‹ Louis Veuillot (volume 2)Chapitre 58 sur 66 · LES NÉOPHYTES · texte numérisé non relu

LES NÉOPHYTES

Les uns s'en moquèrent, les autres dirent : « Nous vous entendrons une autre fois sur ce point. »

Actes des Apôtres.

Le Père Servus Dei se sentit plus à l'aise dès que son compagnon l'eut quitté. Il respirait toujours plus librement en son absence. N'ayant plus à rougir devant un Européen (témoin trop éclairé) des petites concessions qu'il faisait à l'Orient et à ses usages, il s'accroupit, les jambes croisées, devant ses hôtes Bédouins et devant l'Indou. La famille entière du cheik Yâqoub forma un cercle autour de lui , à l'ombre des murailles immenses du grand temple, que le Père nommait son église. II s'était tellement fait

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aux coutumes du pays , cjue sa physionomie avait pris l'expression , et son corps les attitudes d'un Arabe du désert. Chacun des Bédouins roulait dans ses doigts, en parlant, les grains d'un chapelet; le missionnaire roulait aussi le sien , qui n'avait d'autre distinction qu'une petite croix de cuivre suspendue au milieu. Espérant toujours les amener par degrés à sa fervente croyance, il faisait ainsi de continuelles avances et ne doutait pas de ses progrès dans leur âme, comme nous l'avons déjà vu. En ce moment, il avait quelque inquiétude, et tournait souvent la tête du côté du pylône, à travers lequel on voyait, comme dans un cadre rouge, Thèbes entière, et le cours du Nil, jusqu'à l'horizon du nord. Cependant cette préoccupation cessa dès qu'on se fut mis à boire le café , servi par fes femmes à demi nues et à demi voilées, et s'effaça presque totalement dès qu'il eut commencé à parler à ses néophytes; la présence d'un Indien l'anima même au point qu'il s'imagina pouvoir le convertir, et se prépara à redoubler d'éloquence. II parla pendant deux heures consécutives sur le sacrement du mariage, avec une conviction profonde. II divisa son sermon en quatre , points contre l'usage , afin de pouvoir suivre son système de politesse envers Mahomet. En conséquence il prit f>our texte du premier point, le paragraphe de l'épître de saint Paul, aux Ephésiens : «L'homme abandonnera son père et sa mère pour s'attacher à sa femme»; pour texte du second point, le verset du Koran, tiré du chapitre des Femmes, écrit à Médine : «O peuple! craignez votre Seigneur, qui a créé l'épouse de l'homme de sa côte. Epousez celle qui vous agréera.» Le bon Père jésuite eut soin de supprimer la suite qui porte : «Ou bien les esclaves que vous aurez achetées.» Le troisième point eut pour texte ces paroles de la Genèse : « Or Jacob ôta la pierre du puits, fit boire le trouj>ean de Rachel et l'embrassa en pleurant»; et le quatrième p>oint, ces mtots du Koran, au chapitre de la Table : «Jésus, fils de Marie, je t'ai fortifié par le Saint-Esprit. » D'après ces bases, on peut se figurer ce que fut son sermon , dans lequel il s'attacha à démontrer à ses graves et patients néophytes, i* qu'ils étaient chrétiens!, et même l'avaient toujours été de père en fils , depuis le commencement du monde , puisque la Bible renfermait l'histoire de leurs pères; 2" il leur dé-

montrait non moins clairement que Mahomet avait toujours été bon chrétien, comme le témoignaient les nombreux passages du livre qu'il cita en abondance, et dans lesquels Mahomet raconte même plusieurs miracles de Jésus, négligés par les évangélistes , comme par exemple d'avoir formé un petit oiseau avec de la boue et l'avoir animé ensuite, avoir fait descendre du ciel une table chargée de mets, etc.

Le bon Père fut assez satisfait de l'effet de son discours ; ses néophytes ne cessèrent de l'écouter avec attention , les uns fumant avec gravité, les autres mâchant de l'opium ou de la gomme, et tournant leur chapelet. A chaque interruption du prédicateur, le cheik criait Allah! en levant au ciel ses grands yeux, et ses enfants répétaient Allah! les uns après les autres. Souleyman surtout , assis sur ses talons, les genoux réunis, et se tenant ainsi en équilibre sur la pointe des pieds, à la manière du pays, avait croisé ses mains sur sa poitrine , et ne cessait de soupirer avec une ferveur qui avait quelque chose de farouche. Lorsque le discours fut fini, il étendit les bras et cria en se levant : «Allah! el Allah! Mahomet e rasoul Allah!» «Dieu est Dieu! et Mahomet est son prophète.» Conclusion du sermon à laquelle le père ne parut pas s'attendre. II arriva aussi que le plus petit des enfants, Ababdéh Taleb, se glissa nu et roulant dans la poussière comme un petit serpent, et feignant de jouer au soleil avec des cailloux; mais il parvint à voler un petit reliquaire dans la poche du Père Servus Dei , sans que personne s'en aperçût. Le missionnaire ne le sut qu'en cherchant sa relique pour la montrer en témoignage à la fin du dernier point, et sentit un léger mouvement d'humeur en se voyant ainsi privé d'un de ses moyens de conviction les plus efficaces. A cela près , tout se passa dans l'ordre ; mais le bonhomme sentait quelque inquiétude en voyant arriver successivement plusieurs chciks Ababdéh, qui, tant que dura son discours, entrèrent et .s'assirent silencieusement, formant de nouveaux cercles en dehors de son cercle , et ne donnant du reste aucun témoignage d'impatience ou d'ennui. Etait-ce pour écouter le prêtre chrétien? il ne pouvait guère se flatter de ce succès imprévu. Était-ce pour la cérémonie nuptiale chrétienne? l'épouse ne paraissait pas, on

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avait même renvoyé par un geste toutes les femmes, filles et esclaves, que l'on apercevait à l'ombre d'un petit bois d'acacias épineux , occupées à traire deux chamelles. Le Père , voyant le nombre des cheiks et de leurs fils accru peu à peu Jusqu'à près de soixante , commença à se trouver un peu interdit, et vit sans déplaisir, pour la première fisis, que l'interprète était revenu se placer derrière lui debout, et sans parler.

Le sermon était fini; on se taisait. H prit son parti, et dit au chcik Yâqoub : «Salam alicum''^\ Allons-nous commencer?»

Le cheik ôta sa pipe et dit : «Nous allons commencer.» Alors il déroula un petit rouleau d'écorce de palmier préparée pour écrire, il prit aussi une sorte de pinceau noir, traça, au bas, un petit barbouillage carré de droite à gauche, avec des points au milieu. Il passa le rouleau et le pinceau à tous les cheiks qui signèrent successivement.

«Je ne croyais pas que les Arabes eussent leurs contrats de mariage», dit l'interprète dans ses dents.

Le Père Servus n'osait pas répondre, et regardait.

Le cheik fit signe à deux jeunes enfants noirs et nus, dont la tête était couverte de calottes rouges, et ils coururent hors du péristyle du temple. Un instant après, ils revinrent, conduisant une petite Jument naissante, toute faible et gracieuse, qui pouvait à peine se porter sur ses Jambes grêles et trop longues; une belle cavale libre et sans frein la suivaù d'un air inquiet, la léchant ou la mordant doucement sur la crinière, comme pour la soutenir. On, la plaça au milieu des Bédouins, et le chcik lut à haute voix :

«Je jure par l'Aurore, par la dixième nuit du mois djemadyel-Aouel, par le pair et l'impair et par l'arrivée de la nuit, que la belle Tariba est fille de la rapide jument Sobba, qui couvre la terre de sa queue, issue de Lazaz, qui dépassait le Semoum; de Mortagjez, plus vive que le tonnerre, issue elle-même d'Aldoldol, fille unique d'AI-Borack, la divine, Jument du Prophète. Alla Kerim^'Kn

•'' La paix soit avec toi.

'^' Al-Coran, chap. de l'Aurore.

La tribu répéta Alla Kerim; et la belle cavale grise, comme si elle eût attendu la fin de la cérémonie, saisit dans ses dents la crinière naissante de sa fille : on lui permit de la soulever et de l'emmener sur la fine poussière du Désert, comme pour lui apprendre à la fouler aussi légèrement qu'elle.

Le pauvre Père n'eut pas de peine à reconnaître là une de ces insolences perfides, si communes aux Arabes dans leurs relations avec les chiens de chrétiens, et n'étant pas le plus fort, il n'osa rien dire. Mais son amour-propre et sa bonne foi furent si cruellement blessés de cette avanie qui lui était faite en présence de l'interprète, qu'il baissa sur sa poitrine sa vieille tête tremblante et sa barbe grise; son front chauve, ridé, et habituellement pâle et jaune, était devenu d'une excessive rougeur, qui se faisait remarquer jusque sur la peau luisante de son crâne : il se retourna et s'approcha de la muraille comme un enfant honteux, et enfin il pleura.

L'interprète s'avança vers lui, et remarquant les grosses larmes qui roulaient sur la barbe du vieillard, lui serra la main avec force.

« Venez , venez , lui dit-il brusquement , ces gens-là ne valent pas la peine que vous vous donnez. Cela fait mal de voir pleurer un brave homme comme vous.»

Le bonhomme, tout à fait abattu, se laissa emmener sans résistance, et marchant à demi courbé, s'appuya sur le bras de l'interprète, comme il aurait pu faire sur celui de son fils. Il était tout pensif et ne disait rien, il ne voyait même pas trop le chemin qu'on lui faisait prendre; et son guide, le soignant avec une attention toute filiale, fut obligé plusieurs fois de couvrir la tête du Père avec son capuchon, et n'oublia jamais de le conduire à l'ombre ou d'un petit bois d'acacias, ou des pans de murailles, ou des murs de temple, ou des colosses tombés; il regardait avec un intérêt triste ce pauvre vieillard infirme, jeté tout seul dans un désert, au milieu des Barbares, sans autre appui que sa foi, et voué à une seule idée dans laquelle il était trompé, celle de son prosélytisme.

Tous deux marchaient silencieusement dans ces grandes soli-

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tudes, et s'arrêlèrent au pied des rochers calcaires qui ferment la vallée des tombeaux. Ce ne fut qu'en cet endroit que le missionnaire s'aperçut qu'il avait marché : il s'arrêta, et essuya la sueur de son front.

«Mais où allons-nous, mon ami, dit-il? Je ne suis jamais venu ici depuis quarante ans que j'habite ce pays. Arrêtons -nous un peu, j'avoue que je suis fatigué.» II s'appuya en même temps contre un rocher. «J'avoue aussi que la légèreté de mes néophytes m'a un peu ému ; et Richesses-de-Dieu lui-même qui avait tant de zèle! Mais je sais d'où cela vient; ils auront vu le santon.

— Il y a donc un santon près d'ici ?

— Hélas! oui. Un Beelzébuth, qui les fait retomber dans le péché tous les jours , et détruit mon œuvre évangélique ...»

Comme il parlait, on entendit un bruit sourd et lointain, comme un coup de tonnerre, qui fut répété cent fois dans les souterrains de la chaîne libyque. L'interprète regarda son vieux compagnon d'un œil ferme et animé.

«Que pensez-vous de cela? dit-il; connaissez-vous ce bruit-là?

— Mais serait-ce ... dit le Père en balbutiant.

— Le canon, dit l'interprète. Montez, montez vite, et vous verrez ce que ma lunette m'a fait apercevoir il y a une demiheure. »

Le vieillard était trop troublé pour répondre, et ils suivirent un de ces larges sentiers à pente insensible, ouverts dans le roc par les mains gigantesques des Egyptiens, pour faire glisser, juscjue dans la plaine, les colosses qu'ils taillaient dans le cœur même de la montagne

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