PREMIERE LETTRE
Joseph Jecbatab à Benjamin Elul d'Alexandrie.
Que le Seigneur veille à jamais sur tes jours.
Si tu es bien tout est bien.
Après avoir échangé mes marchandises à Suze , le huitième jour du mois de Shébath , j'ai quitté la Perse en ne voyageant que la nuit et faisant reposer mes serviteurs et mes dromadaires, durant tout le jour, sous les tentes qui sont établies d'espace en espace par les marchands de toutes les nations. C'est surtout dans la province que l'on nomme la Ceinture de la Reine, et qui paie à cette princesse les plus forts revenus, que j'ai trouvé le plus grand nombre de sources , de rivières et d'ombrages ; mais la Robe de la Reine est un pays plus désert où les habitations sont rares, et le Voile de la Reine, malgré la richesse de ses villes dont les impôts sont aussi consacrés en entier à la parure de la grande Reine qui leur donne ces noms , a des plaines si arides et si rudes à traverser que l'on se croit déjà arrivé au désert , et que la nuit même y est aussi étouffante que dans la solitude de Madian. J'ai remonté l'Euphrate comme de coutume et, après vingt-quatre nuits de voyage, tant sur le fleuve que dans le désert, inquiété assez souvent par la vue des Isaures
qui dévastent toute la Syrie et dont les cavaliers se montraient sans cesse à l'horizon, je suis entré à Antioche, n'ayant perdu que trois esclaves et aucune de mes marchandises, ni des étoffes de Perse. J'ai pris à peine quatre jours de repos et de sommeil chez mes frères. J'ai laissé ma suite dans notre maison accoutumée et le sixième jour du mois Adar je me suis disposé à sortir avant le lever du soleil pour me rendre seul et à pied au faubourg de Daphné, selon que je me l'étais promis.
Jusqu'au moment où je résolus de traverser Antioche, j'étais resté enfermé avec nos frères et n'étais même pas monté sur la terrasse pour voir l'état actuel de la ville. Mais ainsi que je te l'écris, le sixième jour je fus averti qu'un mouvement extraordinaire se faisait au dehors, par les cris que j'entendis et le grand - bruit des clairons et des trompettes qui résonnaient dans l'éloignement. Nous montâmes tous sur la terrasse d'où nous découvrîmes toute la ville couchée à nos pieds dans l'ombre; à l'orient les sables, à l'occident la ligne bleue de la mer et, devant nous, se détachait sur la poudre de la plaine, comme une île chargée de palmes, de cèdres, de cyprès et de lauriers, la retraite de Daphné où j'étais attendu.
Antioche était plus que jamais en rumeur. Cette ville inquiète était prise d'un redoublement d'ivresse moqueuse que je ne pouvais m'exphquer. Les rues étaient pleines d'une grande multitude d'hommes qui chantaient et couraient en tenant par le bras des femmes sans voile, que le nouveau culte a délivrées de la retraite sévère du gynécée. Les chrétiennes effrontées d' Antioche regardent les hommes avec une telle audace qu'elles leur font baisser les yeux. II y avait encore beaucoup de maisons fermées, c'étaient celles des anciennes familles demeurées fidèles à la première idolâtrie qu'ils nomment à présent l'Hellénisme. Mais ces maisons étaient en bien petit nombre et l'on ne voyait guère sur leurs terrasses que les hommes. Les femmes ne montraient que leurs têtes, leurs voiles et leurs yeux derrière des grillages.
On voyait revenir des campagnes , par troupes de cent ou deux cents hommes, des jeunes gens vêtus de robes noires ceintes d'une corde. Les femmes nazaréennes allaient au-devant d'eux et témoi-
gnaient beaucoup d'eftroi en écoutant leurs récits. Ces hommes avaient l'air irrites et, comme s'ils avaient voulu se venger d'un affront qu'ils venaient de recevoir, je les vis, sous notre terrasse, ramasser des pierres et s'en servir pour briser une statue de Vesta placée à la porte d'une petite maison hellénienne. Le maître de cette maison se contenta de fermer les fenêtres et de faire ôter de sa terrasse une statue de Mercure. Notre frère Siméon de Gad m'apprit que ces hommes venaient de courir les campagnes voisines d'Antioche, comme ils ne cessent de faire chaque jour pour forcer les campagnards à briser les statues de leurs Dieux, mais il leur faut pour cela livrer de rudes combats. Les villages ne cèdent pas sur ce point aussi promptemcnt que les villes, et leurs habitants qui n'ont pas la mollesse des citadins, tuent, à coups d'arbalètes et de piques, les Nazaréens qui veulent toucher à leurs petits temples, et défendent mieux leurs Dieux de bois que les riches leurs Dieux de marbre et d'or. Cette fois les Nazaréens à robe noire ont été repoussés dans Antioche plus vigoureusement que jamais, à cause du débarquement inattendu d'un corps d'armée de l'Empereur, qui ne s'élève pas à moins de soixante et dix mille hommes. Ces Chrétiens se vengeaient donc sur la ville où ils régnent en maîtres, et au milieu d'une troupe de ces compagnons que beaucoup de femmes du peuple entouraient, je vis l'un de ces jeunes furieux monter sur une pierre et haranguer pendant plus d'une heure, en prononçant des imprécations qui |iaraissaient s'adresser à l'Empereur, car il montrait l'orient où Ton apercevait les premiers travaux du camp romain que ce jeune prince fait toujours asseoir à la manière de Jules César. Les habitants d'Antioche ont un amour incroyable pour les longs discours, et leurs Prêtres leur reprochent de ne chercher que cela dans leurs temples, et non la prière. Après celui que fit devant nous ce nouvel orateur, le Peuple jeta des cris de joie et prit des pierres pour courir à une nouvelle destruction où le guidèrent les jeunes Nazaréens en robe noire. Notre frère Siméon de Gad, à qui je demandai le nom de ces étranges personnages, me dit, avec un léger sourire qu'il ne put s'empêcher de laisser percer sous l'habituelle gravité de son langage, que ces hommes qui
couraient en foule et vivent par troupes nombreuses s'appelaient depuis quelques années : solitaires ou moines. Pour moi cela ne me paraît pas surprenant, quand je vois s'établir aussi peu à peu, dans tout l'Empire, ïa coutume de nommer Paysans, en langue de Rome, tous les adorateurs des Dieux, de quelque rang qu'ils soient, à cause de la résistance obstinée des villageois, des Pagani,
Je craignis un moment de voir ici des massacres pareils à ceux dont nous fûmes témoins à Alexandrie, mais les habitants d'Antioche sont querelleurs , disputeurs et moqueurs comme les Athéniens , sans que leurs emportements soient empreints de la cruauté du Peuple d'Alexandrie. Après les moines passèrent des bandes plus joyeuses qui chantaient des vers grossiers contre l'Empereur qu'ils nommaient le Boucher et le Victimaire, Ils recevaient des poignées d'argent que leur jetaient de leur terrasse deux eunuques très riches de la cour de Constance, que le jeune Empereur fit chasser à son avènement et qui cependant s'étaient empressés de passer par le Taurobole , avant qu'on ne le leur demandât. A présent , disgraciés sans retour, ils sont devenus plus fervents Chrétiens que jamais, et font une guerre timide et honteuse au Prince qui purgea Constantinople des espions et des dénonciateurs dont ils faisaient partie. Les coureurs de rues désœuvrés et gorgés de vin étaient au plus fort de leurs chansons sur la barbe de Julien, lorsque les trompettes ont résonné aux portes de la ville et les chemins se sont vidés à l'instant. Toute la foule s'est jetée dans les maisons et s'est mise à charger les toits et les terrasses pour Voir passer une des cohortes de l'armée qui va entrer en Perse dans quelques jours, et qui traversait Antioche en silence. Je n'avais jamais vu ces vieux légionnaires qui ont fait Auguste, malgré lui , le jeune César. J'ai compris l'étonnement que leur vue a causé à ces Syriens qui sont vêtus de soie, parfumés et épilés comme des femmes, que les Huns et les Isaures auraient déjà faits esclaves sans cet Empereur qu'ils maudissent, et qui iront bientôt, après lui, tourner des meules de moulin chez les Barbares qui leur crèveront les yeux.
La cohorte qui passait était celle des hoplites. Ces hommes
dont le front est chauve marchaient la tête nue, portant leur casque suspendu au col. Leurs crânes jaunâtres et cicatrisés reluisaient comme la cime de ces vieux rochers que baigne la mer. Ils marchaient aussi légèrement que les jeunes lutteurs quand ils sont nus et huilés pour la course.
Ruben de Theman me fit remarquer que celui qui tenait l'aigle , vieux centurion à cheveux blancs, portait au cou, près de son casque, le collier d'or que les Légions romaines attachèrent de force au front du César de vingt-trois ans, lorsqu'ils le firent Auguste à Lutecia, qui est une petite ville de l'occident, dans les Gaules. Ils estiment cet ornement d'un grand prix, mais il ne me paraît pas valoir plus de soixante mines, et je rapporte deux colliers qui ne m'ont coûté qu'un talent et qui eussent été plus dignes de couronner un Empereur. Mais chez les Barbares de la Gaule on fut trop heureux de trouver ce collier à substituer au diadème. Je vis aussi que tous les soldats qui avaient été chrétiens sous Constance et qui avaient renié le Nazaréen portaient un bracelet de fer, sur lequel un taureau est gravé pour rappeler le baptême sanglant du Taurobole qu'ils ont reçu. Tous ces hommes dont le visage était grave, la taille haute, les membres robustes , la marche rapide et infatigable, me parurent des hommes d'un autre âge, et sortis des tombes de la vieille Rome; il me sembla voir l'une de ces légions à qui Jules donnait pour délassement la conquête des Gaules entre la construction d'une ville de guerre et celle d'un port. J'éprouvai pendant tout le passage de ces hommes d'airain ce que l'on sentirait à Jérusalem à la vue des guerriers ressuscites de Judas Machabée.
Après eux passèrent six cents éléphants, qui portaient les tentes et des vivres pour l'armée dans le désert. Cent autres éléphants couverts de longues housses de pourpre et couronnés d'algue marine étaient conduits par de beaux enfants vêtus de lin qui les guidaient de la voix et avec une baguette d'or. Ces animaux devaient être sacrifiés le lendemain au bord de la mer et, par ordre de l'Empereur, immolés à Neptune.
Cette légion traversa seule la ville, tandis que le reste de l'armée en faisait le tour, et elle ne daigna pas laisser une garde
jOO LES CONSULTATIONS DU DOCTEUR-NOIR.
dans cette cité vaine et tumultueuse d'Antioche dont la force se perd en paroles et en querelles.
On n'entendait plus les pas des troupes et les clairons perdaient leurs voix dans l'éloignenient, que la ville était encore muette de stupeur et ses rues aussi désertes que si la peste les eût dévastées. Mais peu à peu quelques portes s'ouvrirent et l'on se hasarda à sortir et marcher d'une maison à l'autre. On se parla des toits et les rumeurs recommencèrent.
Quelques enfants vinrent avant tous examiner les rues désertes, puis des femmes et, après elles, quelques esclaves, puis des hommes qui marchaient nonchalamment à l'ombre, vêtus de robes peintes , tenant des fleurs à la main , et montrant avec un orgueil voluptueux la blancheur de leurs bras et de leurs jambes ornées de bracelets d'or. Les plus riches Syriens se traînent ainsi quelquefois en public et se font suivre d'une foule de baladins et d'esclaves à qui ils font exécuter des scènes comiques, en les travestissant très vite et de façon à montrer un esprit prompt et satirique. Cette fois ils tentèrent de faire rire le Peuple d'Antioche aux dépens du jeune conquérant dont ils avaient peur, et les bouffons arrivèrent au milieu des rues en costume de sacrificateurs grecs , portant de longues barbes mal démêlées à la façon des Cyniques; ils récitaient des vers du Misopogon, mais je remarquai qu'ds se gardaient bien de dire ceux où l'Empereur a répondu avec un atticisme si fin aux grossières attaques d'Antioche; d'autres se travestissaient comme les douze Césars sur qui Julien a fait un poème et se plaignaient qu'ils manquaient de victimes ; des bergers désolés venaient gémir de ce que leurs troupeaux avaient été égorgés par le souverain sacrificateur; le Peuple se chargeait avec joie de ces rôles ironiques qu'il joua tout le jour sur les places publiques et jusque dans le cirque. Chaque mot heureux était accueilli par des rires et des huées , et le dernier acte de ces comédies était toujours le même. Le bouffon qui représentait Juhcn demandait une victime à grands cris ; on n'en trouvait plus , tous les animaux du pays ayant été immolés. Alors s'avançait un grossier porteur de fardeaux, vêtu en centurion et portant au lieu de l'aigle romaine une oie, que le boucher immolait au milieu des
éclats de rire de toute la multitude. Cette singerie dégoûtante faisait allusion à ce qui était arrivé nouvellement au jeune Empereur. II visitait un temple de Cybèle autrefois fort honoré et le trouva tellement délaissé aujourd'hui, que le pauvre prêtre, ne recevant plus de victimes du peuple, fut forcé d'offrir les animaux domestiques de sa basse-cour.
II y avait deux heures que les insultes populaires duraient, lorsqu'un corps de cavalerie vint y mettre fin en passant avec gravité au milieu des rues. Les habitants résolus à montrer toujours aux troupes de l'Empereur la même aversion se retirèrent encore dans leurs maisons et, de peur que la curiosité ne ressemblât trop à l'admiration, ils s'y renfermèrent comme à l'approche d'un grand orage . . .
Les chevaux, fatigués de la mer, bondissaient en sentant le sable et la poussière sous leurs pieds; ils hennissaient avec joie et enlevaient leurs cavaliers comme les chevaux ailés des statues grecques. Ces troupes étaient gauloises, et bien aimées du glorieux Empereur. Cette race d'hommes de l'occident ne ressemble point à la nôtre. Ces corps gigantesques sont posés sur leurs forts chevaux comme des tours. Leur poitrine, leurs bras, leurs jambes sont revêtus de mailles de fer. Ce tissu de petites agrafes garantit jusqu'à leurs mains et permet le libre mouvement des doigts. Leur tête et leur visage sont défendus par un masque de fer, qui leur donne la figure et le poli des simulacres. Quand ce masque est relevé on voit des fronts aussi blancs que ceux des femmes, des cheveux ardents ou blonds et comme dorés par le soleil, et des yeux clairs, bleus et énergiques.
Je demeurai tout le jour sur les terrasses pour observer les changements de ce peuple timide et rusé. Puis lorsque je vis s'approcher l'heure de la première veille, je sortis secrètement de la maison et de la ville et je m'enfonçai dans le bois qui conduit à Daphné.
Comme je passais à grands pas sous les palmiers, j'entendis quelque chose de semblable à des gémissements. Je m'arrêtai pour
écouter, mais je ne distinguai plus que le soupir du vent dans les longues branches des arbres et les mugissements lointains de la mer. La chaleur ne se faisait plus sentir sous ces grandes ombres , et, les palmes ne cessant jamais débattre l'air comme de larges mains , l'air faisait passer autour de moi les odeurs délicieuses des plantes et les parfums du lotos. De temps en temps seulement, lorsque le vent de l'occident envoyé par la mer venait à faire ployer tous les palmiers à la fois, les rayons rouges du soleil se plongeaient dans l'ombre , comme des épées de feu , et leur passagère ardeur rendait plus délicieuses la fraîcheur et l'ombre qui n'étaient troublées et traversées ainsi que par de rares éclairs. Je m'avançais lentement , en méditant sur le spectacle que m'avait donné cette ville capricieuse et efféminée d'Antioche, et j'allais calculant en moi-même combien de trésors vient de perdre cette folle cité, l'innombrable quantité de statues d'or et d'argent que les Nazaréens ont brisées, celles que les Helléniens ont enfouies par frayeur, et celles que nos frères ont reçues pour les fondre et les échanger contre les monnaies romaines; et je ne pouvais m'empêcher d'admirer comment tous les changements des idolâtres tournaient d'une manière inévitable à l'accroissement de notre puissance sur le monde.
Je me livrais à ces calculs lorsque j'entendis un petit bruit d'armure et un pas lourd et rapide derrière moi , dans le sentier que je suivais. Je vis, en me retournant, un soldat de Rome qui me salua en passant. Il arriva devant un arbre au pied duquel était assis un homme d'Antioche occupé à creuser la terre avec une bêche. Comme il avait planté une petite croix dans les herbes hautes, le soldat le reconnaissant pour chrétien lui dit, tout en marchant, sans daigner s'arrêter :
«Eh bien! que fait à cette heure le fils du charpentier?
— Un cercueil pour ton Empereur», répondit le fossoyeur, sans lever les yeux; et il continua son ouvrage, comme l'autre son chemin.
Je m'étais arrêté et j'avais cru un moment que ces deux hommes allaient en venir aux mains; mais non. Les deux religions vivent en paix à présent dans tout l'Empire. Seulement elles sont, l'une
vis-à-vis de l'autre, dans un état de défiance fort curieux à observer. Elles ne frappent et ne persécutent que lorsque l'une des deux se croit bien assurée de son règne éternel. Or, depuis que Julien est Auguste, les adorateurs des Dieux, ou les Païens comme on les nomme, sont les maîtres de l'Etat, mais n'ont pas confiance dans leur triomphe; les Nazaréens de leur côté sont épouvantés, en secret, de la promptitude avec laquelle la moitié des leurs, au moins, a été ramenée à l'ancien culte par la douceur du jeune prince Julien et surtout par le désir des honneurs dont le Taurobole est le seul chemin; et, dans les villes comme Antioche, où ils sont en majorité, ils sont divisés en tant de sectes que, se haïssant les uns les autres, ils en viennent à préférer les Païens aux hérétiques et trouvent en eux souvent plus de bonne foi. Tout cela m'était un spectacle étrange dont je ne pouvais me détacher et dont j'observais les moindres traits avec une attention vive et passionnée. Je m'approchai de l'homme qui creusait la terre et je lui demandai de qui serait la tombe.
H s'arrêta et me regarda fixement du haut en bas. Puis il passa le dos de sa main sur son front et ses yeux et me dit que c'était la fosse de son frère; et, quand je lui demandai s'il ne serait pas inhumé avec les honneurs de son culte , il me dit qu'il était malheureusement Valentinien et avait été tué par les Ariens.
Comme je voulais arriver avant la chute du jour, je ne m'arrêtai pas plus longtemps pour demander ce que c'était qu'un Valentinien, et je m'enfonçai de plus en plus dans le bois sacré, pressé d'entendre le seul homme qui pût me faire comprendre toutes ces choses qui me troublaient un peu malgré moi et que je n'apercevais qu'imparfaitement encore. . . Je pris bientôt une petite route bordée de tombeaux helléniens. Autour des cyprès étaient pressés les grands arbres et les belles plantes des Indes : je reconnus le majestueux amra dont les fleurs sont plus rares et plus belles que celles du lys des eaux; le mallika et le madhavi serpentaient à ses pieds; le sandal parfumait l'air, et j'y retrouvai niciiie le durrai et l'ingudi dont je vous ai envoyé le bois précieux et les huiles si rares. Je rencontrais partout des sources d'une limpidité si merveilleuse que je pouvais voir clairement, sur leur
sable doré, à une grande profondeur, les insectes bleus qui se jouent dans les rayons toujours étincelants et pareils à ceux de l'arc-en-ciel. Les prêtres helléniens enseignent que leur Déesse Iris ayant prêté sa ceinture à la belle Daphné, celle-ci la laissa tomber pour toujours dans la source divine, lorsqu'elle s'y vint plonger pour fuir le Dieu qui l'aimait. A chaque pas les arbres étaient marqués de signes sacrés, et comme les lauriers devenaient plus nombreux, je devinai que j'approchais du temple de Daphné; mais je n'en vis pas même les colonnes , parce que l'entrée en est sévèrement interdite dans la crainte continuelle où l'on est des attaques des chrétiens.
Je m'étais arrêté pour chercher la voie de l'occident qui devait me conduire à la maison de notre vieil ami , lorsque j'aperçus une troupe légère d'antilopes et de biches blanches qui passait dans le bois et volait comme chassée par le vent frais de la mer. Je les vis s'arrêter à peu de distance , et deux beaux enfants vêtus de robes dé lin vinrent au-devant d'elles et les firent manger dans leurs mains. Mon approche ne mit en fuite ni les antilopes ni les enfants. Ceux-ci me saluèrent gravement en croisant leurs bras sur la poitrine et marchèrent devant moi en se tenant la main , pour me conduire à la demeure de Libanius, tandis que les biches et les gazelles rentraient à pas lents dans le bois en nous regardant la tête haute. Tout était paisible dans ces silencieuses demeures et, comme notre Tabernacle, elles me semblaient à l'abri des hommes autant que si les chérubins les avaient gardées sous leurs ailes.
• Les deux petits esclaves me conduisirent droit à la maison de Libanius. Je distinguai bientôt ce petit bâtiment carré, que vous connaissez, isolé des vingt ou trente maisons qui entourent de loin le temple de Daphné. Les enfants saluèrent en passant le petit autel de Mercure posé à l'entrée du péristyle et me firent asseoir dans une chambre assez grande qui servait de bibliothèque au savant solitaire. Ils me laissèrent seul pour aller l'avertir de mon arrivée et le chercher dans les bois.
Le soleil se couchait. Les ombres s'étendaient, et le silence était profond. Je me plaçai sur les tapis , dans un angle obscur de
la chambre où j'étais et d'où l'on apercevait les sentiers qui venaient se réunir au pied de la maison , à travers les touffes de cyprès, de lauriers et de palmiers. Le ciel était sombre d'un côté et enflammé de l'autre, vers la mer. Les cyprès s'y découpaient en noir comme les petites pyramides de la Nécropolis de Thèbes. Tout me rappelait la ville des morts. En ce moment, je vis passer à grands pas, dans une allée, deux hommes vêtus de robes brunes pareilles l'une à l'autre. Ils vinrent sous la fenêtre où j'étais couché , et l'un d'eux dit à son ami :
«Ceci est véritablement étrange, et je ne puis m'empêcher d'en être effrayé; ces hommes ont-ils vu et entendu, ou ne font-ils que répéter les paroles des autres?
— Ils ont vu et entendu, répondit le second, et leur témoignage ne peut être mis en doute. Ils sont de Jérusalem tous les deux et n'ont point d'intérêt à mentir.
— S'il en est ainsi, que fera notre Julien? Pourquoi Paul de Larisse n'est-il pas revenu à Daphné s'entretenir avec nous pour lui reporter nos paroles? Ah! Jean! nous sommes bien jeunes, mais notre vie ne sera peut-être pas assez longue pour réparer le mal qu'il me semble avoir fait; où donc est Libanius?»
lis allaient s'éloigner, lorsque la voix de notre vieux maître retentit près de moi. Je me sentis prendre la tête dans ses deux mains qui tremblaient.
«Viens ici, Jean, cria-t-il, te voilà donc revenu du désert, enfin! et Basile te ramène! Venez, vous ne serez pas seuls, car voilà un étranger, qui est aussi un de mes enfants.»
Je me levai à demi d'abord et sur mes genoux, pour lui baiser les mains; puis, me tenant debout près de lui, j'appuyai son bras sur mon épaule et le conduisis, en le soutenant, jusqu'à la salle des repas où il voulait recevoir ses deux amis et moi.
Lorsque nous arrivâmes aux flambeaux, je fus frappé du changement de ce visage si connu de moi dans l'enfance; et tandis que ses deux disciples le saluaient avec une vénération profonde , je considérais tristement son front plus courbé et plus chargé de rides, sa taille plus voûtée, sa démarche plus lente et plus pénible, sa voix moins assurée, ses joues sans couleur, ses yeux
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rouges, à demi fermés, et dont les regards incertains distinguaient avec peine les traits des personnages les plus proches de lui.
Libanius accueillit avec une bonté paternelle les deux jeunes gens qui venaient souper avec lui et qui, à mon aspect, devinrent froids et réservés d'abord, mais restèrent toutefois remplis, dans leurs manières, de cette politesse d'Athènes et de Byzance que nous autres Hébreux saurions mal imiter. Le premier et le plus jeune des deux amis , qui me parut le plus tendrement aimé de Libanius, se nomme Jean. II prit place sur le lit le plus élevé de la table. II est d'une famille patricienne d'Antioche, et passe pour le plus éloquent des avocats de cette ville querelleuse et loquace, si bien que ses lèvres dorées l'ont fait surnommer Chrysostome. II a vingt ans et son teint brun, ses grands yeux noirs pleins de flammes tiennent de l'homme asiatique, mais ses joues creuses et sans barbe , son sourire gracieux annoncent l'élève des écoles savantes et polies. Basile, le plus âgé et qui a, m'a-t-il dit, trente-cinq ans, est né à Césarée où il est avocat ainsi que Jean, sur l'esprit duquel il semble avoir quelque empire. H est grave et d'une gravité solennelle et imperturbable, surprenante à voir dans un habitant de la moins austère des villes.
Libanius demanda d'abord des fruits de Damas , des brabyles de Rhodes , des coquillages et du vin de Thasos que l'on apporta dans des amphores étrusques jaunes et noires, très simples, et qui nous fut versé dans des coupes semblables et dans des scyphes de bois et d'argent par des esclaves enfants. Nous gardions tous le silence en nous observant mutuellement, comme si nous avions mesuré intérieurement tout ce qui nous séparait, lorsque Libanius, me prenant la main, dit à ses deux convives : «Ce jeune homme est Joseph Jechaïah; il a vingt ans comme Jean, mais il a vu plus que nous trois, mes enfants. Son peuple est voyageur; il en suit l'instinct et il a raison, n'ayant pas encore beaucoup parlé avec nous et ne sachant guère ce qui s'est fait jusqu ici.»
Ces premiers mots me troublèrent un peu, parce qu'il me
semblait bien qu'il régnait entre eux tous quelque chose que je
ne pouvais comprendre qu'à la longue.
Jean pressa les mains de Libanius dans les siennes :
«Ce jeune Israélite a-t-il vu Julien, dit-il, et arrive-t-il avec
lui?
— Je viens de la Perse, dis-je, et je ne sais plus rien de Jérusalem ni de la Grèce depuis deux ans.
— Où fuirons-nous Julien, poursuivit Jean, et comment ne pas lui parler, s'il veut nous appeler à lui? Pourquoi Basile est-il venu me chercher dans la solitude où j'étais?»
Libanius frappa légèrement la tête de Jean du bout des doigts :
«J'ai, dit-il, un conseil à te donner qui valait la peine de revenir me voir à Daphné.»
Basile se pencha sur son lit et s' appuyant sur ses deux coudes , parla avec un accent ferme et bref : je remarquai qu'il s'exprimait selon la mode d'Antioche adoptée des Païens même, qui est de parler à une seule personne comme à plusieurs , ce que les Chrétiens ont mis en usage par mémoire de la trinité de Dieu qu'ils enseignent.
«II était temps, il était temps de vous ramener Jean. II était perdu si nous l'eussions laissé à lui-même un mois de plus. II était atteint de ce noir esprit qui précipite tant de nos pareils dans la solitude et qui les envoie dans les déserts, brûler, user leur âme par des méditations inutiles, dessécher leur crâne sous le soleil, et y laisser leurs squelettes au sable et au vent. Notre pauvre Jean, le plus jeune d'entre nous, était le plus vieux hier quand je l'ai retrouvé enfin et pris par la main pour vous l'amener. J'espère que le Dieu éternel fera qu'il soit sauvé ainsi , puisque vous m'avez envoyé à lui comme vous avez envoyé autrefois Paul de Larisse à Julien notre ami.
— Bien à plaindre à présent, dit Libanius en soupirant et en laissant tomber sur la table la coupe qu'il tenait en main. Il n'a plus de communication avec nous, avec Daphné la demeure sacrée.
— Ecrivez-lui , et peut-être vous le remettrez dans la route s'il s'est écarté , mon père , reprit Basile.
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— Hélas ! cela n'est plus possible » , dit Libanius.
Jean écoutait attentivement et ses yeux se remplirent de larmes ; une sorte de tremblement le saisit et il dit avec une grande douleur :
«Que nous servent donc les enseignements que nous recevons , et comment oserai-je en donner jamais à mon tour s'ils sont impuissants contre les tourments intérieurs qui accablent les hommes de nos jours? Julien, ton disciple comme moi, voulait-il aussi s'enfuir dans le désert comme je l'ai fait ? voulait-il s'y laisser mourir ? qu'as-tu fait , mon Père , pour le sauver ? Quelles paroles as-tu prononcées? par quel sentiment ou par quelle pensée est-il retombé? Quel supplice secret le tourmente comme moi? a-t-il perdu tous ses Dieux? Pour moi (et là il s'assit sur le lit de repos, jetant à terre le coussin un peu usé sur lequel il reposait son coude), pour moi, je me laisse conduire ici par Basile, mais sans espoir, car il me semble que nous sommes tous perdus.»
Libanius sourit en baissant les yeux et passa le bord de ses lèvres sur sa coupe, puis la faisant circuler par Basile et moi d'abord :
« A Vénus-Uranie ! » dit-il. Et il prit une couronne de violettes et de lierre qu'il mit sur la tête de Chrysostome. «A Vénus-Uranie, rcprit-il, levant alors sur nous un regard bon et paisible; Vénus- Uranie qui est la Sagesse éternelle, la Vénus céleste, la fille du ciel que le ciel engendra seul, qui n'a jamais eu de mère. Celle que les premiers des hommes, les Princes par l'esprit, adorent dans tout l'univers ancien et l'univers qui commence , Celle qu'invoquent les âmes viriles de toutes les croyances et qu'avant toute prière aux Dieux inférieurs, viennent encenser les Helléniens et les Chrétiens de Rome et d'Alexandrie, d'Athènes et de Carthage; à la Vénus-Uranie , à la Beauté impérissable et céleste!»
Basile prit la coupe avec ardeur, moi avec une crainte secrète, mais sans amertume, et avec l'émotion d'un homme qui s'approcherait de l'arche sainte. Jean la reçut comme un enfant docile reçoit une jatte de lait apportée par sa nourrice , et rougit légèrement en y buvant, ne perdant pas de vue le visage de son maître.
Je connaissais trop bien Libanius pour regarder cette invocation comme sérieuse, et souvent je Pavais entendu plaisanter sur les Dieux, fils des Poètes ainsi qu'il les nommait, et je savais qu'il n'avait aucune foi dans les divinités grecques. Je crus donc ne pas lui déplaire en laissant apercevoir un sourire d'mcrédulité. Mais Basile de Césarée me regarda très gravement et me dit à demivoix :
«Jeune homme, jeune homme, ne soyez pas incrédule et ne souriez pas. Mais songez que tout ce qui peut se penser a été pensé ici. »
Libanius l'avait entendu et me tendit la main avec amitié , mais sans beaucoup penser à moi, et cela me fit un peu de honte; je sentis qu'il ne me regardait pas comme digne d'être combattu, même en passant, du moindre coup de flèche, ni secouru, et couvert seulement du pan de son manteau , et que je ne pouvais être encore pour un tel homme ni un adversaire assez grand pour être mesuré, ni un assez noble infijrtuné pour être secouru. II avança la tête vers Jean , uniquement occupé de lui.
«As -tu vu quelquefois, mon enfant, lui dit -il, un homme enivré du vin de Chypre s'écrier que la terre tourne, parce que sa faible tête tourne sur lui-même comme la roue d'un moulin ? Eh bien ! mon ami , tu ressembles beaucoup à cet homme. Tu ne vois plus assez clair au milieu des paradoxes que l'on te fait et de ceux que tu enfantes pour marcher droit, et tu en conclus que le monde chancelle, que les Peuples tremblent et que les villes tournent autour de toi.
«J'en ai honte, dit Jean, en pâlissant de plus en plus, j'en ai honte, mais cela est vrai. Je ne puis plus soutenir la vue des grandes villes et je ne les comprends plus. Moi, avocat, moi chargé de défendre ceux que l'on dépouille, comment puis-je le faire, quand le juste et l'injuste sont confondus? Le droit vacille et change à tout instant, et ses formes sont tous les matins nouvelles, comme les formes de l'horizon dans nos sables, lorsque le vent d'Afrique vient mettre les montagnes à la place des vallées. J'ai senti la raison crouler sous mon pied, comme une maison ruinée ; alors j'ai brûlé mes livres , j'ai brûlé mes écrits ; j'ai fermé
ma porte à mes clients, je me suis enfui pour être oublié des hommes.
— Mon ami , notre pauvre Julien disait comme toi il y a seulement treize ans , et tu vas voir, en quelques paroles , comment il eût mieux valu qu'il demeurât dans cet abattement que de n'en être tiré qu'à moitié. Ah ! mon enfant ! ah ! mes enfants ! que n*ai-ie été là moi-même ! Combien je l'aime ! mais combien je le plains ! Heureuse retraite que celle qui m'empêchera de le revoir ! Que lui dirais-Je , s'il était là ? Saurais-je mentir pour le calmer, et peuton mentir lorsqu'il s'agit de choses divines et lorsque l'on tient, comme nous le faisons, ses yeux toujours élevés vers ce monde invisible où tout est expliqué ? Et d'un autre côté comment désoler cet enfant qui maintenant est heureux de ce qu'il a fait, se réjouit de voir à ses pieds le monde vulgaire et croit sincèrement avoir changé ses Dieux en changeant les Statues ? Ah ! ce n'est pas pour rien que j'ai cessé de lui écrire et de lui faire savoir nos entretiens. J'ai vu en avant. . . j'ai vu, et il n'est plus temps qu'il voie connue moi . . . Qu'il aille , qu'il aille toujours et tant qu'il pourra avec ses armées. Je ne le reverrai pas. Voyez Paul de Larisse, il ne m'a pas écrit, il ne m'est pas venu. C'est qu'il est inquiet et se doute bien de quelque chose que j'aurai à dire. Ah ! je ne voudrais pas les voir : plutôt être lapidé ou boire la ciguë ! »