple : « Je sais bien que, dans la plupart des cas, vous n'avez attaqué ces catégories de libres penseurs^ comme vous les appelez indistinctement et comme quelques-uns d'entre eux s'intitulent, que quand ils arboraient eux-mêmes leur drapeau et qu'ils ouvraient le feu. C'était guerre contre guerre. Gomme dans les luttes à mort des Montagnards et des Girondins, on laissait assez en paix les gens de la Plaine, ceux qui ne soufflaient mot. Pas toujours, cependant ; et plus d'un qui se tenait à l'écart y attrapait son éclaboussure. » En fait, ce serait bien difficile de trouver une victime de Louis Veuillot qui ne l'eût point provoqué ou
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qui n'eût pas fait acte d'hostilité contre la religion. Citons encore Sainte-Beuve, qui ne réussit pas à dissimuler l'effort qu'il s'impose pour être juste : « Sérieusement, dit-il, c'est un répertoire que ce recueil de Mélanges. Vous y avez, sur chaque personnage du temps, des jugements agréables ou non à l'amour-propre mais qu'il faut connaître, et des expressions presque inévitables désormais au sujet d'un chacun, des expressions qui s'accrochent à vous en passant et qu'on ne peut plus secouer. Plutarque a fait un traité Sur V utilité à retirer de ses ennemis; apprenons de M. Veuillot quelques-uns de nos défauts pour nous en corriger, mais prenons bien garde, nous pourrions, tout à côté, nous amuser un peu trop de ce qu'il dit des autres, tant la nature est maligne, tant le tour qu'il donne aux choses est plaisant !... Il y aurait de l'injustice envers M. Veuillot à s'en tenir là dans l'éloge et à ne le considérer que comme satirique. Son plus beau moment de journaliste, et que rien ne saurait faire oublier, est celui de 1852 à 1855, pendant lequel, ses parties élevées prenant le dessus, sa fibre populaire aussi s'en mêlant, il s'associa pleinement au sentiment public, à l'âme patriotique de la France et fit acte d'adhésion éclatante à la politique impériale dans la guerre de Crimée et pour les premières victoires... Ses portraits des Deux Empereurs^ son article nécrologique sur le maréchal Saint-Arnaud, ses considérations sur la guerre, dans lesquelles il nationalise, en quelque sorte, les idées de M. de Maistre, son
parallèle du Prêtre et du Soldat^ sa Rentrée de la Garde impériale sont des chefs-d'œuvre. Qui pourrait les lire sans les admirer? Il y apparaît éloquent, enthousiaste, religieux et bon Français, et, pour parler son langage, « tout rayonnant des meilleures ardeurs de la vie ». Je ne sais pas, en vérité, de plus noble prose ni dont la presse doive être plus fière. Ce sont là des pages d'histoire. »
Après Sainte-Beuve, qui ne se rendait pas avec une entière bonne grâce, écoutons un éminent critique d'aujourd'hui, tout à fait impartial, indépendant envers les écoles et envers les opinions, libre de toute hostilité rancunière, libre de toute arrière-pensée.
Dans l'admirable étude écrite par M. Jules Lemaitre, le passage suivant se rapporte aux Mélanges : « Lorsqu'il (Louis Veuillot) empoigne et se met à déshabiller, à tenailler, à désarticuler, à démantibuler un homme, que ce soit Thiers, Girardin, Havet, Jourdan, Eugène Sue, Hugo et les fils Hugo, Lamartine même, ou telle vieille barbe de 1848, ou tel sinistre pantin du 4 septembre, ou le vieux Pyat, ou Edmond About (ah ! les belles exécutions ! et comme on est souvent avec lui et comme souvent il fouaille juste !) jamais, je le répète, il ne se sert contre ses victimes d'autre chose que leurs paroles et leurs actes publics, d'autre chose que ce qui le blesse et l'outrage, lui, dans sa foi. »
Francisque Sarcey, qui, durant la moitié de sa carrière, servit la libre pensée militante et qui,
plus d'une fois, se trouva aux prises avec Louis Veuillot, s'est fait l'honneur d'oiïrir à la supériorité du polémiste catholique un hommage sans restriction, un tribut d'enthousiasme. « Lisez, dit Francisque Sarcey, lisez les comptes rendus des séances de la Chambre en 1847, 1848, 1849 ; ce sont de véritables drames, étincelants de verve comique. Tous les personnages politiques y ont un rôle ou sérieux ou grotesque ; on les voit, on les entend, ils revivent, peints en quelques coups de crayon et de main d'ouvrier. La Bruyère n'est pas plus fm ; il a l'imagination moins puissante. Si, dans quelque cent ans, on veut des détails sur nos assemblées délibérantes, on les ira chercher dans ces articles, comme on retrouve la cour de Louis XIV dans les Mémeires de Saint-Simon. » A une date récente, un autre professeur de l'Université, écrivain et conférencier de grand talent, M. Bellessort, a témoigné envers Louis Veuillot la plus complète et la plus chaude admiration. Dans une conférence qu'a publiée la Rei^ue française (1), M. Bellessort, étudiant l'œuvre et la personnalité du polémiste catholique, a ainsi exphqué sa préférence pour les Mélanges : « ... C'est là qu'il faut aller le chercher et qu'on le rencontre chaque jour aux remparts ou sur la brèche, journaliste prodigieux, polémiste incomparable. Mais quoi, penserez-vous, des articles de journaux ! Y a-t-il rien qui se fane aussi vite? Le torrent de la vie
(1) 19 février 1911.
emporte ces feuilles, avant même qu'elles jaunissent. Les articles de Veuillot ne vieillissent pas, et, pour un peu, je soutiendrais qu'ils rajeunissent. Est-ce que les Proi^inciales ont vieilli? Pas plus que l'incertitude des âmes devant les différentes formes de la morale religieuse. Dans le mouvement perpétuel des idées, qui s'en vont, reviennent et s'en vont encore, il a étreint fortement deux idées qui ne passent pas : l'Église et la Patrie. C'est ainsi qu'on s'assure l'attention de la postérité. Mais les gens qu'il attaquait sont morts et bien morts. Qui connaît aujourd'hui Havin, M. de La Bédollière, M. Ghouippe, ou M. Pelloquet? Quand je lis les Mélanges^ je les remplace innocemment par des contemporains qui vivent, pas pour longtemps, mais qui vivent. Je n'ai que l'embarras du choix ; et l'article de Veuillot me paraît écrit de la veille au soir. Du reste, derrière ces noms, qui ne sont pas tous des noms d'inconnus, se dressent des questions dont nous n'avons pas encore épuisé l'intérêt... Et combien de temps jugez-vous qu'il restera encore actuel? Mais je veux qu'il cesse de l'être et que ces questions s'assoupissent : le rôle de Veuillot n'en demeurerait pas moins considérable, puisque, pendant quarante ans, il a projeté sur le flot des événements et sur les remous de la société moderne la lumière fixe du catholicisme intégral. Problèmes politiques, systèmes d'enseignement, doctrines littéraires, toutes les questions qui nous agitent et tous les hommes qui les ont agités ont passé sous ce jet lumineux, rapetisses
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OU grandis, avec assurance ou avec une sorte d'effarement. Quel bouleversement des valeurs !... Depuis plus de cent ans, l'Église et la religion, en proie à l'ironie voltairienne et aux sarcasmes, ne s'en étaient défendues et n'avaient riposté que par de la dialectique, de la poésie, ou de l'éloquence. Et tout à coup un homme se présentait qui retournait contre les adversaires du christianisme leur arme favorite, encore plus acérée. 0 scandale ! Un catholique osait ridiculiser impitoyablement les ennemis du catholicisme ! Un catholique s'aventurait chez les anticléricaux et se permettait de siffler leurs homélies ! Un catholique qui siffle : on n'avait jamais entendu cela !... Tel fut Veuillot. Son œuvre ofîre un mélange unique de verve gouailleuse et de gravité passionnée, d'esprit à la Voltaire et d'éloquence à la Bossuet ou à la Joseph de Maistre. »
De 1842 à 1850, la polémique concerne surtout la liberté d'enseignement ; et elle inspire une longue série d'articles dont beaucoup remplissent toute une page de V Univers. Louis Veuillot tient tête au Journal des Débats^ au Constitutionnel^ à la Presse^ au National, au Siècle. Ces feuilles ne se reposent pas. Lui, non plus. A la liberté d'enseignement se rattache, d'une manière directe, le droit qu'il réclame pour les catholiques d'affirmer leur foi, de la défendre et de la propager, tout en bénéficiant des garanties assurées à tout citoyen honnête. L'action des laïques dans la question reli-
gieuse ; l'action politique des catholiques, ce sont deux aspects du même sujet, qui est continuellement à l'ordre du jour. Le polémiste chrétien le traite avec une indomptable énergie, avec une éloquence et une verve qui ne se répètent ni ne se fatiguent et qui, au contraire, à mesure qu'elles se dépensent, révèlent plus de force et de finesse. Écoutez : « Entre le monopole et ces mille sectes de l'erreur sociale ou religieuse, l'accord est complet contre la liberté des chrétiens, leur commune ennemie. Aveugle et plus qu'aveugle celui qui ne le voit pas! Dans cette position, que faire? La Presse saurait-elle nous le dire? Nous devions abandonner le champ de bataille, ou bien agir comme nous avons agi. Mais, ici, l'on nous reproche l'injure, la mauvaise foi, des appétits de spéculateurs. Nous ne dédaignons point, par égard pour notre adversaire, de répondre à ces lieux communs qu'il emprunte aux journaux de l'Université, afin de nous montrer bien à propos ce que nous pouvons attendre de l'opinion la plus modérée et la plus sage. Quant à l'injure, nous sommes francs, parce que nous ne tenons point à nous exprimer de telle sorte que ni nos amis ni nos ennemis n'en gardent le souvenir. Un jour O'Connell parla contre le roi Louis-Philippe ; la Presse s'écria que ce jour-là le libérateur de l'Irlande avait trop bu. Tous les jours on outrage, on calomnie indignement notre foi, notre culte, qui nous sont aussi chers que le roi des Français peut l'être à la Presse^ et si nous disons qu'il faut être ivre de haine pour
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employer un pareil langage, du moins ne disonsnous pas qu'on est ivre de vin. Quant à la mauvaise foi, comme nous tenons que le mensonge est un péché mortel, nous faisons en sorte de ne point mentir ; nous n'en avons ni le goût ni le besoin. Quant à la spéculation, la Presse nous connaît, elle peut produire l'état de nos profits. Nous spéculons, il est vrai, mais sur des espérances qui ne sont point cotées à la Bourse et vers lesquelles la commandite ne se tournera pas de longtemps ! On nous accuse d'exagération. S'il s'agit de nos principes, nous ne les avons point formés nous-mêmes ; nous les avons reçus tels que la religion nous les a donnés, tels qu'il faudra que le monde les accepte. Sur ce point, nulle modification possible. Ce que Dieu donne à croire est bon à publier... »
C'est de ce ton que Louis Veuillot attaque et se défend. Le jeune et déjà grand journaliste catholique soutient deux évoques dénoncés par la presse et poursuivis comme d'abus pour avoir critiqué l'enseignement et le monopole universitaires : alors, un journal l'accuse de s'exprimer « en style de crocheteur wre ». C'est M. Cuvillier-Fleury qui commettait une si grosse et si grossière injustice (1). Cet académicien représentait une partie considérable du monde lettré dont j'ai parlé tout à l'heure et qui ne supportait pas qu'un écrivain laïque se fit le champion de la doctrine religieuse. Les évoques eux-mêmes se voyaient bien con-
(1) 15 juin 1843.
tester le même droit ! Et Montalembert, qui devait plus tard être mieux traité par la libre pensée dite libérale, recevait d'elle, alors, des objurgations exaspérées. Lorsque, quelques mois après la lettrebrochure que Louis Veuillot avait adressée à Villemain, sur la liberté d'enseignement, Montalembert publia un opuscule du même genre, les Débats crurent légitime de s'indigner. En fait de compliments, tout ce qu'ils concédèrent à l'éloquent orateur, éloquent écrivain aussi, c'était qu'il n'écrivait « pas trop mal » et qu'on pouvait « le lire sans dégoût (1) )). Hommage vraiment très relatif et plutôt dédaigneux ; et d'ailleurs on le faisait payer tout de suite. En effet, les Débats assuraient que le travail de Montalembert était, pour le fond, aussi « injurieux » que les réquisitoires composés par les pires ennemis de l'Université. Les Débats dénonçaient dans la brochure de Montalembert un « fanatisme plus ardent peut-être ». Lors de la formidable ruée contre les jésuites, en 1845, Guvillier- Fleury criait à ces religieux : « Qu'ai- je à faire de vos vertus, si vous m'apportez la peste? » et, rappelons-le encore une fois, il traduisait ainsi l'opinion et les dispositions de beaucoup de gens appartenant à la même catégorie sociale que lui. On a besoin de s'en souvenir pour juger ce temps-là... et aussi pour comprendre le nôtre, qui en procède. Aujourd'hui, la couche inférieure de la société est en proie aux mêmes aveuglements.
(1) Journal des Débats, 3 décembre 1843.
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Son tour est venu. D'en haut s'est répandue dans la grosse foule la passion irréligieuse, comme une eau qui descend de degré en degré, constamment épaissie. Par contre, heureusement, la classe élevée, qui s'était dévoyée la première, s'est ressaisie et continue de s'épurer.
En 1844, Louis Veuillot et le gérant de V Univers^ M. Barrier, furent emprisonnés pendant un mois pour avoir inséré des lettres de deux évoques. La condamnation visait également une brochure rendant compte des poursuites dirigées contre l'abbé Gombalot, celui-ci astreint à deux semaines de prison. Il s'agissait toujours du monopole universitaire. Bientôt après, revendiquant pour le clergé, pour les évêques notamment, le droit d'exercer une influence publique, Louis Veuillot écrivait : « Les évêques ont élevé la voix pour défendre le seul intérêt peut-être qui, grâce à la triste direction donnée depuis longtemps aux esprits, ne soit point représenté dans notre gouvernement représentatif : c'est l'intérêt de la religion. Ils en répondent devant l'Église et devant Dieu. Ils ont à défendre la liberté la plus légitime qui soit dans le monde et la plus méconnue, aujourd'hui, des Français : la liberté religieuse ; car ce qu'on appelle liberté des cultes se réduit à la liberté de n'en reconnaître aucun.
« Dire que l'Église s'expose à de grands dangers en France, lorsqu'elle revendique des droits qui lui appartiennent virtuellement et que la Charte a consacrés, c'est dire simplement que la
France, en masse, ne veut ni religion ni liberté. Malgré l'autorité de ceux qui le disent, nous ne les croyons pas.
« Si l'Église consentait à se laisser ravir ces droits salutaires, ce serait là, pour elle, le danger, le grand et véritable danger ; elle renoncerait, pour ainsi dire, à sa vie civile, à son titre de mère et d'institutrice des peuples ; elle donnerait aux adversaires qu'elle est appelée à rencontrer partout, l'habitude de compter pour rien ses réclamations. Reléguée dans le sanctuaire, et ne vivant que du bon plaisir de l'État, à une époque où toute chose, toute idée est en possession d'une vie propre et extérieure, l'Église serait condamnée à la stérilité, frappée d'une sorte de mort temporaire. Elle peut subir une pareille épreuve, si Dieu l'exige ; elle ne peut s'y prêter à aucun prix. Il s'agit de préserver l'honneur et la vie de la foi ; il s'agit de maintenir sur le chandelier la lumière du monde ; l'Église doit, au besoin, braver pour cela quelque chose de plus que de vaines clameurs. Quand les chrétiens ont sacrifié leur repos, leurs biens : Nundum enim usque ad sanguinem restitistiSj leur dit l'apôtre : — Vous n'avez pas encore résisté jusqu'au sang. — Puisque l'on prétend conseiller l'Église, il faudrait au moins la connaître et voir son péril où elle le voit ; or le péril est ici justement dans le moyen de salut qu'on veut lui imposer. Sans doute, nos philosophes seraient enchantés que, leur laissant le champ libre, l'Église se renfermât dans la sacristie, cette
sacristie dont ils ont tant plaisanté ! Ils lui répètent que c'est là son devoir et son intérêt. A cette condition, tous leurs respects, toutes leurs faveurs l Ils vont plus loin : malgré l'horreur qu'ils professent pour la sacristie, ils annoncent aux ministres de la vérité divine que les peuples iront les chercher dans cette ombre et dans ce silence. Vous qui connaissez si bien les devoirs de l'Église, expliquez-lui donc pourquoi les apôtres sont sortis de Jérusalem et se sont donné la peine de parcourir le monde, colportant en tous lieux le scandale de la parole de Jésus-Christ ! Les apôtres ne pouvaient-ils attendre qu'on vint au cénacle s'enquérir de leur doctrine? »
Dans le même article (1) Louis Veuillot donne encore de l'état des esprits un résumé qui achève de montrer l'analogie entre ce temps et le nôtre, mutatis mutandis : « Ces hommes, ces infidèles étranges, qui naissent, vivent et meurent dans le sein de l'Église et ne la connaissent pas, ce sont eux qui font les lois ; et il leur arrive souvent d'en proposer et d'en faire comme celles que l'on discute aujourd'hui, qui touchent de près aux intérêts les plus chers de la religion. Ils sont dirigés dans leur travail par une secte qui est l'ennemie déclarée du christianisme et qui s'en prétend l'héritière. Cette secte a voix partout, et presque partout voix prépondérante. L'Église, au contraire, n'est point consultée ; elle n'est, ne peut et ne veut être
(1) 24 juillet 1844.
admise, en l'état présent des choses, ni au conseil du prince, ni aux délibérations du Sénat ; on défend à ses chefs d'émettre un avis collectif, on voudrait leur interdire jusqu'à la faculté de donner un avis public ; leurs doléances confidentielles sont ouvertement méprisées. Que leur reste-t-il donc pour combattre ces mauvaises lois dont on les menace incessamment? Une arme, une seule, la presse !... Tous les systèmes, toutes les hérésies ont leur chaire ; l'un, sous prétexte d'économie politique, prêche le saint-simonisme ; l'autre, sous prétexte d'histoire et de littérature, donne jour aux dogmes de son orgueil malade et furieux ; un troisième, sous prétexte de langues slaves, proclame je ne sais quel illuminisme qui fait perdre le sens à ceux qui l'écoutent ; le phalanstère a son journal, le protestantisme a le sien, le judaïsme a le sien, l'impiété moqueuse de Voltaire en a douze ; tout cela, chaires et journaux, s'entend à merveille avec les politiques et les législateurs pour accabler le catholicisme d'injures, de calomnies et d'entraves ; — et le catholicisme prend trop de liberté, parce qu'il a aussi un journal ! et les évêques sont trop hardis, parce que quelquefois dans ce journal ils osent faire retentir la puissante voix du bon droit, du bon sens, de la raison pieuse, convaincue et modérée ! Et l'on entreprend de leur persuader que, s'ils se bornaient à causer entre eux, ils serviraient beaucoup mieux l'Église ! De bonne foi, pour qui les prend-on? »
Quantité de questions surgissaient. Le rédacteur
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de V Univers passait de l'une à l'autre, toujours prêt pour un débat quelconque. Dans la première série des Mélanges se déroulent la seconde phase de la monarchie de Juillet, le Sonderbund, la révolution de 1848, l'explosion socialiste, les journées de juin, l'expédition de Rome, le coup d'État, l'avènement du second Empire, la guerre de Crimée. A travers tout cela prennent place des polémiques ou des études qui concernent la morale, la religion, la propriété, l'ordre chrétien, le Moyen Age, l'enseignement classique. Il y a aussi une importante galerie de portraits où revivent Guizot, Villemain, Cousin, Mole, Dupin, Lacordaire, Montalembert, Girardin, Proudhon, Grégoire XVI, Pie IX, etc. ; tout un monde saisi en pleine action et en plein mouvement, dépeint avec un art dont la magie a pour privilège de ne rien craindre de la poussière ni de la rouille : le style.
La deuxième série des Tlf é/a^ge5 s'étend jusqu'au 30 janvier 1860. Elle contient, en bon nombre, des suites d'articles assez longues pour qu'on puisse exactement les appeler des études. Telles, par exemple, le Siècle de Voltaire et de Rousseau; V Angleterre (en réponse à un écrit de Guizot) ; la Question des classiques; le Rôle de la presse religieuse laïque; le Catholicisme en Russie; VEglise et les gouvernements; la Destinée de Napoléon; le Vrai^ le Bien^ le Beau; Victor Hugo^ orateur et poète; V Europe en Asie; le Régime des biens hospitaliers; V Inquisition; l'Affaire Mortara (cette affaire, qui remplit la moitié du cinquième volume
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de la deuxième série, constitue l'une des premières manifestations de la puissance politique universelle exercée par les juifs et aussi le signal de l'attaque générale sous laquelle devait succomber le pouvoir temporel des papes) ; la Politique autrichienne et r indépendance de F Eglise; les Papes d'Avignon; la Conjuration diplomatique contre le pape de Rome.
Remarquons, dans le premier volume, une longue et toujours vivante discussion. Elle concerne le rôle de la presse religieuse laïque et montre Louis Veuillot en contestation avec des prêtres comme avec des libres penseurs. Pour des raisons très difîérentes, les uns et les autres en arrivaient à s'unir contre lui et à nier la légitimité ou la possibilité d'un journal religieux militant. L'un de ces prêtres soutient que le journal, ne pouvant observer la méthode des travaux théologiques, est voué fatalement à commettre des erreurs doctrinales. Louis Veuillot répond : « La seconde année du règne de Darius, le prophète Zacharie, ayant levé les yeux, vit un volume volant^ long de vingt coudées et large de dix ; et il sut de l'ange qui était en lui que ce volume était la malédiction qui allait se répandre sur toute la face de la terre, parce que tout homme de rapine et de mensonge serait jugé d'après ce qui était écrit dans ce volume qui volait... J'ai toujours eu en tête le volume volant, la bonne pensée munie d'ongles et d'ailes qui suit le mensonge dans les airs, qui l'atteint, qui le combat, qui le blesse et le tue quelquefois ; qui
l'cmpcche en tous cas de régner sans inquiétude, de prendre racine, de faire la nuit noire partout où il s'est établi... Avant que le très digne théologien n'ait ouvert son Witasse et son Billuart, l'autre aura déjà triomphé dans tous les cabinets de lecture. Quand Witasse et Billuart arriveront, s'ils arrivent, il se moquera d'eux. Comme il y a lieu d'espérer que la masse du public lira des dissertations ornées de renvois et d'abréviations latines !... Pourquoi la vérité, destinée à soutenir une guerre éternelle, n'aurait-elle pas des escadrons légers, des soldats exercés aux combats de broussailles et toujours prêts à partir? Voilà l'œuvre des laïques ; ils sont bons à cela ; je dirai plus, ils y sont plus propres que d'autres. » Et Louis Veuillot cite Bossuet, qui veut que « tout le monde prêche l'Évangile dans sa famille, parmi ses amis, dans les conversations et dans les compagnies ». Il cite encore Bourdaloue, qui prescrit le même devoir au seigneur dans ses terres, au magistrat dans son ressort, au supérieur dans la société, au particulier dans sa famille, chacun, sans exception^ dans son état. Et Louis Veuillot ajoute : « Cette énumération, on l'avouera, n'exclut pas l'écrivain, môme laïque, soit qu'il publie des livres, soit qu'il rédige un journal... Le journalisme religieux est né des besoins de l'Église dans la société moderne. » A plusieurs reprises, des évêques interviennent pour blâmer Louis Veuillot. Il invoque les mêmes arguments que je viens de résumer ; puis il recourt à Rome, d'où il reçoit l'encouragement nécessaire.
Avec les journaux libres penseurs, la polémique est, pour ainsi dire, ininterrompue. Qu'un évêque, celui de Poitiers par exemple, Mgr Pie, publie une instruction synodale où le sophisme en vogue est réfuté et condamné : cinq ou six grands journaux s'indignent. Louis Veuillot leur tient tête. Il les oblige à entendre la vérité, soit sur Galilée, soit sur la Saint-Barthélémy, qui servent toujours d'arguments contre les dogmes, contre les droits du clergé, contre la piété, contre n'importe quel intérêt religieux. D'un style rapide, vigoureux, spirituel, il dénonce le vieux déni de justice, la perpétuelle offense à l'histoire et au sens commun. Citons deux pages improvisées, qui, parmi tant d'autres écrites avec la même promptitude, conservent l'animation de cette incomparable polémique, alors si nouvelle :
« Il y a vingt récits de la Saint-Barthélémy, à peu près acceptés maintenant par tout le monde. On sait que ce fut un coup de guerre civile, d'une guerre que les catholiques n'avaient pas commencée, et où ils furent, les premiers, victimes de semblables attentats. On sait qu'il y eut des Saint- Barthélémy protestantes : on sait que les sectaires, détestés du peuple de Paris et redoutés de la cour, mettaient le comble à la haine populaire par leur arrogance, et aux alarmes du gouvernement, par leurs complots. Qu'on se figure les socialistes maîtres d'une partie de la France, et ayant saccagé quelques centaines de manufactures et décimé quelques légions de garde nationale, venant ensuite
au milieu d'une trêve, étaler dans une ville restée conservatrice l'insolence de leurs victoires passées et l'orgueil de leur prochaine domination. Telle était la situation des protestants dans Paris, après avoir remporté en France d'assez notables victoires, toujours suivies d'exactions, de meurtres et de profanations. La Saint-Barthélémy fut donc un coup d'État secondé par la passion populaire. Il n'y eut, de l'aveu des protestants, ni cent mille, ni cinquante mille, ni dix mille victimes ; les calculs les mieux établis en comptent deux mille environ. C'est deux mille de trop sans doute. On avait le devoir de combattre les protestants par les lois et par les armes ; on n'avait pas le droit de les assassiner ; et la religion, qui ne rougit ni de la guerre ni de la justice, désavoue et réprouve l'assassinat. On le sait fort bien ; la Presse sait qu'il n'y a pas d'apologie catholique de la Saint- Barthélémy et que, si les passions des catholiques les ont entraînés à cette vengeance, la religion n'en répond pas plus que de tous les autres crimes commis par toutes les autres passions qui mettent en oubli ses commandements. Catherine de Médicis, en faisant signer l'ordre d'exécution, suivait les conseils que Machiavel, un libre penseur, avait donnés aux princes du temps, et non pas ceux de l'Évangile, ni de l'Église, dont aucun ministre ne fut mêlé à cette sanglante révolution. Un roi catholique, un saint Louis n'aurait point pactisé avec les protestants et ne les aurait point écrasés par trahison. Écartant également les politiques et les
sicaires, il eût vidé la cause par les ministres que Dieu donne aux rois : des soldats et des juges. Encore une fois, tout cela est admis des gens sensés, et il n'y a pas un homme instruit et de bonne foi qui le nie. La Presse rejette cette évidence. Sa thèse sur la Saint-Barthélémy lui est indispensable comme sa thèse sur Galilée ; indispensable comme l'ignorance (1). »
Alors, les publicistes et les journalistes de grande valeur, plus ou moins hostiles à l'esprit religieux, s'appelaient Rigault, Alloury, Guéroult, Prévost- Paradol. Autour et derrière eux se groupaient de nombreux chroniqueurs du type de La Bédollière, Jourdan, Fiée. Louis Veuillot tenait tête aux uns et aux autres, pour ainsi dire continuellement, sans dédaigner de bafouer les inepties par lesquelles, bien souvent, on interprète ou on façonne l'opinion du gros public. D'ailleurs, les gens distingués tombent, eux aussi, dans des argumentations pitoyables. Par exemple, au sujet des miracles de saint Joseph de Copertino, Prévost-Paradol croyait pouvoir s'indigner et parler de « nouveautés grossières » ; ! comme le Siècle^ qui, antichrétien pourtant, s'avisait de déplorer le tort que se faisait la religion. En chœur, les sceptiques lettrés et les railleurs vul- I gaires se moquaient de saint Joseph de Copertino, j en affectant de le nommer Gupertin, tout court. I Louis Veuillot répliquait : « Si le rédacteur du Siècle ■ était né à Batignolles et celui du Journal des
(1) Mélanges, 2^ série, t. II, p. 143, 145. Décembre 185o.
Déhais à Molinchart, il suffirait de n'être pas fier, l'on détruirait ces gens d'esprit par leurs propres procédés : l'aimable Molinchart, l'éloquent Batignolles, voilà tout de suite une polémique agréablement salée. »
L'idée que les chrétiens continuaient de croire aux miracles anciens et même à des miracles survenus dans les temps modernes, cette idée provoquait une stupeur exaspérée, et aussi un déchaînement de quolibets. Mais Louis Veuillot montrait la place que tient le miracle dans la doctrine et dans l'histoire de l'Église. Bientôt surviennent les premiers événements de Lourdes : la libre pensée, grossière ou cultivée, fulmine contre la prétention du miracle à se produire en plein dix-neuvième siècle. Prévost-Paradol et Guéroult assurent que la religion se compromet par l'abus du surnaturel, dont elle ferait mieux, disent-ils, de ne pas user du tout. Louis Veuillot les déconcerte en leur rappelant la croyance professée par les chrétiens de toutes les époques, y compris, bien entendu, les plus illustres, ceux que l'incrédulité reconnaît dignes de respect et d'admiration : « Depuis le grand changement opéré par la Révélation, dit-il, changement qui n'a dépendu ni de leurs lumières, ni de leur moralité, mais qui a beaucoup élevé leur moralité et beaucoup augmenté leurs lumières, les hommes se sont toujours fait la même idée de Dieu... Saint Augustin croyait comme saint Paul, Charlemagne comme saint Augustin, saint Bernard comme Charlemagne, Bossuet comme saint Bernard ;
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et cette croyance est la même aujourd'hui, sans aucun changement. L'humanité chrétienne ^se fait la même idée de Dieu, de sa bonté, de sa puissance, confesse Dieu comme ils l'ont confessé, obéit à son Église comme ils lui ont obéi, atteste sa foi par le témoignage de l'apostolat et du martyre. Ils ont cru au surnaturel, ils l'ont vu, ils en ont été les instruments ; l'humanité y croit et rit de la naïveté qui prétend les convaincre d'imbécillité ou s'inscrire en faux contre leur parole. » A Guéroult, qui, un peu plus tard, soutient que la France n'est pas une nation catholique, Louis Veuillot répond : « Ce que M. Guéroult, en sa qualité d'ami de la liberté du monde, devrait faire remarquer à ses lecteurs pour les tirer des préoccupations de la Bourse, c'est l'état des contrées et des peuples que le christianisme n'a pas conquis. Mais, alors, adieu sa thèse et ses chants de victoire sur la mort des dogmes chrétiens. Si les dogmes chrétiens sont morts, où trouvera-t-il, où rêvera-t-il le levain du progrès et le germe de la vie? Nous voudrions savoir quels arguments peuvent bien fournir contre le christianisme les pays qui lui ont encore échappé, la Turquie et les peuples musulmans, l'Inde et les peuples idolâtres, la Chine et les peuples philosophes, l'Afrique et les multitudes sauvages? Les pays que le christianisme n'a pas conquis l'attendent pour monter à la civilisation. Il la leur portera, quoi qu'on fasse, et la France, grâce à Dieu, s'y emploiera la première. Comme au moyen âge, elle mettra l'Eucharistie dans les plis de son drapeau,