‹ Louis VeuillotChapitre 2 sur 73 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

COUP D OEIL EN ARRIKRE. — LES DISPOSITIONS DE L EPIS- COPAT AU DÉBUT DE 18i5. INQUIÉTUDES DES MILI- TANTS. LA POLÉMIQUE UNIVERSITAIRE. — CAMPAGNE

CONTRE LES RELIGIEUSES. — ENTREPRISE DE MONTALEM- BERT, DE l'abbé DUPANLOUP, ETC., CONTRE LOUIS VEUILLOT ET l'univers. — « LES FRANÇAIS EN ALGÉRIE. »

Louis Veuillot, en recommençant, vers 1870, le classement général de ses papiers, qu'il reprit sans cesse et n'acheva jamais, donna une place d'honneur, quant au combat pour FÉglise, à l'année 18H. Un parti, qui acceptait loyalement, en vue des intérêts religieux, le régime établi, s'était formé ; l'épiscopat avait, au total, ratifié l'action laïque dont il s'était d'abord inquiété, et un suffisant accord régnait entre les défenseurs les plus agissants de la liberté religieuse. Si tous ne marchaient point du même pas, tous suivaient la même voie et visaient le même but. Aucune préoccupation personnelle ne s'accusait de manière à gêner l'action générale. Sans doute, à la cour d'assises, devant les Chambres et le Conseil d'État, des défaites avaient été subies. Mais de ces défaites, les vaincus étaient sortis plus considérés, plus aimés, plus forts. Le parti mieux armé, mieux organisé, avait pour

e I.(HIS VRIII.I.OT.

rliels : dans lépiscopat, M''' Pai-isis, (''vrqiir «le Langres, dans le l*arlcment, Cliarles, comte de Montalemljcrt, dans la presse, Louis Veuillot : trois hommes qui, de l'aveu des universitaires, le rendaient redoutable. Cependant, dès la lin de 18Vi, à Vrnirrrs et au Comité on ne pouvait se défendre de toute inquiétude : plusieurs de ceux dont le concours actif, ostensible, était nécessaire, n'espérant pas le succès, hésitaient à continuer le combat.

M^' Parisis exprimait avec réserve à Louis Veuillot les craintes que les dispositions pacifiques de ses collègues lui inspiraient : « Je suis au courant, mon bien cher, lui écrivait-il, de ce qui se machine auprès de nos seigneurs les évè(iues et je sais que plusieurs d'entre eux pensent qu'il faudra désormais se taire quand même! Mais j'espère que, le danger venu, ce silence sera impossible. Mon opinion est toujours que nous .gagnons de plus en plus, précisément parce qu'on s'irrite contre nous(l). »

A la veille de la session de 18V5, Montalenibert citait à l'évèque de Langres ce mot de l'évèque de Chartres : « L'épiscopat parait être tombé en catalepsie, » et lui donnait cette information :

« Il est probable qu'à l'ouverture des discussions parlementaires, une proposition sera faite par des députés réunis des diverses fractions de la Chambre pour redonner force de loi au décret impérial qui ordonne la dissolution de toute communaitté non autorisée. Tout le monde s'y attend. En présence de ce danger affreux, deux évéques seulement, l'évèque de Langres et l'évèque de Chartres, se montrent sur la brèche et comment les récompense-t-on de leur dévouement?... Eh bien, on dit partout que vous allez trop loin, que vous compromettez tout et on aflirme que vous vous êtes mis hors d'état, malgré le talentextrême qu'on s'accorde à vousreconnaitre, d'exercer une influence quelconque sur vos collègues. En un mot, on parle de

(l) Lettre de novonibre ou décembre 1844.

vous à peu près comme de moi : cela vous en dit assez. Dans quelque temps, on dira que c'est vous et moi qui avons été cause de tout le mal et qui sommes responsables du triomphe de l'Université et de l'expulsion des Jésuites.

« Cette funeste contagion de la peur a gagné jusqu'aux laïques les mieux disposés et jusqu'au sein de notre pauvre comité. M. Lenormant, sur qui je croyais pouvoir compter plus que sur personne, recule à son tour. Il a été découragé par les sarcasmes de MM. Beugnot, etc., qui lui ont reproché de compromettre son avenir en se mêlant aux cosaques de l'armée catholique... Il s'est opposé à lapublication immédiate du programme du Comité qui devait avoir lieu aujourd'hui, et où sonnom devaitfigurer comme vice-président (1). Après une discussion douloureuse, il a été convenu qu'on différerait cette publication jusqu'après la discussion de l'Adresse où l'on s'attend à d'effroyables provocations contre l'Église (2). »

Dans cette douloureuse discussion, Louis Veuillot avait appuyé Montalembert. Tous deux étaient cosaques. A la fin de cette lettre, le «jeune pair » se plaint de Lacordaire qui, lui aussi, reculait : « Tout le monde me détourne de parler, même le P. Lacordaire... » Il disait ailleurs : « Tout ce qui me revient chaque jour de tous les côtés me confirme dans la triste certitude de la défiance, pour ne pas dire de l'hostilité, qu'éprouvent un grand nombre d'évêques à mon endroit. Je ne puis m'en consoler que par la conscience de n'avoir mérité en aucune façon ce genre de proscription et je m'y résigne ad majo-

(1) Lo premier vice-président était M. de Vatimesnil. Le Comité, quand il atteignit son plein, eut pour membres : MM. Ch. de Montalembert, président ;Lefebvre de Vatimesnil et Ch. Lenormant, vice-présidents; A. Thayer, trésorier; H. de Riancey, secrétaire; Ernest Picard, avocat; vicomte de Bonneuil, marquis de Barthélémy, pair de France; Louis Veuillot, Taconet, Franz de Champagny, Laplante, le docteur Tessier, Wilson, de Mérode, Th. de Quatrebarbes. de Falloux, Béchard, Mandaroux-Vertamy. On y vit aussi MM. de Coux, de Montigny, Clapier, du Rozier, etc.

(2) Lettre du 23 décembre 18^14.

4 l.Ol'lS VKIIIM.OT.

rem Dei et S. Ecclesur g/oriaiu. » Louis Veuillot, avec moins damortunie, proférait les mômes plaintes. Le soir, quand Monlaleinbcrt était venu à V Univers, et qu'ils rentraient ensemble, vers minuit, par le plus lonj^ pour mieux causer, c'était là le principal sujet dr leur conversation... Ah 1 tout n'était pas joie alors... et ne l'a pas été depuis, dans le combat pour l'Kglise!

Tandis que les catholiijuos militants constituaient leur comité central, développaient le i)étitionnement, et cherchaient parmi les évoques des appuis plus nombreux et bien résolus, les universitaires et le parti libéral, presque tout entier voltairien, ne restaient pas inactifs. Convaincus que les catlioliques étaient entrés en campagne pour tout de bon, ils reconnurent que si l'Oniversité et la libre pensée s'enfermaient dans la défense du monopole, l'opinion ne pourrait leur être longtemps favorable. Il fallait faire diversion. Maintes fois et sans plan arrêté, ils avaient attaquélesJésuiles, l'enseignement des séminaires et diverses œuvres religieuses f|ue les questions ou incidents du moment mettaient plus particulièrement en vue; ils résolurent de régulariser ce combat, de le porter avec ensemble sur tous les points afin de persuader au gros public que « le parti prêtre » était partout, envahissait tout; que par sa propagande, couverte de l'esprit de charité, il s'imposerait aux générations nouvelles, si l'on ne se hâtait pas de l'écraser. Quinet et .Michelet avaient eu du succès en dénonçant à la diable ce péril ; on aurait le triomphe en poussant les choses à fond. Le Constitutionnel, le Siècle, \(i National, toutes les feuilles révolutionnaires et leurs patrons ou amis du parlement n'en doutaient point. (( Il faut mettre la main de Voltaire sur ces gens-là, » disait M. Thiers. Ce plan, déjà appliqué comme d'instinct, fut systématiquement suivi en 18V5. Les lois sur la presse, très sévères alors, n'y firent aucun obstacle. Les ministres, les Chambres, le roi étaient, au fond, unis contre l'Église. Tous assurément ne lui étaient pas hostiles au même

r.OL'IS VEl'IM.OT. :;

degré, mais tous redoutaient son action et voulaient, dans des mesures différentes, son asservissement. M. (iuizot lui-même qui, d'un ton protecteur, l'appelait volontiers, « une école de respect », ne se croyait certes pas tenu de respecter pleinement sa liberté. Louis-Philippe trouvait bon qu'on le qualifiât, dans son entourage, de voltairien d'ancien régime, c'est-à-dire de libre penseur bien élevé, dédaignant la religion, mais sachant la saluer. Quant aux Chambres, on était sûr d'y être applaudi, en dénonçant à tort et à travers, sans rime ni raison, les « empiétements du clergé ». Cet esprit dominait l'administration comme la politique. Tout le monde ne le montrait pas avec l'emportement calculé des Thiers, desDupin, des Isambert, mais presque tout le monde y cédait. Les rares fonctionnaires malheureux de ce mouvement, ne le disaient pas, ou le disaient si doucement qu'on ne les entendait point.

On a prétendu alors et l'on a répété depuis que les universitaires et leurs alliés, en portant la guerre sur les questionsde moralité, n'avaient fait qu'user de représailles. C'est faux. Que dans tel ou tel écrit, — brochure ou article de journal, — on ait dit des collèges de l'Université qu'ils n'étaient pas des écoles de vertu, c'est certain. Mais, ni au début, ni plus tard, cette accusation, que tant de faits autorisaient, ne fut la base du débat. On s'en prenait à l'organisation même du régime universitaire, on signalait les doctrines des professeurs, on dénonçait leurs livres et leurs leçons, non pour frapper des individus queléonques, mais afin de montrer que les catholiques ne pouvaient accepter un tel enseignement. C'était une question de foi, de droit, de liberté. Et de plus, on s'appuyait sur la loi constitutionnelle. Jamais revendications ne furent plus autorisées, plus régulières, mieux justifiées. Si la plupart des journalistes et des « brochuriers » catholiques parlèrent avec passion et même avec violence, deux ou trois seulement purent être accusés assez légitimement de bru-" talité. Aucun ne fut vraiment de mauvaise foi. Le Mono-

rt I.OLIS VElll.l.oT.

polr universitaire destructeur de la religion et des lois, ouvrage qui fit crier plus que tout autre, «'tait une œuvre habile, loyale et relativement calme. L'auteur, ou plutôt les auteurs, résumaient ainsi dès le premier chapitre tout leur travail :

<( Nous montrerons : 1" que l'I'niversité insulte à la religion et à tout ce qu'elle honore, et qu'elle loue et exalte tout ce que la religion condamne et regrette ;

M 2° Qu'elle renverse de fond en comble le symbole catholique ;

« 3" Qu'elle met en question et s'etl'orce de détruire les dogmes catholiques ;

« 4" Qu'elle attaque et renverse les dogmes qui tiennent à l'essence môme de toute religion et servent de fondement à toute société. -

Ce programme était rempli à l'aide d'extraits pris dans les écrits et leçons de professeurs universitaires. Naturellement, les accusésprétendirentqu'onavaitfausséleurpensée et falsifié leurs textes. Sans doute quelques textes — huit ou dix, peut-être — étaient résumés de telle sorte que la pensée donnait plus de prise, mais ils restaient vrais. Sur douze cents citations, une seule manquait de justice, et c'était par suite d'une faute d'impression (1).

Au total, dans ces polémiques, il n'y avait rien qui dépassât le droit de la guerre. En établissant que les universitaires enseignaient librement, au nom de l'État, de mauvaises doctrines, on justifiait les plaintes des pères de famille, sans accuser ni les individus, ni la corporation, de pratiquer et de propager par goût et par calcul ou principe toutes les corruptions. Or, c'était là ce que les défenseurs de l'Université et les divers ennemis de l'Église, leurs alliés, faisaient contre le clergé. Ils s'attaquèrent même aux religieuses. Des Carmélites, des Dames du Bon

(1) L'abbé des Garets, chanoine de Lyon et ancien ollicial, prit la responsabilité du Monopole universilaire. Le principal auteur était le P. Deschamps, jésuite.

Pasteur, des Ursulines, des Sœurs hospitalières furent accusées, dans la presse et par des représentants du pouvoir, de pratiquer la fraude, la captation, la torture, le vol, l'incendie, la débauche, l'infanticide. Et Ton faisait entendre que ces dénonciations qui frappaient plus spécialement telle ou telle maison, révélaient ce qui se passait dans toutes. Les enquêtes confondirent les calomniateurs; mais ceux-ci, bien que convaincus d'abus de pouvoir, de mensonge, de calomnie, ne perdirent près des conservateurs, des libéraux et du monde officiel, rien de leur autorité, ni même de leur considération. Persécuter et vouloir déshonorer des religieuses, n'était pas chose dont la classe régnante et gouvernante pût se fâcher.

Plusieurs journaux protestèrent contre ces attentats à la justice, à la religion, à la pudeur. Nul ne le fit aussi fermement et avec autant de persévérance ([ueïUiiivers. Louis Veuillot tenait la plume. Grâce à lui, si les coupables n'eurent rien à craindre des lois, ni du gouvernement, ils n'échappèrent pas à toute flétrissure. Après avoir rapporté les perquisitions judiciaires et les inspections médicales faites chez les religieuses hospitalières d'AA-ignon, particulièrement sur l'une d'elles, malade et atteinte dans sa raison, il disait :

.< Notre main tremble et nous ne savons comment exprimer les sentiments que soulèvent en nous tant d'infamies. Quoi! c'est là ce que l'on fait en France, aujourd'hui, contre des femmes, contre des sœurs de charité, contre des vierges, à qui l'on ne reproche au fond que l'éclat et l'influence de leurs vertus! C'est à de telles abjections que l'on descend! Quelle génération stupidement lâche et féroce est donc sortie des flancs maudits de l'athéisme légal? Que feraient donc de plus ces persécuteurs idiols, s'il leur était permis d'égorger? Et parmi eux, un ministre a profité de son pouvoir pour approuver l'arrêté administratif qui a légalisé d'avance ces excès sans nom 1 11 est moralement du nombre de ceux dont

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la main brutalement impudiffue a déchiré devant une vierge les vêtements deux luis saints dune insensée et d'une épouse de Jésus-Christ! Qu'il en boive la honte à la face do toute l'Église catholique, à la face de nos évêques, protecteurs des vierges sacrées, à la face du Souverain Pontife leur père, aux pieds duquel nous jetons le poids de notre douleur. »

Il fustigeait ensuite d'autres coupables, puis se tournant vers les catholiques, il leur demandait jusques à quand ils subiraient, presque inertes, de telles abominations.

<* Nous livrons ces faits aux méditations de tous les catholiques de France ; il faudrait désespérer de les voir jamais libres et douter même de la sincérité de leur foi, si de tels exemples ne leur prouvaient pas, mieux que nos constantes exhortations, l'obligation absolue, l'obligation de conscience où ils sont de prendre activement part à la vie politique, qui seule leur fournira le moyen de prévenir ou de réprimer les persécutions, les avanies, les opprobres et les dangers de tous genres dont sont menacées les communautés religieuses, et avec elles les bonnes œuvres, qui ne sont possibles que par elles. Non seulement, en restant dans leur apathie, les catholiques exposent leurs fllles et leurs sœurs à tousles outrages dont on vient de lire le hideux récit, mais encore ils trahissent les pauvres, les malades, les abandonnés, tous ceux dont Dieu leur a commis le soin. C'est pour protéger ces orphelins de la grande famille, que nous en sommes les aînés; c'est pour étendre sur l'Église et sur la charité le bras puissant de la loi que nous sommes citoyens d'un pays libre. Que signifieront devant Dieu nos froides aumônes, quelle qu'en soit Tabondance, lorsque, sous nos yeux, le dernier agent de police peut, armé seulement du fetfa d'un vizir de préfecture, abattre dans la boue la sœur de charité? En quoi nous distinguons-nous alors de ce gouvernement insensé sur lequel nous pourrions agir? Nous ne sommes qu'une seconde et plus lâche

r.ouis vEuiijjrr. o

espèce de persécuteurs! Lesautres ne fontqu'obéir à leurs passions, nous trahissons notre sang et nos devoirs (1)! »

L'administration que visait particulièrement ici Louis V'cuillot, était celle d'Avignon agissant avec l'approbation du préfet et du ministre de l'intérieur, c'est-à-dire du gouvernement tout entier. Et sur quels faits, quels renseignements avait-elle ouvert cette abominable campagne? Tout simplement sur les révélations d'un sorcier à la mode de ce temps-là, un magnétiseur aidé de son « sujet », jeune personne libre qu'il endormait pour le public en faisant des passes et qui, dans le sommeil, était « voyante et même extra-lucide )>. Le maire, très hostile aux religieuses qu'il voulait exproprier sous prétexte d'embellir sa ville, aimait à croire qu'un infanticide avait été commis dans le couvent. Comment s'en assurer? Un magnétiseur était de passage chez lui; il le consulta. Celui-ci endormit sa demoiselle, et ensuite la fit parler. On lui demandait un infanticide. Désireuse d'être agréable au client, elle en dénonça plusieurs et déclara que telles fouilles et telles recherches donneraient des preuves. On fit ce qu'elle avait prescrit. Et si Monsieur le maire eut le chagrin de ne rien trouver, il ne reçut, ni de son conseil municipal, ni de ses supérieurs, le moindre blâme. C'est à l'époque la plus tranquille et réputée la plus conservatrice du régime de Juillet, que ces choses se passaient.

Par la sorte de guerre faite aux religieuses, on peut juger des moyens dont on usait contre le clergé, qu'il fût séculier ou régulier. J'ai déjà indiqué qu'on l'attaquait et prétendait le flétrir dès sa source, c'est-à-dire dès le séminaire. Oui! par des traductions malhonnêtes et des commentaires odieux, on tenta d'établir que l'Église, dans les maisons où elle forme nos prêtres, donnait pour base à son enseignement, l'étude tranquille, complaisante, de tous les vices, et corrompait de parti pris, pour les bien

(I) Univers, 23 décembre 18 H. Mélanges, première série, t. I, p. 375.

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assouplir, l'espiit de ceux (jui, plus tard, dirigeront nos consciences. Ces prétendues révélations n'étaient pas étalées seulement dans des feuilles de bas éta^e. Non, on les vit dans toute la presse universitaire. Des pamphlets obscènes, répandus avec abondance, furent faits sur ce même thème. Il s'agissait de prouver que tout prêtre fidèle aux leçons qu'il avait reçues était nécessairement un monstre (i).

Cela allait si loin que l'opinion n'en fut pas sérieusement émue. La dose de haine et de mensonge était trop forte pour produire de l'effet. Devant cette résistance passive de l'opinion, les tacticiens du parti jugèrent que, sans cesser d'attaquer tout le clergé, il fallait s'en prendre plus particulièrement, avec suite et dans des conditions spéciales, aux Jésuites. C'était le vieux jeu; il avait eu, au temps passé, du succès. Pourquoi ne réussirait-il pas de nouveau? Pourquoi le roi constitutionnel, l'élu de la bourgeoisie libérale, aidé des universitaires et des francsmaçons, ne ferait-il pas ce qu'avaient fait, au siècle précédent, en France et ailleurs, des rois légitimes et chrétiens, aidés des philosophes et des légistes! On ne pourrait confisquer cette fois les biens des Jésuites : ils n'en avaient plus, mais on serait sûr au moins qu'ils ne fonderaient pas de collèges. Dissoudre la Compagnie de Jésus, à peu près seule alors en position d'ouvrir tout de suite plusieurs écoles libres, quel coup de maître au

(I) Ce fut un cortain Busch, protestant sti-asbourgeois, qui ouvrit cette campagne. Il eut tout de suite le concours passionné du Journal des Débats, et bientôt toute la piesse universitaire et révolutionnaire fit de même. Libri. haut fonctionnaire du ministère de l'instruction publique, et <iénin, professeur de Faculté, exploitèrent tout spécialement ces ordures. Une consultation donnée par MM. Aubrj-, Eschbach, Mayer et Thiriet, avocats et professeurs à la faculté de droit de Strasbourg, conclut sur de longues et solides considérations que le ]>amplilétaire était coupable de diffamation. Cela n'arrêta point jt^s diffamateurs. 11 y avait lieu de les poursuivre et l'on y songea. Mais comment compter sur la justice des juges? — Nous ne pouvons nous liera nos tribunaux, écrivait à Louis Veuillot M" Parisis: et il avait raison.

moment où le monopole universitaire était en danger!

M. Thiers qui, au fond, en vrai sceptique, était sans haine contre les Jésuites, calcula qu'en les frappant sur le terrain parlementaire, il affaiblirait le parti catholique, renverserait M. Guizot, le remplacerait et serait maître de la situation. Il se mit donc à cette besog-ne. Dès le début, comme homme de la Révolution, il avait appuyé les défenseurs du monopole; il devint leur chef et leur guide. Aucune des indignités de leur polémique ne le rebuta. Il y voyait un fumier propre à féconder sa politique du moment! Que lui importait le reste? Plus tard, il passerait aux Jésuites, s'il y trouvait profit; et le jour vint où il y passa.

La lutte parlementaire de 18i4 sur la liberté de l'enseignement, qui, d'après le rapport même de M. Thiers et les dispositions des deux partis, devait reprendre dès l'ouverture de la session de 18^5, se trouvait ajournée. Ce fut une déception pour les catholiques militants, surtout pour W Parisis, Montalejnbert et Louis Veuillot. Us sentaient tous trois que plus cette sorte d'accalmie se prolongerait, plus il serait difficile de conserver le concours actif de l'épiscopat. En dehors du cardinal de Donald, de M"' Clausel de Montais et de M"'^ de Prilly, bien peu dévêques, il faut le répéter, aspiraient à combattre encore. Les principes avaient été posés avec éclat, l'union s'était affirmée. N'était-il pas sage de garder quelque temps au moins une attitude expectante? Dans cette disposition trop pacifique des chefs religieux, il y avait un danger ; et ce n'était pas le seul dont on fût menacé.

L'union entre Montalembert et Louis Veuillot, durant toute la campagne de 1844-, avait été si forte et si cordiale, que mon frère la croyait complète et solide. Il se trompait. Il avait froissé, plus qu'il ne le pensait, Montalembert, en refusant de suivre son avis sur le langage à tenir au sujet de la folie de Villemain. Ce fut pour le «jeune pair » un grief qui vint s'ajouter à d'autres dont

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