AVANT-PROPOS
Ce deuxième volume de la Vie de Louis VeuiiloL va de 1845 à 1855. Il comprend pour la vie privée tout le temps de son mariage et pour la vie publique toute la durée du parti catholique en tant que force politique organisée.
C'est l'époque la plus tourmentée de l'histoire du journal VUnivers et, par conséquent, celle aussi des luttes les plus difficiles et les plus graves de l'écrivain qui, selon le mot d'un grand évêque, fit de ce journal « une grande institution catholique ». Des nombreuses et ardentes polémiques qui la marquèrent, les unes frappèrent l'ennemi commun, les autres eurent lieu entre catholiques. Ces dernières n'étaient pas les moins nécessaires. Le Pape intervint, et chaque fois VUnivers fut béni. Toutes, d'ailleurs, quels (jue fussent nos adversaires, avaient pour but la défense religieuse et poussaient la P>ance chrétienne vers Rome. On comptait encore parmi les catholiques, surtout dans le clergé, tant de gallicans et de semi-gallicans, que cette marche ne pouvait se faire du même pas et sans heurts.
A peine le parti catholique était-il constitué qu'il y eut division entre ceux qui devaient le conduire. Celte division naquit du succès de VUtiivers. Quand Louis Veuillot y était entré pour l'amour de Dieu, aucun des catholiques notables qui avaient antérieurement aidé cette feuille, toujours expirante, n'en voulait plus prendre la charge. Maintenant qu'elle était une force, on s'en disputait la possession, non pour le profit mais pour l'autorité. En 1845, Monlalembert, jwussé par Fabbé Dupanloup, décida que VUnivers ayant
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acMiuisde l'inlliirnc('(icvai( (Hrc enlevé ù ceux qui l'avaienl rendu influent et devenir l'orijçane d'un coniilé supérieur d'ordre composite dont les niMnbres, bien quenc^ «'entendant iiuère, le Lrouvernfraiont et feraient l'union du parti. Cette décision n'obtint point l'adliésion de tou^ les intéressés; il en résulta des dissentiments qui mirent aux. prises Montalembert et Louis Veuillot. Ce fut leur première brouille sérieuse. Le meneur de cette campagne était l'abbé Dupanloup. S'il avait réussi, VUnivers, au lieu de rester le ferme défenseur des principes ullramonlains, l'organe résolu des catholiques avant tout, devenait un journal tapageur et mobile, absolu en ses phrases, flottant en ses doctrines, disant aux légitimistes : « Je suis des vôtres », et au\ orléanistes : « Ne craignez rien, nous nous entendrons ». Les mêmes assurances eussent été données aux. gallicans et aux ultramontains. Montalembert, loyalement romain et très hostile aux légitimistes, n'était certes pas l'homme d'un tel jeu, mais il n'aurait pu l'empêcher. V Univers y perdait toute autorité et le parti catholique, formé de la veille, devenait aussitôt une annexe du parti légitimiste.
Ces premières luttes intestinesétant restées inconnues du grospublicn'empèchèrcntpointleparticatholiquedefaire son œuvre. Montalembert et Louis Veuillot, V Univers et le Comité, unis devant l'ennemi, tinrent le même langage, donnèrent les mêmes conseils, appuyèrent aux mêmes conditions les mêmes candidats, et lors des élections générales de i8i6, — les dernières de la monarchie de Juillet, — le parti catholique, grâce à sou chef, grâce à son journal, joua un rôle des plus sérieux et obtint de brillants résultats. Cette union Ht merveille aussi dans la grosse affaire de la dispersion des Jésuites, qui menaçait toutes les congrégations et sur laquelle sans V Univers et Montalembert il y aurait eu division parmi les catholiques.
L'accord pour le combat se maintint jusqu'à la révolution de 18i8et alors se refit cordialement l'accord entre les personnes. De très graves questions religieuses furent
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soulevées à cette époque et jamais pciit-otrclcs intérêls de l'Église n'eurent plus à compter avec la politique. Il y eut Texpédilion de Home. On vit la République française rétablir le pouvoir temporel de la Papauté. iVIontalembort tt Louis Veiiillot comprirent de même la situation et il fut évident pour tous que, quand tous deux portaient le même jugement, tout le parti catholique avait parlé.
Au total, malgré quelques dissidences de détail et passagères, il y eut entente alî'ectueuse et féconde jusqu'au jour où la loi dite de 1850, qui devait donner la liberté de l'enseignement, fut présentée. Et même alors on se divisa sans rompre. Tout en se combattant, on gardait le désir et l'espoir de reprendre ensemble la lutte pour l'Église. Mais la discussion devint trop vive et se prolongea trop longtemps pour que les blessures reçues fussent facilement guérissables. Cependant il y eut réconciliation, sauf avec W Dupanloup ; et lorsqu'il fallut opter entre les parlementaires et Louis-Napoléon, Montalembert et Louis Veuillot, unis à nouveau de cœur, d'esprit et de vues, soutinrent tous les deux le Président. Ils étaient pour lui la veille du coup d'Etat, et ils furent encore pour lui lelendemain. Aussi les catholiques acceptèrent-ils en immense majorité l'acte du 2 décembre I80I.
.le dis « les catholiques » et non « le parti catholique ».
Il n'y avait plus, en effet, de parti catholique proprement dit. Ce parti, constitué pour conquérir la liberté de l'enseignement, n'avait pas survécu à la loi de I80O. C'était fatal. On le reconnaîtra en lisant les chapitres où je donne l'hisloirevraiede cette loi. Du reste, ses auteurs, M. Thiers, M. Dupanloup et M. de Falloux, voulaient ce résultat.
Mais s'il n'y avait plus de parti catholique, la force et l'action catholiques restaient. Cette force et cette action, Montalembert et Louis Yeuillot, lorsqu'ils se réconcilièrent, auraient pu les réorganiser sur le terrain politique et reconstituer le parti. Ils y songèrent. Seulement la situation générale était si tendue qu'il fallut s'en tenir
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aii\ c'Iioses ilu jour. l/id6c était à reprendre dans des conditions nouvelles après le coup d'Etat. Oui, mais deux, mois après le coup d'Ktat, iNÏontaiombert repjrcttait de l'avoir ratilic ol lorsque le Prince-Président lit place à l'empereur Napoléon 111, l'ancien chef du parti catholique ne tarda pas à devenir, s'il ne Pétait déjà, un irréconciliable. Or, le parti calholique ne peut pas être un parti d'opposition absolue ol sans appel. Il défend l'Kglise, il la suit, il lui obéit. Et ce n'est pas le rôle de l'Eglise de renverser les gouvernements. Elle les avertit, elle les éclaire et (piand elle les combat, c'est pour les éclairer et non pour les tuer. Ces règles, Louis Veuillot les suivit toujours. \.'Univers fut supprimé par l'Empire sans avoir jamais tiavaillé à renverser TEmpire. Sa résistance avait été uniquement catholique, et c'est uniquement comme défenseur de l'Eglise qu'il fut frappé.
Ce volume, on le voit, donne beaucoup de place aux questions du temps dans leurs rapports avec les intérêts religieux et aux luttes qui de 18i5 à 1855 divisèrent les catholiques. Toute une phase très agitée de Phistoire de PEulise en France est touchée dans ces pages. Je me suis appliqué à les écrire avec justice; et si j'ai tenu à marquer mes préférences, j'ai tenu également à respecter la vérité. La nécessité d'exposer avec les déveloi)pements nécessaires tant de faits importants et d'en éclairer les dessous, ma forcé de restreindre la place donnée aux travaux littéraires et aux relations personnelles de Louis Veuillot. Je ne les ai pas écartés cependant. De belles œuvres, de saines joies, de précieuses amitiés, de profondes douleurs ont marqué pour mon frère ces dix années. Je m'arrête aux plus graves. Ce que j'ai ajourné pouvait attendre. Le troisième volume, où j'ai tant de choses à dire, comblera ces lacunes qui ne sont pas des oublis.
Eugène Veuillot.
il juin l'.tni.