‹ Louis VeuillotChapitre 23 sur 73 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

DISSE.NTIMKNTS A L IMVERS SLR LES AFFAIRES DE ROME EI- DE SUISSE. LES JÉSUITES, M. DE COUX ET LOUIS VEUIL-

LOT. l'ambassadeur DE FRANCE A ROME. LA QUES- TION d'un CLERGÉ D^ÉTAT. — LOUIS-PHILIPPE ET M'^''' AFFRE.

l'aBBI: DUPANLOUP, louis VEUILLOT ET LA OUESTIOX

UNIVERSITAIRE. LE PROJEf DE LOI DE M. DE SALVANDY.

ACCORD DES MILITANTS POUR LE COMBATTRE. l' AT- TITUDE DE l'ÉPISCOPAT. ÉTAT d'eSPRIT DES CATHOLIQUES.

LES VACANCES DE 18i7.

Les légers dissentiments que les articles sur la question liturgique avaient fait naître entre M. de Coux et Louis Veuillot, tenant à la forme de la polémique, à sa durée et non aux doctrines, ne pouvaient amener une crise dans l'intérieur du journal. Ce n'était là qu'un incident. Mais des difficultés d'un ordre plus grave s'annonçaient : la question des Jésuites, résolue ou plutôt écartée vaille que vaille en France, allait reparaître dans des conditions différentes à Rome même et en Suisse. Or M. de Coux, comme je l'ai déjà indiqué, n'aimait pas la Compagnie de Jésus. Il reconnaissait ses mérites, il faisait profession de l'honorer, il accordait qu'on devait la défendre; seulement il craignait toujours qu'on la défendit trop. Aussi acceptait-il facilement les rumeurs qui déclaraient les Jésuites hostiles aux tendances généreuses de Pie IX, et travaillant en dessous à les faire avorter. Il désirait qu'on

l.io LOUIS Mil II.I.OT.

laissât percer dans 17/7<ù'c;'5 cette idéi- cl « le rédacteur eu chef adjoint » s'y opposant, rentcnte cordiale «Hait en péril. Même situation au sujet des .iir.iiics (!<■ Suisse. M. de (!ou\ ap[)rouvait en principe les cantons catholiques formant le Sonderbund, de maintenir chez eux comme États souverains les Jésuites, mais, en fait, il ouf aisément acco|)té qu'on les sacriliAt (i).

Lorsque ces divergences, sans s'affirmer encore, se des- .sinèrent, V Univers avait à Home pour correspondant l'abbé C.liéruel, prêtre zélé, distingué, joignant au savoir, do l'es- {)iit, de la bonne grAce et, de plus, hélas! une disposition marquée à remballement. Certes V Univers était plein de feu pour Pie IX. Cependant l'abbé Chéruel nous accusait de froideur. Admirateur du Père Ventura, il redoutait, à son exemple, que le nouveau Pape n'allât pas assez loin dans la voie des réformes et voyait trop volontiers dans les.Iésuites, sinon l'ennemi, au moins l'obstacle. Sacorresj)ondance publique laissait percer ce sentiment et sa correspondance privée l'aflirmait. H écrivait au comte de Coux et à Louis Veuillot :

«< Je suis incertain sur les .Jésuites! .le crains que, malgré leurs démonstrations, ils ne soient du parti opposé... On ne croit pas à leur sincérité. Le Pape et Gizzi (le cardinal-ministre) ne leur sont pas hostiles, mais ils ne feront rien pour eux... Les Jésuites méritent bien cela. Je vous avoue que, chaque jour, je me dégoûte de ces braves genslà. Au fait, ils ne nous ont guère servi... On trouve si étrange à Rome votre froideur pour Pie I\ et son ministre

( 1) Le Sonderbund (alliance séparée) était une ligue défensive formée par sept cantons catholiques et con.servateurs : Lucerne, Fribourg. Schw ytz, Untorwaid, Uri. Zug. Valais, pour résister au parti radical, maitrc de la Diète. Chaque canton suisse, étant alors vraiment souverain pour ses affaires intérieures, les cantons catholiques entendaient garder chez eux toute congrégation religieuse quil leur plaisait d'y avoir, nommément les Jésuites. La Diète, contrairement aux prescriptions du pacte fédéral, déniait ce droit. Elle avait voté à la majorité l'expulsion des .jésuites et menaçait de les expulser au besoin, par les armes. Elle le fit.

I/JUIS VKUILLOT. loi

qu'on dit que vous êtes le journal des Jésuites, ([u'ils ont la moitié de vos fonds et qu'ils sont maîtres de votre rédaction. Cela vous fait le plus urand tort. Vous ne sauriez croire combien on les aime peu à Rome et quel mal ils ont fait à notre cause. Hossi a été heureux d'avoir de tels adversaires et eux d'avoir à lutter contre un tel homme. Mais aujourd'hui, la question est bien éclaircie. Tout est changé à Rome ; j'aime à vous le répéter à satiété. Deux hommes pleins de lumière et d'expérience, deux hommes bénis de Dieu sont au pouvoir. Ils ne favoriseront ni les Jésuites, ni Rossi, soyez-en bien sûrs, ils seront avec les évoques. Mais, per grazia, que les évoques écrivent, qu'ils soient clairs, concis et bien d'accord. Le Père Ventura a vu le Pape et (lizzi ; il est ravi de leurs plans ; il m'a assuré que nous serions énergiquement soutenus. 11 a dit à Gizzi qu'il fallait quitter le régime funeste qui se résume ainsi : Au dehors la condescendance jusqu'à la lâcheté, au dedans V orgueil jusqu'à la cruauté. Vous avez bien raison, lui a répondu Gizzi, mais ce temjts-là est passé (1). »

A la tin de cette même lettre, qui est tout un rapport sur l'état des esprits à Rome depuis l'avènement de Pie IX, l'abbé Chéruel rendait compte d'une audience que lui avait donnée, comme correspondant de V Univers, le cardinal-secrétaire d'État :

« ... Je sors de chez lui, il m'a accordé avec la plus grande bonté un entretien qui a duré près d'une heure. J'ai donc eu le temps de lui exposer votre situation et, pour mieux la lui faire comprendre, je lui ai laissé copie de tous les passages de vos trois lettres qui pouvaient l'intéresser. Je me suis d'abord convaincu dans cet entretien du parfait accord qui existe entre le Pape et son ministre. Je me suis convaincu ensuite que leurs plans sont arrêtés et que rien ne les fera changer. Je me suis convaincu enfin que le Cardinal désire l'appui de la presse religieuse et

(1) Lettre du 10 soptembre 1846.

.-» i.oris vil II i.«rr.

qnil 011 fait j?i;in<l <as. Il m'a r|iaijL:é de vous lassiii-cr sur la craiiifo d'itnr rrcuhnlr. — Kcrivez, iii'a-t-il <lif, (jiie nos /ilans sont mihis, que nous avons tonl itrirn cl ifue rien ne nous fera dvvicr de la ligne dans lof/uollr nuits naviguons entre deux éciieilsy mais nous espérons, notis voulons passer avec la grâce de Dieu. Ce sontsos propres expressions, .lo voudrais pouvoir vous rendre la force avec latjuolle il pai'Iait. c'est un caractère plein ilc calme et drneruie. Il d(''sirc donc (jue vous le défendiez, mais il nous encrage à ne pas attaquer ses adversaires rt surtout à no jamais montrerde violence. Il faut faire ressortir les actesdu pontificat de (iré^ffoire XVI. L'éloge qu'on fait des uns est une critique suffisante des autres

« .le ne saurais vous dire, mon cher ami. combien je suis heureux d'avoir eu ce tète-à-tète. A présent le Pape et le (wirdinal me connaissent; ils savent nos allaires. Je vous léponds que nul ne sera mieux informé que vous à l'avenir. On avait tellement sé(juestré le pauvre vieux (irégoire XVI. il était si mal entouré qu'on ne pouvait pas approcher de son palais. Il y avait lA de tels préjugés, dételles passions contre nous, qu'il était impossible de s'entendre, mais tout est changé, et si vous le voulez, vous deviendrez le journal de l'Église universelle, j'en réponds...

" Plût à Uien, mon cher ami, que tous les évoques fussent aussi bien disposés que le cardinal-secrétaire d'État. Je ne puis rien vous dire de plus fort. Hâtez-vous donc de prendre les couleurs de Pie IX! C'est la première fois que la Papauté se trouve d'accord avec vous et vous vous taisez! Vous vous laissez dépasser parune Quotidienneil), par un Journal des Débats! .Mais au nom de Dieu, mes chers amis, rèvez-vous? X'écoutez-pas votre prrlato: il va de travers, et s'il ne s'amende, il s'en repentira, "

Ceprelato était le nonce, M'^Fornari. Louis Veuillot et

(1) La Quotidienne, que rétlij-'eait M. Laiirentie. était le journal lo plus autorisé du parti légitimiste.

i,ouis vi:i ii.i.OT. i:i3

M. de Goux l'avaient consulté et il leur avait conseillé de no pas aller trop vite. Il était do ceux qui craignaient que Pie IX ne fût débordé. L'abbé Gliérucl renouvela plusieurs fois ses appels. Dans une lettre du 18 septembre, il disait : " Le cardinal (iizzi m'a parlé sans détours de votre prelato; « il Vr^\)c\Ic if iia so/rn/œ bi7'be?'ia. Laissez-le, croyez-moi, (( et suivez la route que je vous montre; ne vous occupez « pas de ceux qui vous blâmeront, ils s'en repentiront et « vous aurez pris un poste que personne ne pourra plus « vous disputer. » Il terminait en maudissant le cardinal Lambruschini, réputé le chef de l'opposition, et s'écriait : « Le peuple l'a sifflé le 8 septembre. On ne peut imaginer un avvidimento plus complet. Encore quelques mois et vous verrez que tout le monde se mettra au pas. »

Ces propos et conseils charmaient M. de Goux, en qui l'ancien lamennaisien se réveillait, mais ils inquiétaient Louis Veuillot, très convaincu qu'il en fallait rabattre et bien décidé à n'y pas conformer la ligne du journal. Gette situation devait aboutir à une rupture. Cependant, comme les relations personnelles restaient cordiales, elle n'arriva point tout de suite.

Naturellement, le désaccord des deux rédacteurs en chef sur les afTaires de Rome préoccupait beaucoup le personnel de la rédaction. Si tout le monde y était enthousiaste de Pie IX, il y avait des nuances sur la question de conduite. Du Lac, compté toujours comme rédacteur en titré, moi, Barrier et J.-B. Coquille nous pensions absolument comme Louis ; Albéric de Blanche, M. Bailly, Henri et Charles de Riancey penchaient de ce côté, mais avec discrétion, car ils désiraient n'avoir pas à prendre parti. Jules Gondon était neutre par calcul et Auguste Avond, par indifférence (1). En somme, dans la rédac-

(Ij Les rédacteurs de Vlnivrrs que je viens de nommer étaient ceux de la besogne quotidienne. Henri et Charles Riancey, Albéric de lilanchc abordaient comme M. de Coux, mon frère et moi toutes les questions du jour. Aufruste Avond s'occupait spécialement du compte rendu de la

Page 1