DE CHAMBORD. M"' SIBOUR, ARCHEVEQUE DE PARIS, ET
f UNIVERS. — l'archevêque CONDAMNE L UNIVERS. — UN MÉMOIRE DE M^"^ PARISIS. LE MOUVEMENT CATHO- LIQUE. — LES DISPOSITIONS DE PIE IX. RÉCONCILIATION
PROVISOIRE AVEC M^"^ SIBOUR. — h UNIVERS A ROME.
La lutte si grave et très douloureuse que Louis Veuille t dut soutenir en 18i9 et 1850 sur les droits et les devoirs du parti calholique, quant à la liberté d'enseignement, ne l'absorba pas tout entier. D'autres questions, d'autres combats s'imposèrent à son zèle. D'abord il fallait suivre le mouvement politique qui jamais ne fut plus important et plus troublant. Sous Louis -Philippe, on s'inquiétait d'une crise ministérielle qui ferait partir M. Guizot et arriver M. Thiers ou M. Mole. Maintenant, il s'agissait, non de chasses-croisés entre politiciens professionnels, également attachés au régime établi, mais d'une crise gouvernementale, sociale et religieuse, que très probablement précéderait ou suivrait une guerre civile. Le rédacteur en chef de YUnirers devait prendre position dans ces débats. Beaucoup de catholiques agissants, prêtres et laïcs, réglaient leurs espérances et leur conduite sur ses jugements.
Alors même que les relations pei sonnelles étaient rom-
VM) l,OUIS VKI II.I.OT.
pues, Moiitalombcrt ot Louis Veuillot suivaient la même voir ([liant aux <)U(*slions du Joui'. Tous deux voyaient noir. Soult'iucnt .M»mlal('iiil)ert [KMicliail plus (|ue Louis Veuillot <lu cAtédc Louis-Napoléon. Louis Veuillot appuyait le président do la ll<'pul)li(jue, Motitalj'nihcrf crrtyail au j)rinccprésident. il en avait été ainsi dès la veille de l'élection présidentielle, et il en fut ainsi jusqu'au lendemain du coup d'Ktat.
La grosse question polifi(|ue et républicaine des premieis mois de IHôO, fut la lélornie du sullrag-e universel. Il n'était pas question de le supprimer. Au contraire, on le déclarait sacré ; mais on trouvait uri:ent de le rétrnlariser pour ari'iver à le moialiser, c est-A-dire à le rendre moins révolutionnaire. Le moyen, c'était de lui enlever quelque chose de son universalité, en exigeant (pie le droit électoral fût subordonnée des conditions de domicile. La loi de 18V8 se contentait de (piel<|ucs mois ; celle de 1850 exig-eait trois ans. L'élection d'Kug-ène Sue à Paris avait gagné tous les groiq)es du « grand parti de l'oidre » à cette réforme. Louis Veuillot s'y rallia, mais sans grande confiance. Après avoir montré combien et pourquoi la France était malade, il ajoutait : « Nous ne croyons pas que la réforme électorale soit à cette maladie un remède fort efficace. » Néanmoins, il demandait qu on la votât. Montalembert y croyait davantage et prit une part courageuse et brillante au débat de tribune qu'elle souleva. L'orateur catholique eut pour principal adversaire dans cette lutte, Victor Hugo. Ce fut pour Louis Veuillot l'occasion d'un parallèle que je reproduis en rappelant que cette discussion avait lieu au moment où l'on commençait d'appliquer la loi sur l'enseignement :
« Entre M. Hugo et M. de Montalembert, il y a des comparaisons à établir qui sautent aux yeux. Comment M. Hugo ne voit-il pas cela, lui qui a le don des antithèses? M. de Montalembert n'a servi qu'une cause et n'en a flatté aucune ; M. Hugo n'a servi aucune cause et les a toutes adulées.
I,OUIS VliUILLOT. :VM
M. de Moiitaleinbert a passé sa vie dans les études les plus sérieuses; M. Hugo n'a jamais fait que racler sa guitare, M. de Moutalcinbort a écrit avec amour et avec respect, il a présenté à l'admiration et à l'imitation des heureux de ce monde, la vie d'une sainte princesse qui aima et servit les pauvres; M. Hugo a prisa tâche, dansson théâtre, de réhabiliter les filles perdues et l'une de ses créations les plus pures est une relue qui, pour relever sa couronne, devient amoureuse d'un laquais. M. de Montalembert est un des hommesles plus considérables de ce pays; M. Hugo n'a pas l'importance de M. Colfavru. M. de Montalembert est le plus simple et le plus émouvant des orateurs; M. Hugo est, de tous les rhéteurs, le plus boursouflé et le plus risible. M. de Montalembert porte à la tribune des idées et une âme; M. Hugo n'y porte que des bieloques et des poumons. Quand M. de Montalembert parle, c'est un acte; quand M. Hugo mugit, c'est une parade. M. de Montalembert joue sa vie ; M. Hugo fait la roue ; et pour tout dire, M. de Montalembert brave les menaces et les fureurs du parti dont M. Hugo ne ciaint pasd'all'ronterlesapplaudissements(l).»
C'est à cette époque que Montalembert, dans sa correspondance, accusait Louis Veuillot de travailler, par jalousie et ambition, à le diminuer!
En même temps que ce débat sur l'organisation du suffrage universel, base delà République, une autre question très grave était agitée dans la presse : la question dite de « la fusion ». On entendait par là l'union des deux branches de la maison de France, — Bourbon et Orléans, — en vue du rétablissement de la royauté. L'idée se présentait comme d'elle-même à tout ce qui n'était pas républicain ou bonapartiste ; et c'était la grande majorité dans cette petite minorité de censitaires, qui avait été jusqu'en 1848 et croyait être encore la classe dominante. On s'y déclarait pour la fusion. Mais lorsqu'on y regardait de près, on s'a-
(1) -23 mai la'jO. MéUnujes, t. IV, p. 470.
392 I.Ol IS VKIJIU.OT.
percevait qu'il y avait divoi-scs inauirresde r(Mit«'iulre. Les uns la voulaient au prolil d»; la maison d'Orléans et du régime de 1830; les autres pensaient, et Louis Veuillot était (|p ce côté, que la fusion devait être une reconnaissance j)uioet simpledu droit du comte de Chambord par les princes d'Orléans el par suite une restauration véritablement monarchique, qui mit le vrai pouvoir dans les mains du vrai roi. C'est dans ce sens que VVniiprs entendit et soutint la fusion.
Louis Veuillot fit cette campagne sous forme de lettres éeritesde Londres par un ancien serviteur de la monarchie |)hilippienne sincèrement rattaché an roi Iciritime, bien que resté parmi les familiersdes[>rinccs d'Orléans. Ce n'était pas tout à fait une fiction. Mon frère tenait de Mallac les. renseii^ucments qu'il mettait en «puvre. C'est après un se jour près de Louis-Philippe à Claremont que cet ami très silr lui avait dit comment le vieux roi déchu et les siens accueillaient l'idée de rentrer dans l'ordre. Seule, la duchesse d'Orléans, conseillée par M. Thiers, y était formellement opposée. Quant à Louis-Philippe, il se déclarait i< légitimiste ». Le rédacteur en chef de Y Cnivers, sur les notes et la conversation de .Mallac, au.xquellcs il ajouta ses propres vues politiques et religieuses, écrivit une trentaine de pages où il disait ce qu'il fallait entendre parla fusion et dans quelles conditions les catholi(|ues pouvaient s'unir aux royalistes fusionnistes. « L'un des plus grands maux de la société, écrivait-il, consiste dans l'atteinte qui a été portée aux lois et aux droits de la famille. La famille de Bourbon, la première de la France et du monde, n'est pas dans l'ordre, il faut qu'elle y rentre. 11 faut (jue toute division soit bannie de son sang, que toute contestation soit finie. Voilà l'exemple que les Bourbons doivent au monde. le devoir qu'ils ont à remplir, la seule politique dont ils puissent attendre des résultats qui ne fassent pas gémir la justice... » Il ne prétendait pas que la soumission de la branche cadette au chef de la maison ferait renaître la monarchie, mais il de-
LOUIS VEUHJ.OT. :m
mandait (|ue ce devoir fût d'abord l'empli. >< Qui sait, s'écriait-il, si le 2V février on a brûlé le trône, ou seulement déblayé le terrain pour reconstruire le trône plus fort et plus indépendant? Qui saitsile socialisme n'arrive pas par les moyens que l'on prend pour Técarter? Qui sait si la république et sa constitution cliétive, sans cesse trouée et rapiécée, ne seront pas comme ces herbes vivaccs qui renaissent sous la faux et l'incendie? Il n'y a qu'une conduite qui soit sûre, qu'une politique dont les événements ne puissent passe jouer, c'est de respecter le droit, d'observer la justice et de s'en remettre à Dieu. »
Voilà quelle attitude prit en 1850 Louis Veuillot. Elle était très correcte. Il respectait les pouvoirs du Président jusqu'au terme qui leur était assigné, la Constitution jusqu'à ce qu'elle fût modifiée légalement; et tout en marquant sa préférence pour une royauté indépendante résrulièreet forte, il ne proscrivait ni l'empire ni la république. Il ne condamnait formellement que l'usurpation orléaniste et le parlementarisme bourgeois.
Les articles de Louis Veuillot sur la fusion n'étaient pas le premier hommage qu'il rendait au comte de Chambord. Bien qu'il n'acceptât point la doctrine de l'inamissibilité des couronnes et refusât de se lier au parti légitimiste, maintes fois déjà il avait dit que si la France, pour arrêter la révolution, devait revenir à la royauté, il faudrait aller au roi légitime. Ce sentiment, il l'avait exprime ou plutôt indiqué au prince lui-même en lui offrant, sur les instances de Théodore de Bussierre et de Mallac, son dernier livre, le Lendemain de la Victoire :
" Décembre 184!».
« Monseigneur,
u C'est un devoir pour tout Français qui croit avoir exprimé une pensée un peu sérieuse, de la mettre sous les yeux de l'honmie à qui la Providence semble réserver la
:«'»v Loiis VI I il. loi.
-Idirc (le rétaMir enfin la France sur les hases éternelles i\v l'orili»' social.
« .lai toujours cru à la monarchie, jamais autant que sous la K«'|nihli(jue, Mais la monarchie elle-même ne peut lien (jii avec la religion, parla reliirion, pour la reli^^'ion. hicu, par (jui seuls nous sommes capahlcs de liherté, est le premier maître auquel il laul obéir. Telle est la pensée ([ui m'a inspiré l'ouvrag-e «pie j'ai riionncur de |)résenter à Voti'c Altesse. (Àdte pensée, dans ma conviction, devra <'4re celle de l'homme dont le monde a besoin. Klle luicon- <iuerra le dévouement désintéressé de quiconque aimera véritablement Dieu et la France.
" Daigne Votre Altesse, agréer l'hommage de mon profond respect.
« Louis Vkiili.ot. »
Voici la réponse du prince, elle fut remise à Louis Veuillot par le duc de Lévis :
. VtMiiso, l<> -20 février l&'iO.
« J'ai reçuavec beaucoup de plaisir. Monsieur, et la lettre que vous m'avez écrite, et l'ouvrage que vous m'avez envoyé. Vous avez mis au service de l'Église votre plume, tout votre talent, toute votre Ame, toute votre vie. Elle compte encore, je le sais, un grand nombre d'autres défenseurs tout à la fois courageux et habiles. Je m'en réjouis d'autant plus que tant de bons esprits, de hautes intelligences et (le nobles cœurs ne peuvent manquer de reconnaître bientôt, à votre exemple, l'impossibilité de séparer dans les élans de leur fidélité, de leur dévouement, de leur amour, deux causes unies, surtout en France, par des liens antiques et sacrés, et qui, en réalité, ne font qu'une seule et même cause. Quant à moi, si la Providence m'appelle à travailler pour ma part à l'œuvre de régénération qui doit relever tant de ruines, le titre de Fils aine de l'Église me sera cher comme aux Rois mes aïeux, et de son côté, l'É-
LOUIS VKl il.LUT. 395
i^lise elle-même, j'en ai lu rcriiic confiance, m'aidera par ses bénédictions, par ses prières, et par l'influence salutaire (juexcrcont sur tous les rangs de la société ses divins enseignements, à faire le bonheur et la gloire de notre bien-aimée patrie.
« Comptez, Monsieur, sur toute mon estime et mon affection.
« Henri. »
La réponse du prince n'était pas, on le voit, en plein accord avec la lettre du journaliste. Celui-ci disait au représentant de la monarchie : Vous semblez réservé à rétal)lir en France l'ordre social ; voici à quelles conditions vous pourrez le faire. Le prétendant répondait : Je me réjouis de vous entendre reconnaître rimpossibilité de séparer la cause de l'Église de ma propre cause.
Louis Veuillot n'était pas précisément de cet avis; et quand le duc de Lévis lui demanda d'aller voir le roi, il répondit qu'il n'en ferait rien. Cinq mois plus tard, il écrivait à Mathilde : « A propos d'Henri V, j'ai reçu de grandes félicitations de sa part; elles m'ont été apportées par Charles de Riancey qui est allé se montrer à Wiesbaden. J'ai joliment bien fait de suivre le conseil d'Eugène et de ne pas aller me fourrer par là. Riancey est le troisième qui m'apporte des compliments. Les princes voient surtout ceux qui ne vont pas les voir (1). »
Je note qu'à cette époque iMontalembert, très porté vers Louis-Napoléon, accusait Louis Veuillot de trop se rapprocher des légitimistes. « Vous savez, écrivait-il à La Tour, que non seulement Y Univers, mais encore Saint-Chéron et sa Correspondance sont passés aux légitimistes avec armes et bagages. » 11 expliquait au long et furieusement, que c'était là de l'indignité et de la stupidité (2).
(1) Coirespondanre, t. VII, p. i'.i. LeUrc d'août 18.'>0.
(2) Lettre du iU juillet 1800.
:j<.»6 LOI'IS vkuillot.
(•r, loiitt' la polémifjue de V Univers se résumait en cette phrase : Si l'on relève la monarrliic. il faut |)rendn' ll.'nii V.
Jo (lois signaler paitui les travaux de ce temps une sél'ic (le polf''mi(|uos contre VOrdrr, fouille ornée de ce soustitre (jui était tout un programme : Journal consacré à la (lôfcnse des principes conservateurs de la société et des librrfés pxibliijues. dette prétention n'était pas sans fondement. L'Ordre, en elfet, représentait alors, mieux que tout autre journal, le [)arli libéral modéré et conservateur. Son rédacteur en chef, M. ChamboUe, était, du côté gauche, l'un des lieutenants de M. Tliiers. Ou avait en lui tout ce libéralisme bourgeois, dit de juste milieu, eif'rayé des progrès du socialisme et craignant toujours aussi d'être débordé par le cléricalisme. Voici comment Louis Veuillot le |)résentait aux lecteurs : < M. (Ihambolle a toujoui-s été 1 un des plus brillants émules de Mathieu (iaro, lecjuel voulait que les glands fussent gourdes. Rai.sonnant à part soi de l'ordonnance du monile. .Maître Garo n'y trouvait guère que de mauvais arrangements... Un gland tombé sur le nez de Garo le fit changer de langage. S'estimant heureux que le gland neùt pas été citrouille, il reconnut c|ne Dieu fait bien ce qu'il fait. .M. Chambolle croit plus fermement à sa propre sagesse. A lui aussi, pourtant, il est tombé quelque chose sur le nez le 24. février 18i8... Mais il n'est pas homme à se rendre pour si peu. Jadis il se contentait à peu près d'enseigner l'art de gouverner la France et le monde; présentement, il se reconnaît des lumières pour le gouvernement de l'Église. A son avis, le Pape n'y entend rien. Il le dit en homme qui n'a plus le devoir d'être modeste... » A cet exorde, on voit que les polémi- (jues avec Y Ordre portaient plus particulièrement sur des questions religieuses. Voici, en effet, quelles questions y furent traitées : Le Vape et le 7niracle de liimini; — Le ti/pe; — A propos de Bossue t ; — ^4 propos du Piémont; — Sur l'unité : — Sur le respect de la loi; — Sur le respect du
Ï.OUIS VELIILLOT. 397
dimanche (1). En écrivant ces articles, dont plusieurs sont de véritables traités, et où M. Chanibolle, journaliste en renom et député influent, lui servait de « tête de Turc », Louis Veuillot ne prévoyait certes pas que son adversaire trouverait bientôt un ven^^eur en M'='' Sibour, archevêque de Paris. Or, cette polémique fut pour beaucoup dans le premier foudroiement épiscop»al qui frappa Ylnivers.
Lors(jue M^'"^ Sibour fut appelé par le général Cavaignac de Tévêché de Digne à Tévéché de Paris, il était regardé comme ami de V Univers. Du Lac et lui se connaissaient de vieille date et étaient en correspondance suivie. L'évêque aimait à dire qu'il pensait comme le journal, et le journal reconnaissant, aimait à parler de Févêque. Dès son arrivée à Paris, il voulut voir Louis Veuillot. — M^"" Atfre était gallican, et moi je suis ultramontain, lui dit-il; vous avez eu à vous plaindre de lui, vous n'aurez <]u'à vous louer de moi, V Univers sera mon journal; j'aurai besoin de vos conseils, vous me les donnerez; j'ai de grandes choses à faire, vous m'y aiderez, etc. Ces bonnes paroles étaient accompagnées des serrements de main les plus affectueux. Le prélat fut encore plus expansif avec du Lac, qu il appelait son vieil ami et dont il voulait faire, disait- il gracieusement, un de ses théologiens.
Du Lac et Louis Veuillot n'étaient pas hommes à prendre à la lettre ces protestations et déclarations. Ils en conclurent seulement que, désormais, le journal ne serait plus inquiété par l'archevêché de Paris. Quelle illusion! Elle dura peu.
)\^^ Sibour, esprit ambitieux et confus, entreprenant et mobile, se persuada très vite et même tout de suite que son siège épiscopal étant, en fait, le plusimportant de France, il devait, sans sortir du droit, influer sur tout l'épiscopat. Son attitude et ses actes serviraient d'exemple. De là chez lui, à l'état vague, divers projets de réforme. — H y a beau-
(1) Mélanges, t. IV, p. .=312-507.
:{'.t8 loi is M.i 11 I oT.
coup H faiic, (lisait-il, pour mieux combattra, mieux évaniiéliser, mieux <liri,i:er, mettons-nous à l'oeuvre, et touto la France ecclésiasti(|ue, toute la France clirétienne suivra. Parmi ces moyens d'action, il nommait la presse et comptait particulièrement sur l'I ?iiv/'rs. 11 voulait vraiment «Ml taire A(9/< journal, cela so vit très vite et, par suite, il y eut très vite refroidissement. Sous prétexte de prendre dt'S rcnsoiL;nements, il donnait des avis emlM'ouillés (|ui s'étendaient à tout et qu'il oùt fallu suivre sans appel, sans amendement, même quand ils étaient indéterminés et contradictoires. On ne lui dit pas non, mais on s'écarta et il comprit que Louis Veuillot accepterait difficilement sa direction. De l;\ un premier sujet de mécontentement qui s'aggrava très vite par suite même d'un effort du prélat pour faire marcher du même pas sous sa houlette iTmvers et l'/i/r Nouvellr, alors dirig-ée par l'abhé Maret. Une polémique engagée entre ces deux journaux tournait à l'aigre. .M^'Sibour, pour y mettre lin et affirmer son autorité protectrice, invita les principaux rédacteurs de chacun d'eux à diner ensemble chez lui. On accepta de part et d'autre avec bonne humeur, et deux ou trois jours après, Louis Veuillot écrivait à Dom (luéranger :
« Le fameux diner chez l'Archevêque a eu lieu. On y a beaucoup parlé de conciliation, mais quand mon tour est venu d'opiner, j'ai demandé un répit et Monseigneur a vainement insisté. H n'avait pas lu le dernier article de YÈre XoHvc/ie et moij'aicru que mon devoir d'y répondre était trop net pour que je consentisse à me taire... Il en est résulté ce que vous lirez en même temps (|ue cette lettre, etj'en resterai là. Uu reste, j'ai embrassé l'abbé Maret sans aucun effort. Si je pardonnais les torts que j'ai aussi facilement que ceux qu'on me fait, je serais un fameux homme (1 . ■>
Malgré son désir à\'n reste/' là, Louis Veuillot dut parler
1) Correspondance, t. IV, p.-2.j3. Lottr.' du 31 mai ].%!♦.
LOUIS VEUII.I.OT. 399
encore. iM^"" Sibour, sans se fâcher ostensiblement, lui en garda rancune. Ses préférences allaient à ÏÈ?'e Nouvelle. Cette feuille carrément et maussadcment républicaine, sévère aux catholiques avant tout, douce aux universitaires et aux libres penseurs modérés, répondait à ses idées età ses vues. Cependant, comme elle ne lui était pas complètement soumise et que d'ailleurs on pouvait déjà prévoir sa fin, il songea dès ce temps à s'armer d'un journal bienà lui. Ce journal, intitulé le Moniteur catholique, \ic^v\\i le premier janvier 1850. Il eut, au début, pour principaux rédacteurs, M. Poujoulat, l'abbé Darboy et l'abbé Bautain. On annonça qu'au lieu de faire, comme d'autres, œuvre de combat, il ferait œuvre de pacification et d'amour. L'Archevêque voulut, en conséquence, l'inaugurer par un nouveau dîner de presse et de conciliation avec VUtiivers. Les convives étaient nombreux. Au dessert, M^ Sibourjugea bon déporter un toastà la presse religieuse et de marquer la place que le Moniteur catholique y prendrait. Après quelques phrases embarrassées sur la liberté, Légalité, la fraternité et le journalisme, il compara vaguement le rôle que remplissait YU?iive)'s à celui que remplirait le nouvel organe des intérêts religieux. Le sujet offrait des difficultés. Il s'en tira mal. On putmême craindre qu'il ne s'en tirât point, tant il s'embrouilla. Sa pensée était de montrer qu'à côté du rude Univers, toujours en guerre et frappant ferme, il fallait un journal d'humeur conciliante, calme en ses propos, se taisant sur les questions irritantes, s'appliquant à mettre en lumière les côtés aimables de la religion. Et comme il ne voulait pas que sa conclusion pût blesser Y Univers, il prolongeait son discours sans arriver à conclure. Louis Veuillot se permit de l'interrompre : — <( C'est très bien, Monseigneur, je comprends la situation. Le Moniteur catholique sera Marie et tiendra le salon, Y Univers sera Marthe et fera le gros service. » Ce fut le mot de la fin . Bravo ! s'écria de sa superbe voix l'abbé Coml)alot. Il y eut des sourires, des chuchotements et l'on prit
'.00 I.OUIS VELII.I.OT.
le café. Il fut, (l'ailleurs, convenu que l'on éviterait de se IVoiss«'r. Uiialre mois après, Louis Vcuillot écrivait à Gustave «le la Toui" : « Nous nous brouillons avec le Moniteur rdthulique, ou plutôt nous nous séparons de plus en plus, car jamais il n'y a eu beaucouj) d'accord entre nous. Le Monilcur catholiqnr n'est rien ; seulement il a un patron bien inquiétant. C'est un esprit faible et prompt, et singulièrement cbimcrique. Ah ! (jue l'homme est admirable par la quantité de ses imperfections! et que la i'rovidence est grande <]ui dompte de tels instruments et s'en sert (1). » Le Moniteur catholique vécut six mois.
La chute si prompte, sans gloire et même sans bruit (lu journal dont il attendait merveille, ne disposa point Ms"" Sibour à juger plus favorablement ï Univers. Ce fut même tout le contraire. Le moyen de le calmer eût été de lui livrer le journal. Cela, Louis Veuillot, ni ne le devait, ni ne le voulait. Instruit de l'hostilité croissante du prélat, et ne pouvant se soumettre à ses exigences, il commença de craindre quelque note officieuse déclarant que l'archevêque de Paris était plus disposé à h\kmcv V Un ive?:'; qu'à l'approuver. La situation ne comportait rien de plus et cette parole eût suffi à dégager iM^' Sibour, s'il avait seulement songé à repousser une responsabilité que personne, d'ailleurs, ne lui attribuait. Mais ce qu'il voulait, c'était la mort, ou tout au moins, l'écrasement de cette feuille trop indépendante. 11 cherchait donc une occasion de la frapper. Voici celle qu'il trouva :
La deuxième République, qui eut, sous la présidence de Louis-Napoléon, le sentiment de la liberté religieuse, permit aux évoques de tenir des conciles provinciaux. La province ecclésiastique de Paris tint le sien en septembre 18i9, L'un de ses décrets touchait les écrivains qui traitent des matières ecclésiastiques. Un an après qu'il avait été rendu, M^ Sibour jugea nécessaire de le promulguer isolément et
(1) Correspondance, t. VII. p. 200. Lettre du 24 novembre 1818.
surtout de le commenter. Pris en lui-même, ce décret, hostile à la liberté de la presse, avait un caractère général, il blâmait les écrivains religieux dont le zèle n'était pas selon la science, selon l'obéissance duc aux évéques et auxquels on pouvait reprocher « de n'avoir pas toujours devant eux comme la règle de leurs sentiments et de leurs discours ce qui a été déclaré et décrété par l'Église ». Les commentaires tardifs et très échauffés de i\F' Sibour aggravaient terriblement ce texte déjà sévère et hostile. Tandis que les Pères du Concile avaient visé en bloc plusieurs journaux et revues, l'archevêque s'appliquait, lui, à tout faire peser sur le seul Univers. Non content de sanctionner, d'aggraver tous les reproches, toutes les attaques où se complaisaient, contre la feuille militante et romaine, les catholiques gallicans transigeants, ennemis du combat, il rendit Louis Veuillot et ses collaborateurs responsables de tout ce que disaient contre la religion les journaux du scepticisme, de la libre pensée et du socialisme. C'était V Univers q\\\,àe ces agneaux, faisait des loups. En se déclarant défenseur de l'Église, disait le prélat, ce journal «la compromet avec lui. Aux yeux de beaucoup de monde, il scandalise un grand nombre de fidèles, en même temps, que par ses violences si contraires à la charité, il éloigne de son sein une grande partie de ses enfants, égarés, aveugles ou indiiterents ».
L'archevêque voulait bien çà et là, reconnaître à ces écrivains dangereux du talent, de l'esprit, de la foi, du zèle; mais ces mérites leur donnant quelque crédit près du gros public, accroissaient leurs torts. Il terminait par cette menace : « Puisse Dieu leur tenir compte de leur zèle et les ramener dans les voies de la charité, de l'humilité, de l'obéissance et du respect. Mais s'il arrive, ce qu'à Dieu ne plaise, que nous nous trompions sur les espérances de docilité que nous fondons sur eux, nous prendrons les armes de l'Église et nous userons avec une juste sévérité de tous les moyens qu'elle nous met en main, pour dompter dans
LOUIS VELILLOT. — T. H. 20
402 I-ÙUIS VKUILI.OT.
ses rnlanfs égarés, les obstinations les plus reholles. -' Toutt! netteté, quant aux laits, manquait j\ ce débordement de paroles véhémentes. Aucune erreur de doctrine n était dénoncée, aucun texte ne venait appuyer tant de reproches emportés, tant de menaces. 11 y avait là des accusations très dures appuyées uniquement sur des aflirmations. L'archevêque reprochait à V Univers le fond de ses doctrines, le sujet et la forme deses polémiques, toujours trop ardentes. A ce tort général et constant, depuis un an Louis Veuillot et ses collaborateurs, disait Y Avertissement, avaient, malgré lesavis paternels de leur pasteur, mau<iué : 1° de mesure et de loyauté dans la question de l'enseignement; -r de prudence en défendant Tinquisition ; 3" de charité, de tactique et de doctrine dans une discussion sur les miracles; V" de justice, en qualifiant d'autres catholiques de gallicans; 5" de respect à l'autorité religieuse, particulièrement à l'archevêque même de Paris, leur Ordinaire, en attaquant comme fautif au double point de vue de la doctrine et de l'histoire, un dictionnaire qu'il avait approuvé (1;. De tous ces reproches, le dernier seul était acceptable : V Univers avait certainement méconnu la prudence et peutêtre les convenances en dénonçant des erreurs dans un ouvrage revêtu de l'approbation arehi-épiscopale. Cependnnt le nonce, l'archevêque de Reims, l'évoque de Poitiers et d'autres dirent à Louis Veuillot que même sur ce point, il n'avait pas dépassé le droit. Quant aux autres questions, si le journal n'était plus libre de les traiter, il n'avait plus aucune liberté. Une telle prétention aboutissait à donner le gouvernement de toute la presse catholique de France à l'archevêque de Paris.
Ce mandement et cet Avertissement, datés du 25 août, furent publiés le 31. V Univers les reproduisit intégralement dès le lendemain en les faisant précéder de brèves et très calmes observations.
(1) Le Dictionnaire universel d'histoire et fie géograji/iie île M. [iouillct.
LOUIS VKUILLOT. 403
« A Dieu lie plaise que nous entrions en contestation publique contre notre archevêque! Nous saurons donner re.xcmple du respect que nous avons toujours recommande pour l'autorité épiscopale, aimant mille fois mieux abandonner quelque chose de notre droit que de risquer de l'outrepasser.
« Cependant nous avons une résolution à prendre, car il est absolument impossible de conserver à notre publication le caractère qu'elle a eu jusqu'ici sans violer les prescriptions de M''''^ l'archevêque, et nous regarderions comme une bassesse et comme une indignité de chercher à les éluder.
« Deux partis s'offrent à nous : le premier, c'est de nous soumettre immédiatement et définitivement, le second, c'est de solliciter une décision supérieure.
« La soumission immédiate, complète et définitive, satisferait nos propres désirs. Dix ou douze années de luttes, comme celles que nous avons soutenues, couronnées par l'acte qui nous frappe aujourd'hui, suffisent et au delà pour nous faire désirer le repos. Mais cette soumission, nous ne pouvons la manifester qu'en faisant de Vi'nivers un journal purement politique, ou en le supprimant tout à fait.
(( Transformer V Univers en journal purement politique, nous ne le voulons pas; le supprimer, nous n'osons pas. »
Conclusion : i< Nous portons notre cause et notre défense au tribunal du Souverain Pontife. »
Cette décision surprit et irrita l'archevêque. Tout l'irritait. On nous rapporta qu'au premier moment, il avait parlé de fulminer tout de suite l'excommunication. S^ cette menace fut faite, ce n'était qu'un cri décolère. Il y avait appel au Pape. M^'' Sibour attendit. Il était convaincu, d'ailleurs, que presque tous les évoques le féliciteraient hautement de son courage. Il marchait au triomphe et ne doutait pas d'envoyer à Rome, si par
,n, I.OLIS VKi;il.l.UT.
lias.ud Koinc écoulait Vl'nivf/s, un nombre écrasant d'adhésions.
Le nonce approuva complètement la décision de Louis Venillot. — Soyez sans inquiétude, lui dit-il ; l'archevêque veut vous abattre ; il va vous iurtilier.
Les actes de l'archevêque rccjurent une énorme publicité et firent grand bruit. Toute la presse irréligieuse les acclama. De ce côté : succès complet, éclatant; mais du côté catholique : surprise, gène, protestation. Les évoques les plus hostiles à VUyiitcrs durent reconnaître (jue leur important et impétueux collègue avait dépassé la mesure; leurs félicitations furent mêlées de réserves. M*' Dupanloup lui-même, quoique très satisfait, n'osa pas applaudir tout haut. Il y eut cependant des adhésions épiscopales publiques, mais c'est à Louis Veuillot qu'elles allèrent.
Voici d'abord M"' Parisis. L'illustre prélat était encore un peu froissé de certaines atteintes ([u'il avait reçues durant la bataille si récente et si vive sur la liberté d'enseignement; mais un froissement ne pouvait l'empêcher de parler selon la justice. Dès qu'il connut le mandement et l'Avertissement, il écrivit à mon frère : « C'est dans le malheur, mon cher Veuillot, que l'on connaît l'amitié, je ne veux pas que vous doutiez de la mienne. Sans me permettre aucunement de juger l'acte (|ui vous a frappé, je puis dire que j'en ai ressenti et que j'en ressens encore une affliction profonde... Je regarderais la suppression de Y Univers comme une grande calamité... » Cet acte, qu'il déclarait ce jour-là ne pas se permettre de juger, ille jugea bientôt. Sur la demande du Nonce lui-même, que lui avait transmise LouisVeuillot, il adressa très vite au représentant du Pape un mémoire contre le mandement parisien : « Monseigneur, lui disait-il, la France vraiment chrétienne a ressenti une douloureuse surprise à la nouvelle et plus encore à la lecture du mandement dirigé contre la presse catholique et spécialement contre
F.OUIS VEUIIJ,OT. 40!,
le journal V Univers, par M*" l'archevêque de Paris. J'ai entendu des prêtres intimement liés avec le prélat, qui partagent toutes ses opinions à ce sujet, ainsi que toutes les prétentions du clergé parisien, m'avouer que ce coup imprévu les avait étourdis d'étonnenient.
« Le journal frappé remet sa cause au jugement suprême du chef de l'Église. Il le devait, car son œuvre n'est pas renfermée dans les limites du diocèse de Paris, elle s'étend sur toute la France, elle exerce même plus ou moins son action sur toute l'Europe.
« Toutefois, je comprends (}ue ce recours peut placer le Saint-Siège dans une situation délicate et difficile, à raison, soit de l'autorité épiscopale qu'il importe de ménager, soit du laïcisme auquel il ne faut pas laisser Je gouvernement des doctrines, soit aussi de Fimportance ([ui s'attache à tout ce qui vient du siège épiscopal placé dans la puissante capitale de France. »
Après cette constatation de l'efTet produit par l'acte de l'archevêque de Paris, l'évêque de Langres exposait que du moment où il était impossible de supprimer les mauvais journaux, il fallait encourager les bons, particulièrement V Univers, qui, malgré des torts secondaires et accidentels, avait de grands mérites. Il indiquait ensuite les mérites et examinait les toris, montrant qu'on exagérait ceux-ci, et ne rendait pas suffisamment justice à ceux-là.
En fait de doctrines se rattachant de près ou de loin à la religion, disait-il, VUnivers n'a jamais soutenu aucune erreur; toujours au contraire, il a fermement, à ses risques et périls, défendu la vérité. C'est, dans la presse, l'organe le plus redoutable et le plus redouté des ennemis de l'Église. Nous avons en lui une force ; il rend un service éminent au monde catholique. On l'attaquerait moins si ses doctrines étaient moins sûres; s'il ne se montrait pas l'adversaire résolu du gallicanisme, le défenseur dévoué des droits du Saint-Siège.
40(, LOUIS VKl'II.I.OT.
M*^ Parisis concluait ainsi :
Il faut lire les feuilles révolutionnaires pour sentir <Iuolle joie aliorc lour a caus/'c cotte condaiiinatioii épiscopale du journal «[u elles redoutent Ir plus et «pielles forces nouvelles elles espèrent en retirer. Il faut voir «luels élof,-es perfides ou plutôt quelles louantes injurieuses elles donnent à l'archevêque, pour mieux comprendre combien ce Prélat s'est trompé au moins dans la forme.
(( Il est bien à désirer que le Saiiit-Sièue, selon sa suprême sagesse, puisse par un acte quelconque, si réservé qu'il soit, réparer ce lamentable inconvénient et rabaisser ce redoublement d'orgueil de tant d'écrivains qui sont avant tout les ennemis de l'Éylise et de son chef visible.
« Quant aux rédacteurs de V Univers, je sais très pertinemment qu'ils ont reçu cette grande épreuve en chrétiens et qu'ils veulent en tirer profit autant pour l'amélioration du journal que pour leur [)i'(q)re perfection spirituelle. C'est surtout parce que je les sais, à n'en pouvoir douter, dans ces bonnes dispositions, que je me suis décidé, Monseigneur, à vous écrire cette lettre. »
W Parisis ne fut pas seul à prendre cette attitude. Dès le 1" septembre, M"' de Dreux-Brézé, évoque de Moulins, de passage à Paris, dit au rédacteur en chef de V Univers : « Comptez sur moi. » Le cardinal de Bonald, archevêque de Lyon; M^ Gousset, archevêque de Reims, dont la parole était très écoutée du clergé; M-' de Salinis, évoque d'Amiens; M*^Gignoux. évèque de Beauvais ; M"' Pie, évêque de Poitiers; M"' Doney, évêque de Montauban, furent des premiers à protester près de Louis Veuillot, contre l'acte qui le frappait. Les archevêques de Bordeaux. d'Avignon, de Sens, d'Albi, de Rouen ; les évêques de Luçon. de Rennes, de Blois, de ChAlons, de Nevers, firent connaître aussi, les uns carrément, les autres avec précaution, qu'ils ne partageaient pas les sentiments de M"' Sibour. Plusieurs de ces prélats adressèrent, sous le couvert de la
LOLIIS VKl'ILF.OT. 407
nonciature ou directement un mémoire au Pape. D'autre part, Louis Veuillot sut par le Nonce que sept ou huit évêques seulement que M*" Fornari ne nomma point, avaient, non sans quelques réserves, adressé des compliments à l'Archevêque.
Le mouvement dans le clergé secondaire, les congrégations et les laïques dévoues aux intérêts religieux, lut tout à fait favorable à Louis Veuillot. J'ai là un énorme dossier qui le prouve abondamment. J'y trouveles noms de presque tous les catholiques qui menaient le combat pour l'Église : les abbés de Ladoiie, mort évoque de Nevers, d'Alzon, fondateur des Assomptionnistes, de Serres, Combalot, E. de Cazalès, Muller, Moriceau, de Bonfîls, ancien officier, aumônier des Visitandines, des Garets, (laume, etc., etc. Parmi les laïcs, voici : MM. d'Ault-Dumesnil, le comte Chifflet,Mourier, de Foblant, Thibeaud, G. de Chaulnes, Bazin, Terret, le vicomte de Bussierre, le baron de Faviers, le comte de Robiano, Lallier, d'Anselme, Ad. Archier, Lâchât... Bref, l'état-major des catholiques dévoués au Saint-Siège et agissants, se prononça nettement et même passionnément pour Louis Veuillot et son œuvre. Cependant, l'un des témoignages qu'il désirait le plus, lui manqua. Il écrivait le li septembre à M^'^Parisis : « M. de Montalembert ne nous a pas donné signe de vie dans cette circonstance où un mot de lui m'aurait été si doux (li. » Je note à regret que Lacordaire ne s'en tint pas à ne rien dire. Il appuya M"' Sibour. Le P. de Ravignan, au contraire, se prononça, mais doucement, pour Louis Veuillot. Il y eut du mérite, puisque M'^'Dupanloupétait, comme toujours, de l'autre côté. Du reste, les Jésuites et presque tous les religieux soutinrent VUnive?'s. Les Dominicains étaient partagés.
(1) Montalernbeit lut plus tard signalé à Louis Veuillot comme ayant appuyé par lettre M*"^ Sibour. Non. il laissa voir que l'Avertissement ne lui <iéplaisait pas, mais il ne l'appuya point. Il écrivait le 18 octobre à <}. de la Tour : « Je n'ai écrit à personne une ligne sur ce document. »
408 LOUIS VEUII.LOT.
Louis Veuillot, qui ne s'épargnait pas aux jours de hataill»', répondit à presque tous les amis connus ou inconnus cpii lui écrivirenl alors. Il y aurait beaucoup à prendre dans celle correspondance; mais il faut abrég-er. .le cite seulement (juelques lignes d'une réponse t"^ Koisset, qui regrettait l'appel au Pape :
« Pour conserver le journal,.) ai été forcé d'agir comme je l'ai fait. Le principal avantage que j'y ai vu tout d'abord a été d'esquiver la nécessité de répondre publiquement, si peu que ce fût, aux avertissements durs et inexacts de notre archevêque... Je n'ai rien fait (jue sur le conseil du Nonce, lequel, non sans raison, considère cette alfaire comme le regardant plus que nous, C est lui qui m'a dit d'exposer la situation et de réfuter les griefs spécitiés par l'archevêque, dans un mémoire auquel je travaille maintenant et qu'il enverra au Pape avec ses observations (1^. Hélas ! la réfutation est trop facile, vous verrez entre autres choses que M*^ Sibour, évèque de Digne, nous a pressés de faire tout ce que nous reproche M*" Sibour, archevêque de Paris, et que sur aucun des points où il nous frappe, nous n'avions les torts qu'il nous attribue... »
Ce conflit avait du retentissement à l'étranger. Partout, notamment en Allemagne, enSuisse, en Italie, en Belgique, la presse libre penseuse et sectaire applaudissait au mandement de M*'' Sibour, et partout également, les catholiques d'dmvres et de combat affichaient leur sympathie pour Louis Veuillot. Les archevêques de Turin et de Chambéry, l'évèque d'Annecy, M»^ Laurent, vicaire apostolique du Luxembourg, lui adressèrent des témoignages de sympathie. Donoso Cortès, alors ambassadeur d'Espagne à Berlin; Cramer, l'un des représentants les plus en vue des catholiques hollandais ; Descharaps, le plus brillant orateur et l'un des chefs du parti catholique en Belgique, lui décla-
(1) Ce mémoire compta plus de cent pages. Louis Veuillot y exposait les erreurs matérielles de l'archevêque et y faisait connaître la situation do la presse en France.
i,ouis ve:uiij,ot. 4o'.»
rèrent chaleureusement qu'ils étaient avec lui. Quelques lignes de l'évoque d'Annecy M'" Rendu, indiqueront le caractère de ces témoignages : «... Les rouges de notre pays, ceux de la Suisse, en voyant leur drapeau porté par un archevêque, ont poussé un cri de joie qui a trouvé des échos dans tous les clubs. Le clergé et les catholiques, sans qu'ilsoit possible de trouver une exception, ont été plongés dans la consternation... J'arrive de Chambéry ; j'ai trouvé les mêmes sentiments sur la catastrophe que nous déplorons. J'ai voulu entendre là-dessus l'archevêque ; son premier mot a été : « Paris se meurt étouffé sous le monceau des journaux les plus détestables ; un seul se rend vraiment redoutable aux méchants, et c'est celui que l'on veut détruire... »
Je note que ce mouvement se produisait quatre mois après la clôture des débats sur la loi d'enseignement ; d'où l'on peut conclure que Louis Veuillot, en cette bataille, où il avait combattu Falloux, Dupanloup et Montalembert, n'avait rien perdu de sa considération et de son autorité.
Mais que pensait-on à Rome ? quelle y était la situation de V Univers?
Pour éclairer ce point, il faut faire quelques pas en arrière. Les catholiques transigeants et les prétendus modérés, qui voyaient en i\F' Sibour un vengeur, ont conté que dans l'espoir de faire avorter la loi de 1850, Louis Veuillot avait intrigué au Vatican. J'ai déjà dit que c'était faux. Je vais l'établir. Durant la discussion de cette loi, V Univers n'avait ni correspondant, ni représentant quelconque à Rome, <( ni amis, ni connaissances ». Un prêtre de Luçon, labbé Bernier, envoyé près des congrégations romaines par son évêque pour une atl'aire du diocèse, prit sur lui d'adresser quelques renseignements aujournal, qu'il aimait sans y connaître personne. Mon frère, trouvant ses lettres intéressantes, lui demanda d'en régulariser l'envoi. Voici ce qu'il lui écrivait le 15 mai 1850, juste un mois après le
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vote qui donna gain de cause au projet de loi sur l'ensei- ^ncinciit.
« .le ne sais quelles sont ^os relations, et si vous pouvez nous rendre, comme ambassadeur, les services que vous nous rendez comme correspondant. Il est bon, en tout cas, que je vous ttaccim petit ovposé de notre situation ;\ Home. Je ne sais si elle est bonne, mais je sais qu'on travaille à la ren«li<' mauvaise... Des gens très imj)ortants, qui sontfâchés que MOUS n'ayons pas chanijé de voie comtne eux, ont renouvelé des attaques souvent faites du temps de (irégoire XVI. On n'espère pas nous faire condamner directement : les motifs manquent ; mais en .sollicitant une approbation quelconque de la loi, on affirme que comme nous sonmies déjà pu ri'volte contre les évèques, nous nous mettrons en révolte contre le Pape : car nous sommes des esprits essentiellement violents, orgueilleux, ingouvernables, et j'ai pour mon compte tous ces défauts-là beaucoup plus que tous nos collaborateurs... H est si bien convenu que nous nous révoltons que déjà des amis de province m'écrivent avec terreur pour me montrer la profondeur de l'abîme et me conjurer d'en sortir. On fait des prières pour nous.
« Le même jeu doit se jouer à Home, et il peut obtenir du succès, car nous n'avons là ni connaissances, ni amis. Moi malbeureusement, j'ai mauvaise réputation un peu partout. Il y a si longtemps qu'on y travaille!... Si jamais mon nom est arrivé jusqu'aux oreilles du Saint-Père, il est très possible que ce soit avec quelque mauvaise note... Occupésdc nos travaux, qui sont pournousdes devoirs, et des devoirs auxcjuels nous avons tout sacrifié, ni mes collaborateurs ni moi n'avons jamais fatigué le Saint-Père des protestations de notre dévouement, nous avons été et nous sommes dévoués sans relâche comme sans calcul. » Il terminait en disant : «Nous n'avons reçu (sauf à la nonciature) aucune parole d'encouragement, et nous n'en demandons aucune ; mais nous avons conscience de faire une chose
LOUIS VKUIIJ.OT. 411
utile et nous trouverions bien cruel et bien mallieureu.v d'être châtiés sans motif sur la réputation qu'on nous fait... ■> t< Du reste, il suffirait d'un mot, d'un signe, d'un désir même exprimé secrètement pour qu'aussitôt, ou nous changions tout, ou nous abandonnions tout... Nous obéirions comme des soldats. »
Deux mois après, en juillet 1850, Louis Veuillot re(;ut <le Tabbé Bernier une réponse qui mit toute la rédaction en joie. Voici une partie de cette lettre où éclate tant d'amour pour le Pape et qui marque les premiers rapports directs de \ Univers avec Pie IX :
« Le 22 de ce mois, j'ai eu le bonheur d'avoir une audience du Saint-Père en compagnie d'un autre ecclésiasti(|ue français de mon intimité. Je désirais trouver l'occasion de parler de ÏCnivers et de remplir les fonctions <( d'ambassadeur » dont vous m'avez parlé une fois. L'occasion est venue très naturellement à propos du livre de M. Crétineau-Jolysurle Sonderbund dont le Saint-Père m'a paru fort mécontent. J'ai profité de cette ouverture pour dire un mot de la réfutation que vous avez publiée, des inconvenances de mon compatriote, et j'ai vu que le Saint- Père en était très content. J'ai pris alors la liberté de demander, pour vous et pour vos confrères de la rédaction, une bénédiction spéciale que le Pape a accordée avec le plus grand plaisir. Je me suis même avancé jusqu'à dire que j'avais quelquefois le plaisir de recevoir de vos lettres. Je me suis gardé pourtant de confesser que j'étais votre correspondant, mais j'ai parlé du sentiment si louable que vous exprimiez dans votre lettre au sujet de la loi d'enseignement. Oh! alors le Pape n'a plus gardé de mesure : « Je le sais, je le sais, m'a-t-il dit, j'ai été touché de leur obéissance, et j'ai écrit à mou nonce de les en féliciter de ma part. On peut dire que leur obéissance a été parfaite, elle a été non seulement de respect et extérieure, mais une obéissance de ca3ur et de vertu. » Le Saint-Père m'a ensuite demandé par deux fois votre nom, afin de le mettre
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dans sa inriuoire (1 . Il paraissait croire que V Univers /îtait ivdiyé par des Jésuites, et S!)n étonnement n'a pas rté petit en entendant que le rédacteur en chef était un jeune homme pleiu de talent, capahle de tenir dans la presse politique un des premiers rangs, et se sacrifiant par (lévouemont et par devoir à la défense de l'Kglise. J'ai même cru comprendre qu'il songeait à vous donner une mar(|ue de satisfaction, une croix du Saint-Siège, peutêtre.
« Vous devinez combien je jouissais de voir comme le Saint-Père appréciait vos travaux. iMon ami, qui écoutait toutcela, n'a pu résistera la tentation de me faire partager les compliments qui pleuvaient sur tous les rédacteurs de Vl/tivc/s et par une insinuation, il a fait connaître que j'étais votre correspondant à Rome. A ce moment, il s'est montré sur le visage duSaint-Père unejoie et un contentement qui se sont manifestés parées paroles : « Oh! alors, il faut lui donner une médaille, et en effet, il a daigné me remettre une très belle médaille frappée en mémoire de son retour, renfermée dansunécrin de velours rouge avec ses armes en or. Confus de cette bonté, j'ai demandé la permission de vous la faire tenir comme à l'écrivain principal du journal et celui sans lequel il serait bien difficile de le faire marcher ;mais le Saint-Père a insisté pourqueje laretienne. et j'ai cru comprendre qu'il voulait vous récompenser mieux encore. Voilà ce qui s'est passé. Ce que je ne pourrai rendre, c'est la grAce infinie avec laquelle tout cela s'est fait. J'ai été traité comme un grand politique et Pie IX a daigné mexposer son avis et le but qu'il avait poursuivi, sans pouvoir l'atteindre. Il a bien voulu même m'indiquer un articoletto à écrire dans une de mes lettres sur ce que les voltairiens d'Orvieto ont tenté pour nuire aux miracles de Rimini.
(1) Je rappelle qu'alors les articles politiques ot la poléniiquo n fiauMi ])as signés.
w Vous voyez que j'avais bien raison de vous dire que le terrain était meilleur que vous ne pensiez... »
Dans ces très bonnes nouvelles, tout ne charma pas Louis Veuillot. Une promesse — je pourrais dire pour bien rendre son sentiment, une menace — de décoration y apparaissait. Dès ce temps-là, l'idée d'être décoré lui était désagréable. Non qu'il condamnai en principe ces sortes de distinctions, mais il y en avait de si mal placées (ju'il aimait mieux n'être pas de la compagnie. « J'avouerai, répondil-il à l'abbé Bernier, que j'ai peu de goût pour les décorations, même pour celles de Rome, qui ne sont pas moins indifféremment accordées que les autres... Une médaille, un crucifix, n'importe quoi, donné par le Saint- Père, aurait donc autant et plus de prix à mes yeux que tous les rubans et les colliers du monde. Néanmoins, le mieux sera ce que l'on fera et je ne me dissimule pas que ce qui serait public profiterait grandement au journal. Causez-en avec mon frère... »
Causez-en avec mon fri're ? .l'étais en route pour Turin -comme représentant du journal et de là, je devais aller à Rome. Ma mission était de remettre, au nom des catholiques français une croix pectorale à M'^'^ Fransoni, arclievôque de Turin, condamné à l'amende et à la prison pour avoir défendu les droits de l'Église contre le gouvernement piémontais. Cette croix, achetée par une souscription ouverte dans V Univers, était celle que portait M^'Affre quand il fut tué, bravant la mort pour arrêter la guerre civile. J'eus l'honneur de présenter la croix du martyr au confesseur de la foi, la veille de son arrestation. Je partis le lendemain pour Rome.
J'avais été précédé au Vatican par une recommandation du Nonce, me signalant comme rédacteur en titre de V Univers, je fus reçus tout de suite. J'eus le matin du 17 août, audience du cardinal Antonelli, déjà ministre très puissant, et le soir audience du Pape. Le cardinal, que l'on jugeait mal disposé pour le journal, me fit cependant très
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bon iiciiK'il. Il vint i\ moi l;i main tr'nduc et me «lit : ' Je vous attendais et je suis lieureux «le vous voir. Prenez ce fauteuil et causons. Le Nonce vous recommande, mais nous \«Mis connaissions. Nous connaissons Vi/ilrers, par les services qu'il rend ùl'Éiilise, et nous savions ici la belle mission dont vous étiez chargé. » 11 me demanda des détails sur les événements de Turin, revint sur V Univers, qu'il loua de nouveau en ajoutant : • C'est le seul journal que Sa Sainteté veuille lire. » Je lui remis alors une lettre de toute la rédaction au Saint-l'ère. Il la reçut avec beaucoup d<» bonne grince et quand je pris congé, il me dit : « A demain, j'ai encore à vous parler. »
C'était très bien. Ce fut bien mieux le soir à l'audience (le Pie 1\! Voici une partie du compte rendu que j'envoyai à mon frère : « Dès que j'eus baisé sa main, le Saint-Père me dit : Je suis content devoir un bon catholique français, un catholique qui est attaché à une bonne œuvre.
« L'expression de sa physionomie ajoutait à ses paroles, car il souriait vraiment content et reprit :
« Vous venez de porter une croix à l'archevêque de Turin, et il a été arr«Hé le lendemain. Cette manifestation des catholiques français m'a l'ait plaisir. L'archevêque se conduit très bien. Le gouvernement piémontais est dans une voie bien fâcheuse. J'attends des renseignements complets [)Our prononcer dèlinitiveraent. T«>us ceux qui ont pris part à la confection des lois Siccardi sont, par le fait, sous le coup de l'excommunication, mais ils ne veulent pas le reconnaître, et il semble nécessaire de leur faire comprendre que l'archevôquc n'a fait que son devoir. Vous avez vu ce qui s'est passé à Turin et vous on avez parlé ce matin au cardinal Antonelli.
— Oui, très S.iint-Père.
— Turin était-il tiès ému le jour où Ton a sévi contre 1 archevêque?
Je racontai ce que je savais sur cette aifaire.
Après m'avoir parlé du Piémont, Pie IX m'interrogea sur
LOUIS VEIJII.LOT. 415
les choses de France et me dit que depuis la République, les catholiques n'avaient pas trop à se plaindre : « — Assurément, Saint-Père. Avant 18:J0, la monarchie légitime avait attenté à la liberté de rÉglise et Louis-Pliilippe certes, n'eût [)oint permis les Conciles provinciaux qui se tiennent en France depuis quelques mois, peut-être mtMne n'eùt-ilpas voulu rcvpédition de Home (sourire et mouvement de tête approbatifs). La République a un grand mérite, elle laisse faire.
— Eh bien? (Cet eh bien? voulait dire : N'est-ce pas assez?) Aussi ajoutai-je :
— Pour nous, très Saint-Père, c'est tout ce que nous croyons avoir à lui demander.
Le Pape m'indiqua que nous avions raison de ne pas demander plus. 11 ajouta :
— Je connais VUjiivers. J'approuve ses travaux, c'est le journal français que vous trouverez ici. Je suis content de lui. Cependant, il a donné, il y a quelque temps, sur le Président de la République, un article dont toutes les parties ne m'ont pas plu. C'était dur! Il faut faire attention à ne point avilir l'autorité.
— Nous voudrions pouvoir effacer les expressions qui ont déplu à Votre Sainteté ; et si elles ont fait croire à une opposition systématique contre le gouvernement établi en France, elles ont trahi notre pensée. Nous sommes catholiques, nous respectons les gouvernements que le Saint- Siège reconnaît et nous nous reprocherions une opposition de parti pris contre un pouvoir qui a rendu des services à l'Église.
— C'est cela. Maintenant, je vous le répète, je suis content de V Univers et je veux lui donner une approbation, un témoignage de ma satisfaction, de mon aflection personnelle.
— Très Saint-Père, de tels encouragements comblent notre ambition et dépassent nos espérances.
— Je veux faire quelque chose pour chacun des ré-
illi l.<)l 1^ ViaiM.OT.
dacleiiis du journal. Kcstcz-vous lon^-^temps à Ftonio?
— Non, tri^s Saint-I*t^re, je n'ai plus ri«*n à y faire.
— Bien, mais vous resterez cependant quelques jours.
— l'iic semaine peut-rtre.
— Vous recevrez un témoigna;j;^e <lo ma salisfaction. Je vais vous donner ma Ijrnédiction. Mais elle ne sera pas seulement pour vous; elle sera aussi pour votre œuvre et pour tous vos compufjnoîis. »
Les communications entre Rome et Paris étaient lentes alors. Ces bonnes nouvelles, datées du 17 aoiU, n'arrivèrent à Louis que le 20... Il les savourait avec une joie toute chrétienne lorsque le .'H, il reçut l'.Vvertissement de l'archevêque de Paris. Certes il en fut troublé, mais grâce au coup de la Providence qui m'avait envoyé si opportunément à Home, il n'en fut pas accablé. Il se savait pleinement approuvé du chef de l'Eglise : il fit appel.
Cet appel, le Pape, tout en le trouvant juste, n'était pas pressé d'y donner suite, car il soulevait une question nouvelle, très délicate, très diflicilc et d'une portée très grave. Le droit de Tévèque sur les publications faites dans son diocèse, peut-il s'appliquer pleinement aux journaux quels qu'ils soient? Frapper un écrit quelconque, livre ou brochure, déjà publié, c'est très simple; mais frapper un journal, qui a paru hier et qui paraîtra demain, c'est condamner, non seulement ce qui a été dit, mais aussi ce qui n'existe pas encore. De plus, le journal imprimé à Paris, étant fait pour toute la France, pour le monde entier, peut-on le considérer et le traiter comme feuille diocésaine? En ce cas, de quelle puissance se trouverait investi, sur des questions doctrinales plus ou moins débattues, un archevêque de Paris, et quelle infériorité il en résulterait pour la presse catholique, seule soumise à cette loi? Ces observations, plusieurs évêques et des catholiques notables les soumirent au Saint-Siège. Louis Veuillot ne voulut pas les examiner dans YVnivei's. Mais qu'allait devenir notre appel?
Le Nonce, M*^"" Parisis, rarchevôque de Reims et Trvrqiie d'Amiens, ayant bien examiné la question, furent d'avis qu'il l'allait arriver à un arrangement. Louis Veuillot ne demandait pas mieux ; mais il voulait que la conciliation ne fût point l'étranglement du journal.
On négocia. Co fut très laborieux. L'archevêque de Ueims et l'évêque d'Amiens vinrent exprès à Paris pour amener M'-'' Sibour A ne demander que le possible. Celui-ci, irrité d'une démarche qui était par elle-même un acte d'opposition, le prit d'abord de très haut. Il déclara que Louis Veuillot devait accepter expressément tout ce que « son archevêque » avait dit et promettre de suivre toujours à l'avenir sesinsiructions. W Gousset, très calme comme très fort, I\F de Salinis, très ferme sous une forme très conciliante, finirent par l'apaiser. On peut croire que les dispositions de Rome, dont il savait quelque chose, pesaient un peu sur lui. Il fut convenu que deux de ses auxiliaires, son cousin l'abbé Sibour et l'abbé Bautain, l'un de ses vicaires généraux, s'aboucheraient avec Louis Veuillot et du Lac, afin d'en finir. Le 30 septembre, mon frère écrivait à M*^' Parisis :
« Nous avons vu aujourd'hui M. l'abbé Sibour et M. l'abbé Bautain, plénipotentiaires de Monseigneur... M. Sibour serait très accommodant ; M. Bautain l'est fort peu. Malheureusement il a l'influence. On nous demande de reconnaître la sagesse de l'Avertissement, de ne plus toucher aux points interdits et de nous soumettre aux avertissements ultérieurs; du reste, le journal est libre. En discutant un peu. j'ai fait comprendre qu'il ne serait guère possible de remuer une plume dans les limites de cette liberté ; mais je crois qu'on veut surtout avoir PU raison. J'ai obtenu que nous expliquerions notre situation dans une lettre. >>
Le 3 octobre, les rédacteurs de V Univers écrivirent à l'archevêque que, rassurés sur laportce qu'il donnait à ses
LOLIS VELILLOT. — T. 11. 27
418 LOUIS VKUIU.OT.
réprimandes, ils letiraicnt leur appel; et le même jour, rarcli(vr((uc les félicita de cette soumission. Le leruicuiain. les deux lettres parurent en t/ito du journal. On rcniar- (pia (ju'elles n'étaient pas en parfait accord. Celle de Vf Hivers, loniiuc do plus d'une «olonne, s'apjiliquait à montrer, sans le dire expressément, ([ue le journal, s'il faisait acic de grand respe et envers l'autorité épiscopale, no ratiliait ni la l'orme, ni sur tout le fond de l'.Vvertissement. l/arclievè([ue, au contraire, trouvait ù propos de voir dans cette même lettre l'acceplation de tout ce qu'il avait dit et demandé. Cette correspondance tirée en sens opposé était suivie do ces (juatre lignes ambiguës, elles aussi : « .M*^ l'archevêque a bien voulu ensuite recevoir notre rédacteur en chef et deux de ses collaborateurs. Il a daigné les accueillir avec toute la bonté dont sa lettre contient l'expression. » Les deu.x collaborateurs étaient Melchior du Lac et Eugène Veuillot.
Dès que « la réconciliation » fut .signée, le nonce, qui l'avait désirée, vit rarchovêque. Au sortir de cette entrevue, il dit à Louis Veuillot : — Préparez-vous à de nouvelles épreuves ; il recommencera. — J'en suis convaincu, répondit mon frère. Le jour même, il écrivit à l'abbé Hernier : « L'entretien que nous avons eu avec le prélat après l'échange des lettres a été fort triste. Dans un discoui*s extrêmement embrouillé, il nous a développé toute la doctrine de son mandement et de son Avertissement. Il nous a insinué que le journal en politique devait être pour le gouvernement, et en religion, s'abstenir de traiter les questions controversées, particulièrement les questions romaines. J'ai fait des réponses insignifiantes, ne voulant ni irriter un homme qui semblait avoir la fièvre, ni me laisser arracher aucune promesse. Hélas I nous sommes déjà dans une assez triste position. Vous trouverez que notre lettre ne concède rien ; mais celle de l'archevêque accepte tout ce que nous n'offrons pas... .\ la grâce de Dieu ! J'ai la conscience tranquille, ayant fait ce que
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je (levais laiie et peut-être même un peu plus (1\ »
On le voit, c'était une sorte de paix fourrée, non qu'on eût de part et d'autre la résolution de la rompre, mais parce que les principes eu cause et la situation ne permettaient pas de la garder. — Je triompherai, disait très haut l'arclievêque toujours très irrité. — « V Univers sera ce qu'il est ou il ne sera pas, ou du moins, je n'y serai plus, » disait Louis Veuillot.
La masse des mitoyens et la majorité des amis du journal applaudirent cependant à cet arrangement boiteux où ils voulaient voir une solution. L'évêque de Poitiers, W Pie, ne fut pas de ce nombre. « Tous les vrais catholiques, écrivait-il à mon frère, seront aussi profondément affligés de la nécessité que vous avez dû subir, que pénétrés d'admiration pour les sentiments d'humilité et de dévouement à l'Église qui vous ont fait accepter des conditions que l'épiscopat presque tout entier déclare inacceptables. Vous avez fait plus que votre devoir : c'est un écart respectable et qui peut être rangé, parmi vos excès accoutumés. Cet héroïsme de conscience prouvera une fois de plus quelle est la nature des exagérations dont vous êtes susceptible. Dieu vous en récompensera! et, malgré mon désir de ne rien vous enlever du mérite de votre soumission, j'ose dire qu'il vous en vengera... (2). »
L'essentiel, au double point de vue de la conscience et de l'avenir, était que la conduite de V Univers contentât le Pape. Il en fut ainsi. Le Nonce en informa Louis Veuillot, et, quelques jours après, une lettre de l'abbé Bernier coniirma cette information.
Si Pie IX était content de V Univers, il ne l'était pas de M^'"" Sibour. Ayant eu connaissance par un ecclésiastique de Toulouse, l'abbé Estrade, récemment élevé à la prélature, des conseils comminatoires donnés par l'archevêque à
(1; Lettre du ô octobre 1850. CiJirr.yi'jHilnwf, i. V, p (2) Lettre «lu 6 octobre \8^j0.
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Vlturcrs, il laissa voir du môcoiileiitcment; «-l lorsque .M*"^ Estrade ajouta <jiie si rarchcvè<[n(' frappait un nouveau coup, l.ouis Vcuillot se retirerait, il s'écria : " Oh! non, il ne faut pas cela. •
LT///'vvs, p<»ni' niDntrer cornliien sa situation à Home était bonne, aurait pu annoncer que le Saint-l'ère, avant la conclusion de rarrani^emeot avait, en témoignage d'estime et de satisfaction, envoyé des médailles hors ligne aux rédacteurs de la feuille si menacée. Du Lac et moi, nous trouvions que cela ferait bien. Louis Veuillot, craignant de paraître narguer l'archevêque, décida que l'on attendrait. Peu de jours après, une lettre du cardinal .\ntonelli, datée du 17 octobre 1850, et écrite au nom dn Pape, disait à Louis Veuillot que le Saint-Père avait aimablement accueilli la protestation de plein dévouement et d'absolue soumission au Saint-Siège que j'avais apportée k Rome, an nom de la rédaction de Vf'niver.s; que convaincu de la sincérité de ces sentiments, il donnait à chacun des rédacteurs, en preuve de sa paternelle bienveillance, la bénédiction apostolique. Tout cela était dit en termes calculés, de telle sorte que les derniers débats semblaient n'y être pour rien. Du reste, la lettre de [' Univers k lacjuelle répondait cette bénédiction était antérieure à l'Avertissement de l'archevêque... .Mais elle venait après et approuvait le passé.
Une autre chose doit être mentionnée ici avant sa date : le seul acte de V Univers dont l'archevêque pût personnellement se plaindre, était la campagne menée contre le Dictionnaire Houillet, ouvrage que Sa Grandeur avait officiellement approuvé. Or Rome, après mùr examen de cet ouvrage, le mit à l'Index. Cettecondamnation tardive et d'autant plus significative, qui ratifiait les critiques de VUniiers, fit grand bruit. L'abbé Maret écrivit aussitôt à W^ Sibour : « J'apprends avec une douleur profonde que le dictionnaire de M. Bouillet vient d'être mis à lludex... (juillet 1852). Je ne m'explique pas cette nouvelle et gratuite insulte faite à l'Archevêque de Paris. » Il faut aviser,
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sillon « l'épiscopat passera entièrement sous le joug d'un triumvirat composé de l'archevêque de R. (Reims), de lovêque d'A. (Arrus) ot de M. V. (Veuillot) (1). » Tout le vieux parti gallican donnait cette note.
En lançant, le 31 août 1850, son mandement et son Avertissement, l'Archevêque de Paris voulait, sinon faire disparaître Vl'/tivers, au moins lui enlever toute force, toute action, toute autorité. Il ne doutait pas d'y réussir. Et certes, beaucoup d'autres, — vieux ennemis ou nouveaux adversaires, — comptaient sur son succès. Les demeurants du gallicanisme, les catholiques devenus les alliés de l'Université, les pacifiques à tout prix, enfin quelques-uns des >erviteurs les plus brillants, les plus éprouvés de rF]glise, n'avaient-ils pas applaudi aux reproches et aux menaces (lu prélat? nétaient-ils pas ses auxiliaires?
Une telle armée conduite par un tel chef devait vaincre. Elle fut vaincue. LTnivers et Louis Veuillot sortaient de cette crise avec honneur, grandis dans l'opinion, et plus chers aux catholiques militants. Si les foudres épiscopales les menaçaient encore, ils avaient pour paratonnerre les encouragements et la bénédiction du Vicaire de Jésus- Christ.
Il \ (•' de Mi' Mari'f, par l'abbé G. Bazin, t. I, p. 385. L'évêque d'Ar :ls t'tait M" Parisis, récemment transféré de Langres à ce siège.