LES SUPPLIANTS
En ce moment-là, un esclave éthiopien souleva la portière et dit qu'il y avait deux familles de suppliants qui venaient de s'asseoir au foyer après avoir touché le coin de l'autel, dans le péristyle. Nous nous retournâmes et, de notre table, nous pûmes apercevoir en effet huit ou dix étrangers à qui les esclaves lavaient les pieds. Le maître ordonna qu'on leur servît tout ce qu'ils demanderaient, qu'ils fussent conduits aux logements des hôtes, et ajouta qu'au lever du jour il irait les visiter. Un des esclaves enfants charge de ce message revint apporter un papyrus attaché d'un ruban doré.
Libanius ouvrit le sceau et nous dit, après avoir parcouru des yeux les caractères romains :
« Voici encore une de ces actions qui jettent le trouble dans l'âme des plus justes et pour lesquelles ils ne sauraient quel avis donner. Sur quel droit s'appuyer pour blâmer ou approuver? Notre temps n'est vraiment semblable à aucun temps, si l'on ne sait pas regarder plus haut que les événements.
« Deux familles viennent se réfugier à Daphné. Ces deux familles demandent à Antioche asile et protection. Et voici un homme, le père et le chef de la première famille, un Publius Claudius, un Patricien, citoyen romain de l'ancienne race des Claudiens qui avait trois branches Patriciennes et une Plébéienne, lui qui était beau-frère du dernier comte d'Orient sous Constantin , le voici, parce que sa fortune est réduite à une petite terre en Syrie , qui donne sa terre , sa personne , ses enfants , sa postérité , ses serviteurs et les fils et filles de ses serviteurs, à titre de sujets, redevables envers leur maître, à perpétuité, d'un dixième de leur bien ou du produit de leurs travaux ; et ce maître , ce possesseur souverain, est l'affranchi Théodore de Batné, autrefois Joueur de la flûte double, qui a des propriétés d'une immense étendue et qui les a toujours défendues contre les Barbares , à l'aide de la faveur des Empereurs, de ses richesses, de ses esclaves armés et des remparts dont il a entouré ses terres et ses châteaux. Or ce Publius Claudius est Chrétien et se donne ainsi corps et biens à un Hellénien qu'il nomme Païen ou Paysan quand il en parle; et ce Théodore de Batné, par souvenir de son ancien état, ne cesse d'affranchir ses esclaves Chrétiens et autres, et n'exige d'eux qu'un travail assez modéré qu'il leur paie par journées. Quelquefois il leur donne des terres qu'ils cuhivent et, l'un d'eux s'étant fait Chrétien, favorisé par le duc d'Egypte et par Athanase, ce factieux Patriarche, banni d'Alexandrie, s'est trouvé assez riche pour vendre sa protection à une autre famille Hellénicnne qui est là aussi, près de mon foyer. Voici dans ma main les deux traités de ces familles suppliantes, avec les familles souveraines qui au nom de leur richesse et de leur force vont les recevoir esclaves, mais esclaves d'une nouvelle sorte : c'est un esclavage volontaire
pareil à celui de l'enfant sur le bras de la femme, de la femme sur le bras de l'homme. Et tout cela n'est consacré par aucune loi des Dieux ni des hommes, et cependant tout cela était nécessaire et doit vivre à travers tout , et cet ordre inconnu prend naissance au milieu des désordres. Et cette vue trouble Jusqu'au fond de l'âme Jean et Basile qui m'écoutent, et la confusion qui bourdonne et tourbillonne autour d'eux les rend incertains de ce qu'ils doivent faire pour prendre la défense du Bien et du Juste qu'ils ne distinguent plus. Ce que je dis n'est-il pas vrai ? ajouta-t-il en sourian avec une douce malice. Pour moi , je crois bien faire et suivre les volontés immuables du Dieu Créateur en ouvrant toujours au plus faible le bras du plus fort, et je me suis chargé de faire recevoir dès demain à Antioche ces deux familles suppliantes chez leurs maîtres et protecteurs futurs. C'était la vue de ces choses qui d'abord avait, comme vous, jeté Julien dans un grand effroi, mais il y avait encore d'autres choses que vous ignorez.
« Enfants , dit-il en parlant aux esclaves adolescents , s'il vient de nouveaux étrangers, conduisez-les avec respect, quels qu'ils soient, et j'irai leur parler et leur donner le salut du soir.»
Les jeunes garçons nous servirent en revenant les colocases d'Egypte dans des ciboires d'argent , et des langoustes et d'autres poissons de mer dans des bassins.
On nous versait des vins de Chio , de Myndie et d'Halicarnasse au moindre signe, mais sans insistance, et Libanius ni aucun de nous ne prononça le nom d'aucun mets ni pour offrir ni pour accepter, tant que le souper dura.
Nous entendions les étrangers parler à demi-voix , et j'en voyais passer quelques-uns qui se promenaient dans le péristyle en se donnant le bras , et s'entretenaient avec gravité et aussi avec mystère. Ils venaient jusqu'à la porte de la salle que nous occupions , sans qu'on y prêtât la moindre attention et, soit que les tapis fussent levés ou abaissés, ils ne jetaient aucun regard sur nous, au delà du seuil, et se tenaient entre eux avec le respect toujours en usage.
« L'heure s'avance , dit le bon Libanius , en regardant la clepsydre qui versait goutte à goutte les instants de cette nuit inquiète. Basile, dis à Jean et à nous la première entrevue de Julien avec les nôtres. Je te ferai voir la source de l'erreur. Te souviens-tu bien de Julien et crois-tu qu'il soit content de lui , toi le moins jeune , toi Basile de Césarée , toi stoïcien sévère ? Tu le vis , je crois , avant nous tous , lorsque j'envoyai Paul de Larisse à Macella ? II est temps , il est temps de faire attention à lui et de lui écrire ou de l'aller trouver, car plus je songe à lui , plus il me semble qu'il ne comprend plus sa vie et ses chemins.
— J'y pensais,» lépondit gravement Basile, et il se tut, ainsi que nous, se recueillant pendant quelques moments. Lorsqu'il répondit, ce fut en ces termes :