I.OL'IS VK( II.I.OÏ
d'accord pour en tirer tout le bien possible. I^e Moniteur calholiffur se le tint pour dit et bientôt mourut. « Seul mort, a dit bonis Veuillot, enterré sur te champ de bataille; mais hélas! non pas seul blessé. »
Les évèques élurent, au scrutin secret, par billets adressés au ministre de l'instruction publique, les quatre meml)res de l'épiscopat appelés à représenter l'K.slise dans le conseil supérieur. Ce furent M^ Gousset, archevêque de Reims: M" Morlot, archevêque de Tours; M" Parisis, évêque de bangres ; M"' Dupanloup, évéque d'Orléans, ba loi était achevée.
J'ai raconté les faits en m'arrêtant le moins possible à la polémique. Il faut maintenant, pour être complet et mettre en tout son jour le rôle de Louis Veuillot, indiquer les accusations que portèrent contre lui, Falloux, Dupanloup, Montalembert, leurs journaux, leurs amis, leurs alliés ; puis, plus tard, leurs panég-yristes et toute lécole catholique libérale. J'abrégerai beaucoup. Hélas 1 si je n'abrégeais point, au lieu de quelques pages, il faudrait un volume et il serait gros.
On prétendit dès lors, et l'on a souvent répété depuis, quels rédacteur en chef de ï Univers, en se prononçant tout de suite et très nettement contre le projet de loi, avait suscité une opposition qui, sans lui, ne se serait pas produite ou, du moins, n'aurait pas duré ; que cette opposition ardente, violente, avait brisé le parti catholique et détruit une force qu'on devait à tout prix garder; que Louis Veuillot avait commis cette faute en se remparant des principes, mais en réalité pour s'emparer du commandement: qu'il fallait voir en lui un journaliste ayant besoin du bruit et ennemi de tout frein, un catholique hostile à l'autorité épiscopale et ne craignant pas d'aller contre le sentiment intime de Rome: un esprit outré, aimant la guerre parce qu il y brillait et dédaignant le possible, qui était le projet de loi, pour réclamer l'impossible, qu'il appelait la liberté.
T.i LOUIS VELII.LOT.
J'ai là une douzaine de volumes où ces accusations sont données avoc assurance etsérénit»'- comme étant acquisesà riiistoire. 11 n'y manque rien que les preuves.
Certes, que Louis Veuillol, armé âcVUîiivers, dont il avait fait un redoutable instrument de combat, ait été l'adversaire le plus en vue. le plus écouté du projet de loi, c'est incontestable, et loin de le nier, j'aime à le reconnaître. Mais qu'il ait créé Topposition et que sans lui l'œuvre de MM. Tliiers, Dupanloup et Falloux eût pas.sé sans encombre, non. L'opposition était inévitable, obligatoire et nécessaire. La preuve, c'est que malgré l'autorité et le prestiere si léiiitime de .Montalcmbert, la grande, très grande majorité des catholiques militants condamna tout de suite les bases du projet. Pour l'établir péremptoirement, il suffit de citer Montalembert et son historien.
LeR.P. Lecanuet, aprèsavoirparlé delà dernière séance du Comité catholique où l'on ne put s'entendre, ajoute :
« A Paris, V Ami de la Religion seul défend la loi; le Correspondant et les autres feuilles religieuses suivent VI ni vers. Les journaux catholiques de province que Montalembert a tant contribué à fonder, l'abandonnent, le désavouent. Quelques-uns, plus excessifs que rLVj/Ver5 luimême, s'attaquent à sa porsonne. Les insinuations les plus malveillantes se font jour : on l'accuse de manquerdefoi, de passer à l'ennemi, de trahir les convictions de toute sa vie et les espérances que l'Église fondait sur son courage. Ces germes de défiance, jetés par la presse dans les âmes catholiques, ne tardent pas à porter leurs fruits. De toutes parts, Monlalembert reçoit des lettres pleines de reproches amers... Ses amis, ses meilleurs amis, ceux qu'il a coutume de consulter en toutes circonstances, désapprouvent sa ligne de conduite. Chaque jour amène un désaveu nouveau. »
A ce tai)leau d'ensemble qui certes n'est pas chargé, le P. Lecanuet ajoute quelques détails. Parmi les opposants ou les mécontents ou seulement les inquiets dont l'attitude
LOUIS VELII.LOT. 375
gênait et irritait le plus Montaicuibert, il nomme Dom Guéranger, Guerrier de Dumast et Koisset. Celui-ci écrivait à son illustre et exigeant ami :
« Des plaintes me viennent de toute la Bourgogne. » Un autre militant, très inquiet aussi, A. de Courson, donnait les mêmes nouvelles de la Bretagne. Montalembert le notait dans son Journal : « J'apprends des détails nouveaux et attristants sur le soulèvement à peu près général des catholiques bretons contre moi. Je ne suis plus aux yeux des sages que le lieutenant de Falloux et aux yeux des ardents qu'un défectionnaire. » Il avait cru d'abord, sur la parole de l'abbé Dupanloup, que les évèques, auxquels il avait si souvent reproché d'être trop accommodants, l'approuveraient de vouloir transiger. De ce côté encore, il était déçu. M. de Melun, membre de la commission-Falloux, a rapporté qu'un jour Montalembert, dans une petite réunion de catholiques gagnés à la transaction, jeta un paquet de lettres épiscopales sur la table en s'écriant d'une voix pleine de larmes : « Ne devons-nous pas abandonner une loi réprouvée par de si imposantes autorités (1) y>.
La colère gagnait, du reste, Montalembert plus souvent que les larmes. J'ai là une dizaine de lettres adressées à Gustave de la Tour qui en font foi. Dès le 11 juillet 1849, c'est-à-dire alors que la polémique de presse venait de commencer, il écrivait à cet ami très sûr, resté de son côté, mais dont l'approbationcependant n'était pas absolue: « Rien de plus coupable que l'opposition systériiatique et acharnée de V Univers, et surtout du Correspondant. L'article de celuici m'a révolté par sa perfidie (2)... Votre frère l'abbé m'a écrit une lettre exaltée contre le projet. 11 me dit que le curé de la cathédrale de Saint-Brieuc a dénoncé le projet du haut de la chaire. S'il en est ainsi, il a fait une mauvaise ac-
l) Mémoires d'Aimand de Melun. t. II, p. 7:.'. Cité par le 1'. Li'canuet. ci) .Je note que le Corrcspondint' avait alors pour directeur l'un des vice-présideiit'< du comité catholique.
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tion. » Eli même temps qu il signalait .i La Tour les coupables excès de [Univers et du Corres/jonthint, il portait plainte à VVnivers lui-même, mais sur un autre ton : « Mes bons amis, je ne peux m'empêcher de vous dire que je trouve que vous frappez un peu trop fort, surtout sur moi. Je blàrae la reproduction avec éloges et sans réserves de l'article du Correspondant dicté par la jalousie et la rancune d'un homme (]ui n'a pas été de la Commission et qui ne peut pas me pardonner la « réorganisation de VAmi de la Religion... ». Cette lettre était signée... « tout à vous quand même ». Le mois suivant (septembre 1849) les rédacteurs de V Univers n'étaient plus appelés « mes bons amis », mais seulement « mes chers messieurs », et Montalembert signait : <( votre tout dévoué et obligé ». Bientôt il y avait arrêt dans la correspondance.
Ceci n'était (ju'une entrée de jeu. La colère de Montalembert grandit avec la prolongation du débat. Voici où il en était le 24 novembre : ... « Je cherche un nom pour qualifier l'indigne acharnement de Y Univers et de sa bande contre tout ce que nous avons fait depuis neuf mois pour arriver enfin à une paix honnête et acceptable. Jamais l'esprit de parti ne m'était apparu sous un aspect plus odieux. Notez bien qu'au fond de tout cela, c'est toujours la jalousie et r insubordination, c'est-à-dire la démocratie qui inspire toutes ces violences » (1).
Entre ces deux lettres en voici plusieurs où éclate encore l'emportement. La conduite de YU7iivers y est persévéramment déclarée indigne. Cazalès et les autres députés catholiques hostiles au projet sont également taxés (ï indignité. Comme les écrivains de V Univers et d\i Correspondant, ils ont sacrifié l'intérêt public à leurs passions, à leur jalousie, à leur besoin de faire la guerre pour la guerre. C'est « une nouvelle preuve de l'envahissement de l'esprit révolutionnaire dans le camp catho-
(1) Lettre au vicomte Gustave de la Tour.
LOUIS VKLII.I.UT. 377
liqiie ». Montaleml)ert s'en déclare indigné prof ondhnent . 11 s'attaque morne à M^' l*arisis : u L'évêque de Langres, par ses tergiversti fions et ses hésitations, a aussi bien baissé dans mon esprit. »
Ce n'était pas seulement à quelques amis très sûrs qu'il écrivait de la sorte, c'était au premier venu et à tout le monde. Que de témoignages en ret^ut Louis Veuillot ! Le grand consolateur de Montalcmbort dans ce désastre était iM"' Dupanloup. — « Défiez-vous du démon, père du mensonge, écrivait le fougueux prélat à son irascible et malheureux ami. Il agit sensiblement en tout ceci, il égare les âmes et les meilleures... » Ces pieuses paroles pouvaient raffermir Montalembeit, mais ne l'empêchaient certes pas de souffrir; et peut-être, à certains moments, pensa-t-il qu'il y avait du vrai dans cette sortie d'un autre ami, que cite, sans le nommer, le P. Lecanuet : « M. Dupanloup vous a perdu, je le dis avec une profonde conviction. Cetesprit médiocre, dévoré du besoin de se mêler à tout, de suffire à tout, de tout dominer, de flatter tout le monde, de plaire à tout le monde, a pris sur vous un empire tellement tyrannique que vous vous êtes abdiqué vous-même, que vous avez renié votre passé glorieux de vingt ans, — que M. Dupanloup avait toujours combattu, — pour vous mettre au service de sa vdiTiHè pieusement intrigante » (1).
Je m'en liens à ces extraits.
A voir comment traitaient Montalembert les anciens combattants qui s'adressaient directement à lui, on peut tenir pour sévères ceux qui portaient leurs plaintes à Louis Veuillot. Il me reste beaucoup de ces lettres. Je n'y veux rien prendre; mais je constate qu'elles sont
( 1) Monlnlembcrl, par le P. Lecanuet, t. II, p. K)8. Le soulignement des deux derniers mots n'est pas de mon fait. Je ne sais s'il est du P. Lecanuet ou de l'auteur de la lettre. Il ne faut pas croire que cet ami. dont le P. Lecanuet ne lève pas le voile, était le seul à juger ainsi M. Dupanloup. D'autres, notamment l'abbé Coml)alot, l'abbé de Serres, le P. Deschamps, firent, je crois, entendi'e à Montalembert de semblables avis.
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sig-nées de catholiques dévoués, instruits, désintéressés, de ccuv qui depuis dos années n'-pondaient le mieux aux appels, si loni;temps semlilablcs, de Moiitalenibert, (le Louis Veuillot et du Comité. J'y vois l'éloquent et tivs actif al>l»é Comhalot, (jui , le premier, fut emprisonné pour la cause de la liberté d'enseignement ; le vénérable chanoine Souchet, condamné pour les mêmes combats; l'abbé Kohrbacher. l'historien de l'Église; l'abbé de Serres, neveu et secrétaire intime du cardinal de Bonald ; Charles de Lavau, ancien directeur de \ Union catholique, grand ami de M. Dupanloup; Polidoro-Marocco, le plus généreux des correspondants du Comité en Alsace: le comte Chifflet, très influent en Franche-Comté et l'un des grands électeurs de Montalembert ; Louis de Varax, l'abbé Caillaud, vicaire général de Bourges; le chevalier de Percey ; le marquis do Kégnon, très ardent, trop exigeant peut-être, mais plein de feu.de dévouement et. de plus, suivi d'un groupe très zélé; l'abbé de Brézé qui bientôt serait évoque de Moulins; les abbés Verniollos et Védrine qui avaient rang dans l'armée catholique; l'abbé Dauphin, prêtre éminent et directeur remarqué d'un établissement d'instruction secondaire ; enfin force supérieurs, directeurs et professeurs de séminaires; et des Jésuites, et des religieux de divers ordres, etc., etc. (1).
Peut-on croire que ces prêtres et ces laïcs instruits, indépendants, influents, cédaient à de simples appels de presse, en se tournant contre Montalembert qu'ils avaient
(1) A tous CCS noms, on pourrait, sans trop forcer la note, ajouter ceux (lu P. Lacordaireet du P. deKavignan. Audébut. ils critiquèrent le projet : mais l'excellent 1'. de Ravignan, dont le caractère était moins ferme qur la physionomie et la voix, cédait facilement à Montalembert. et ne savait pas résister à M. Dupanloup. ."^es critiques tombèrent vite : il passa du doute au contentement . Quant à Laeordaire. depuis longtemps il avait cessé de prendre activement part aux luttes pourla liberté de l'enseignement. Aussi le petit groupe des catholiques universitaires, où il avait des amis, le gagna-t-il sans grande peine à la transaction, qu'il loua avec outrance après l'avoir condamnée jusqu'à dire avec mépris : « On a mieux aimé se fier à M. Tliiers (|u'.'i Dieu '-t à la justice. •
LOUIS VEUILI.OT. 3-;9
tant ainK"' et aimaient encore? Non, ils restaient fidèles aux principes, au drapeau, au vieux programme, et leur fidélité n'était ni sans réflexion, ni sans espoir. Ils repoussaient la transaction dans la pensée que Fétat des esprits au dehors et dans l'Assemblée permettait de faire mieux. On assurait alors et l'on répète aujourd'hui que le projet, s'il écartait le droit et la liberté, donnait cependant «tout le possible ». C'est décider trop à la légère que tous ces combattants, très au courant des choses, se trompaient.
Et l'épiscopat, quelle fut son attitude? Si les évêques, durant les dernières années du règne de Louis-Philippe, avaient tous réclamé la liberté de l'enseignement, tous ne lavaient pas fait avec la même ardeur. On comptait parmi eux trois groupes : les ennemis absokis et agissants du régime universitaire; les adversaires plus ou moins disposés aux accommodements; les résignés ou modérés qui, tout en désirant la liberté, ne songeaient guère à la con- (|uérir. Ces trois groupes existaient encore en 18i9. Le dernier s'arrangea tout de suite du projet de loi. Ce serait la paix. Le deuxième se partagea entre les opposants déterminés et les acceptants inquiets. Le premier, excepté M*" Parisis, qui prit une position mixte, fut très mécontent et le fit connaître sans retard à Montalembert comme au ministre. On leur demanda le silence; ils l'accordèrent, .sauf trois : M"' Clausel de iMontals, évèque de Chartres; W Menjaud, évèque de Nancy; M"' Baillés, évèque de Luçon.
Lorsque la division entre catholiques eut éclaté, vingtcinq membres de l'épiscopat, stimulés par M'' Dupanloup, transmirent au Pape, sans en prendre la responsabilité, un mémoire très favorable au projet. Leur lettre d'envoi se bornait à dire : « La loi, sans être parfaite, nous paraît préférable au déplorable statu quo sous lequel nous gémissons depuis si longtemps. » Onze autres prélats, qui refusèrent de s'associer à l'envoi de ce mémoire, écrivirent cependant à Rome dans le même sens. L'œuvre de transaction
380 LOUIS VKIII.KOT.
n'obtint donc pas, (juoi<ju'on en ait dit et écrit, l'approhation de l'rpiscopat. La moitié h poino des évéïpies lui donnèrent, en hésitant, une adhésion limitée. Parmi les évè(|ues opposants, qui, sans p.iihr t(tul haut, tirent connaître huir avis, il faut noinuicr le plusjcune et déjà l'un des plus en vue de ce temps, M" iMe, tout récemment appelé à l'évêché de Poitiers. Interrogé par M*' Parisis, il lui répondit une lettre étudiée, ({ue ces trois lignes résument bien : « On pouvait voter pour la loi par condescendance, mais le devait-on? ... Si j'avais l'honneur d'être représentant, je puis dire (ju'en délinitive je voterais contre la loi. »
Au total, le concours de Tépi-scopat vint seulement après que la loi eut été votée et que Rome, y voyant un moindre mal, eut parlé. Le projet n'eut donc d'autre soutien actif et déclaré dans l'épiscopat que M"' Dupanloup. Si la loi avait donné « tout le possible », il en eût été autrement.
Du reste, en pareille matière qu'est-ce que le possible? Où le saisir? Où le limiter? Le possible, ce n'est pas un fait, c'est une appréciation. Chacun le voit où illiiiplaitet peut se persuader aisément qu'il voit juste. M. Dupanloup, qui toujours avait voulu pactiser avec l'Université, et M. de Falloux, l'homme des termes moyens, soumettaient naturellement le possiide à leurs vues, à leurs calculs, à leur esprit ennemi de l'absolu. D'ailleurs, en sacrifiant de propos délibéré le programme du parti catholique, ils restaient, l'un et l'autre, fidèles à leur passé ; qu'on ne l'oublie pas : M. Dupanloup ne s'était associé à ce parti qu'après avoir essayé de le détruire au profit des légitimistes, et M. de Falloux, allié de passage, avait demandé, dès le lendemain de la révolution de 18V8, qu'il disparût. Aussi prévirent-ils avec joie l'un et l'autre que le projet les en débarrasserait. Je cite l'historien de Montalembert : « Une dernière fois Montalembert réunit le Comité central : la séance se passe en récriminations et en querelles. « C'est bien fini ! » dit tristement .Montalembert en sortant.
LOLIS VKUILLOT. 381
— <( Qu'importe ! répondent Dupanloup et de Falloux ; le parti catholique a accompli sa tâche » ; et ils se félicitent de le voir disparaître '> (1). Ces deux nég-ociateurs pouvaient-ils chercher « le possible » là où le voyaient les « catholiques avant tout » ?
Il en était certes de même pour leur allié, ou mieux pour leur chef, M. Thiers. Cet ardent défenseur du monopole universitaire, voyant qu'on ne pouvait le maintenir tout entier, s'arrangeait pour le sauver en partie. Le possible s'arrêtait pour lui à ce qui n'aurait pu être accordé, sans mettre l'Université en péril. Quand il parlait avec attendrissement et feu de protéger avant tout l'ordre social, il était presque sincère et croyait peut-être l'être tout à fait. Seulement, il négligeait d'expliquer que l'ordre social, tel qu'il le comprenait, devait avoir pour principal appui l'enseignement universitaire, négation pratique de la vérité religieuse. Le possible pour lui excluait la liberté.
Cette conclusion ne s'imposait pas, et Thiers lui-même, homme souple, pouvait s'en départir Manifestement la situation des esprits et des partis permettait de frapper, sur le terrain de l'enseignement, un grand coup. L'Université, très bien vue de l'Assemblée constituante, était très suspecte à l'Assemblée législative. La bourgeoisie conservatrice ou libérale, éclairée par le développement des idées révolutionnaires, reconnaissait enfin que l'Université n'était pas une bonne institutrice. Le monopole de la corporation enseignante avait porté ses fruits. On les récoltait, on en souffrait; la cause de la liberté d'enseignement était gagnée. Il y avait pour elle une notable majorité dans la Chambre. Que cette majorité fût unie, fit bloc et voulût appliquer entièrement le programme catholique, les adversaires du projet de loi ne le prétendaient point; mais ils pouvaient espérer une loi de liberté
(1) Monlalembert, t. II, p. 467.
i:('n<«rale «jui, sous la surveillance de l'Etat, assurerait aux catlu)li([ues des écoles indépendantes de l'Université, laquelle iiarderait sa riche dotation et ses autres privilèges, jusqu'au jour où sa décadence, sans doute assez prompte, les ferait tond)er.
M. Tliiers, qui «lemandait l'alliance, aurait-ii accepté la séparation ? Pourquoi pas? Il voulait alors avant tout unir sous sa direction, contre le socialisme et la démai^ogie, toutes les forces du parti de l'ordre, au premier rang desquelles il comptait l'armée catholique. Ce concours lui étant indispensable, ne pouvait-on obtenir qu'il y mit le prix? Sans doute, il eût risqué de perdre des voix au centre, mais d'autre part il eût rallié tous les catholiques dissidents et peut-être aussi quelques indisciplinés de la gauche. Il fallait l'acculer à ce choix. La Chambre républicaine qui. par 450 voix contre 148, avait reconnu aux Jésuites le droit d'enseigner, et cassé aiusi les arrêts de la vieille monarchie, de la première république, de l'Empire, de la Restauration, de la royauté de Juillet, cette Chambre méritait qu'on lui demandAt d'être loyalement libérale, d'aller jusqu'au bout... Mais la liberté était rejetée au second plan. On voulait avant tout une loi politique qui unirait à jamais, — c'était sùrl — les diverses fractions du parti de l'ordre et sauverait la société. On a eu cette loi; sans faire l'union elle a fait du bien. Quant au salut social on l'attend toujours. Espérons qu'elle l'a préparé.
N'est-ce point parce que les transigeants se reprochaient au fond de trop transiger, qu'ils se laissaient aller à tant de colère contre les opposants? De ces derniers nul ne fut maltraité autant que Louis Veuillot. J'ai signalé au passage quelques-unes des accusations portées contre lui. Il en est deux ou trois auxquelles je dois m'arrêter. car elles ont trouvé place dans des ouvrages dont les auteurs ont voulu et peut-être cru faire l'histoire de cette lutte.
Il a été dit et écrit que Montalembert, Dupanloup, Falloux, etc., avaient été sournoisement dénoncés au Pape, et l'on a insinué que parmi les dénonciateurs devait se trouver Louis Veuillot. Il a été dit aussi, en termes attristés et indignés, que des dénonciations de même sorte, partant de la même source, avaient été faites au général des Jésuites contre le P. de Uavignan. Louis Veuillot, s'adressant en 1856 à Falloux, a relevé ces insinuations misérables : « Qu'il le sache bien, nous n'avons jamais fait écrire à Rome qu'une seule chose, savoir : que nous ne conseillons rien, que nous ne refusons rien, étant résolus comme écrivains d'obéir purement et simplement, prêts à lutter jusqu'à la fin, prêts à disparaître au premier signe, et sans achever la polémique commencée. » Le nonce apostolique, JF' Fornari, bien renseigné assurément sur les désirs de Pie IX, ne demanda jamais à VUnivers de cesser la lutte. Ses conseils, toujours affectueux, se résumaient en ces paroles : « Vous avez raison quant aux principes; maintenez-les. Et quant à l'application, ménagez vos adversaires autant que vous le pourrez. » Et il ne trouva point qu'on ne les ménageait pas assez. Mon frère le voyait souvent et du Lac, qu'il aimait beaucoup, plus souvent encore. Je peux dire que Vinivers a eu constamment son appui.
La prétendue dénonciation portée contre le P. de Ravignan fut tout simplement une lettre virulente du très bon abbé Combalot. Cet excellent prêtre, le meilleur homme du monde, et aussi l'un des plus entreprenants, comme des plus naïfs, avait la passion d'adresser à tel ou tel personnage de longues lettres, toujours échauffées, sur les questions religieuses du jour. Rlàmant le projet et trouvant mauvais que le P. de Ravignan le soutint, il en avertit son supérieur. Ce ne fut pas tout seul qu'il lança cet avertissement ou, si l'on veut, cette dénonciation. Il eut un collaborateur autorisé, non Louis Veuillot, mais un révérend religieux très connu du P. de Ravignan. Je ne dis
.iS\ l.ul IS \i:i II. LOT.
pas cela sur de simples souvenirs, je le dis te.xte en main. Louis VeiiilK)t avait reprocha à l'aljhé Combalot de juper tronst'vèroment .M. Dupauloup. Voici la réponse (pi'il reçut et que J ai :
• rhatenay, 16 octobre IHIU.
« iMon cher ami, j'ai reçu votre lettre au moment où je ((uittais Lyon pour regagner ma solitude. Je respecte vos scrupules, mais je ne les partage pas. L'abbé Dupanloup remue ciel et terre pour tromper le Pape, le nonce, les évèques, le clergé, les fidèles. C'est une raison pour ne plus le ménager. Il ne faut point lui dire d'injures, mais il faut le démasquer. Cet homme fait un mal infini à la cause catholique. L'intrigue est l'àme de toutes ses actions. J'ai écrit une lettre concertée avec le P. Deschamps au R. P. g-énéral des Jésuites, pour lui dire que le P. de Havignan se laisse tromper par l'abbé Dupanloup et compromet ainsi la Compagnie. Le P. Roothan m'a répondu qu'il avait transmis ma lettre au P. de Ravignan sans me nommer. Celui-ci sest défendu en disant qu'il n'approuvait pas le projet, qu'il avait tout fait pour éclairer M. de Falloux, Montalembert, Dupanloup dont il était l'ami dévoué. Il a dit qu'il vénérait M. Dupanloup. On voit toutefois par sa lettre qu'il cherche à se justifier... La masse des Jésuites en France, tous les Jésuites de Belgique partagent notre manière de voir... »
Labbé Combalot, qui « sous le sceau du secret » contait cet exploit à tout le monde, reçut de Louis Veuillot cet avis : Je vous reconnais bien là, mon cher ami. Vous auriez mieux fait de vous taire.
Voilà toute l'atlaire du complot formé par les ultras contre le R. P. de Ravignan et toute l'histoire des dénonciations portées contre lui à son général.
Dans cette lutte, Louis Veuillot combattit comme toujours à découvert, et ne cessa point de voir en ses adversaires des catholiques, qui avaient été et redeviendraient des
frères d'armes. On a dit le contraire. On peut toujours dire le contraire de la vérité. Falloux, maître en cette matière, s'y est appliqué passionnément. Il a écrit que la polémique de M. Veuillot avait été marquée de telles i/y/p7'écations, de tant d'excès de conduite et de langage que des relations d'estime n'y pouvaient survivre. Pour lui, dès lors, a-t-il ajouté, cet adversaire fut jugé. Eh bien, quelques mois après la fin de cette polémique, en février 1851 , ce même M. de Falloux écrivait au même M. Veuillot : « Vous savez que je na\ ja?nai.<f cessé de vous aimer très fidèlement ; et il m'est très doux de reprendre en sus l'habitude de vous remercier... » 11 terminait par l'assurance de sa vieille et très affectueuse gratitude, de sa très habituelle admiration, de ses sentiments en toute occasion bien dévoués. Ce billet suffit à prouver que la polémique de Louis Veuillot n'avait point dépassé la mesure et que l'on pouvait de nouveau marcher ensemble.
11 y eut aussi, et plus intimement, reprise des vieilles relations avec le comte de Montalembert. Un beau jour, le monocle fixé sur l'œil droit, le chapeau en arrière, le cigare à la bouche, il entra à V Univers comme on rentre chez soi ; il fut accueilli de tout le monde comme si on l'avait vu la veille.
Montalembert et Louis Veuillot réconciliés pouvaientils rendre à l'action catholique toute la force que lui avait donnée leur union? Oui, si les circonstances s'y prêtaient ; seulement, même dans ce cas, ce serait long-.
Le parti catholique, né de la nécessité d'obtenir la liberté d'enseignement, perdait presque sa raison d'être par la loi de 1850, car cette loi, en même temps qu'elle lui refusait la pleine liberté qu'il avait toujours demandée, lui enlevaitledroitdelademanderencore. La question était jugée et réglée. Si le régime nouveau avait été imposé parles universitaires restés les maîtres, les concessions obtenues étant insuffisantes, contraires au droit et aux principes, le combat aurait pu reprendre, et certainement il eût repris.
3HI, LOUIS VEl'Il.l.nT.
Mais il N .ivait «'u h'ansactioii. (i'étail cm vpitu d'un accord et . pour les uns, dans le but, pour les autres, sous le prétexte de sauver la société, «jue Ion avait renoncé à l'émancipation complète (le l'enseignement chrétien. Nul moyen d'y revenir, du moins avant bien des années. Voit-on le parti catholique, Montalembert en tête, ^-^ardant ses comités, ses cadres, reprenant tout son programme et disant de nouveau : « Nous voulons des écoles indépendantes, il nous faut la liberté comme en Belgi([ue ! »...
Comment Montalembert uavait-il pas compris (jue le jour où la «[uestionde renseignement libre serait subordonnée, sacrifiée il une alliance politique avec les conservateurs matérialistes et les universitaires libres-penseurs, lo parti oatholiquesedissoudrait .'Non. cette inévitable dissolution, son ouvrage, fut[)0ur lui une surprise et une douleur. Il ne cessa d'en accuser amèrement Louis Veuillot, Il a détruit l'œuvre de ma vie, disait-il atout venant. L'évèque d'Annecy, M"' Uendu. signala cette plainte à mon frère qui lui répondit : « Montalembert n'a vraiment à se plaindre que de lui-même ; il se livre trop à M. Tliiers pour que nous le suivions. M. Thiers voudrait aujourd'hui fortifier le parti des révolutionnaires contents et repus dont il est le chef, d un corps de gendarmes en soutane, à cause de l'insuffisance manifeste des autres... M. de Montalembert ne veut pas voir cela, et il faut avouer ({ue, sur une foule de points, il semble n'être plus du tout le même homme que nous avons connu. C'est à peine s'il espère pour la société quelques années de vie et il ne les espère que de la force. Je ne dis pas que mes espérances vont beaucoup plus loin; mais je dis que jusqu'au dernier jour, jusquà la dernière heure, il faut proclamer la vérité de nos principes et ne point les asservir, ni nous avec eux. à la folie et à l'impiété de ces politiques qui ne comprennent la religion que comme un mensonge heureux. » Après quelques explications sur « la loi Kalloux » où il dénonçait « un manque de foi », il ajoutait :
LOUIS VKUII.LOT. 387
<i 11 fallait diviser au plus vite le parti catholique pour en sauver quelque chose et éviter qu'il ne tombât tout entier : sur la question religieuse, dans les bras de l'Université, sur la (jucstion politique, dans le sein du conservatisme bourgeois représenté par M. Thiers. » Il terminait ainsi :
« Je crois qu'en somme, après cette bagarre, le parti catholique restera, et même que Montalembert en restera le chef, averti seulement, et cela est nécessaire, que son autorité n'est pas absolue (1).-. »
Oui cela était nécessaire, et, de plus, c'était inévitable.
Il n'y avait pas lieu, du reste, de tenter immédiatement la reconstitution du parti catholique. La situation politique s'y opposait.
Il fallait avant tout faire un g-ouvernement. Devait-on garder la république, ou marcher à l'Empire, ou revenir à la royauté, et à quelle royauté? Les catholiques militants avaient sur cette question fondamen taie des vues ou des aspirations différentes, enverrait, quand elle serait tranchée, si une action commune et organisée restait possible.
En attendant, il y eut une sorte d'accord au sujet même de cette loi qui avait fait la division, et dont Montalembert et Louis Veuillot réconciliés évitèrent toujours de se parler. On veilla de chaque côté sur son application. Les choses allèrent assez bien. Un Comité libre de surveillance et de secours que présidait M. Mole et dont Montalembert était l'àme, facilita la fondation des premiers établissements déclarés libres. Il y en eut très vite beaucoup, et, contrairement aux craintes que M. de Falloux et ses amis avaient au début exprimées à Louis Veuillot, ni les professeurs capables ne manquèrent aux collèges catholiques, ni les élèves ne manquèrent aux professeurs. Moins de deux ans après la promulgation de la loi, on comptait 25C écoles secondaires libres. Dès 1853, les Jésuites eurent pour leur
(1) Ce«o lettre a été publiée par .M. Anatole Leroy-Boanlicu en 1885, dans la Revue des Deux-Mondes.
•iHH LOUIS VEUILLOT.
part une vingtaine déniaisons marchant bien. Ces prompts et licureux résultats ont continué. Cependant quelqu«; ciiosc d'essentiel .i fait défaut : la liberté, lia fallu marcher <lans rorniércuniversitaiic. C'est on tout une cause d'afraiblissement. Oui, en tout, car les méthodes et lois imposées à y instruction agissent sur l'éducation elle-même. N'est-ce pas pour cela que l'esprit de combat et l'amour militant de l'Église ne sont pas aussi vigoureux qu'ils devraient l'être chez tant de catholi(jues sortis de nos établissements religieux? Certes la loi de 1S50 a lait du bien; mais ne pouvait-on faire mieux et n'a-t-on pas compromis profondément l'avenir en fermant la porte à une loi de liberté?