‹ Louis VeuillotChapitre 35 sur 73 · CATHOLICISME ET LA DÉMOCRATIE. RÉVOLUTION A ROME · texte numérisé non relu

CATHOLICISME ET LA DÉMOCRATIE. RÉVOLUTION A ROME

— l'élection du PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE. — LE VOTE DES CATHOLIQUES. M. LE COMTE DE FALLOUX, MI- NISTRE DE LINSTRICTION PUBLIQUE ET DES CULTES.

Plusieurs généraux siégeaient dans l'Assemblée nationale ; un seul était foncièrement républicain, le général Cavaignac. La commission executive lui avait confié le ministère delà guerre; il fut appelé à réprimer l'insurrection, et le fit en bon soldat. Le lendemain de la victoire, l'Assemblée le nomma chef du pouvoir exécutif. C'était juste, politique et de plus, nécessaire. Paris et toute la France ratifièrent ce choix. Cavaignac, réj)ublicain convaincu et relativement modéré, libre penseur et non sectaire, pouvait mieux que tout autre homme en vue, répondre aux exigences du moment. Les catholiques, sans lui montrer de l'abandon, lui firent bon accueil. — Attendons ses actes, disait Louis Veuillot. S'il sert assez bien l'ordre et sait respecter suffisamment la liberté, nous devrons être contents. Quant à la couleur politique, n'y regardons pas de trop près. Il ajoutait :

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(i Si (nichprim en rr.ince a consorvë re quoii .-i|)|)cllc une foi |)()Iiti(iuc, ce n'est pas nous. Nous avons vu la dernière insurrection sans devenir socialistes : nous avons pris part ;\ la répression sans nous senti i- conserva teui-s; nous contemplerons et même, à certains égards, nous seconderons les efforts que l'on fora pour tirer parti de la victoire, sans nous trouver plus monai-cliistes ou plus républicains qu'avant la lutte. ■>

pourquoi le rédacteur en cliof de Vl /live/s marquait-il cette indifférence? Parce que d'aucun côté on ne voulait demander secours i\ la force religieuse. Les républicains de la veille, c'est-A-dire les seuls républicains solides, se partageaient en deux groupes : les uns, attendant le salut de la vraie république d'une marclie en avant, passaient à la révolution démocratique et sociale; les autres, par borreur du socialisme et crainte de nouveaux troubles, ne rêvaient plus que répression. Quant aux conservateurs à peu près ralliés ou redevenus monarcbistes, ils ne voyaient de repos pour le pays et de chances pour leur parti que dans la réaction. Ce besoin d'armer fortement un pouvoir qui n'avait rien de chrétien, in<piiétait Louis Vcuillot; il y dénonçait un danger pour la liberté de l'Église.

La commission de constitution avait terminé son œuvre et le jour de discuter était venu. C'est le 5 septembre que cette discussion commença. Les commissaires, désireux de faire grand et de prendre rang parmi les pen- 'seui's comme parmi les constituants, avaient placé en tête de leur o-uvre un loni; préambule où les principes que devait appliquer la république étaient posés. Dans ce verbiage, on ne trouvait rien pour le christianisme, rien pour Dieu. Après le préambule venait l'énumération des droits (]ue garantirait la Constitution. La liberté religieuse et la liberté d'enseignement y avaient place ainsi que la liberté du travail, le droit à l'instruction et l'oblication iVassis/er les ci(o//ens iipcessiteux. Ces derniers

articles pouvaient mener loin. Louis Veuillot donna sur les graves débats qu'ils soulevèrent la note catholique.

Après avoir voté, sous le nom de dogme ou de principes, divers ponts-neufs moraux et patriotiques, indiquant les vertus imposées par la foi républicaine, l'assemblée était arrivée aux articles décrétant le droit à l'assistance et impliquant le droit au travail. — Vous pouvez parler, vous disputer et vous fusiller un siècle ou deux avant de résoudre ces problèmes, disait le rédacteur de V Univers aux orateurs. Au lieu de vous écouter, je vais conter une histoire plus intéressante que vos discours et d'un meilleur enseignement social. Et partant pour la Bretagne, « ce pays absurde, ce pays incivilisable où l'on croit en Dieu «, il contait l'histoire de deux jeunes ouvrières, d'une vieille domestique et d'un petit vicaire de Saint- Servan, qui, sans revendiquer le droit au travail, mais en usant du droit de travailler, avaient fondé une œuvre d'assistance pour les nécessiteux. Il nommait Les Petites Sœurs des Pauvres, visitait l'une de leurs maisons, faisait le tableau de leur vie et s'écriait : « Niera-t-on qu'elles aient une science I N'ont-elles pas résolu le problème d'assister le pauvre sans dégoût pour elles, sans humiliation pour lui, sans dépense pour l'État, sans rien imposer au public que le plaisir de donner? Quelle est donc cette science qui fait de tels prodiges? Eh! mon Dieu, c'est tout simplement la science de Jésus-Christ. Organisez cette (L'uvre sur les bases de la science moderne préconisée par les socialistes..., supprimez le cruciliv et mettez à sa place le sentimentalisme, la philanthropie,

l'attraction, l'État au lieu de la maison des bonnes

fcm)nes, nom charmant donné par le peuple à la fondalion des Petites Sœurs, vous avez Bicêtre, une maison de force. »

Du droit à l'assistance, il passait au droit à l'instruction et au droit au travail, rappelant ce qu'avait construit sur ces divers terrains l'action religieuse et montrant

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que ni IKI.il. ni la pliilanthiopie. ni les sauNcurs socialistes ne pourraient remplacer toutes les «euvres do foi, toutes les «ruvres de salut que la bourgeoisie incrédule et la révolution sectaire avaient détruites. Ce compff rendu des séances où l'on discuta le préambule de la Constitution est une démonstration saisissante de l'impossibilité de fonder des ( euvres sociales sans s'appuyer sur la relii,'ion.

De vivants croquis doratcurs é,i;aicnt ces fortes pages.

Ledru-Rollin, grand, gros, gras; teint fleuri, œil épanoui, satisfait de lui-méuie, vêtu avec toute la recherche que peut se permettre un homme politique riche, mondain, aimant et pratitiuant la vie large, demande la parole. Louis Veuillot le croque : « M. Ledru-Kollin a fait une vive jiciiiturc de l'extrême douleur (jue lui inspire liuégalité des conditions. Un a vu le moment qu'il allait pleurer. L'Assemblée la écouté avec toute la sympathie que mérite ce grand secoureur des misères humaines. Quehiue éloquence qu'il déploie, son visai: e hAve et mortitié, et ce que sa modestie n'a pu dérober au public des saintes ceuvres auxquelles il s'emploie, sont plus élocjuents encore. Chacun sait qu'il ne lui reste plus rien d'une belle fortune et d'une belle santé épuisées l'une et l'autre au service des pauvres. M. Ledru-Rollin a vu que tous ses sacrifices auxquels s'associe l'opinion publique ne suffiraient jamais. Il demande en conséquence que la Constitution consacre le droit à l'assistance, quitte à l'exercer quand on pourra. »

— « M. Considérant a modestement avoué qu'il se sentait en état de faire le bonheur du m(»nde et de reconstruire la société du sommet à la base « sans la déranger « en rien ». Encouraué par les sourires qu'il voyait éclore de toutes parts, il s'est longuement étendu sur cette promesse. On l'a prié de développer son système. — .le le ferais bien, a-t-il dit, mais j'ai mal à la gorge, et puis ce serait un peu long. — C'est égal, parlez, parlez! —

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Non, pas aujourd'hui ; mais si vous voulez m'accorder seulement quatre petites séances du soir de deux heures chaque... C'est là-dessus qu'on a pouffé. M. Considérant n'y comprenait rien, et reprenait naïvement : — Dans rancienne salle, pour ceux qui se trouveront un peu de l)onne volonté, quatre séances de deux heures, le soir... »

— « M. Crémieux parh- sur la question après avoir confessé qu'il ne l'étudia de sa vie... Aucune description ne pourrait donner une idée du gâchis dans lequel il s'est déhattu, s'est enfoncé, s'est noyé pendant une heure. Il a constamment parlé pour savoir ce qu'il allait dire; il ne l'a pas su. et personne ne l'a su. >>

M. Thiers fut dans cette discussion le représentant très habile et très écouté du parti conservateur. Montalembert, charmé de son discours, pressa Louis Veuillot de le louer beaucoup. « La justice vous le commande, lui disait-il. « Le discours était, en effet, brillant de gros bon sens et de vif esprit. Mon frère s'exécuta volontiers :

« On sait quelle est la clarté habituelle de la parole de M. Thiers. Ce don pr»'cieux ne l'a pas abandonné aujourd'hui; tout au contraire, les interruptions \'iolentes auxquelles il a été en butte de la part des socialistes semblaient aviver le feu d'esprit dont il éclaire tout ce qu'il regarde. Sans se laisser troubler un moment, il a parcouru d'un pas ferme le dédale des sophismes au milieu desquels la pensée socialiste cache son dernier mot; il a promené partout le flambeau d'une logique railleuse et impitoyable... Nous avons cru un moment que dans sa colère contre ces inventions absurdes et contre ces déclamations funestes, il ne ferait pas gr;\ce même au pathos ignorant de M. Crémieux. >>

A ces éloges très justes, Louis Veuillot ajouta une conclusion très juste également, et nécessaire :

« Il y a une chose que l'habile orateur a oublié de nous apprendre, et c'est l'unique chose que la société

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ait besoin <If! savoir. f/n|)[)licati<»n des doctrines socialistes serai! la iiiino de la civilisation, peisonne ne l'ignoio ; elles appauvriront le riche el accrolti'oiit la misère du pauvre, on le sait... Gomment faire pour emi)èclier ceux que ces doctrines ont séduit de poursuivre à tout prix la réalisation d'un système qui est moins encore le rôve de leurs besoins que le vœu implacable de leur haine et de leur orgueil... Où est le remède qui .i:uéiira les Ames? .M. ïliiers ne l'a pas indiqué. Sa criti([uc des systèmes socialistes est iriélutahle. Ouan<l les socialistes, à leur tour, critiquent la société actuelle, quand ils parlent de l'ég-oïsme ([ni la ronge, ils sont irréi'utahles aussi. ■■

Le remède ? Montalend>ert crut l'olfrir. Voici coiiniiPMt il fut reçu :

(( M. de Montaleudjcrt a parlé aujourd'hui. Il a parlé du péril de la société, du mal j)rofon(I (jui la travaille, de l'origine et de la nature de ce mal lentement infiltré dans les esprits et dans les c(eurs par une éducation corruj)trice. U a parlé aussi, ou plutôt, il a voulu parler du seul remède qui puisse sauver celte société en perdition, de la seule doctrine qui soit une ancre de salut dans l'océan de doctrines dangereuses où elle est prête à sombrer. Il a eu le sort auquel il pouvait s'attendre : touchant la plaie, il a fait crier le malade. Presque constamment interrompu, enveloppé de clameurs souvent impolies, assailli de ces interruptions qui découragent d'y répondre tant elles dénotent d'ignorance ou de parti pris, il a dû remettre à denuiin la fin de son discours. Comment aurait-on continué de l'entendre ? U parlait de la lieligion chrétienne, et c'était l'heure de dîner. L'Aréopage où il annoneait aussi le Dieu inconnu, lui a dit, comme à saint Paul : Nous vous entendrons une autre fois sur ce sujet : Audiojuis te de hoc iterum. »

U faut noter que l'illustre orateur catholique, sans mettre une sourdine à sa pensée, avait cependant sur-

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veillé sa parole. Il voulait éviter tout ce qui pourrait fournir prétexte aux colères et aux interruptions de la partie philosophique, philanthropiijuo ot trop déiiiocratique de l'Assemblée. Ce fut là précaution inutile. Aux doctrines et rêveries qui se résumaient par ces deux mots : Jouir et mépriser, il opposait l'enseiiinement religieux ([ue résument ces autres mots : s' abstenir et respecter. Pouvait-ou l'écouter? Même dans le « grand parti de l'ordre » on le blâma; même chez les catholiques libéraux ou opportunistes, il fit des mécontents. Il en souffrit. L'orateur a besoin du succès. Kt qui donc était plus orateur que Montalembert?

Ce discours qu'il avait dû interrompre, il ne l'acheva point. Il y eut pire que son silence. Le lendemain, avec beaucoup de dextérité, le souple M. de Falloux prit la parole pour rejeter dans l'ombre les vérités que le chef du parti catholi([ue avait mises en vue. Louis Veuillot a dit plus tard pourquoi il ne réclama pas tout de suite contre ce mouvement tournant : « L'abnégation de M. de Montalembert nous empêcha de protester; mais dès lors un doute profond se forma dans notre esprit sur cette sagesse qui doutait de la force de la vérité. Nous vîmes en M. de Falloux un politique qui ne serait jamais notre homme, quand môme M. de Montalembert aurait la volonté de se le substituer, et tel était, en effet [k ce moment) le dessein ou la tendance de l'illustre orateur. »

En parlant ainsi, Louis Veuillot ne donnait pas seulement une impression personnelle. Montalembert et lui étaient alors en relations constantes et très confiantes, selon le caractère de tous deux. Leurs conversations portaient toujours sur l'état des affaires catholiques. Que fallait-il faire? Que pouvait-on espérer? Montalembert, plus impressionnable que Louis Veuillot, qui cependant l'était beaucoup, allait vite à l'extrême. 11 avait sondé l'Assemblée; il la voyait froide ou inintelligente dans les questions mères et capitales. Ne se sentant pas assez de ions VEL1I.I.0T. — T. II. ly

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vocalioli <»ii (le palience |)<»iir les longues tactiques, éprouvant jx'ut-rtre <!»• la rcjumnanco aux concessions (juc 1 on (lisait n»kcssaii-es. il Miliissait à <ertains jours l'atteinte «lu (lécourugement : «< Ceux qui l'ont approché en ces heures de trouble, a dit Louis Veuillot, pourront avoir à se plaindre de lui, mais quoi (ju'il lasse, ils ne lui retireront jamais leur cour. Ils ont vu dans le sien de trop nobles cond)ats; ils y ont Irnj) admiré la volonté de prendre le |)arti le plus généreux et de s'efTacer lui-môme au prolit de sa cause. ■

Ni Montalemhcrt ni Louis Veuillot ne prévoyaient alors que bientôt M. de Falloux serait ministre; mais ils voyaient très bien l'un et l'autre «ju'il voulait s'emparer du parti catiiolique. — C'est pour le mieux diriger, disait Montalembert; c'est pour l'annuler au prolit du parti royaliste, disait Louis Veuillot. Et voulant empêcher le chef de s'effacer, il ajoutait : « Votre retrait<' nous laisserait sans parole publique, sans défense contre l'esprit d'accommodement. M. de Falloux ne sera jamais le chef <lu parti catholique pour deux raisons : la première, parce qu'il ne saurait marcher dans notre voie; la seconde, parce que nous ne saurions le suivre dans la sienne. Le chef du parti catholique ne peut pas appartenir premièrement à un autre i)arti et poursuivre un autre dessein que la pleine et entière liberté de l'Église. Il lui faut moins de dextérité que de fermeté, et, au besoin, do généreuse imprudence. Enlin, les catholiques ayant à combattre dans tous les partis, des préjugés, des erreurs, des pentes dangereuses, mais trouvant partout aussi des esprits disposés à s'élever plus haut, doivent éviter tout engagement définitif afin ([ue nul parti politique ne puisse les voir pour soi ou contre soi que suivant ses propres dispositions pour l'Éi^lise.

Ces avis, M, de .Montalembertne pouvait les condamner, car ils résuiuaient le programme du parti catholique et disaient ce qu'il avait lui-même toujours dit. Il ne se

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