‹ Louis VeuillotChapitre 34 sur 73 · I.OLIS VKUILI.OT · texte numérisé non relu

I.OLIS VKUILI.OT

mciioa. Dès le soir de ce [)reiui('r Jour, Louis Veuiliot en signala le caractère. L'un des ministres, « le citoyen » Flocon, ayant attribue les troubles aux anciens partis, aux prétendants, à « l'or de l'étranger », il lui répondit : « Si les factions déploient tant d'audace, si les prétendants nourrissent tant d'espérances, si l'or de l'étranger peut si facilement soudoyer parmi nous des bras parricides, si la misère crée des multitudes de factieux, si le découragement et le dég-oùt s'emparent dos cœurs les plus dévoués et alanguissent les plus fermes courages, à qui donc la faute? Gouverner au lendemain d'une révolution est difficile, sans doute; mais jamais personne n'a reçu de la sagesse et de la complaisance d'une grande nation plus de moyens de gouverner que les hommes qui sont depuis quatre mois au pouvoir. Ils ont été maîtres, maîtres absolus de toutes les forces du pays; on leur a totalement abandonné la fortune publique, la loi, la force ; ils n'ont pas demandé un sacrifice, même déraisonnaljle, auquel tous les intérêts n'aient généreusement consenti. Qu'ont-ils fait? Des prodiges d'incapacité et peut-être de mauvaise foi, »

Kt comme le gouvernement avait promis de rétablir l'ordre, il ajoutait :

« Oui, sans doute, il faut rétablir l'ordre; oui, sans doute, il faut enlever les barricades! Mais quand on y sera parvenu, si l'on y parvient, qu'aura-t-on fait? Quel profit tirera-t-on de ce triomphe acheté si cher, et combien durera-t-il? C'est l'ordre moral qu'il faut rétablir; et les hommes d'expédients ne savent pas même en quoi l'ordre moral consiste. »

Le 2'i., Louis vint déjeuner chez moi; les nouvelles étaient mauvaises. Pendant la nuit, l'insurrection avait gagné du terrain et tout annonçait une terrible journée. On battait le rappel. Mon frère se levant me dit : « Il faut aller à la bataille; je rentre à la maison pour prendre mon fusil et rejoindre mon bataillon. » Tu as raison, lui

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répoiulis-j»'; je vais faire comme toi. Nous nous scrrAmes la main et il partit. .IV-ciivis i\ du Lac de ne pas compter sur nous pour le journal. Louis el moi, demeurant tous deux rue du Bac, nous étions de la même légion, mais non du môme bataillon. Nous restftmes deux jours sans nous voir. Le -iC», l'insurrection était écrasée. Voici quelques passages de l'article où Louis enregistra la victoire du parti de Tordre :

« Le dernier cou[) de fusil est tiré. La Irèvc, nous ne pouvons pas dire la paix, est sûre. Sauf un accident survenu aux Tuileries cette nuit, et qui a coûté la vie à plusieurs personnes, aucune action de guerre, aucune alerte même n'a troublé la ville ^1). Les patrouilles ont parcouru paisiblement les rues illuminées et mornes. C'était le calme et l'éclat d'une chambre ardente. Ni les pleurs, ni les morts ne manquaient! Il y a des cadavres <lans les maisons, il y en a dans les hôpitaux, il y en a dans les prisons, il y en a sous les décombres, il y en a dans les égouts et dans la rivière. Qui en sait le nombre? Les grandes funérailles du choléra n'étaient rien auprès de celles-ci. Dieu nous a envoyé le plus formidable ministre (jue puisse employer sa colère; il a livré l'homme à l'homme ; il nous a flagellés de nos propres conceptions.

« Dans les (juartiers les plus paisibles, là où l'émeute n'a pas osé lever la tète, on ne peut pas faire cent pas qu'on ne rencontre quelque poste ou de la garde nationale ou de la ligne. Les hommes, accablés de fatigue, dorment sur la paille étalée dans la rue, à côté de leurs fusils en faisceaux. C'est là qu'il faut aller chercher ceux à qui l'on veut parler. On y voit d'anciens membres des deux Chambres, d'anciens généraux, d'anciens ambassadeurs, de grands propriétaires, des écrivains, des artistes confondus avec de petits négociants, avec de pauvres

(1) Louis Veuillot était «le t:ar(io aii.x Tuileries cette imil-là. Posté près de la statue de l'index, il y coneut le plan de son iiamphlet, l'Esclave y index.

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ouvriers et des gens de peine ; et ce mélange est le seul spectacle consolant de ces tristes jours. Là, du moins, régnent pleinement et saintement cette fraternité et cette égalité dont on a si effroyablement, ailleurs, profané les augustes noms. »

Il terminait ainsi :

Cl Toutes ces douleurs ne sont rien encore : ce qui consterne la pensée, c'est lorsque l'on se demande ce que l'ordre, qui semble avoir vaincu, va faire de sa victoire. Grand Dieu ! Nous entendons les plus habiles et les plus honnêtes parler de lois de police! On songe à fermer quelques clubs, à supprimer quelques écrits, à désarmer quelques milliers d'hommes, et l'on croit que tout sera fait. Parce que l'on enlèvera les fusils, on croira qu'on enlève la haine; parce qu'on empêchera quelques fous et quelques misérables d'écrire, on croit que les cœurs égarés ne s'irriteront plus et ne s'emporteront plus; parce qu'on laissera le mot de fraternité sur les drapeaux, on croira qu'on a mis la charité dans les cœurs! On consulte toutes les histoires, on écoute tous les charlatans qui proposent une panacée, et l'Évangile est le seul livre qu'on n'ouvre pas, et il n'y a que Dieu à qui ces sages ne disent point : Sauve-nous^ nous périssons! »

Quelques jours plus tard, il étudiait toute la situation. L'article est superbe. Louis Veuillot y juge de haut, avec impartialité, en chrétien et en voyant, les vainqueurs et les vaincus. Je voudrais le donner tout entier, mais il remplit douze pages des Mélanges; je dois me bornera des e.vtraits :

« Nous sommes dévoués à la cause de l'ordre, nous étions dans les rangs de ses défenseurs, on nous y reverra au premier appel ; mais à part les crimes commis, nous ne pouvons haïr les vaincus. En les combattant, nous croyons qu'il y a autre chose à faire qu'à les vaincre. Ils en veulent à la société, non sans quelques motifs plus sérieux qu'on ne pense, du moins pour eux. La

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société ne It's desarmera pas, t.int (juilsno lui auront pas pardoniu'.

' Il nous est permis de piirlcr ainsi. Kn présence des grands désastres qui consternent la France, aucune responsaln'lité ne rotomhe sur nous : nous n'avons pas été des hommes de parti ; nous ne nous reprochons pas un acte, pas un mot, qui de près ou de loin, ait pu attiser la guerre civile. Nos ra[)ports avec les classes pauvres et laborieuses n'ont eu j)Oui' but que l'accomplissement de nos devoirs de chrétiens. Dans ce journal nous n'avons jamais flatté leur orgueil, jamais abusé leur esprit, jamais mé[)risé leurs intérêts, jamais blessé leur dignité. Nous n'avons point songé à la force de leurs bras, pour nous en faire des iustruments, mais aux besoins de leurs cœurs et de leurs âmes. Les travailleurs, en un mot, n'ont été à nos yeux, ni des esclaves ni des maîtres, mais des hommes nos égaux, à qui nous devons ce ((u'ils nous doivent eux-mêmes : le respect, la charité et la vérité. Malgré le crime insensé que beaucoup d'entre eux viennent de commettre, nous resterons dans cette ligne et nous conserverons ces sentiments. Hors de là, nous n'attendons de salut ni pour les riches ni pour les pauvres qu'il faut aussi sauver. »

Il signalait ensuite, sans s'y associer, les colères et les espérances que la répression de l'insurrection avait fait naître. « Ce n'est pas d'hier, disait-il. ce n'est pas depuis le 2i février, c'est depuis plusieurs années que tout faisait prévoir et que nous annoncions une guerre sociale. Qui l'a préparée cette guerre, qui en a formé les éléments redoutables? Est-ce tel ou tel homme, tel ou tel événement particulier? Est-ce même telle ou telle classe de la société? Non, c'est la société tout entière. » Il affirmait que les sophismes révolutionnaires les plus habiles seraient impuissants, si rien dans la conduite des gouvernants ne les appuyait. « Qu'eussent pu, s'écriait-il, Rousseau ot Voltaire et les encyclopédistes, sans les monstrueux dé-

sordros des classes régnantes? Louis XV, son gouvernement, sa magistrature, sa cour, ont été les pionniers de la première Révolution. Il faut que la bourgeoisie actuelle s'accoutume à l'entendre dire : elle n'est pas innocente des revers qui la menacent à son tour. Qu'elle ait le courage de l'avouer, et elle se sauvera. Une société ne se détruit que par ses propres mains. Quand vous la voyez se débattre dans les convulsions de l'agonie, ne cherchez ni l'arme du meurtrier, ni le nom du crime : c'est un suicide. »

Voilà pourquoi la victoire de l'ordre et toutes les mesures de répression déjà prises et toutes celles que l'on projetait ne rassuraient point Louis Veuillot. Ce n'était que l'emploi de la force. On tenait à punir, on ne songeait nullement à guérir. Et comment y aurait-on songé? Les vainqueurs ne savaient pas et ne voulaient pas savoir d'où provenait le mal. Quinze ou dix-huit cents socialistes avaient été tués, des milliers allaient être déportés. Les affaires se relèveraient, la prospérité renaîtrait. On reverrait les jours heureux, les jours gras de la monarchie bourgeoise, parlementaire, libérale et conservatrice. Si vous revoyez cela, dans les conditions où déjà vous l'avez vu, disait Louis Veuillot, vous reverrez aussi de nouvelles insurrections, de nouvelles ruines. Le parti révolutionnaire n'est ni défmitivenient vaincu, ni assagi, et parmi les revendications qu'il fait au nom du peuple, il en est de fondées. Conservateurs, vous croyez trop au gendarme; il a déjà échoué, il échouera encore.

" La plaie est à l'ùme. c'est là qu'il faut porter le remède. Ce remède, quel est-il? Quelle opinion politique, quelle école philosophique, quel système social le possède?

(' Depuis soixante ans, la société a consulté beaucoup de sages, elle a fait beaucoup d'expériences payées avec des pleurs et avec du sang : la plaie s'est envenimée.

•je.» loi is VKl ILI.OT.

. Uuc rcstc-t-il à essayer? Nous le demandons à la conscience publique. Il y a eu deux monarchies constitutionnelles; veut-on l'une ou l'autre? Veut-on l'Kmpire? Veut-on la dictature dun homme ou d'un comité? Kspère-t-on (|uel(|ue chose des pr(»phètes nouveaux, et ces t'vangélistes du lionheur universel n'en sont-ils pas réduits comme les autres, plus encore que les autres, à l'argument du fusil? Tous les systèmes ont la même chance : celle de s'imposer un matin à main armée et de léguer quelques instants par la terreur. »

11 justifiait ces paroles sévères par un expose virulent de l'état de guerre que l'oubli, le mépris des principes religieux avait établi et entretenait entre le peuple et la classe dirigeante. C'est à celle-ci surtout qu'il s'en prenait.

« .Si la société a droit au travail de ses membres, lui rappelait-il, c'est à condition de faire arriver jusqu'au travailleur les lumières, les consolations, la réciprocité de services dont Dieu a voulu que son travail fût entouré et honoré. Le courber sur sa tâche du matin au soir et du berceau à la tombe, le condamner à n'attendre l'amélioration de son sort que d'un hasard dont il désespère, ne laisser arriver ni un rayon de soleil sur son front, ni un rayon de foi dans son cœur, et ne pas craindre enfin de froisser par des mépris cet homme, cet égal, cet ouvrage de Dieu, c'est trop 1 Dieu n'a point voulu cela. Dieu l'a défendu; c'est une iniquité, c'est un crime, c'est le véritable crime antisocial! La société qui le commet oublie le plus pressant de ses devoirs : d'inévitables, désastres en seront la conséquence et la punition...

' A quoi servirait de le taire? Il y en a parmi ces révoltés, et beaucoup, qui n'exigent ce qu'ils ne peuvent obtenir que pour n'avoir point rei^u ce qu'il fallait leur donner. »

Comme le prévoyait Louis Veuillot, l'enseignement que comportaient les sanglantes journées de juin ne fut pas compris. Les vaincus aspirèrent à la revanche,

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les vainqueurs, heureux de cette nouvelle preuve de leur force, auraient cru se trahir eux-mêmes en comptant plus qu'ils ne l'avaient fait avec les masses ouvrières. Ils songeaient à resserrer le frein et non à le détendre. Quant à chercher dans le sentiment religieux, guidé par l'Évangile et élevé jusqu'à la pratique, une règle et un appui, cela ne pouvait leur entrer dans l'esprit. La victoire de l'ordre, au lieu de donner vraiment la paix, accrut les haines. Ce fut en vain (jue M"' Aifre avait marqué les dernières heures de cette lutte fratricide par un acte sublime de dévouement, d'amour et de charité.

L'archevêque de Paris s'était présenté la croix sur la poitrine devant les barricades dans l'espoir de désarmer les combattants. Il se dévouait; et lorsque, frappé d'une balle il tomba, ce fut par une prière que le saint prélat, l'homme du pardon et de la paix, couronna son sacrifice. — « Puisse mon sang être le dernier versé. » Cet acte courageux et généreux, ces nobles paroles « du véritable apôtre et martyr de la fraternité », a écrit Louis Veuillot, causèrent de l'émotion, mais ni elles ne pénétrèrent les esprits, ni elles ne touchèrent profondément les cœurs. On honora verbalement la grande victime, on ne songea pas à suivre son enseignement.

Les journées de juin aflfaiblirent momentanément le parti révolutionnaire et atteignirent profondément la république. A partir de ce jour, les républicains du lendemain, — presque toute la France, — doutèrent qu'elle pût devenir un gouvernement régulier, protégeant la liberté et l'ordre. Les conservateurs, à la fois triomphants et inquiets, sans réclamer tout de suite un maitre, se montrèrent disposés à le bien recevoir, s'il se présentait. Les monarchistes reprirent espoir et la masse flottante qui avait accepté sans passion le régime républicain, laissa voir que si elle n'aspirait pas à le renverser, elle ne tenait guère à le garder. On allait à du nouveau.

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