Louis Veuillot [microforme]
Permettez-moi de commencer par un texte, tout comrne si j'allais vous faire subir un sermon. C’est peut-être simple affaire d'habitude. Oh! ce n'est pas un texte tiré de l'Ancien Testament ou d'un Père de l'Eglise. Je l’emprunte à ce mèême Jules Lemaître, que M. Montpetit vient de citer avec un àpropos si judicieux, et il a l'avantage — tous les textes n’en fournissent pas autant — d'indiquer tout de suite mon sujet. Après avoir compté Jouis Veuillot dans la demi-douzaine des très grands prosateurs du dix-neuvième siècle, Lemaître ajoute : “ Et il en est le grand catholique; pour un peu je äirais le seul. ” Vous voyez bien que l'inspiration n’en vient pas de l'Esprit-Saint. Voilà le texte, et tel est le sujet : faire voir en Veuillot le type du catholique sincère et militant, comme nous avons vu, dans sa C'orrespondance, la fantaisie charmante, le coeur débordant de tendresse et de bonté, l’esprit original et la belle humeur de l’homme intime.
(1) Dans une séance solennelle donnée à l'Université Laval à Montréal, M. le Professeur Edouard Montpetit ayant parlé «e l'homme dans Louis Veuillot, le Père Louis Lalande traitait du catholique.
(2) Mgr Bruchési, archevâque de Montréal.
(3) NN. SS. Forbes (Joliett:) et Georges Gauthier (Montréal).
L'auteur de Rome et Lorette est tout d'abord un converti. Ses parents, comme beaucoup d’autres de la génération née pendant la Révolution, ne pratiquaient pas de religion. Ils envoyaient leur fils à la messe, parce que c'était encore bien Lorté pour les enfants, Ils n'y allaient pas eux-mêmes. Ils ne savaient pas lire; mais ils tenaient de la nature de belles vertus: de la droiture, de l'honnêteté, de la fierté dans leur humble état et une grande vaillance au travail. Pour toute faveur, la société voltairienne leur avait appris l’'incrédulité ignorante. — Jusqu'à l'âge de treize ans, l'enfant fréquenta ‘“ une infâme école mutuelle ”, où il n'a jamais pu, dit-il, avancer dans aucune grammaire plus loin que les pronoms. Puis il quitta la maison paterneile, abandonné dans le monde, sans guide, sans conseils, sans amis, pour ainsi dire sans maître, À treize ans, et sans Dieu.
Son premier emploi fut dans une étude d’avoué, chez Maître Fortuné Delacigne—quinze sous par jour! assez pour un repas et un lit, même pour son linge, à condition de le blanchir lui-même. Le soir, il se faisait un double salaire, cinq sous l'heure, en déchargeant des bateaux de sable sur les bords de la Seine. Dans une petite mansarde, la nuit, il se livrait à l'étude et à des débauches de lecture. L'avenir lui apparaissait plein de mystère; la religion ne lui disait rien encore, la politique lui répugnait, seule la littérature faisait ses délices. Il s’y reposait en écrivant des essais fantaisistes, dont l'un attira l'attention de ses amis et lui mérita, un bon soir, la joie frémissante de lire dans le Figaro, en eaux caractères, son premier article imprimé.
En ce moment, les Orléanistes cherchaient un écrivain pour un petit journal de province. Gustave Olivier intervint
et
en faveur de Veuillot et le fit entrer à la rédaction de l’£cho de Rouen. De là, le général Bugeaud l’appela bientôt à la rédaction en chef du Mémorial de la Dordogne, à Périgueux. Il avait dix-neuf ans.
Enfin, ! et pour de bon, il avait une table, un lit, un habit neuf, des adversaires et même des ennemis. Il était prêt à lutter contre eux, comme il ayait !itté pour l'existence. Qu'il est fier de débrouiller des idées. de traiter tous les sujets, manifestant déjà ses dispositions instinctives de polémiste et ce don de clarté, qui allaient, en se développant, révéler un maître. Du premier coup, il étonne, il conquiert des admirateurs, des injures, de la renommée, et attin trois duels. Ce qui ne l'empêche pas d'étudier ferme et de s'instruire, d'observer les gens, leurs figures et leurs travers, et de préparer ces portraits dont il devait, plus tard, dans ses livres, nous donner la galerie si amusante. C'est dans ce milieu que la grâce de Dieu vint l'atteindre.
Notons toutefois qu'en se convertissant, le jeune écrivain ne sortait ni de l'incrédulité haineuse, ni du libertinage. Il émergeait de l'indifférence, dont nous avons indiqué la cause et l'excuse. Rien derrière lui ne restait dont il pût rougir. Il n'avait jamais insulté la religion, qu'il ne pratiquait pas; il trouvait stupide la calomnie acharnée au parti-prêtre. En somme, il avait rédé aux exigences mondaïines, mais er respectant sa vie, sa plume et sa langue. Pas de scandale ni ‘° flétrissure à cacher dans sa conduite; rien à ré 1ver dan ses écrits. Il avait reçu de la nature comme un iastinct de propreté morale. Quand Dieu rentra dans son coeur, il n’eut pas tant à retrancher ce qu'il y trouvait qu’à surnaturaliser les belles qualités de sa nature.
Malgré ses succès, à Périgueux, le jeune rédacteur sentait le vide dans son âme, parfois un ennui douloureux et l’angoisse, L’amertume se mêlait à son ardeur de vivre; il souf-
frait et ne savait pas au juste de quoi. Sans principes certains, son ame était sans appui; elle flottait au hasard et tournait dans le vide, avec un insatiable besoin de repos. — “ Seul avec moi-même, je cherchais à pénétrer les mystères de l'homme intérieur. J'y trouvais de l'ennui; l'ennui me semblait légitimer le goût du plaisir; mais le goût du plaisir blessait la conscience, jetait mille troubles dans l'âme et enfantait d’odieuses douleurs. ” Plus tard, il écrira à son frère Eugène: “Je combattrai toute ma vie les incrédules; mais jamais je ne leur rendrai ce qu'ils m'ont fait souffrir de dix-huit à vingttrois ans. ?
Au milieu de ces tourments, il apprend que Gustave Olivier est devenu chrétien, se confesse et va à la messe. Veuillot rentre à Paris, écrit encore dans deux ou trois journaux, et part bientôt en voyage avec son ami: “ Je croyais, dit-il, aller à Constantinople; j'ailais plus loin, j'allais à Rome, j'allais au baptême. * A Rome, sa première impression est une impression de gêne, Dans les églises, ses compagnons s’agenouillent et lui n'ose le faire, parce qu'il ne sait pas prier. Un soir, dans le ménage des Féburier, où il est descendu, on propose de faire la prière en commun. Veuillot se sent froissé, il hésite, montre de la mauvaise humenr, puis se rend de mauvaise grâce et prie avec les autres. Peu de jours après, on lui fait lire à haute voix un sermon de Bourdaloue, sur le délai de la conversion; il en reste tout bouleversé et en fait part à son frère: “ Je te dirai, mon enfant, qu'il se passe en moi, depuis mon arrivée à Rome,quelque chose d'assez grave et d'assez sérieux. J'ai vu un homme d’une très haute supériorité, dont les paroles m'ont grandement ému: c'est un ‘jésuite français qu'on appelle le Père Rosaven. Nous avons eu de longues conférences ; nous en aurons encore...” La résistance s'acheva bientôt, Veuillot, aux genoux du Père Rosaven, se confessa et reçut, avec le pardon de ses fautes, les plus intenses consolations de sa vie,