‹ Louis VeuillotChapitre 5 sur 17 · LA LOI DE · texte numérisé non relu

LA LOI DE

avons demandé la liberté, rien de plus ; nous demandons la liberté, rien de moins. »

« (27 octobre 1849.) Nous avons combattu pour la séparation (d'avec l'Université), non pour l'alliance ; pour la liberté, non pour un faux et dangereux allégement de servitude. Nous n'avons pas douté un instant que la pleine liberté ne fût désirable ; nous ne doutons pas encore aujourd'hui qu'elle ne soit possible et seule possible.

« (13 janvier 1850.) Nous entendions par liberté d'enseignement, non pas une part quelconque faite à l'Église dans le monopole universitaire, mais la destruction du monopole... Nous ne faisions pas de la politique ; nous n'étions pas des gens d'opposition qui n'attaquent les abus que pour mériter l'honneur de les conserver et de les aggraver à leur tour. Nous étions des gens convaincus de ce que nous disions, dévoués à ce que nous voulions ; convaincus que le monopole universitaire a fait à la France des maux incalculables ; convaincus que la liberté d'enseignement seule peut réparer ces maux ; dévoués à combattre le monopole sous tous les régimes, en dépit de toutes les forces qu'il pourrait acquérir et de tous les déguisements qu'il pourrait prendre.

« Quelques-uns de nous ne pensent plus ainsi. Nous ne croyons pas qu'ils haïssent moins le monopole, mais ils n'aiment plus autant la liberté, ou ils ont cessé de comprendre la liberté comme ils l'avaient, avec nous, toujours comprise ; de la vouloir comme ils l'avaient toujours voulue. Assu-

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rément, leur bonne foi est à l'abri de tout soupçon : ils veulent faire le bien, ils veulent éviter le mal ; mais nous croyons qu'ils n'éviteront pas le mal et qu'ils ne feront pas le bien.

« Le monopole sortira de leur loi restauré, rajeuni, consacré ; ils auront considérablement amoindri et diminué, sinon la force des principes qu'il abandonnent et qui sont éternels, du moins le nombre de voix et de volontés qui s'étaient rattachées à ces principes et qui avaient juré de les faire triompher...

« Point d'alliance avec l'Université, point de surveillance de l'Université ; arrière ses livres, ses inspecteurs, ses examens, ses certificats, ses diplômes. ))

Donc, Louis Veuillot combattait le monopole universitaire sans réclamer aucun autre monopole; et, au contraire, en s'inspirant du programme qui avait été le lien des catholiques depuis les premiers combats engagés pour la délivrance.

Je n'examine pas ici jusqu'à quel point étaient fondées les critiques et les prévisions des catholiques opposés au projet de loi de 1850. Ce serait assurément un travail très utile d'étudier les divers motifs pour lesquels la conquête réalisée alors, au prix de tant de labeurs, s'est trouvée, cinquante ans plus tard, détruite presque tout entière et menacée encore dans ses derniers débris.

Louis Veuillot n'aimait pas la monarchie de 1830, mais il refusait de la combattre. Constamment, il recommanda aux catholiques de ne pas se laisser engager dans les rangs du parti légitimiste. Il accepta la république de 1848, approuva le coup d'État, favorisa résolument les débuts de l'empire et, pendant plusieurs années, donna à ce régime un concours très ferme, puis de plus en plus réservé. En septembre 1870, il se résigna à la république, qui prenait pour tâche et qui avait pour devise la défense nationale. Après la triste et cruelle paix signée avec l'ennemi de l'extérieur, il poursuivit d'une inflexible hostilité le gouvernement de M. Thiers. Ne pouvant croire à la république conservatrice, il appuya de toutes ses forces la tentative faite en 1873 pour restaurer la royauté, affirma le droit personnifié par le comte de Chambord et soutint la cause du drapeau blanc.

Sous toutes ces variations subsistait une règle faite de fixité et d'unité. En politique comme en littérature (on doit même dire aussi en fait de

situation personnelle), Louis Veuillot songeait d'abord et surtout aux intérêts religieux. Sa ligne de conduite lui était dictée par l'avantage que ces intérêts pouvaient recueillir ou par le détriment qui les menaçait.

Indifférence politique? Non ; du moins pas pour le fond ; et rien qui ressemblât à ce qu'on appelle le scepticisme. Louis Veuillot savait bien discerner le vrai et le faux. Son âme n'était point de celles qui s'accommodent de l'indolente, égoïste et souvent traîtresse neutralité. Il avait des préférences délibérées et stables. Il préférait la monarchie. En 1850, à la veille du coup d'État, lorsque naissait parmi les orléanistes l'idée de fusionner les deux branches de la maison de France, Louis Veuillot saluait le comte de Chambord comme le représentant du droit dynastique. Il raisonnait suivant les principes qui formèrent nos longues et glorieuses traditions. Mais les principes politiques ne s'exercent pas en dehors des faits. La redoutable réalité engendrée par nos révolutions s'imposait à la pensée du journaliste catholique. Ce croyant intrépide, ce mystique, si l'on veut, gardait la préoccupation des faits et des choses. Il observait un phénomène bien plus grave qu'une crise politique : l'anarchie intellectuelle et sociale dévorant la France. Il cherchait une force capable d'enrayer le désordre et de procurer un abri, qui, peut-être, permettrait de poser quelques fondements de l'avenir. Le même désir animait une foule de gens de toute sorte.

On allait au plus pressé, on demandait un remède immédiat. Au mois d'avril 1850, comme auparavant, comme après, et tout en soutenant l'héritier du nom napoléonien, Louis Veuillot indiquait la vraie portée de l'œuvre nécessaire : « Ce qui peut nous reconstituer, ce n'est pas un gouvernement, c'est une doctrine. La France est un malade qu'il faut ramener dans son air natal. L'air natal de la France est le catholicisme. L'habileté heureuse ou funeste des hommes politiques peut lui donner des gouvernements ; le catholicisme seul lui refera un tempérament... Dix années, dans l'état où nous sommes, si on savait bien les

I employer, sans s'effrayer trop et sans se rassurer trop, dix années suffiraient pour réparer tout. )»

Après l'effondrement de l'empire, pendant la guerre, vers la fin du siège de Paris, Louis Veuillot

j rédigea un plan de constitution... républicaine et monarchique. Une fantaisie ? Nullement : le préambule du projet traduisait, avec quelle éloquence ! l'angoisse d'une heure extrême. On bombardait Paris ; et Paris allait se rendre ! Louis Veuillot disait qu'en écrivant il entendait « le clairon ennemi victorieux sur nos murailles » et les horribles propos de «la sédition dans la ville captive ». Un paradoxe? Peut-être, plus ou moins à la façon de Joseph de Maistre et, précisément, par là, une

IL symbolique et saisissante peinture de la crise contradictoire dans laquelle se débattait et se débat toujours la France. Depuis la Révolution, notre existence nationale est un paradoxe. Louis Veuillot

analysait le permanent conflit des deux instincts qui se disputent la France : l'esprit monarchique, l'esprit républicain. Personne ne devine le procédé ou la circonstance qui permettra à l'un d'exterminer l'autre, ou, simplement, de l'éliminer. Et toutefois il faut vivre. Quelle vie incohérente ! La France donne le spectacle d'un peuple chez lequel l'antagonisme intime semble être devenu comme une seconde nature. Voilà le paradoxe que Louis Veuillot a voulu aborder pour le résoudre, paradoxe national, plus réel et plus résistant que ne sont souvent les œuvres de la logique ordinaire. Il faut remonter plus loin et recourir à la logique supérieure. Louis Veuillot estimait que l'œuvre urgente dépassait de beaucoup la portée d'une réforme politique. Il réclamait une réforme morale et sociale ; comme il le disait lui-même : une « REFONTE ». C'est cette idée, très réfléchie, qui lui dicta le plan de constitution monarchique intitulé la République de tout le monde :

« Je me contente, disait-il, d'établir comme notion générale que cette constitution rassemble les trois éléments que l'esprit révolutionnaire et antichrétien divise, désagrège et veut dissoudre. Elle est démocratique à la base, monarchique au sommet, aristocratique partout, mais en un seul corps, sans division, sans solution de continuité, sans que l'on puisse dire où la démocratie finit, où l'aristocratie commence, où la monarchie s'isole et devient une chose à part...

« La liberté républicaine, c'est l'aristocratie. Il

n'y a de liberté républicaine que là où n'existe pas le prolétaire et où l'aristocrate, sans privilège politique de naissance, n'est devenu et ne demeure quelque chose que pour l'avoir mérité. L'aristocratie ne peut plus être un privilège personnel, elle est un grade que chacun peut acquérir et perdre ; mais ce grade temporaire et même éphémère doit être permanent pour les collectivités. On avise donc à créer des aristocraties collectives, toutes propriétaires et toutes agissantes, qui en même temps protègent, assistent et contiennent les individus...

I « Henry de Bourbon étant le chef de la plus illustre famille française, sous laquelle la France s'est agrandie, consolidée, refaite... Henry de Bourbon est prié d'accepter la régence du peuple français, obligé de se constituer à nouveau.

« Le Régent convoquera une Assemblée nationale constituante, élue par le suffrage universel...

« Les bases morales de la Constitution seront If la religion, la famille, la propriété, la liberté.

« Les bases politiques seront le suffrage uni-

Iversel, l'hérédité de la fonction suprême, la division du territoire en grandes agglomérations territoriales correspondant aux anciennes provinces. « Chaque province ou État s'administrera librement par ses élus, depuis la commune, jusqu'à la subdivision départementale et jusqu'à la division provinciale ou État.

« La province aura sa magistrature, son budget, sa milice, son université ou ses universités. Elle ne subira de contrôle que celui de l'assemblée générale, et sur les seuls points qui intéresseraient l'unité nationale...

« On est électeur à vingt-cinq ans, éligible à trente. Pour être électeur et éligible, il faut être chef de famille. Le célibataire doit payer un cens, à moins d'exemption prévue par la loi.

« Le citoyen jouit de la liberté de tester.

(( Liberté d'association religieuse et civile.

{( L'Églis3 est pleinement libre et est investie de toutes les latitudes du droit commun. Elle a le droit de posséder, d'acquérir, d'hériter; elle a l'usage de son droit particulier, de ses tribunaux intérieurs. Elle jouit de la liberté d'association, de la liberté de la charité, de la liberté d'enseignement à tous les degrés. Elle a le droit de fonder des universités canoniques, une au moins par province. L'État ne se mêle en rien du gouvernement propre de l'Église.

« Les propriétés de l'Église sont soumises aux charges communes ; et elle devra, dans un temps et moyennant les dispositions transitoires nécessaires, subvenir aux dépenses du culte...

« Les corporations ouvrières existent de droit ; elles choisissent leurs ofHciers, font leurs règlements et exercent leur police intérieure.

« La commune et la corporation sont nécessairement propriétaires, et la loi les oblige d'avoir, partie en fonds immobiliers, partie en rentes, au moins de quoi suffire à un établissement hospitalier, selon leur importance. »

M. Jules Lemaitre, qui a eu la bonne idée de citer, assez amplement, ce curieux et grave exposé, le déclare « très beau ». Aucune constitution, dit l'éminent critique, ne peut « être plus respectueuse de la dignité humaine, ni à la fois plus favorable au développement de l'initiative individuelle et de la vie en commun, ni mieux faite pour préparer la solution pacifique et graduelle de la question sociale... ».

Social, Louis Veuillot l'était par toutes ses aspirations religieuses et, en outre, par son origine et par sa nature plébéiennes.

« Grand plébéien » l'a appelé un autre journaliste, croyant lui aussi ; maître, lui aussi, dans les œuvres de la plume ; passionné pour l'idée et pour le combat ; doué d'esprit, de jugement, d'enthousiasme et de vaillance ; artiste, apôtre, prophète : Edouard Drumont. A la mort de Louis Veuillot, il lui offrit un hommage qui est un modèle d'expression littéraire et d'analyse morale : « Ce que nous saluons aujourd'hui dans la tombe (concluait Drumont), ce n'est donc pas seulement un grand écrivain, c'est aussi un grand plébéien ;

c'est l'image du vrai peuple, incarné dans ce lutteur infatigable et dans ce chrétien convaincu ; c'est le digne fils de ces hommes qui ont été, eux aussi, aux croisades, mais sans en rapporter un titre ; le représentant de cette masse anonyme qui a fait la grandeur de la France. Paysans, ouvriers, ceux-là ont vécu, pendant des siècles, tranquilles, heureux, honnêtes, sur le sillon natal ou dans les corporations d'autrefois ; épée, plume, outil, ils tiennent tout, selon l'occasion, de cette main ferme et robuste qui n'a pas peur du travail ; ils ont donné à nos cathédrales des architectes comme Pierre de Montereau, à nos champs de bataille des héros comme Stofflet ou Cathelineau, aux lettres des écrivains comme Louis Veuillot. »

Plébéien, le merveilleux journaliste montrait envers tout le monde un ferme et calme souci de dignité professionnelle. Au sujet des divers dissentiments survenus parmi les catholiques, Louis Veuillot (juin 1856) indiquait de quelle manière il concevait son rôle et voulait exercer son droit : « ... Le journaliste, disait-il, n'est pas absolument un manœuvre ; on ne le fait point parler ou se taire absolument comme on l'exige. Pour notre compte, nous ne l'entendons pas ainsi. En matière de littérature, ou sur des points plus importants, par exemple, en ce qui regarde les personnes, les goûts particuliers, les affections ou les convenances individuelles, nous n'avons jamais admis que les sentiments ou les commodités des chejs dussent être là règle de notre attitude. Si les chefs

avaient quelque motif privé de ménager un philosophe, un écrivain, un orateur, nous ne verrions là aucune obligation décisive de ménager nous-mêmes la philosophie de ce philosophe, le livre de cet écrivain, le discours de cet orateur. Notre principe à nous, comme serviteurs publics de la vérité religieuse, est de n'avoir ni amis, ni ennemis, c'est-àdire de ne tenir dans notre œuvre aucun compte de nos sentiments particuliers ; de ne pas refuser la justice et l'éloge à un adversaire personnel qui fait bien, de ne pas nous interdire la critique ou même la censure envers un ami personnel qui se trompe ou qui fait mal. »

Du titre de plébéien, qui, à certains jours, lui fut reproché, Louis Veuillot sut se faire grand honneur, sans rien éprouver de ce qui ressemble à la fausse et jalouse humilité. Quelquefois, Louis Veuillot rabaissa la prétention aristocratique ; mais seulement lorsque celle-ci prenait des airs insupportables ou répudiait l'héritage des devoirs sacrés. A un gentilhomme qui se permettait l'arrogance, il répliqua : « Je suis monté d'un tonnelier. De qui descendez-vous? » La noblesse, il en a parlé comme un penseur judicieux qui dédaigne de marchander le respect qu'il doit. Il s'est plu à la montrer glorieuse, bienfaisante, légitime et nécessaire. On a cité souvent les belles pages de Çà et Là qui parlent de l'ancienne ou moderne aristocratie. Dans la préface du Lendemain de la victoire, il avait dit déjà : « ... La noblesse, malgré des erreurs et des torts que je n'ignore pas (et

dont on ne prétendra pas sans doute que la bourgeoisie soit exempte), a gardé, comparativement à son petit nombre, plus de vertus chrétiennes et civiles qu'il n'en existe dans les autres classes de la société. Chez elle se retrouvent encore des habitudes religieuses et grandes, on se défend encore de l'âpre amour du gain, on observe encore le culte des souvenirs ; on respecte encore la mémoire des aïeux ; on aime encore les pauvres. Et puis, je prétends que c'est quelque chose qu'un nom ; je reconnais à ceux qui en possèdent un une certaine supériorité sur moi qui n'en ai pas : noblesse oblige. C'est une force, c'est un devoir. »

Dans la noblesse, outre le vivant et croissant héritage d'exemples précieux, il aimait à reconnaître une garantie sociale, un permanent service d'honneur et d'assistance matérielle, morale, religieuse, c'est-à-dire complète. Secourir les malheureux, protéger les petits et les faibles, soulager leur corps, éclairer leur âme, comme il a glorifié cette historique fonction nobiliaire !

Et aussi, comme il a dépeint la souffrance, la tristesse, l'amertume auxquelles l'abandon social condamne la pauvreté ! D'expérience personnelle et juvénile, Louis Veuillot comprenait cette angoissante humiliation. Plébéien, il avait l'avantage d'avoir sondé les misères de la vie. On les connaît peu quand on n'a pas été obligé de gagner de quoi vivre. Il avait entendu de près le douloureux soupir des gens, si nombreux, à qui manquent le pain, la sécurité, la fierté et la foi. Plus que ses propres

épreuves, il se rappelait les dévorants et sombres travaux qui furent ici-bas la destinée de son père. « Mon père est mort à cinquante ans. C'était un simple ouvrier, sans lettres, sans orgueil. Mille infortunes avaient traversé ses jours remplis de durs labeurs ; la seule joie de ses vertus, inébranlables, mais ignorantes, l'avait un peu consolé. Personne, durant cinquante ans, ne s'était occupé de son âme ; jamais, sauf à la dernière heure, son cœur labouré d'angoisses ne s'était reposé en Dieu. Il avait toujours eu des maîtres pour lui vendre l'eau, le sel et l'air, pour lever la dîme de ses sueurs, pour lui demander le sang de ses fils ; jamais un protecteur, jamais un guide. »

Quand Louis Veuillot exprimait cette plainte amère et si justifiée, il était chrétien. Il avait, par ses propres forces, acquis une éducation historique et sociale autant que littéraire ; il savait que la France chrétienne ne condamnait pas le peuple à un pareil abandon. Jadis, en effet, et durant des siècles, fonctionnait un organisme général qui, suscité et entretenu par la foi religieuse, réalisait la fraternité protectrice. Partout, des institutions corporatives. Et le peuple avait les siennes, comme la noblesse et le clergé.

La corporation ouvrière, Louis Veuillot en a loué l'esprit et les usages lorsque la bourgeoisie nouvelle croyait ne pas pouvoir assez la maudire. Dès 1849 (29 mai), dans une polémique provoquée par des admirateurs de la Révolution, il montrait

en décadence l'art français, les mœurs, l'économie sociale : « Tout ce qui nous reste du temps des corporations, disait-il, a un caractère de perfection comme main-d'œuvre et un mérite de solidité, c'est-à-dire de probité, qui ne distingue plus ce que l'on fait aujourd'hui. La liberté que l'industrie a conquise est un peu celle que l'on va chercher dans les bois. Quelques mains habiles et hardies y font fortune aux dépens de la masse des producteurs et des consommateurs. L'ouvrier était un artiste, il est un manœuvre ; l'acheteur était bien servi, il est communément volé. En cela, comme en beaucoup d'autres choses, la Révolution a été un fort mauvais médecin. Sous prétexte de combattre l'abus ou la maladie, elle a tué le malade, ou du moins elle a remplacé ses maux anciens par tant de maux et de plaies et d'ulcères nouveaux, elle a tant coupé et amputé où il fallait guérir, elle a tant démoli où il suffisait de balayer qu'enfin les douleurs et le péril se sont accrus dans une proportion immense. »

A mesure que les conflits économiques devenaient plus étendus et plus violents, Louis Veuillot élargissait son attaque contre les sophismes impies, fauteurs de tous les désordres. Il montrait que là est l'influence funeste qui ruine le monde industriel en même temps que le monde moral.

Après les scènes sanglantes et fratricides de 1871, aboutissement et apogée des erreurs contemporaines, ce lui fut une joie pleine de consolation et d'espérance de voir surgir le comte Albert

de Mun, de l'applaudir et de lui donner appui. Vers la fin du long effort commencé avec Monlalembert, le journaliste catholique retrouvait son orateur catholique, jeune, enthousiaste, promis à la gloire, inspiré par la pitié et par le dévouement pour les humbles ; ouvrier de la reconstruction patriotique et sociale ; soldat de Dieu et de l'Église. V Univers devint l'écho de cette voix entraînante. Lorsque M. de Mun s'engagea dans la vie publique, oii lui était réservé le rare honneur de rencontrer une hostilité accrue par l'admiration, Louis Veuillot donna un enthousiaste concours au « serviteur gratuit des âmes populaires ». Quand M. de Mun, invalidé (juillet 1876), publia une nouvelle profession de foi, audacieusement chrétienne et bientôt victorieuse, Louis Veuillot lui écrivit : « C'est cela, c'est bien cela, c'est tout à fait cela. Pour la première fois de ma vie, je me sens flatté et même honoré de faire partie du corps électoral. »

En octobre 1877, un autre héros de l'apostolat chrétien et social, un éminent ami des ouvriers, M. Léon Harmel, recevait du comte de Chambord une lettre très flatteuse. Le prince le louait d'avoir compris et pratiquement montré qu'on doit révéler à l'ouvrier « le prix de son âme ». Louis Veuillot applaudissait : « Le comte de Chambord, s'écriait-il, révèle son âme de prince et de chrétien, c'est-à-dire sans faiblesse, sans ambition et sans peur. Il croit que le peuple a une âme, il veut lui révéler ce trésor par lequel son peuple serait

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semblable à lui, aussi noble, aussi haut, aussi fier. »

Maintes fois, Louis Veuillot a exposé sa ligne de conduite publique et sociale. Parmi tant de déclarations et d'explications, on peut choisir celle-ci, qui, tout en étant très courte, résume les autres. Elle est du 29 janvier 1869. Elle dit : « Il y a une clef de voûte de l'ordre social. C'est la liberté de Rome, c'est la liberté de l'Église. Ne voyant rien de plus important et de plus décisif pour la France que l'action protectrice ou contraire à laquelle elle se résoudra dans la lutte actuelle de la Révolution contre l'Église, nous voulons tout subordonner à un intérêt que nul autre n'égale. » Voilà sa doctrine. Il l'a suivie avec une étonnante fidélité.

Quelqu'un (ce n'était ni un disciple ni un ami) a dit autrefois : « Louis Veuillot a toujours eu pour lui le Pape et la grammaire. » Cette parole a fait fortune. Devenue proverbiale, elle exprime la vérité qui appartient aux proverbes.

Pie IX régna trente-deux ans. La militante carrière fournie par Louis Veuillot et qui dépassa la durée de ce pontificat très long, très agité et très glorieux, avait commencé huit années auparavant, sous Grégoire XVI. Entre 1838 et 1853, le journaliste n'était pas retourné à Rome. Le premier voyage, entrepris par curiosité et par désœuvrement, lui avait révélé et procuré la foi. Quinze ans plus tard, il reprenait la route de Rome, en pieux pèlerin accablé par un deuil terrible : la mort de sa femme et de quatre enfants ! Il allait chercher la résignation et la force. Pie IX lui demandant s'il était venu à Rome depuis 1846, date de l'élection pontificale, il répondit : « Non, Très Saint-Père, autrement vous m'auriez déjà vu. Je suis venu à Rome une première fois

il y a quinze ans, pour me convertir. » Pie IX conclut : « Vous êtes venu pour le baptême, et maintenant vous venez pour la confirmation. » Ce fut une confirmation très tendre, où les conseils étaient enveloppés d'encouragements.

Dans l'intervalle de ces quinze années, consacrées à défendre les intérêts catholiques, le journaliste catholique entretint avec le Saint-Siège très peu de rapports personnels. Il voulait être à la fois zélé et discret. En 1850, durant les importants, prolongés et vifs débats relatifs à la liberté d'enseignement, V Univers ne possédait pas encore à Rome un correspondant ou un représentant. Ni amis ni connaissances (1). Le premier correspondant, après le vote de la loi, fut l'abbé Bernier, qui n'exerça d'abord qu'un rôle occasionnel. Une lettre de mai 1850, adressée à ce prêtre par Louis Veuillot, indique la réserve déférente et délicate que VUnwers joignait à son entier dévouement pour le Saint-Siège : « Nous n'avons reçu (sauf à la nonciature) aucune parole d'encouragement, et nous n'en demandons aucune ; mais nous avons conscience de faire une chose utile, et nous trouverions bien cruel et bien malheureux d'être châtiés sans motif sur la réputation qu'on nous fait. » A ce moment-là, VUnwers était dénoncé comme prêchant la révolte contre les évêques. Louis Veuillot disait dans la même lettre : « Du reste, il sufïirait d'un mot, d'un signe, d'un désir

(1) Louis Veuillot, par Eugène Vedillot, t. II, p. 409, 410,

même exprimé secrètement pour qu'aussitôt, ou nous changions tout, ou nous abandonnions tout... Nous obéirions comme des soldats. »

Rétif à la méthode des sollicitations, des négociations et de toute démarche analogue, il voulait être dévoué comme le soldat dont le grand souci est de très bien obéir. Par là, il entendait, outre la discipline correcte et prompte, la discipline attentive, scrupuleuse et intelligente, celle qui s'applique à saisir tout le sens et tout l'esprit d'un ordre notifié ; à se pénétrer des pensées du chef, pour les mieux exécuter ; à les pressentir en cas de besoin, sans excès d'initiative, sans autre crainte que de ne pas favoriser le plan fixé par l'autorité légitime.

Ge n'était pas seulement son caractère propre qui dictait à Louis Veuillot cette règle de conduite. L'écrivain militant la tenait pour une condition indispensable à l'utilité de la presse catholique. V Univers était et devait être une œuvre essentiellement organisée et dirigée par de simples chrétiens qui ne se réclamaient d'aucune investiture spéciale et qui, ainsi, ne risquaient de compromettre qu'eux-mêmes. Mise volontairement au service de la foi et de l'autorité, une telle œuvre devait posséder toute la force morale qui naît de la spontanéité et de la conviction évidentes.

Ce dessein et ce programme, Rome les approuva.

Quand VUnwers fut l'objet de censures épiscopales, prononcées par Mgr Sibour, archevêque de Paris, par Mgr Dupanloup, par Mgr Guibert,

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Pie IX prit soin de détourner cette hostilité redoutable. Le Pape fit comprendre qu'il appréciait beaucoup le talent, le zèle et la discrétion de Louis Veuillot ; et, d'une manière directe, il témoigna au journaliste la sympathie la plus flatteuse et la plus cordiale. En 1859, celui-ci étant retourné à Rome, Pie ÏX lui dit : « Vous avez toujours été dans la bonne voie ; vous n'en sortirez pas. » Un an après, VUnwers étant supprimé par l'Empire, pour avoir défendu l'indépendance du Saint- Siège, Louis Veuillot alla de nouveau à Rome. Il entendit Pie IX lui dire, en l'accueillant avec tendresse : « Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice, » et il vit le Pape très désireux, très préoccupé de lui assurer une aide et un dédommagement. Louis Veuillot n'avait qu'un souci : la sentence publique que rendrait le Saint-Siège sur le rôle rempli par V Univers dans la lutte et dans la politique religieuses. La sentence fut rendue sous la forme d'un Bref, adressé à Louis Veuillot et aux autres rédacteurs de V Univers : insigne louange et paternelle bénédiction. En 1862, lors de la publication du Parfum de Rome, Pie IX fit remettre à Louis Veuillot cinq mille francs. L'écrivain sans fortune ne voulut pas les accepter et les versa au Denier de Saint- Pierre, comme offrande anonyme. Cinquième séjour dans la Ville Éternelle ; deux longues audiences du Pape (la seconde fournit aux nouvelles éditions du Parfum de Rome un chapitre supplémentaire) ; ensuite, un Bref où l'ouvrage

est loué comme une fidèle peinture du caractère romain et du magistère pontifical. Un autre Bref, relatif à la Vie de Notre- Seigneur Jésus-Christ, constitue un témoignage extraordinaire d'estime, d'admiration et d'affectueuse reconnaissance. Rappelant la mesure brutale qui avait supprimé r Univers, le Pape disait à l'écrivain : « Nous vous félicitons, cher fils, de ce que, bien qu'écarté de l'arène oii, avec tant de vaillance et de fruit, vous combattiez pour la vérité et pour la justice, vous n'avez pas enfoui dans la terre le talent qui vous avait été confié, mais vous avez continué à servir ardemment la même cause qu'auparavant vous défendiez, et à lui apporter de nouveau un secours efficace... Ce fruit de vos veilles s'est offert à nous, comme orné d'un éclat extérieur et tout spécial, par suite du caractère des épreuves auxquelles vous êtes en butte. Votre œuvre, au milieu de ces circonstances d'adversité, respire cette faim, cette soif de la justice, cet élan et cette fermeté d'esprit que vous avez montrés jadis en soutenant le combat auquel vous étiez engagé... Puisque votre constance atteste que l'épreuve de votre foi produit réellement en vous cette patience qui est le couronnement de l'œuvre, Nous sommes plutôt enclin à vous féliciter et à vous conseiller la joie... » En 1867, Louis Veuillot peut enfin, après sept ans d'ostracisme civil, faire reparaître V Univers : nouveau voyage à Rome ; nouvelles audiences, pleines de félicitations et de bénédictions. Puis, lors du Concile, séjour prolongé, pendant lequel le

journaliste est fêté par tout un monde de prêtres et d'évêques. Il dépose le produit et les listes de la souscription ouverte, pour le Concile, dans les colonnes du journal. Il reçoit le Bref où le Pape, glorifiant la générosité du clergé français et le zèle de tant de pasteurs pour « l'union étroite des âmes » avec la « chaire de vérité », décerne à la rédaction de VUnwers cette expressive récompense : « Nous vous félicitons, vous et vos collaborateurs, de l'heureux résultat de vos travaux ; Nous félicitons ceux qui les font servir à l'affermissement de leur propre piété ; Nous félicitons le clergé qui, uni dans une action commune, vous soutient par son exemple et par son zèle... »

Du laïque si souvent gratifié de tels témoignages on a, certes, bien raison de dire qu'il a eu le Pape pour lui.

Mais, sans doute, c'eût été par trop de bonheur si Louis Veuillot ne s'était jamais mis dans le cas de s'attirer aucune réprimande. Une fois, la bouche auguste qui avait prononcé tant de louanges notifia un blâme assez général, dont le journaliste catholique dut prendre sa part ; ce qu'il fit sans en rien dissimuler.

L'événement se produisit vers la fin de cette longue carrière, à l'improviste, sous le coup d'une extrême animation excitée par un débat soudain et important.

Dans les derniers jours de mars 1872, les catholiques français se trouvèrent divisés à propos d'un vote rendu par la Chambre. Celle-ci venait d'écar-

ter la grande pétition présentée en faveur des droits du Pape, relégué dans le Vatican. La polémique fut très vive entre de nombreuses personnalités, y compris des évêques. Pie IX décida d'y mettre fm ; et il blâma toutes les paroles excessives. De ce blâme qui atteignait ses adversaires, mais qui l'atteignait aussi, Louis Veuillot souffrit comme d'une épreuve, comme d'une blessure au corps et à l'âme. Seize mois après, installé dans une ville d'eaux, il écrivait à sa sœur, qui ne le croyait pas vraiment malade : « Je t'assure, ma sœur, que tu as de l'esprit, de l'éloquence, même de la raison, et qu'il n'y a rien de mieux à dire que ce que tu dis. Au fond, je suis de ton avis : tant qu'on n'est pas couché, il faut soutenir que l'on se porte bien. Le mal vous vexe ; mais Ton se figure qu'on a le plaisir de le vexer, et ça lui fait un nez prodigieux. Seulement, je ne peux pas faire mon article, et je bisque considérablement. Cependant je le vois, mon article : c'est quelque chose. » Huit jours après : « Je t'écrivais hier une lettre, que j'ai trouvé bon ensuite de ne pas mettre à la poste, et j'ai bien fait : je te disais que j'avais commencé un article et que je n'avais pu l'achever, malgré tous mes efforts. En vérité, j'étais désolé. J'ai voulu attendre. Ce matin, je me suis mis à l'œuvre sur un autre sujet. Ça ne va pas tout seul, il y a encore du tirage, mais c'est mieux. J'en reviendrai, je l'espère. J'étais atteint plus qu'on ne pouvait le croire. » Autre lettre pareille, du même moment : « Hélas ! encore un peu de patience.

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Ça va toujours bien, mais ça ne va toujours pas. Ma pauvre cervelle était vraiment très décrochée. Elle se remet peu à peu. La lecture ne me fatigue pas du tout, les lettres familières sont presque expédiées ; je peux corriger, et j'ai fait un petit travail assez bon sur un vieux livre de ma façon. Mais la composition traîne. Dès que j'ai la plume à la main pour écrire d'un seul côté du papier, tout se brouille et disparait ; il ne me vient plus de phrases toutes faites. Cependant, je sens maintenant que je me remettrai. » La crise est longue. En juillet 1874, de Saint-Servan où il promène son épreuve, il écrit : « Je t'assure, chère sœur, que je voudrais bien savoir si je suis paresseux ou si je me sens incapable, si je suis démonté ou cassé, si je me porte mal ou si je me porte bien... Enfin, je ne voudrais pas t'inquiéter, mais j'éprouve un malaise indéfinissable, qui est autre que tout ce dont j'ai l'habitude, et qui me déroute tout à fait. J'avais emporté un article commencé : j'ai essayé deux fois de le finir ; deux fois je me suis arrêté en chemin, sans avoir avancé d'une ligne. Je n'ignore pas cependant ce que je veux dire, et l'article est bien tout entier dans ma tête. Le sujet est d'ailleurs le plus simple du monde ; il n'y a qu'à raconter. Je n'en puis venir à bout. Cela me déconcerte horriblement. Ah ! c'est maintenant que je n'ai plus mon ancienne facilité. Rien ne coule de source, rien ne va plus, et je crois bien que la fontaine est tarie... Il me semble que si l'on me disait que j'ai fait mon dernier article.

j'en aurais un plaisir infini. Je ne vois rien à dire sur rien, ou je ne vois rien qui mérite d'être dit. Quelque chose en moi s'est brisé» ou dénoué, ou effacé. »

Mais non. Simple illusion de l'ardeur déconcertée. Le désarroi se dissipe ; et le grand écrivain né pour la lutte, formé dans la lutte et qui craignait de s'y être épuisé, sent peu à peu renaître sa vigueur et son entrain. L'épreuve s'achève et se résume selon le mot pittoresque, spirituel et confiant que le journaliste avait dit dès les premiers jours : « Dans le fond, ce n'est qu'une bénédiction qui entre en brisant les vitres (1). » Et cinq années encore d'actifs labeurs, maintes fois très brillants.

Il a eu le Pape pour lui. Il était si pleinement dévoué au Pape !

La louange pontificale décernée en 1869 pour les efforts qui favorisaient « l'union des âmes » avec la « chaire de vérité » définit l'œuvre essentielle de Louis Veuillot. Comme un fils aime sa mère, il aimait l'autorité romaine. Il l'a soutenue passionnément et puissamment, sur tous les terrains où elle doit prévaloir. Or, sur tous ces terrains à la fois, elle était ou dépossédée, ou menacée, ou bien attaquée.

Chez nous, elle se heurtait aux préjugés issus de l'ancien gallicanisme. Il fallait resserrer les liens de notre clergé avec le Saint-Siège ; il fallait

(1) Correspondance, t. I, p. 429. (Lettre à M l'abbé Labarre.)

que les droits supérieurs de la papauté fussent reconnus en doctrine positive, exercés en fait. Ainsi que le constate un éminent écrivain ecclésiastique, Mgr Baunard, le pontificat de Pie IX se trouva destiné à opérer « cette concentration des choses catholiques autour du Saint-Siège, qui rend désormais l'Église universelle invincible à toute puissance adverse... Unification qui défie aujourd'hui toute tentative de schisme (1). » Dès 1842, Louis Veuillot mit V Univers au service de la réforme liturgique, entreprise et accomplie par dom Guéranger, réforme capitale, qui donna à la renaissance religieuse un élan et un caractère décisifs. Dans l'histoire du grand moine, à laquelle un éminent bénédictin a consacré deux volumes écrits du style le plus savoureux, le plus juste et le plus élégant, on rencontre en abondance les marques du zèle de Louis Veuillot pour la cause de l'unité (2).

L'unification que le Saint-Siège poursuivait s'opéra avec le concours des conciles provinciaux tenus à Reims, à Tours, à Avignon, à Albi, à Bordeaux, à La Rochelle, à Agen, à Amiens, etc. Louis Veuillot soutint la doctrine affirmée par ces assemblées ecclésiastiques.

L'ultramontanisme que l'incrédulité dénonçait avec horreur, il l'embrassa tout de suite résolument et, mille fois, il le justifia, le glorifia, comme

(1) Un Siècle de l'Eglise de France, p. 496.

(2) Dom Guéranger, abbé de Solesmes, par un moine bénédictin de la congrégation de France. 2 vol. grand in-S». Paris, Pion.

un essentiel principe de vérité, d'ordre et de vie. Ce fut ainsi en toute circonstance, notamment en 1854, lors de la définition pontificale du dogme de l'Immaculée Conception, jusqu'au concile du Vatican, jusqu'au dernier labeur. Dans son œuvre immense, les pages qui concernent l'autorité romaine sont innombrables. Et quelle foi et quel amour s'y épanouissent, avec une éloquence indéfiniment renouvelée ! Le rôle du Pape comme Docteur, comme Chef et comme Père, Louis Veuillot a, sous les formes les plus diverses, développé ce thème fondamental ; et il lui a souvent donné le ton d'un magnifique hosannah.

Égale ardeur à défendre le pouvoir temporel du Pape ; abondantes louanges affectueuses décernées par Rome.

Sait-on que, cinquante ans plus tard, les augustes louanges ont eu pour complément un hommage, bien involontaire, recueilli dans le monde libre penseur? Aujourd'hui, en vérité, Louis Veuillot pourrait dire que la libre pensée, si longtemps exaspérée contre les partisans du pouvoir temporel, a fini par leur donner gain de cause. Le fait intéresse la renommée des catholiques militants ; Louis Veuillot entre autres. Et puis, c'est une curieuse et haute leçon d'histoire morale et politique.

Sous le deuxième Empire, après la période qui, durant quelques années, avait favorisé l'Église, l'esprit révolutionnaire se releva, ayant choisi

comme terrain d'action le domaine de la politique extérieure. Cette fois, le pouvoir temporel du Pape devenait l'objectif des efforts entretenus par la libre pensée. En butte aux attaques de tous les conspirateurs qui soulevaient l'Italie, le Saint- Siège voyait, de plus, se resserrer contre lui la complicité des gouvernements européens. Dans cette complicité, la part de la France impériale était importante et singulière. Napoléon III avait choisi une attitude qui le portait à pratiquer les méthodes les plus extraordinaires. En certains cas, il combattait par les armes les tentatives garibaldiennes, mais il encourageait, puis retenait le Piémont, qui aurait voulu ratifier tout de suite le programme et les actes de Garibaldi. Longtemps, l'empereur rêva de conserver à la papauté une indépendance positive au sein de l'Italie unifiée et aussi une sorte de prédominance. En réalité, on préparait l'assujettissement. Mais la formule était que, quoi qu'il arrivât, le Pape, dans Rome conquise par le Piémont, resterait libre, pleinement libre. Une foule de livres et de brochures, des articles de journaux (par milliers) affirmaient que l'indépendance morale, matérielle et publique du Saint-Siège ne subirait aucun préjudice. Gomme Montalembert, comme Mgr Dupanloup, comme la foule des catholiques zélés qui dénonçaient la perfidie ou l'illusion générales, Louis Veuillot adjurait les hommes de bonne volonté de ne pas laisser s'accomplir une œuvre pleine d'injustice et d'aveuglement. Il flétrissait l'atteinte pré-

méditée et déjà poursuivie contre des droits sacrés. Il exposait les déplorables résultats dont souffriraient l'Église, la morale publique et le droit des gens. Il montrait la papauté destinée à être dépouillée de toute indépendance et de toute garantie positive. Ce fut l'une des longues luttes soutenues par le grand écrivain catholique, et durant lesquelles il s'entendit accuser de méconnaître tous les besoins du temps, de ne savoir être ni juste ni raisonnable, de ne point vouloir comprendre les choses les plus simples. . .

Quarante années ont passé. Pie IX est mort prisonnier dans le Vatican. Là, sous la même et dure contrainte, s'est écoulé tout le pontificat de Léon XIII. Là, un troisième pape, Pie X, est prisonnier à son tour. Or, il paraît que c'est le régime auquel le Saint-Siège devrait se résigner indéfiniment ! En mai 1911, un incrédule, historien distingué, grand ami des idées modernes, M. Gabriel Monod, expliquait, dans la Revue Bleue, que Pie IX et ses successeurs avaient eu grandement raison de refuser de s'entendre avec le gouvernement italien et que celui-ci ne pouvait mieux faire que d'entourer d'égards la papauté... destinée à rester captive. M. Gabriel Monod considérait cette solution comme très équitable et très ingénieuse. Il disait notamment : « Si la papauté avait accepté « la loi des garanties » et avait consenti à vivre en bonne intelligence avec la royauté nouvelle, le Pape serait devenu un évêque italien ; il aurait perdu son prestige œcuménique et, de plus,

les catholiques, constitués en parti clérical, eussent été un danger permanent pour l'État italien. L'attitude prise par Pie IX, Léon XIII et Pie X conserve aux Papes l'intégrité de leur rôle de chefs de l'Église universelle ; et, en interdisant aux catholiques de prendre part, en tant que tels, à la vie publique italienne, elle rend à l'Italie un signalé service. La manière dont les Italiens, le Pape et le roi, ont, non pas résolu la question romaine, mais, au contraire, suspendu et différé pour longtemps sa solution, est un chef-d'œuvre d'esprit politique, de combinazione... « Que les Papes, depuis les quarante dernières années comme durant tant de siècles, aient protégé l'intérêt de l'Italie, c'est bien certain. Mais, autrefois, on assurait que leur indispensable liberté ne perdrait rien lorsqu'ils cesseraient d'être les maîtres de Rome.. Or. désormais, la papauté est captive dans l'enceinte du Vatican. C'est ainsi, disait M. Gabriel Monod, que la nouvelle Italie « a réalisé à peu près le programme de Cavour : VEglise libre dans VEtat libre ». A peu près... sauf que le Pape, qui, selon la fameuse formule, devait jouir d'une liberté complète, est condamné à l'emprisonnement. Cela est bien certain aussi ! Quelle dérision 1 — Pour les hommes politiques et pour les écrivains qui jadis représentaient l'œuvre révolutionnaire comme la sauvegarde de toutes les libertés et surtout de la liberté ecclésiastique et pontificale, quelle humiliation 1 Se sont-ils assez trompés et peut-on se tromper davantage?

Ils en prennent leur parti, en oubliant toutefois les promesses si longtemps multipliées par eux. Ainsi, à la date du 17 février 1909, le Temps disait : <( Si libre qu'on soit d'esprit, il y a des impossibilités que l'impartialité oblige à constater. La politique de conciliation entre le Vatican et le Quirinal est une de ces impossibilités. La claustration volontaire du Pape n'est pas une protestation sentimentale : c'est une nécessité. Des catholiques nouveau jeu, à Rome même, l'ont qualifiée de bouderie. Rien n'est moins çrai. » Le Temps envisageait le cas où, en dépit de toutes les vraisemblances et de toutes les possibilités, le Pape chercherait un accommodement avec le roi et réaliserait la « conciliation » si souvent réclamée par les libres penseurs. Eh bien ! alors, de l'aveu du Temps, la situation du chef de l'Église serait absolument faussée et, aux yeux de tout le monde, inadmissible. Pourquoi? Voici la raison, telle que le Temps l'exposait : « Il y aurait alors dans Rome deux souverains vivant côte à côte, l'un temporel, l'autre spirituel. Lequel l'emporterait? Lequel aurait le pas sur l'autre? Le Pape? Alors, le roi d'Italie ne serait plus que son connétable. Le roi? Alors, le Pape ne serait plus que l'aumônier du chef de l'État. La vie de l'Église et celle de l'État seraient impossibles à distinguer. L'État prendrait des responsabilités pour lesquelles il n'est point fait. Enfm et surtout, comment se trancherait, avec ce nouveau régime, la question de la nationalité du Pape et des cardinaux, celle même du

siège de la papauté? » Ensuite, la feuille libérale énumérait les complications diverses qui, suivant elle et avec grande raison, ne manqueraient pas de se produire si un cardinal non italien devenait pape. Dans ce cas, le Temps déclarait qu'on devrait prévoir des conflits c inextricables ». Donc, il faut que le Pape s'interdise les relations officielles et toute espèce d'entente avec le gouvernement italien ; s'abstienne même de circuler en Italie et sur le territoire romain, pour éviter une protection à la fois assujettissante et vacillante. Bref, il faut que le Pape se résigne à demeurer prisonnier dans son Vatican. C'est la conclusion réelle de la politique réformatrice qui promettait au Souverain Pontife une parfaite indépendance !

Durant dix années au moins, l'Europe a retenti de cette promesse, qui, d'ailleurs, s'accompagnait des railleries les plus méprisantes dirigées contre tous les catholiques du monde, spécialement ceux de France, parmi lesquels, bien entendu, se distinguait Louis Veuillot. On assurait que les libres penseurs et les autres adeptes de la politique appelée « libérale » étaient seuls à défendre la bonne foi et le sens commun.

Longtemps après encore, quand la conquête se trouvait accomplie et quand la plupart des gouvernements européens l'avaient plus ou moins ratifiée ou simplement acceptée, il était admis qu'elle constituait une solution définitive, normale et parfaite. Personne ne conservait plus aucun droit ni aucun prétexte de se plaindre ;

personne, et surtout le Pape. S'il protestait contre les atteintes infligées à ses droits, s'il se déclarait victime et prisonnier, c'était parce qu'il lui plaisait de l'être. En réalité, il n'avait qu'à prendre son parti d'une situation confortable, privilégiée ; exercer tranquillement l'autorité spirituelle ; user de la liberté civile, célébrer le culte, prêcher, enseigner, circuler. La fameuse question romaine était on ne peut mieux résolue... Or, voici que, finalement, elle ne l'est pas du tout. Elle demeure pleine de conflits « inextricables ! » Ces conflits peuvent troubler profondément et avec violence la vie des autres nations. Nous, Français, nous l'avons vu, lorsque le président Loubet, en 1903, alla saluer le roi d'Italie sur la terre romaine, sur l'ancien territoire pontifical. Il s'agissait d'entente diplomatique et de bien autre chose aussi. Pour gage de cette entente, Victor- Emmanuel III exigeait que la dépossession du Pape fût officiellement reconnue par nous. C'est ce que fit le président de la République française en rendant hommage au nouveau maître de Rome. Le souverain dépossédé ne pouvait manquer de notifier une protestation. Elle était attendue et provoquée chez nous par les hommes qui trouvaient le moment venu de supprimer le budget des cultes et le Concordat, en un mot, de rompre tout lien avec l'Église et de la dépouiller. Ils exécutèrent leur dessein. Ils achevèrent le bouleversement civil et religieux qui transformait la fille aînée de l'Église * en une nation vouée désormais à l'athéisme. Révo-

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lution radicale dans la politique, dans les esprits et dans les mœurs, tel fut pour nous le résultat des longues menées qui avaient détruit le pouvoir temporel du chef de l'Église.

Maintenant encore, pour le présent ou pour l'avenir, le Pape peut-il renoncer à la souveraineté politique et territoriale dont il a été dépouillé? Non. Dans l'article que j'ai cité et qui a toute la valeur d'un aveu historique, le Temps repousse avec ironie l'idée d'une pareille solution. Il raille comme « une inconcevable naïveté » l'espérance de voir le Pape vraiment libre sous la domination et même sous la protection du roi d'Italie installé à Rome. Chimère sans excuse, dit-il. Assurément... Toutefois, cette chimère, dénoncée en 1909, elle a, durant un demi-siècle, été caressée par le monde libéral, modéré, antipapalin, auquel le TempSy alors comme aujourd'hui, servait d'organe et de conseiller. Voilà répudiée la politique en faveur durant soixante années ! Répudiée, et de quel ton ! Et parmi les hommes qui la désavouent en levant les épaules, beaucoup l'ont pratiquée jusqu'à la dernière heure. Ils peuvent se souvenir d'avoir raillé l'attitude du Souverain Pontife et nié avec obstination cette captivité, qu'ils déclarent aujourd'hui très réelle et même inévitable l

Soixante ans d'erreur, c'est un long et humiliant chapitre dans l'histoire du parti qui croyait... et qui croit encore... posséder toutes les lumières...

Pendant les vingt premières années de cette période, combien de fois et par combien de bouches

Louis Veuillot fut-il accusé de se conduire en aveugle et en fanatique? Or, il avait raison contre tant d'adversaires. Soutenant avec une merveilleuse énergie les efforts des évêques, des notabilités et de la foule catholiques, il prouvait que l'intérêt, comme le devoir, des peuples civilisés ordonnait de protéger la papauté. Il signalait les universelles conséquences du préjudice qu'elle subirait. Il calculait et, d'avance, décrivait l'essor que prendraient les passions irréligieuses, fortifiées et stimulées par un tel exemple. Il montrait les principes traditionnels pliant de nouveau sous le choc ; et la morale élémentaire s'en allant, elle aussi, à la dérive.

C'est le phénomène dont nous sommes les témoins et les victimes. Beaucoup de gens s'en effraient aujourd'hui qui, autrefois, ne discernaient pas le rôle tutélaire du Saint-Siège ni, non plus, en général, la grandeur, la force, la nécessité de la doctrine et de la foi chrétiennes. Oui, la religion est importante à ce point. Elle possède les ressources incomparables, de même qu'elle impose les devoirs sacrés dont Louis Veuillot a parlé si éloquemment. On commence enfin à s'en apercevoir dans le monde où Louis Veuillot passait pour un aveugle et pour un exalté. Il y a lieu d'espérer une renaissance, dans laquelle se dessinera, vaste et glorieuse, la part du grand polémiste chrétien, serviteur très fidèle de la papauté et que la papauté combla de louanges et de bénédictions.

Certainement aussi, Louis Veuillot eut pour lui la grammaire. Entendons par là les gens qui, en observant consciencieusement les règles, distinguent et savourent les qualités de la langue. Du reste, chez nous, plus qu'ailleurs peut-être, les règles proprement dites sont celles qui s'adaptent le mieux à ces qualités spéciales. La grammaire et la syntaxe, Louis Veuillot les aimait beaucoup. Il avait, sans s'asservir, pratiqué Vaugelas. Comme Bossuet, il méprisait le laisser-aller qui flatte la paresse « par une fausse apparence de facilité ». Il s'imposait la rigoureuse correction qu'il exigeait d'autrui. Il fut terrible aux littérateurs négligents, maladroits, mal venus, par lui baptisés « cacographes w. Il voulait la phrase robuste et bien équilibrée, dont les membres et les mots s'assemblent, s'agencent et s'emboîtent selon la logique de l'ordre et selon l'instinct de l'harmonie. Mais cet ordre-là. solide et d'aplomb, devait avoir beaucoup de souplesse et d'aisance. Comme Bossuet encore, il détestait la « critique importune » qui, « faisant la docte et la curieuse par de bizarres raffinements, ne laisserait, à la fm, aucun lieu à l'art ». Point de vaine et tracassière minutie. Rien de ce qui peut embarrasser une allure franche, forte et gracieuse.

Chez Louis Veuillot, la phrase se forme et se meut avec le plus bel instinct de justesse. Jamais d'expressions ou de propositions qui enjambent irrégulièrement l'une sur l'autre. Surgissant comme d'eux-mêmes, les mots prennent la place qui

leur appartient. C'est l'entière précision, soit dans la brièveté, soit dans l'abondance. Par sa contexture, la phrase semble modelée sur la tranquille vigueur physique de l'écrivain. Elle a le timbre de sa voix pénétrante, grave et nuancée. On la distingue et on la reconnaît tout de suite. La défmition célèbre formulée par Bulïon : « Le style c'est l'homme même », s'applique à Louis Veuillot avec une exactitude surprenante. Pascal a dit : « Quand on voit le style naturel, on en est tout étonné et ravi ; car on s'attendait de voir un auteur et on trouve un homme. » En rappelant cette pensée dans la belle étude que j'ai citée plusieurs fois, le Révérend Père Longhaye ajoute : « A prendre la chose d'un autre point de vue et plus vrai encore, j'ose le croire, Veuillot, comme tous les grands modèles, démontre jusqu'à l'évidence que l'homme fait l'écrivain. » Oui, il a voulu et il a su mettre dans son œuvre tout ce qu'il y avait en lui de force, de sincérité, de courage, d'enthousiasme et d'esprit. Ces dons variés, dont il était très riche, il les a dépensés avec une noble prodigalité. L'écrivain plébéien a pratiqué la maxime imposée au chevalier : ne rien épargner de soi, sui prodigiis. De là, le talent merveilleux que M. Jules Lemaitre a si bien observé ; « Une souplesse incroyable, une extrême diversité de ton €t d'accent, depuis la manière concise, à petites phrases courtes et savoureuses, et depuis la façon liée, serrée, pressante, du style démonstratif jusqu'au style largement périodique de l'éloquence

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épandue, et jusqu'à la grâce inventée et non analysable de r.expression proprement poétique... Toute la gamme, et la grâce et la force ensemble, et toujours, toujours le mouvement, et toujours aussi la belle transparence, la clarté lumineuse et sereine... »

J'ai parlé de richesse verbale. Louis Veuillot en était en possession dès qu'il commença décrire. Il lisait, et il continua de lire, avec une ardeur insatiable. Dans son amour de la langue française, on retrouve quelque chose de son amour de l'Église. Est-ce que notre plus beau langage national et nos meilleurs souvenirs patriotiques ne sont pas imprégnés de l'esprit chrétien? En savourant la parfaite clarté, l'harmonieuse éloquence, riiéroïque noblesse des lettres françaises, il y reconnaissait, et avec raison, des caractères et des fruits de la traditionnelle et constitutive croyance religieuse. Bien jeune encore, pauvre, par conséquent, il refusait le bénéfice pécuniaire qu'on lui offrait en retour de besognes bâclées ; et il disait : « Je ne consentirai jamais, pour des mines d'or, à ne pas écrire le mieux que je puis... Je me soucie fort peu de la gloire de l'écrivain, mais je ne fais point si bon marché de sa dignité (1). » Enfm, doué de tout le génie de sa race, il mit encore au service de l'Église l'esprit français et même l'esprit gaulois, puissances redoutables, si longtemps rebelles, si souvent perverses. Toute puissance doit colla-

(1) Correspondance, t. I, p. 149.

borer à l'œuvre de Dieu. Omnis anima suhdita^ C'est de la théologie supérieure. Et ici on peut^ après saint Paul, laisser encore parler Pascal, qui a dit, justement à propos des écrivains capables' de jeter dans leur art toute leur propre nature : « Ceux-là honorent bien la nature qui lui apprennent qu'elle peut parler de tout, et même de théologie. »

Ayant gagné un magnifique prestige littéraire^ Louis Veuillot a franchement voulu n'être pas de l'Académie. Elle est assez habituée à se voir critiquée et injuriée par des gens qui meurent d'envie de lui appartenir. Elle a coutume aussi de se venger d'eux en leur faisant bon accueil, moyennant quelque amende honorable, dont plus d'un s'acquitte avec joie et ferveur. En raillant maintes fois l'Académie, Louis Veuillot ne nourrissait aucune arrière-pensée, au contraire. Nul doute qu'il n'ait salué d'un ironique sourire le propos^ tenu par Charles de Rémusat (une de ses victimes) et que Sainte-Beuve a rapporté : a Ce diable de Veuillot a tant de talent que, s'il se présentait à l'Académie, je serais capable de lui donner ma voix. « Peut-être même le compliment suggéra-t-il au polémiste quelque prompte récidive. Louis Veuillot reprochait à l'Académie faiblesse et complaisance envers l'incrédulité. Mais, en outre^ le maître écrivain ne voulait pas être de l'Académie, ni d'aucune autre compagnie mondaine ; pas plus qu'il ne supportait l'idée de recevoir une décoration. Il entendait n'être qu'un soldat chré-

tien. Aucun homme de lettres (et on n'en a guère vu comme celui-là) n'eut un pareil détachement de la renommée. La gloire qui l'entoure aujourd'hui, il ne l'a pas cultivée, il ne l'a pas recherchée. Il l'a recueillie seulement par surcroît, c'est-à-dire d'une manière toute chrétienne. Et le témoignage d'une si haute humilité apparaît en chaque endroit de l'œuvre constituée par Louis Veuillot, œuvre imposante, vivante, impérissable, désormais incorporée au trésor de la littérature française.

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