PRÉFACE
Il est peu de questions qui aient été aussi sérieusement étudiées que l’histoire des villes et de l’organisation municipale au moyen âge. Augustin Thierry et ses élèves ont ouvert la voie: grâce à leur influence, il s’est publié un grand nombre d'histoires locales, trop souvent dépourvues de critique, mais dont quelques-unes ont enrichi la science. Depuis quinze ans, M. Giry a complètement renouvelé ces études : 1l a écrit de magistrales monographies, il a créé une école, qui complète peu à peu l'œuvre qu’il avait inaugurée. Aussi, dès aujourd’hui, est-il possible de donner sur la question un aperçu synthétique : les Communes Francaises de M. Luchaire en font foi.
Mais ce qui a surtout attiré les regards des érudits, c’est l’histoire municipale qui s'étend du x1° au xiv° siècle, c’est la période des libertés communales. Le xiv° et le xv° siècles, au contraire, sont des époques de décadence, auxquelles les historiens ont trouvé moins d'intérêt. On peut cependant faire œuvre utile en recherchant ce que sont devenues, à la fin du xv° siècle, ces anciennes communes, ces villes de bourgeoisie, qui ont été le principal élément constitutif de la nation française. — Comment et sous quelle forme la décadence s’est-elle produite ? Telle est la question qu'il convient
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de se poser. Au moment même où expirent les dernières libertés municipales, la bourgeoisie se transforme, se développe et prend déjà le caractère qui doit la distinguer dans les temps modernes.
Louis XI a contribué plus que personne à cette transformation. Quels procédés a-t-il employés à l'égard des villes ? Quels ont été les instruments de sa politique ? L'étude de ses relations avec la bourgeoisie doit nous éclairer sur le véritable caractère de son administration. Souvent on a voulu voir en ce roi un démocrate. Mais s’il combattit avec acharnement les derniers restes de la féodalité, a-t1l ménagé sans réserve les villes, la bourgeoisie, les classes populaires ? Ne s'est-il pas attaqué à tout ce qui entravait ou gênait son autorité ? N'est-il pas déjà, en tous points, le type du souverain moderne ?
Tocqueville, sans avoir entrepris une étude approfondie du règne de Louis XI, avait admirablement posé la question. Que l’on nous permette de citer textuellement ses paroles : & Il n’y a pas, dit-il, de document, dans lequel on puisse mieux apprécier l'esprit vrai du gouvernement de Louis XI que dans les nombreuses constitutions qui ont été données par lui aux villes... Toutes ces constitutions sont faites sur le mème modèle à peu près et les mêmes desseins s'y révèlent avec une parfaite évidence. On y voit apparaître une figure de Louis XI un peu différente de celle qu’on connait. On considère communément ce prince comme l'ennemi de la noblesse, mais en même temps comme l'ami sincère, bien qu'un peu brutal, du peuple. Là, il fait voir une même haine, et pour les droits politiques du peuple et pour ceux de la noblesse. Il se sert également de la bourgeoisie pour diminuer ce qui est au-dessus d’elle et pour comprimer ce qui est au-dessous ; il est à la fois anti-aristo-
cratique et anti-démocratique : c’est le roi bourgeois par
excellence. Il comble les notables des villes de privilèges, voulant ainsi augmenter leur importance ; il leur accorde à profusion la noblesse, dont il rabaisse ainsi la valeur, et en même temps, 1l détruit tout le caractère populaire et démocratique de l’administration des villes, et y resserre le gouvernement dans un petit nombre de familles attachées à sa réforme et liées à son pouvoir par d'immenses bienfaits". » Tocqueville n'avait étudié que les constitutions des villes de l’Anjou, du Maine, de la Touraine: ces spécimens lui ont suffi pour saisir admirablement le véritable caractère de la politique de Louis XI. Mais cette page, que nous venons de citer, n’est qu'une note, rejetée à la fin d’un volume: elle n’a guère attiré l'attention des historiens; elle n’a pas empêché bien des savants d’admirer la générosité démocratique du roi.
M. Giry est arrivé à peu près aux mêmes conclusions que Tocqueville : dans ses Etablissements de Rouen, où 1l étudie la vie urbaine de presque toute la France occidentale, il voit en Louis XI l'agent destructeur des dernières libertés municipales. Son opinion est nettement formulée : « Après Philippe le Bel, qui s’appliqua avec succès à ruiner les villes, Louis XIest un des rois qui portèrent les plus rudes coups à leur indépendance. Ce prince, qu’on a trop souvent représenté comme favorable aux communes, fut au contraire l'adversaire implacable de l'esprit municipal comme de l'esprit féodal. » — M. Giry avait commencé l'enquête : nous l'avons poursuivie pour toutes les régions de la France ; nous n'avons
: ue LA Te 0 fait qu élargir la voie qu'il avait tracée *.
1. De Tocquevirre. L'Ancien régime et la Révolution, Paris, 1877, pp: 3953-54.