I.OLIS VtLlLI.OT
viiard I est dune obligeance et d'une bonté parfaite. Il n'a pas moins d'iiistruction que de bonté... Ajoute qu'il le connaît, en sorte que je puis lui parler de toi. Mais à qui est-ce que je ne parle pas de cette ingrate quim'oul)lie? Il ne se passe point de journée cpie je ne visite plusieurs églises ; partout j'y demande quelque chose pour ma femme et mon enfant. Je réclame pour elles deux les prières de tous ces bons prêtres qui me font amitié; enlin, je puis te dire qu'il n'y a point d'heure et point de moment où je ne te donne devant Dieu quelque preuve de mon amour. Je pense à toi en m'endormant, jercve de toi, je m'éveille en pensant à toi.
(( Oh! ma bonne petite femme, que tu as raison de me recommander d'être bon chrétien, rapprochons-nous de Dieu toujours plus, ne faisant qu'un en lui. Nous serons heureux nous-mêmes, nous le serons dans nos enfants,nous le serons au ciel. . . Adieu, bien-aimée Mathilde . . . »
Ailleurs, il lui parle des amis qu'il rencontre, des paysages qu'il voit, des projets qu'il forme, il lui dit qu'il dépense peu, qu'il rentrera riche de notes; et toujours, il revient à leur amour, à son enfant et à Dieu.
« Embrasse bien ma chère enfant, parle-lui bien de son père, et toi, songe bien à celui à qui tu appartiens par la volonté du bon Dieu. Je m'arrête, si je te disais tout ce que j'ai dans l'Ame, il me semble que ton cœur battrait comme le mien jusqu'à te suU'oquer : cela n'est pas bon pour les nourrices. Adieu, mon amour. Ma vie est à toi tout entière. Il ne se passe pas un moment que mon cœur ne ratifie l'engagement du 31 juillet (2). Et dans ce pays où je retrouve la trace des premiers jours de l'année de miel, je crois t'aimer avec plus d'ardeur encore. Mille baisers sur ton front si pur, sur tes doux yeux, sur tes mains enchaînées aux miennes. )-
(1) Lo secrétaire de l'évèque d'Annecy.
(•2) Le jour de leur mariage. Cette correspondance est d'août I81t).
lOLlS VELILI.Or. — T. II. 10
lit, LOUIS VKLII.IdT.
Trois mois aprfs, le iô ii<»\niiljn', Louis. a[)irs avoir parlé i\ au Lac «les afl'aires du journal, lui disait :
« Mathildo vous remercie hoaucoup dt- votre bon souvenir cl prie pour vous de tout son cti-ur, (jui ne doit pas être sans crédit auprès du bon Dieu... Marie grossit, crandit. einbellif : elle a doux dents; elle dit papa depuis trois semaines; elle m'amuse et m'attendrit cinij ou six fois par jour. Mon bonheur serait complet, si je ne me trouvais pas trop heureux, et si je n'avais pas une horrible peur dépaver pi us tard toutes ces joies (pie je n'ai pas méiitées. »
— 25 déceml)re. « Mai'ie est une merveille de santé, de force et de gaité ; elle commence à bégayer, elle veut marcher : bref, je n'ai rien à désirer de ce côté-là ; pour ma femme, vous savez que je la regarde avec les yeux dont un évoque regarde sa liturgie; mais du moins, elle est romaine. Elle a toujours de vous le plus fraternel souvenir comme nous tous, .le vous assure qu'il ne parait rien d'un peu bon ou tl'un peu poivré sur la table, quand nous sommes réunis, qu'on ne dise aussitôt de tous côtés : ah ! si le frère du Lac était làl »
Ces propos sur Mathilde et Marie reviennent dans un grand nombre de lettres et montrent combien le terrible polémiste était homme d'intérieur et aimant. Son chezsoi faisait sa joie et il ne le quittait guère. A l'abbé Delor «jui lui recommandait un de ses amis en quête d'un emploi, il répondait ;
" J'ai l'air de donner une défaite en disant que je n'ai point de relations dans Paris : telle est pourtant la pure vérité. 11 n'y a pas d'homme qui voie moins le monde. .Ma femme, ma fdle, mon frère, deux ou trois amis et mes collaborateurs, voilà toute ma société. Je passe toutes mes journées chez moi, mes soirées au journal et je ne me promène guère que pour aller et revenir de ma maison à la rue du Vieux-Colombier (1). Cette rude vie m'est
(1) .\u journal.
imposée par l'œuvre que je fais : plus répandu, je serais plus inutile, et, pour tout dire, je ne parviendrais pas à porter toutes les charges qui pèsent sur ma pauvreté. Figurez-vous bien que je suis à la lettre un ouvrier qui n'a que son outil pour fortune, que ses compagnons pour amis, que son dimanche pour plaisir. »
Outre ces raisons de ne pas voir du monde, Louis en avait une autre également bonne qu'il a maintes fois donnée. Il établissait qu'un journal de principe et de combat a surtout besoin d'indépendance, et que le journaliste ne peut rester indépendant envers tous qu'en se garant des salons, des réunions et des coteries. Comment, disait-il, attaquer à fond l'adversaire que l'on a vu la veille presque dans Tintimité et que l'on recevra le lendemain? Comment refuser à celle-ci, en buvant son thé, ou à celui-là, au sortir de sa table, surtout si le dîner a été bon, l'éloge immérité qu'ils vous ont demandé pour tel de leurs amis ou connaissances auxquels ils accordent du mérite et dont ils garantissent à tout hasard les intentions? Bref, comment parler haut et ferme quand tant daimables gens qui vous reçoivent le mieux du monde, vous prient avec bonne grâce de parler bas? Non, si vous voulez être sincère toujours et toujours servir les principes, restez chez vous. La fréquentation des salons amollit (1).
Ce n'était pas là une boutade, c'était un conseil sévère et pratique dicté par l'expérience.
Au début, alors qu'il répondait moins du journal et que l'accord régnait entre les catholiques notables, Louis avait été moins absolu sur ce point. 11 fréquentait chez M""' la comtesse de Gontaut, ancienne gouvernante des Enfants de France, femme éminente, de haute piété et de
(1) Montalembert n'exprimait-il pas la même pensée quand il disait à l'abbé Dupanloup : « Vous connaissez trop de gens du grand monde, c'està-dire des gens de petit cœur. Cela vous énerve et vous distrait à l'excès... » (Lecanuet, t. II, p. 309.)
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grnndo charit*'-, dont les déjeuners réunissaient les catholiques agissants et les hommes d'œuvre les plus en vue. Le rouvert de Louis Veuillot y étaif mis. Il se laissa présenter alors chez M'"" de Swetchinc, mais ce salon, où régnèrent et durent s'ennuyer Lacordaire et Falloux, lui parut une école étroite d'admiration mutuollr, de pédantisme religieux et liltéraiie. Il craignit d'y étouflor et s'en éloigna. Les rendez-vous de beaux esprits, poités à la critique et lents à l'action, no lui allaient point, II était, d'ailleui'S, très sociable et goûtait fort le monde où l'on sait, à la fois, causer, penser et rire. On le voira hn.scjuo je ferai l'histoire de « ses chAteaux ».