CONCLUSION
Les premiers Capétiens ont déjà dessiné les tendances d’une politique, qui devait décider de l'avenir: si, dans leurs domaines, ils se sont montrés hostiles à l'indépendance communale, sur les terres de leurs vassaux ils ont favorisé le complet affranchissement des villes ; de très bonne heure, ils ont exercé une sorte de protectorat sur toutes les cités de France ; ils ont créé la « bourgeoisie du roi ». — Plus tard, 1ls ont poursuivi la destruction du régime communal en intervenant constamment dans le gouvernement intérieur des villes ; par le progrès mème de leurs institutions, ils ont porté atteinte à l'indépendance des municipalités. Et cependant, les villes conservent encore une puissante individualité; en elles l’industrie et le commerce créent des forces, des ressources, qui attirent l'attention du souverain. Aussi Charles VII, tout en suivant les errements de ses prédécesseurs, inaugure-t-il des procédés nouveaux. Dans sa lutte incessante contre les Anglais, il ne trouve d'appui sérieux qu'auprès des bourgeois : il fait de leurs magistrats les confidents et comme les agents de sa politique.
Louis XI reprend ces procédés, mais 1l leur donne plus d’ampleur ; il leur imprime la marque de son génie. — Notre étude suffit à mettre en relief tous les traits de son caractere. Souvent, ce roi se montre à nous sous la figure d’un politique réfléchi, qui sacrifie ses sentiments
aux intérêts de l'Etat ; en mille occasions, il fait taire ses griefs et ses rancunes. Mais aussi combien de fois se trouvet-il impuissant à vaincre ses passions, à enrayer l'impulsion de ses désirs! Pour s'emparer de la personne du connétable de Saint-Pol, dont il veut tirer vengeance, 1l n'hésite pas à céder Saint-Quentin au duc de Bourgogne. Trop souvent, il ne sait maîtriser ni sa colère ni son impatience. Il garde toujours rancune aux villes féodales, qui restent fidèles à leurs anciens seigneurs ; lorsqu'il traite brutalement les villes d'Artois et de Flandre, il néglige les véritables intérêts de sa politique. C’est un joueur, qui aime les combinaisons variées, les expédients ingénieux, que son imagination fertile lui suggère en abondance. — Mais on a pu se convaincre encore de son étonnante facilité, de sa prodigieuse force de travail : 1l se tient au courant de toutes les questions, et 1l pénètre dans le moindre détail ; il connaît une infinité de gens de toutes conditions; il perçoit leurs sentiments, leurs intentions cachées. Il est à l'affût des événements, toujours prêt à tirer parti de ce qui arrive. C'est en ce sens qu'on peut le regarder comme un grand homme d'Etat : selon le mot de M. Taine, il sait accommoder son esprit « aux variations des choses ».
La politique de Louis XI est toute personnelle : c’est de sa propre initiative qu'il noue et entretient des relations avec les villes du royaume ; il exige que ses agents suivent ses ordres au pied de la lettre. Il aime à traiter en personne toutes les affaires, Il interroge lui-même les gens suspects, il tente de pénétrer leurs secrets, car 1l se considére comme plus habile que tous ses ofliciers.
La méfiance et la ruse : tels sont les traits essentiels de sa diplomatie; ce sont vices que tous les souverains de l'époque tiennent en honneur; Machiavel en fera les vertus fondamentales du Prince. Louis XI ne recule devant aucun mensonge ; s'il y trouve son intérêt, il renie les lettres
qu'il a écrites ; il ne craint même pas de violer sa parole :
en 1478, il fait exécuter les députés d’Arras, auxquels il avait délivré un sauf-conduit.
Par son activité, sa politique porte un caractère tout moderne. Veut-il conquérir une ville : il y pousse des reconnaissances ; il envoie à tout moment des ambassadeurs, qui la « praticquent » en secret : partout il noue des intrigues avec les bourgeois. — En somme, il ressemble à tous les souverains de son époque, mais, comme il opère sur un théâtre plus vaste que la plupart d’entre eux, ses combinaisons ont plus d’ampleur. Il mérite l’admiration d’un Sforeza : il est, à la fin du xv° siècle, le type le plus accomph du Prince : il servira de modèle aux souverains modernes, qui adopteront ses principes.
Le caractère de la politique royale concorde avec l'état des institutions. Elles se sont déjà fixées ; Louis XI achève l’œuvre de son père : il affermit l'armée et la taille permanentes. Cependant, il ne peut encore établir l’ordre dans l'administration. Ses efforts sont impuissants à prévenir ou même à réprimer . l’indiscipline et les excès des hommes d'armes, et, par moments, 1] semble que les Compagnies, qui ont ravagé la France pendant la guerre de Cent Ans, vont se reformer. Le contrôle de l'administration centrale sur les agents locaux laisse bien à désirer : l’on voit des receveurs des aides réclamer aux habitants des sommes indues, emprisonner les bourgeois afin de leur extorquer de l'argent. Louis XI envoie-t-il des commissions extraordinaires pour réprimer leurs abus : elles s’abattent comme de véritables fléaux sur les pays où elles opèrent : le remède est pire que le mal.
Il subsiste, en effet, bien des vestiges du passé. En maintes questions, Louis XI agit comme ses prédécesseurs : à l’image
des premiers Capétiens, il exerce un droit général de protection sur les classes populaires ; c'est des villes féodales qu'il tire le secours le plus efficace dans la lutte qu'il engage contre les derniers représentants de l’ancien état de choses. Il crée des corps de ville dans les domaines SeIgNEUTIAUX ; partout il maintient énergiquement les bourgeoisies royales.
Comme au moyen âge, c’est sur la coutume, la tradition et non sur des principes que repose la société. Les droits sont vagues, mal définis : Louis XI, comme tous les rois de France, met à profit ce défaut de précision pour étendre son pouvoir jusque sur les villes étrangères. — La coutume assigne au seigneur des droits absolus sur le domaine; car ce sont des droits de propriété. Or, à la fin du xv° siècle, le royaume se confond presque avec le domaine. Louis XI conserve avec soin tous les droits que lui confère la coutume, mais il en fait des principes d’État et les érige en système : il crée de la sorte le gouvernement absolu et despotique du souverain moderne.
Déjà Louis X[ invoque à tout propos la raison d'État, qui excuse, à ses yeux, les actes les plus arbitraires. Lorsque le royaume est menacé par ses ennemis, il ne se fait aucun scrupule de violer les exemptions du ban et de l’arrière-ban. En cas de force majeure, 1l exige que tout privilège tombe, que les sujets sacrifient leurs intérêts les plus chers « au bien et à l’honneur du roi », « à la conservation de sa seigneurie ». C’est en vertu de ce principe qu'il fait raser les places, dont la défense lui semble impraticable, qu'il demande constamment aux villes des réquisitions de toute nature, sans souffrir le moindre retard. Dans le Languedoc, à plusieurs reprises, il lève des subsides sans convoquer les Etats ; il allègue qu'il faudrait trop de temps pour les réunir : il ne veut point compromettre le salut du royaume.
C’est encore pour satisfaire à la raison d'État que Louis XI exerce sur les villes une étroite tutelle administrative : il surveille les travaux de fortification, dont cependant il laisse toute la charge aux municipalités ; il contrôle sévèrement la gestion de leurs finances. Si les anciens cadres de la vie locale subsistent, la royauté cependant s’est habituée à réglementer le détail de l’administration.
Des besoins nouveaux du gouvernement sont nées les institutions, qui caractérisent l’époque moderne : l’armée régulière et l’impôt permanent. Or, depuis quelque temps, le domaine s’est si fort accru, les fonctions de la royauté ont pris une telle extension que les anciennes ressources ne suffisent plus. Louis XI se croit donc dans la nécessité d'exploiter ses sujets avec une rigueur sans pareille. Cette exploitation, on l’a vu, revêt les formes les plus variées et recourt sans cesse à de nouveaux expédients. Essaie-t-on de résister ? A la fin, il faut toujours céder. Dès cette époque, les bourgeois sont persuadés que le rot a le droit absolu de disposer des biens de ses sujets, que, selon le mot des Lyonnais, « de son autorité, il pourroit prandre de fait quant son bon plesir seroit ainsi le fere ». Il demande des emprunts aux municipalités : bien souvent, il oublie de restituer les sommes, qui lui ont été avancées. En un mot, il ne suit d’autre règle que l'intérêt du pouvoir royal.
S'il protège les villes, s'il les défend contre les nobles et les autorités ecclésiastiques, s'il diminue leurs charges,
c’est qu'il veut les employer comme instruments de sa politique : aux Etats Généraux et Provinciaux, elles suivent aveuglément sa volonté, elles l’avertissent de tout ce qui se passe dans leur région ; leurs magistrats municipaux exercent pour son compte de véritables fonctions de police.
Mais Louis XI se montre aussi résolument l’adversaire de l'indépendance municipale que de toute autre indépendance. Il s'efforce de concentrer toute l'administration des villes entre les mains d’ün petit nombre d'individus, dont il peut disposer à son gré : il restreint, autant que possible, le nombre des électeurs et le nombre des échevins. Il contribue à affublir les attributions des corps de ville. Si parfois il confirme des privilèges municipaux, ce n’est qu’un procédé pour marquer plus nettement son autorité absolue. Lorsqu'il réforme des constitutions urbaines, il se dispense le plus souvent de consulter les habitants, et 1l ne se propose que de restreindre ou d’entraver les libertés politiques. Fonde-t-1l des corps de ville : il veut se donner une occasion d'accroître la prépondérance du pouvoir central: au grand déplaisir des habitants, 1l peuple de ses créatures le nouveau gouvernement. — Il dispose en maître des constitutions municipales. Les villes n’ont plus le droit de s'imposer à leur gré ; les octrois dépendent du roi, qui ne les accorde que pour un temps déterminé et en fixe strictement l’emploi. Il les affranchit de tailles et d'aides, mais c’est une facon de substituer à des impôts réguliers des subsides indéterminés et arbitraires. Tandis que ses officiers poursuivent pratiquement la destruction de l’indépendance municipale, Louis XI use de procédés théoriques pour imposer son pouvoir souverain : 1] s'ingère dans les élections, afin de les diriger à son gré; par des faveurs toutes personnelles, il gagne à sa cause les magistrats et les transforme en fonctionnaires de la royauté.
Il trouve en effet le meilleur système pour ruiner dans les villes toute existence politique: il les livre à la dominaton des corps municipaux. Ces corps ne sont plus issus
de l'élection : ils se recrutent par cooptation. Dès lors, le pouvoir appartient à une étroite oligarchie de bourgeois, qui agit en toute souveraineté, car les habitants ne peuvent
plus exercer aucun contrôle sur leur gouvernement.
Il se crée donc une aristocratie, qui parvient à s’arroger le monopole de toutes les fonctions municipales et qui inaugure, à son profit, l’hérédité des charges. Des familles, dont souvent l’origine est très humble, ont fait leur fortune dans l’industrie ou dans le commerce : elles entrent dans la classe des bourgeois; puis, elles confinent à la noblesse : elles acquièrent des fiefs, ou bien elles occupent des magistratures urbaines, des fonctions royales, qui leur confèrent l’anoblissement. Comme les gentilshommes, de leur côté, ne dédaignent pas de faire partie des corps de ville, la haute bourgeoisie arrive à se confondre avec l’ordre supérieur. Cette classe est toute dévouée à la royauté: les émeutes et les révoltes, qui éclatent dans les villes, ne sont jamais son œuvre: elle en rejette toute la responsabilité sur les artisans, sur le « menu peuple ».
Voilà en quel sens Louis XI peut être considéré comme démocrate et niveleur. Sans doute, 1l fait contribuer les ecclésiastiques et les nobles au guet et à la garde, aux travaux de défense ; sans doute, il ne craint pas d’alléger le fardeau qui pèse sur les villes aux dépens des privilégiés. Mais il ne se sert de la haute bourgeoisie que pour exploiter plus durement le reste de la population urbaine; et, s'il diminue les charges des villes, ce n’est qu'au détriment des campagnes etdes paysans. En favorisant l’hérédité des charges, il détruit toute indépendance locale au profit de son autorité souveraine. Tous les pouvoirs se concentrent entre les
mains du roi: l'État moderne, despotique, se fonde défini-
tivement.
Ce sont les habitants des villes qui, les premiers, prennent conscience de l’'individualité nationale, ear 1ls sont les premiers à concevoir un nouveau mode de sentiment patriotique. C’est à partir du règne de Louis XI que cette tendance se marque fortement : les villes montrent au roi une docilité à toute épreuve; sans le moindre retard, elles exécutent ses ordres; pour ne lui « faillir en rien », elles consentent aux plus grands sacrifices. Les habitants d'Epinal se refusent à « avoir aultre seigneur que le roy » : ils aimeraient mieux qu'on leur « abattit leurs murailles et leurs maisons sur la teste ». Tournai souffre mille maux plutôt que de se rendre aux Bourguignons. Dans le cours du règne, ces sentiments ne font que s’affermir : si, pendant la guerre du Bien Public, l’on signale encore quelques hésitations dans la conduite des municipalités, pendant la crise de 1472, il n’est pas une ville, dont les bourgeois ne se disposent à servir Louis XI de « corps et de biens ».
Le domaine du roi est encore menacé par d’anciennes maisons féodales, par de grands apanages qui se sont transformés en puissants États. C’est sur les villes que compte Louis XI pour mener à bonne fin sa politique d’assimilation. Les cités féodales implorent son secours contre les exactions de leurs seigneurs. Les bourgeois pieards, en dépit des vicissitudes de la politique, se considèrent toujours comme français. Dans le domaine de Bourgogne, les villes ne s'attardent point à regretter leurs anciens seigneurs : elles répondent aux avances qu’on leur fait.
Démèlons l'essence de ce sentiment qui porte les classes populaires vers le roi de France. Ce n’est plus seulement le patriotisme naturel, inné au cœur de tous les hommes,
l'amour de la terre qui vous nourrit; ce n’est pas encore le sentiment national, tel qu’on peut le concevoir de nos jours. — Pourquoi les bourgeois d’Epinal refusent-ils de se soumettre à la domination de Thiébaut de Neufchâtel ? C’est qu'il est trop petit prince pour bien les défendre : « Toute sa puissance, disent-ils, ne seroit que pour garder une telle ville comme Epinal. » On tient à faire partie d’un grand État qui garantisse la sécurité des personnes et des relations commerciales : or, l’on ne voit pas de plus ferme protecteur que le roi. Ce patriotisme, dont les villes donnent tant de témoignages, n’est autre qu’une sorte de patriotisme d'État : il à précédé et eréé à la longue le sentiment national, comme l'Etat a engendré la nation.
À la même époque, la royauté prend conscience du rôle protecteur, qu'on lui assigne de toutes parts: Louis XI ne songe pas seulement aux intérêts de sa couronne ; il veille au bien-être de ses sujets. — Il sait que l’administration est encore défectueuse : 1l s'efforce sérieusement de l’améliorer: il convoque des commissions de notables qu'il consulte sur la façon de corriger les abus; il invite les villes à produire sans crainte leurs remontrances et leurs réclamations. Il prend à cœur « le soulagement de son peuple », à condition toutefois que son trésor ne souffre en rien de ces réformes ; afin de légitimer de nouveaux subsides, il invoque «le bien du royaume » ; en toute occasion, 1l se donne comme le « chief et père de la chose publique ». S'il protège le commerce, il ne songe pas seulement à accroître les ressources de l'État : il se préoccupe aussi de la prospérité de ses sujets. Ce ne sont pas là de vaines formules: Louis XI améliore la navigation fluviale ; il crée de nouvelles foires ; il essaie d'établir des compagnies de commerce ; il ne
conclut ni un traité ni une trêve qui ne contienne des clauses commerciales. Il assemble, à plusieurs reprises, les députés des villes et s’entretient longuement avec eux des moyens de développer le trafic; comme il le leur dit, à la fin de son règne, « il metteroit volontiers ordre en son roiaulme, et il voldroit bien que la marchandise y eust cours et quil fust entretenu en paix ». Dans son projet d'établir l'unité de loi, de poids et de mesure, se marque la préoccupation de l'intérêt général.
Plus qu'aucun de ses prédécesseurs, Louis XI prend souci de l’opinion publique, qui déjà devient redoutable ; à tout instant, il proteste de son désir « d’aleger et soullaiger le peuple des grans et grafves charges qu'il a portees et soustenues ». Or, ce sont les habitants des villes qui donnent déjà le ton à l'opinion publique: le roi veut les gagner à sa cause ; il leur présente ses desseins sous le jour le plus favorable ; auprès d'eux il se disculpe des moindres accusations qu’on a pu porter sur son compte. Ainsi, au-dessous de l’État, Louis XI conçoit déjà l'existence d’une nation, qui se personnifie en la bourgeoisie.
Au moment même où se crée définitivement l'État moderne, où toute vie politique s’abime, pour ainsi dire, dans
le gouvernement central, la bourgeoisie prend un rôle
5 5 prépondérant dans la société, le sentiment patriotique s’affermit et se précise, le roi commence à concevoir qu'il a mission de protéger ses sujets et d'améliorer leur sort : les institutions royales trouvent leur forme définitive, et la nation se fonde.