PEUT SE RETROUVER SUR LA CUISSE DU MANNEQUIN
(Jérôme Brunswick : De A.rte Disiillandi. Strasbourg, 1512. Bibliothèque nationale).
l'expérience même des bonnes gens qui a été recueillie dans le YLalendrier des bergers.
Cette année -là, Me Olivier le Mauvais, d’origine flamande, le barbier, son valet de chambre, qui avait été anobli au mois d’oètobre 1474, fut envoyé comme ambassadeur à Gand, peut-être pour exciter une sédition dans la ville, mais surtout pour avoir un entretien particulier avec Marguerite de Bourgogne. Le barbier, qui a défrayé la légende romantique, eSt un homme de science qui opère la saignée plus qu’il ne rase : c’eSt à sa requête que Louis XI avait accordé aux barbiers de France, en 1465, des Statuts fort intéressants, et établi un règlement qui réagissait contre l’ignorance, vantait la propreté, préconisait la connaissance anatomique des veines et l’hygiène pour la nation. Le nom du barbier, en flamand, signifiait « le diable », et c’est pourquoi, sans doute, il demanda à changer son nom de Mauvais, qui en était la tradu&ion française. Commynes ne l’aimait pas, peut-être à cause de sa rudesse, et peut-être aussi parce qu’il avait reçu des missions diplomatiques. Mais il faut oublier, à son propos, le saisissant portrait qu’en a tracé Walter Scott, et qui eSt sorti tout entier de son imagination. C’eSt un fait, cependant, que le barbier, vaniteux et beau parleur, échoua dans sa mission de Gand; les gens du conseil se moquèrent de lui et il dut quitter rapidement la ville, sous la menace d’être jeté à la rivière. On voit qu’au mois de novembre 1477, Louis XI augmenta d’une bergerie et d’étangs le beau domaine
que le barbier possédait à Meulan, dont il était le seigneur, et dont il commença de restaurer les murailles sur lesquelles il posa ses armes où l’on remarquait un « daim passant ». Le seigneur de Meulan, par la suite, sera capitaine du château de Loches, gouverneur de Saint-Quentin et gentilhomme de la chambre du roi. On le verra, en 1479, accueillir à Paris le cardinal de Bourbon, et en 1480 le légat du pape, Julien de la Rovère (le futur Jules II) qu’il emmena chasser à Vincennes... dans le parc aux daims. Il ne fut pas le seul à faire fortune, on le verra, en donnant ses soins au roi qui avait l’habitude de récompenser très largement ses domestiques, et en particulier ses médecins. On n’observe pas d’ailleurs qu’il ait eu à soigner particulièrement Louis XI en ces jours, sauf peut-être pour les soins particuliers de son mal habituel.
Au mois de décembre 1477, on voit que Louis XI fit un don à son « conseiller et médecin », Claude Desmoulins, grâce aux soins duquel, et à l’aide de Dieu et de Notre-Dame, il était venu à convalescence. Le don e£t assez important, puisqu’il s’agit de la terre de Saint- Pierre de Sélas, dans la sénéchaussée de Carcassonne. L’année suivante, Claude Desmoulins reçoit 1000 écus d’or, c’eSt-à-dire une somme considérable pour « plusieurs grands et agréables services qu’il a puis naguères faiz audit seigneur en certaine maladie qu’il a eue », et pour d’autres services rendus continuellement autour de sa personne.
Ayant passé l’hiver de 1478 au Plessis, le roi remontait au printemps à Arras, et dans la région de Cambrai, où il devait séjourner tout l’été. On note que pour « chevaucher », il a demandé, d’une manière très impérieuse, le « hobin » ou le « grison » de M. Duplessis, c’eSt-à-dire de Jean Bourré. Ce sont sans doute des bêtes douces à monter. Lui qui allait jadis par le pays très librement, se montre soupçonneux; il croit que Jean de Chalon a voulu le faire empoisonner en faisant imprégner d’un poison une nappe d’autel que le roi avait l’habitude de baiser après avoir entendu la messe. Louis XI ne veut pas que l’on sache par où il passera; il dit qu’il faut se méfier des allées et venues des femmes qui vont voir les prisonniers ; et il semble avoir été fort impressionné par l’attentat que les Pazzi venaient de commettre sur les Médicis. Après la trêve d’un an, signée à Arras, au mois de juillet 1478, Louis XI rentrait dans son pays de France. C’eSt à cette époque que Philippe de Commynes a écrit : « Je trouvay ung peu le Roy noStre maiStre envieilly, et commençoyt à soy dispouser à malladie : toutesfoiz il n’y parut pas si toSt, et conduisoit toutes les choses par grand sens. » Le 6 novembre, Cagnola dit que le roi a un « léger refroidissement » et l’ambassadeur, sur le conseil de M. d’Argenton, ne veut pas l’importuner. Le 14 décembre 1478, le même Cagnola, déclare qu’il ne veut recevoir aucun ambassadeur.
Au mois de janvier 1479, on trouve Louis XI à Thouars et aux Forges, une chasse qu’il affectionnait. Le
roi peut avoir quelques inquiétudes sur sa santé, car il fait demander par un chevaucheur au bailli de Mâcon « certaine recette de médecine ». Dans tous les cas, le roi apparaît soupçonneux, et il se fait garder rigoureusement; autour du logis des Forges, il fait placer par des serruriers des chausse-trapes. Basin a même recueilli le bruit qu’on ne pouvait plus entrer là où il résidait; et la rumeur courut en Bourgogne que le roi était tombé dans une telle infirmité de corps « qu’il ne pourrait plus jamais aller à cheval ou en char, et que les médecins ne pourraient le guérir ». Basin dit même que le bruit s’était répandu dans le royaume qu’il était mort.
L’ambassadeur Cagnola a noté, au mois d’avril, la difficulté qu’il y avait d’obtenir une audience, et il dut faire remettre en ce temps-là des extraits de ses lettres par M. d’Argenton, c’eSt-à-dire par Commynes. Le roi fuit la foule, « toujours odieuse aux gens de bien », bien qu’il soit difficile à un prince de se conduire ainsi : « Quelquefois aussi il étudie, m’a-t-on dit, et je suis disposé à le croire, car ses discours en font preuve, et il cite souvent les meilleures autorités. C’eSt pourquoi je pense qu’il évite les ennuis plus que jamais, surtout quand il s’agit de choses qui ne le regardent pas directement. » Au mois de mai 1479, Carlo Visconti écrit au duc de Milan que le roi ne veut recevoir personne, qu’il vit retiré secrètement, au milieu de ses gens de finances, que MM. d’Argenton et Boffile expédient les affaires : « S. M. a fait fabriquer un grand nombre de chausser
trapes, très pointues, qu’elle a fait poser le long des chemins qui aboutissent à sa retraite, sauf sur une route très étroite et fort incommode où se tiennent ses gardes, afin que personne ne puisse approcher. Je vous dis cela pour que Vos Excellences ne s’étonnent pas, si je tarde beaucoup à me présenter à S. M. »
On sait encore que pendant le séjour que le roi fit aux Forges, il reçut la visite de M. Pierre Choinet, médecin et aStrologien. La pratique de l’astrologie, c’eSt surtout la connaissance du calendrier, de la place des constellations et des aStres. Les étoiles passent pour avoir une aéfion sur l’équilibre des liquides sanguins; et avant de pratiquer la saignée, si fréquente alors, il faut connaître l’almanach. Pierre Choinet, Normand, eSt d’ailleurs un esprit intéressant; fort sage et modéré, religieux, il n’a rien d’un illuminé. Nous lui devons la rédaélion du Rosier des Guerres , recueil de maximes morales et politiques où il a, on peut le dire, recueilli la pensée du roi Louis XI, et il e$t aussi l’auteur du Livre des trois Eages , médiocre poème qu’il a rimé sur le thème de la jeunesse, de P âge mûr et de la vieillesse. Le roi doit avoir plaisir à parler à cet excellent homme.
Quoi qu’il en soit de la consultation, une lettre du 3 juin nous montre que Louis redoute alors la chaleur pour chevaucher. Il dit à M. d’Albi qu’il a couché dans la chambre haute d’un château appartenant à l’évêque de Troyes « fort chaude », qu’il ne put y respirer : « et me prit le flux du ventre dont j’ai été deux ou trois jours
La Mort et le Médecin regardant une fiole d’urine (Danse macabre de Guy Marchant. Paris, 1490).
malade. Mais la mercy Dieu et Notre-Dame, je suis à présent bien guéri ».
L’observateur milanais remarque, le 20 juin, que le roi devient de plus en plus solitaire, qu’il ne veut recevoir que ceux qui lui plaisent; que si l’on veut une chose, il ne îa veut pas; que si on ne la veut pas, il la désire ardemment. — « Comme tous les vieillards qui touchent à leur déclin, il devient de jour en jour « magis obnoxius iracundie », c’eSt-à-dire sujet à la colère. On craint d’agiter sa bile en lui parlant dans un moment peu opportun. Le roi souffre de la chaleur, et il recherche la fraîcheur. Au mois de juin, Louis XI se rend à Notre-Dame de la Viéloire près de Senlis, pour rendre grâces des succès qu’il a remportés en Franche-Comté. Mais il n’entre pas dans Paris ; il assiste à la messe à Saint-Denis : mais dès qu’il a entendu l’office, après avoir dîné sans que personne approchât, il se remet en route pour son pèlerinage. Au mois de juillet, le roi gagnera cependant la Bourgogne, brûlante et chargée de grappes, et il fera son entrée à Dijon, le 31 août. Toutefois, ce n’eSt pas avant s’être fait renseigner sur « l’air et la mortalité »; enfin Louis demande pour chevaucher un grand chapeau, semblable à celui que lui avait rapporté de Rome l’évêque de Valence. Guyon Moreau, son apothicaire, entre juillet et août, lui a apporté des épices, des dragées, des confitures pour ses collations, et d’autres « drogues et médecines » et Guillemette de Luys, « sirurgienne » reçut 19 livres « en faveur d’aucuns services qu’elle lui
a faiz ». Au mois de septembre Louis XI sera de retour en Touraine, où le comte Boffile et M. du Bouchage expédiaient ses affaires, mais où il ne donna que de rares audiences.
C’eSt au mois de février ou de mars 1480, aux Forges, qu’il faut placer la première attaque que Commynes a racontée dans le plus grand détail, et qui immobilisa le roi quinze jours : « Ja commençoyt à vieillir et devenir malade; et estant aux Forges, près Chinon, à son disner, vint comme en une percution et perdit la paroi le. Il fut levé de la table et tenu près du feu, et les fenestres closes; et combien qu’il s’en voulsiSt approucher, l’on l’en garda (aulcuns cuydoient bien faire). Et fut l’an 1480, au mois de mars, que ceSte malladie luy print. Il perdit de tous poins la parolle, et toute cognoissance et memoyre. Sur l’heure y arrivantes, vous Monsr, Monsr de Vienne. (Il s’agit d’Angelo Cato à qui Philippe de Commynes a dédié ses précieux mémoires) qui lors eStoyez son médicin; et sur l’heure luy fut baillé ung cliStère, et ouvrir les feneStres et bailler l’air. Et incontinent quelque chose de parolle luy revint et du sens, et monta à cheval et retourna aux Forges ; car ce mal luy print en une petite parroisse, à ung quart de lieue de là où il eStoit allé ouyr la messe. Ledit seigneur fut bien pensé, et faisoit des signes de ce qu’il vouloit dire. » Entre autres choses il réclama l’Official de Tours pour se confesser et fit comprendre qu’il désirait la présence de Commynes, qui se trouvait à Argenton, à dix lieues
de là. Quand Commynes arriva, le roi était à sa table avec le vieux médecin de Charles VII, M. Adam Fumée, et son autre médecin, Claude des Moulins. Il entendait peu ce qu’on lui disait, mais n’éprouvait pas de douleurs. Il ne formait guère de mots, et fit signe à Commynes de coucher dans sa chambre ; ce dernier le servit comme son valet, ce qu’il tint à grand honneur. Au bout de deux ou trois jours, la parole commença à revenir au roi avec le sens. Il se confessa encore, et chassa tous ceux qui l’avaient tenu par force : c’eSt qu’il voulait conserver la maîtrise; et il se fit rendre compte des dépêches expédiées pendant sa maladie. Au bout de quinze jours, Louis XI était tout à fait remis, mais il demeurait faible. Et dans la crainte de retomber « en cet inconvénient » il restait enfermé, car naturellement il était « enclin à ne vouloir croire le conseil des médecins ».
On voit cependant Louis XI reprendre la route, dès le mois de mai; puis il gagnait, le mois suivant, Paris, et fit un assez long séjour au château d’Esgry, dans le Loiret.
Faut-il attacher beaucoup d’importance aux fleurs, aux roses de Paris et de Provins, dont on parfume alors ses résidences? Nous ne le pensons pas, car toutes les chambres, alors, étaient parfumées. La vérité se montre plutôt dans la dépêche de Cagnola qui manifeste son mécontentement de ne pouvoir être reçu, car Sa Majesté se tient « tellement sequeStrée et enfermée qu’on ne peut la voir que lorsqu’elle y consent, et il eSt si difficile de lui
parler qu’en vérité il y a à désespérer de traiter aucune affaire ». A La Mote d’Esgry, comme à Bel-Ebat, on élève une palissade de bois avec un fossé autour de la résidence du roi, et les ambassadeurs se plaignaient d’être logés loin de lui. On voit encore qu’au mois de juillet Louis XI envoya consulter un médecin à Reims, et qu’il fit rechercher le « meilleur et le plus rouge genièvre », qui était alors considéré comme un Stimulant de l’urine. Régnault Fullole, écrivain demeurant à Tours, reçut en ce temps-là douze livres pour avoir transcrit, enluminé et relié deux livres de médecine pour le roi.
Quehe était la nature de son mal? Commynes eSt le seul a 1 avoir décrit, a 1 avoir observé ; Robert Gaguin écrira plus tard, à l’époque où la légende de Louis XI eSt déjà formée, en pleine réa&ion féodale, dans son célèbre Compendium , qui traduit en français forma l’une de nos premières Histoires de France, que Louis XI fut accablé par l’épilepsie, comitiali morbo , qui peut se rendre en français par le « haut mal ». Gaguin ajoute encore : « Il usa de la diligente intervention des médecins : il portait alors quelques marques secrètes de lèpre, et souffrait de douleurs fréquentes d’hémorroïdes. »’ La lèpre, indiquée également par Thomas Basin, toujours si malveillant, semble plutôt quelque dermatose : la thèse de l’épilepsie, reprise par Auguste Brachet, semble discutable si l’on s’en réfère aux indications données par Commynes, le seul témoin.
Louis XI passa la fin de l’année 1480 assez apaisé semble-t-il, au Plessis surtout, aux Forges, dans les environs de Chinon, accomplissant au mois de décembre le pèlerinage du Puy-Notre-Dame, préoccupé surtout de la paix qu’il voudrait aussi bien avec la maison d’Autriche qu’avec l’Angleterre.
L’année 1481 fut plus agitée. Mais on aurait tort de s’imaginer que le roi vit toujours confiné au Plessis, qui e$t d’ailleurs une claire maison neuve, et non pas la sombre demeure peinte par Walter Scott : il se rend à Poitiers au mois de janvier; puis on le retrouve aux Forges et à Thouars au mois de février, au Plessis au mois de mai. Au mois de juin, le roi va visiter son grand camp au Pont-de-1’ Arche ; il passe à Chartres au mois de juillet, regagnant le Plessis où il réside à l’automne, chassant dans les environs. Mais ce n’eSt plus la chasse à courre qui semble le préoccuper; car une lettre de Commynes, du 28 septembre 1481, adressée au duc de Milan, l’entretient de faucons pour la chasse du roi, qui pouvait à peine « se lever de son fauteuil ». Évidemment, c’eSt pour tromper l’opinion qu’il diète à Doyat la lettre du 6 novembre : « Je m’en retourne prendre et tuer du sanglier, afin que je n’en perde la saison, en attendant l’autre pour prendre et tuer des Anglais ! »
C’eSt que Louis XI vient d’être touché par une autre attaque, la seconde sans doute, que Commynes a décrite de la sorte : « Et s’en retourna à Tours, auquel lieu luy reprint sa maladie, et de rechief perdit la parolle, et fut
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La Consultation du malade (Jérôme Brunswick : Liber de Arte Distillandi. Strasbourg, 1512
Bibliothèque nationale).
quelques deux heures qu’on cuydoit qu’il fuSt mort; et eétoit en une gallerye couché sur une paillasse, et plusieurs avecques luy. Monsr du Bouchaige et moy le vouasmes à Monseigneur sainél Claude; et tous les aultres qui eStoient presens luy vouèrent aussi. Incontinent la parolle luy revint, et sur l’heure alla par la maison, très foible : et fut ce$te seconde maladie l’an mil CCCCIIIIXX et ung. » Si rude qu’ait été cette attaque, elle n’empêchait pas le roi, peu de temps après, d’aller « par pays comme devant »; et c’eSt ainsi qu’on le retrouve au Puy-Notre-Dame, puis à Argenton, le château de Commynes, « où il fut ung moys, et y fut fort malade, et de là à Touars, où semblablement fut malade ».
A Thouars, Louis XI passa la fin du mois de décembre, les mois de janvier et de février 148 2, et, à ce qu’il semble, languissant. C’eSt de Thouars que, le 19 décembre 1481, le roi adressa au prieur de Salles (un sanétuaire fréquenté par les paludéens de la Sologne), le billet suivant : « Maistre Pierre (Cadouet), mon amy, je vous prie tant que je puis que vous vous priez incessamment Dieu et Notre Dame de Salles pour moy, à ce que leur plaisir soit m’envoyer la fièvre quarte, car j’ay une maladie dont les physiciens disent que je ne puis eStre guéry sans l’avoir; et quant je l’auray, je vous le feray savoir incontinent. » Cette lettre, qui longtemps passa pour énigmatique, doit être expliquée par la théorie de la substitution, suivant Hippocrate et Avicenne : un mal chasse un autre. La « fièvre quarte », considérée pro-
verbialement comme la plus redoutable des fièvres, paraissait devoir délivrer d’autres maladies et de certaines mélancolies.
Au mois de janvier 1482, le roi réclamait encore les prières d’un des compagnons du Prieur de Salles, «dévot homme ». On voit qu’il commanda à la Chambre des Comptes d’expédier les lettres de légitimation en faveur de Michel et Pierre de Coiftier, fils de son « féal conseiller et médecin, maiStre Jacques de Coiétier », vice-président de la Chambre des Comptes. C’eSt ce « Me Jacques » dans lequel suivant Commynes, le roi avait mis toute son espérance, et qui va recevoir des appointements considérables : dix mille écus par mois. Jacques Coiélier était de Poligny, dont il devint le seigneur. C’était, à en juger sa correspondance, un homme instruit et de grande influence : ses confrères faisaient appel à ses lumières, et les gens qui voulaient se pousser se recommandaient volontiers à lui. Jacques Coiéfier fera rapidement auprès du roi sa fortune, construisant à Paris, sur le morcellement du Séjour d’Orléans, sa maison dite par un à peu près de « l’abricotier, » et achetant l’importante seigneurie d’Aulnay-lez-Bondy.
Au mois de février, le roi réclamait encore « le bon médecin qui a guéri Monseigneur de Lorraine ». De Thouars, Louis XI fit encore venir ses deux étuves de bois qui étaient au Plessis, et le 15 mars, il réclamait le meilleur faiseur de « cuite de Hollande », c’eSt-à-dire de la bière; il donna l’ordre de planter du houblon au
Plessis. Le houblon passait pour guérir la jaunisse et favoriser la rate et le foie.
Le 17 mars 1482, le roi reprenait la route pour accomplir le vœu de saint Claude, et il arrivait, le 21 avril, au tombeau du saint évêque de la ville de Besançon, dont le corps passait pour être incorruptible. La générosité de Louis XI donnant 4.000 livres aux moines et une chasse d’argent fin à saint Claude, confond et étonne les gens indépendants de Franche-Comté comme les Savoyards malveillants. Ce grand voyage, ce dernier voyage, devait ramener à Lyon Louis XI, au mois de mai, d’où il regagnait, par Aigueperse, Nevers, Cosne, Gien et Cléry où il passa une grande partie de l’été. En septembre seulement, le roi était de retour au Plessis, qu’il ne quittera plus guère.
Sa santé le préoccupe beaucoup alors, et l’on voit que le iôr juillet 1482, Filippo Lorini écrivait à Laurent de Médicis, lui annonçant l’arrivée de Pierre Parent et de Nicoles Gilles, « principaux secrétaires de Sa Majesté », chargés de ramener un certain Antoine de Cassera, dit le Turc, un maître « parfait » dans l’art de faire des incisions : « Et si ledit Turc était mort, ou dans l’impossibilité de venir, ou qu’on ne pût trouver un meilleur que lui dans cet art, faites toute diligence qu’il puisse venir garni de ses ustensiles pour exercer son art. Semblablement, pour une purgation nécessaire au corps, faites qu’il apporte tout ce qu’il faut, et pour tout la recette, pour pouvoir la montrer et la justifier où il sera
Bee Cirurtjicus gc$üg
Les Instruments du Chirurgien (.Jérôme Brunswick. Strasbourg, 1512. Bibliothèque nationale)
besoin. Sa Majesté le roi a toujours ce Turc dans la bouche, car il Ta entendu nommer un maître singulier. C’eSt pourquoi, s’il vit, trouvez moyen de l’amener; et s’il eSt mort, trouvez-en un autre, le meilleur maître de tous. Sa Majesté m’a dit qu’elle serait contente de tout ce que vous feriez, et à mon jugement en pouvant retrouver le Turc, et qu’elle en sera consolée plus que par un autre, à cause de l’imagination qu’elle a en lui. »
Nous ne savons pas d’ailleurs quels étaient les talents de ce Turc; et les incisions semblent indiquer un poseur de ventouses.
Ce même mois de juillet, le roi réclama l’archevêché vacant de Vienne en faveur de son féal conseiller et médecin ordinaire, Angelo Cato. On pense que c’eSt à la fin de cette même année que le roi fit armer deux nefs par Georges le Grec, chevalier, pour aller au Cap Vert « quérir aucunes choses qui touchaient très fort le bien et la santé de sa personne ». Suivant un fragment récemment mis en lumière de Thomas Basin, il s’agirait de tortues dont le sang passait pour être un remède contre les maladies de peau. La thérapeutique du sang était classique dès l’antiquité, et Pline indique que le sang des gladiateurs était recueilli par les épileptiques. Gaguin a écrit sous l’année 1482 : « Il a bu du sang humain pris sur certains enfants, dans l’espérance véhémente de recouvrer la santé. » C’eSt de ce texte que naquit la légende de Louis XI buveur de sang ! Elle n’eSt qu’une mauvaise interprétation, puisque d’autres textes
nous montrent qu’un homme, Jean Pillart, reçut neuf livres deux sous, « pour avoir eSté saigné par l’ordonnance et commandement dudit seigneur par deux foys par espreuve ». Le sang était bu, plutôt que transfusé, comme on le ferait aujourd’hui. L’époque de Louis XI e£t une époque d’expériences; un archer, condamné à mort, malade de la pierre, e£t taillé en 1474. Le roi avait demandé l’expérience du poison sur un chien en 1480, et il fit pratiquer l’autopsie d’un homme présumé empoisonné. Quoi qu’il en soit, l’auteur de la Chronique scandaleuse à Paris s’eSt fait l’écho de ces expériences : « pour le guérir desquelles maladies furent faites pour luy, par les médecins qui avoient la cure de sa personne, de terribles et merveilleuses médecines ». On verra encore le roi prendre de 1’ « or potable », qui avait la vertu de relever le cœur.
La cure des maladies était alors double; elle s’adressait à la fois aux remèdes de la pharmacopée et de la chirurgie, et en même temps aux remèdes moraux, soit par la prière aux saints, dont beaucoup avaient une spécialité de guérison, soit à certains chocs psychiques qui peuvent être obtenus par la fréquentation des personnes dévotes; on reconnait aussi la thérapeutique apaisante des odeurs ou de la musique. C’eSt ainsi que cent vingt bergers du Poitou « joueurs de bas et doux instruments » furent logés à Saint-Côme. Ils donnaient des concerts devant le logis du roi « pour le garder de dormir ».
Casimir Delavigne, dans son drame, s’eSt emparé de ce
thème; et il oppose la simplicité des bergers joueurs de musique à la conscience du roi tourmenté par les remords. Tout ceci n’eSt que littérature; les effets de la musique étaient reconnus comme bienfaisants depuis l’antiquité, et le besoin de sommeil après le repas apparaissait comme le signe d’un mauvais état. Le roi avait accoutumé de prendre son sommeil la tête haute, et il eSt parfois question dans ses déplacements du « dossier de bois » qui maintenait son oreiller pour qu’il gardât cette position (1481). Avicenne a écrit : « D’une manière générale, beaucoup dormir, après midi eSt nuisible; et d’une manière générale le sommeil prolongé. » On croit que dans le sommeil les humeurs mauvaises montent à la tête. Ce qui eSt favorable, au contraire, c’eSt un bruit doux; car un grand bruit, comme celui d’une grosse cloche peut déclencher une crise dans les maladies du cerveau, la mélancolie ou l’épilepsie.
Parmi les personnes pieuses sur lesquelles le roi se faisait alors renseigner afin qu’elles vinssent près de lui, on peut citer frère Bernardin de Doullens qui se contenta de déclarer que le roi vivrait bien longtemps. On voit aussi que Louis demanda, à son retour de Saint Claude, qu’on lui envoyât une goutte de la Sainte Ampoule de Reims ; et au mois de novembre, il se préoccupait d’obtenir de Laurent de Médicis l’envoi de l’anneau de saint Zanobi.
Il faut dire qu’au mois de décembre l’état du roi était vraiment pitoyable et tragique. Quand les envoyés de
La Leçon d’anatomie
(Jean Corbichon : Les propriétaires des choses , ed. de Lyon, vers 1487).
Gand lui apportèrent, pour qu’il prêtât serment, le traité d’Arras consacrant le mariage du dauphin avec Marguerite d’Autriche et consolidant les gains territoriaux de sa politique, le roi s’excusa de ne pouvoir se lever ni se découvrir devant eux. Il demanda la permission de toucher l’Évangile de la main gauche, car il avait le bras droit en écharpe, paralysé de tout un côté. Il était si peu maître de ses mouvements que le coude de son bras droit toucha aussi le livre, ce qui fit rire l’assemblée, au témoignage du venimeux Basin. Une charmante lettre de la fille de Louis XI, Anne de Beau jeu, nous montre qu’il souffrait de la goutte. Thomas Basin a rapporté encore, que, ne pouvant quitter sa chambre, et participer aux chasses habituelles, il avait fait dresser en ce temps-là de petits chiens ratiers qu’on lâchait pour le réjouir. C’eSt pourquoi Basin a comparé Louis XI à Domitien, le tueur de mouches. Combien il dut souffrir en ces jours, de ne pouvoir paraître aux belles fêtes qu’il avait imaginées pour la paix et la gloire de la marchandise ! Devant les marchands, du moins, Louis XI ôta son double bonnet rouge.
Au mois de février 1483, le roi demande que l’on fasse « boulanger » son pain à Tours avec de 1’ « eau d’hysope » qui avait des propriétés diurétiques; et au mois d’avril, Farrault de Bonnel, natif du Piémont, reçoit une somme assez importante pour avoir fabriqué un certain breuvage appelé aurum potabile . Ce pharmacien s’établit à Tours : sa potion était destinée à relever le cœur.
Enfin le saint homme, François de Paule, arrivait de Calabre au mois de mai; et le roi se prosternait devant lui comme s’il était le pape. Pour lui, il faisait rechercher en Provence des citrons et des oranges douces, car l’inspiré ne mangeait que des fruits. Louis s’entretenait avec François de Paule au moyen d’un interprète, car il ne parlait que le napolitain. Il l’inStalla, très près du Plessis, où furent établis depuis les Minimes. François de Paule avait la consigne de prier Dieu d’allonger les jours du roi. Et Louis fut surtout gagné par la douceur qui émanait de sa sainte innocence, jusqu’à se donner luimême la discipline.
. Nous ne retracerons pas, après Commynes, les derniers mois de Louis XI : « Il semblait, à le voir, myeulx homme mort que vif, tant eStoit maigre et deffaiâ, ne jamais homme l’euSt cru. »
Le grand moraliste a montré le roi clairvoyant jusqu’à sa fin, toujours épris de pouvoir, ne voulant surtout à aucun prix laisser voir qu’il était malade. Il désirait qu’en France et en Europe, on s’imaginât qu’il était toujours en bonne santé; c’eSt la raison pour laquelle il fit tant d’achats singuliers d’animaux rares qu’il payait très cher en Espagne, en Italie, en Suède. Les offrandes considérables pour la grille de Saint-Martin de Tours, pour la châsse de Saint-Eutrope de Saintes, pour le reliquaire de Notre-Dame d’Aix-la-Chapelle, à Saint-Servais d’Utrecht, à la châsse de Saint-Bernardin d’Aquila à Naples, les calices d’or offerts à Saint-Jean de Latran
sont autant de manifestations extérieures, qui montrent la piété et le besoin que l’on parlât de lui. Le roi voulait tromper les autres, comme il se trompait lui-même, sur son appétit, mangeant avec voracité, à en croire le rédacteur lointain et mal disposé de la Chronique de Savoie , trente-six ailes de poulets ! Le chiffre dit assez que ce n’eSt qu’un bruit. Si simple, jusqu’alors dans son coStume, le roi se montrait maintenant dans des robes somptueuses.
La maladie qui l’emporta le prit le 25 août et dura seulement cinq jours. « Dès le que ce mal luy print, perdit la parolle comme aultres foiz avoit faift. Et quant elle luy fut revenue, se sentit plus foible que jamais n’ avoit faiél, combien que par avant l’eStoit tant que à grant peyne pouvoit il mettre la main jusques à la bouche ; et eStoit tant maigre et tant deffaiét qu’il en faisoit pitié à tous ceux qui le veoient. Ledit seigneur se jugea mort. » Il fit chercher son gendre, M. de Beaujeu, et lui commanda d’aller vers son fils à Amboise, qu’il nomma le roi. Il conserva jusqu’au bout la parole et le sentiment, sans proférer nulle plainte, « car incessamment se widoit, qui luy ouStoit toutes fumées de la teste ». Les médecins, et en particulier Coiéfier, ne lui avaient pas caché son état; et ce dernier le lui dit, trop rudement peut-être : « Sire, il fault que nous nous acquittions, n’ayez plus d’espérance en ce sainêf homme (François de Paule), ne en aultre chouse... et pour ce, pensez de voStre conscience, car il n’y a nul remede. » Et chascun diSt quelque mot asses brief, ausquelz il respondit : « J’ay
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Les Maladies de la tête
Coupe montrant les localisations cérébrales (Jérôme Brunswick. Paris. 1512. Bibliothèque nationale).
espérance que Dieu me aidera, car, par adventure, je ne suis pas si malade comme vous pensés... »
Louis XI passa la consigne à son fils, se confessa, lui recommanda le royaume et la paix, parlant « aussi sec comme si jamais n’eût été malade ». Il récita la prière des morts et murmura l’invocation à la Vierge d’Embrun : « Ma bonne maîtresse, aidez-moi! »
Le roi mourut le 31 août 1483, dans sa soixante et unième année. C’était un de ses mots, que les rois de France ne passent pas la soixantaine.
Dans son coffre à livres, demeuré à Amboise, on trouva un grand livre en parchemin, « Les Remèdes pour les maladies de la teste. » Item , un autre petit livre : « de Do Ion bus. »
Quant aux médecins qui ont traité Louis XI, nous n’avons pas le droit de voir en eux de vulgaires empiriques ou des aventuriers, trafiquant de leur influence. Tous ont été considérés comme des sommités et des lumières de leur âge. Le procès d’Olivier le Daim, comme l’a déjà indiqué M. Georges Picot, e§t entièrement à reviser. Pendu à Montfaucon en 1484, le barbier mourut fort bravement, fut enterré en terre sainte; il e$t bien inquiétant de penser qu’on lui fit payer de la sorte les délits de chasse de ses serviteurs, et que le duc d’Orléans, chef de la réaéHon féodale, s’empara de ses biens, fort considérables. Pierre Choinet c§t un fort honnête homme dont on peut suivre la trace jusqu’en 1480. Le chirurgien Sixte, appelé d’Allemagne, qui avait amélioré
la santé du roi, fut fait chevalier et conseiller, acheta le magnifique hôtel d’Artois, à Paris, et la seigneurie de Conflans. Enguerrand de Parenty, Picard, fut longtemps doyen de la Faculté de Médecine de Paris, ainsi que Denis Desoubzlefour, Normand, comme le montrent les documents publiés par M. Wickersheimer.
Quant à Jacques de Coiétier, qui mourut le 25 octobre 1506, et alla reposer dans la chapelle des Coidier qu’il avait fondée en l’église Saint-André-des-Arts, il avait mis généreusement une partie de sa grande fortune au service du pays, avançant cinquante mille écus à Charles VIII, lorsque le fils de Louis XI fit son « voyage de Naples ». Il appartenait d’ailleurs à une riche famille de Poligny. Nous possédons encore son testament, enregistré au Châtelet le 6 juillet 1505, dans lequel il eSt toujours qualifié de Président de la Chambre des Comptes. Ce document nous montre un homme pieux et généreux, bienfaiteur de la ville de Poligny, de son Université, de son Hôpital, des Clarisses, de l’Hôtel-Dieu d’Aulnay-lez-Bondy. Il n’oublia pas les orphelins, les pauvres filles à marier, ses nombreux filleuls d’Aulnay et de Savigny, et Claude, le neveu de Jean Guy, son exécuteur testamentaire, pour qu’il devienne « un parfait médecin ». Jacques Coiétier possédait des livres et une librairie, sans doute dans son hôtel de Paris, rue Saint-André-des-Arts, où il décéda. Ce médecin, que ses confrères saluent si respectueusement, avait épousé Marguerite le Clerc, la fille de Jean le Clerc, seigneur du
Tremblay, conseiller au Parlement, et de Catherine de Vaudetar, également d’une famille parlementaire. Il avait adopté son filleul et neveu, Jacques le Clerc, fils de Pierre le Clerc, seigneur du Tremblay. Aucun milieu n’eSt plus respe&able à Paris. Les exécuteurs du testament de Jacques CoiéHer furent Me Jean Guy, licencié en décret, archidiacre d’Orléans, Me Jean le Clerc, licencié en lois, chancelier d’Amiens, son beau-frère, avec Vincent Gelu, maître des œuvres du roi, c’eSt-à-dire son architeéie et entrepreneur. La correspondance du célèbre médecin, travesti par les auteurs romantiques, révèle un homme aussi respeété que consulté, savant et latiniste.
Il nous suffira de dire que c’eSt Angelo Cato, archevêque de Vienne en Dauphiné, très versé dans la langue latine, connaissant à fond les histoires du temps passé, qui reçut du roi en dépôt les papiers les plus importants concernant le duc d’Autriche, et demanda à Commynes de rédiger ses Mémoires, où il reconnaîtra la justice de Dieu. L’ astrologie était alors une science nécessaire au médecin qui devait pratiquer la saignée.
Nous sommes loin, on le voit, de la tourbe des « charlatans astrologues », dénoncée autour de Louis XI par Achille Chéreau. Ce membre éminent de l’Académie de Médecine aurait dû se souvenir que rien n’a plus varié que les théories de la thérapeutique, et montrer plus d’indulgence envers ses prédécesseurs de la Faculté.
CE LIVRE, LE PREMIER DE LA COLLECTION “ LES GRANDS HOMMES ET LEURS MÉDECINS ” A ÉTÉ ACHEVÉ ü’iMPRIMER LE QUINZE OCTOBRE MIL NEUF CENT TRENTE-CINQ, PAR LES SOINS DE L. ET B. DE PLAS ET Y. ALEXANDRE, 164, RUE DU FAUBOURG-SAINT-HONORÉ, A PARIS.