‹ Louis XI. Tome premier: Le dauphinChapitre 121 sur 129 · Bibl. nat., Rés. Y · texte numérisé non relu

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goigne ». Mais cette noté ne se trouve pas à la fin du seul manuscrit connu des Cent nouvelles nouvelles !, du seul texte qui fasse autorité, et dont l'impression de Vérard n'est qu’une reproduction abrégée dans le dialecte de l'Ile-de-France. Monseigneur ne peut pas désigner le dauphin. Car ce « Monseigneur » est dit ailleurs « Monseigneur le duc ». Et «Monseigneur le duc » qui fait une assemblée de gens d'armes à Bruges, c’est Philippe le Bon*.

Le duc Philippe est sur la soixantaine. Il est demeuré l'homme vigoureux qu'il était, plutôt maigre que gras, droit comme un jonc, fort d’échine et de bras, maigre main et pied sec. De grosses veines gonflées de sang font saillie sur les tempes, sur ce front de paysan et de politique, plein et ample, que barraient les cheveux taillés en écuelle, dans sa jeunesse entre le blond et le noir. Mais alors il les a perdus. Il s’est rasé la tête, et pour le flatter tout le monde en a fait autant autour de lui. Ses yeux sont clairs sous les sourcils aux gros crins, qui se dressent comme des cornes dans la colère. Ses lèvres sont demeurées grosses et sanguines. Qui a vu son visage connaît son cœur. L'aspect de Philippe est celui d’un empereur, etson expression semble dire : « Jesuis prince et suis donné singulier à singulier homme*. » C’est le plus noble des princes, dans sa démarche grave lorsqu'il s'avance dans une salle parée ou qu'il plaisante dans le privé avec les siens *. Il semble fait pour aimer et être aimé, loyal comme or finetentier comme un œuf. Humble aux humbles, il se montre fier avec les fiers, courtois avec les hommes, gracieux avec les femmes. Il aime le faste, l'éclat, la splendeur, les femmes

1. Le manuscrit de Glasgow, qu'a publié, en 1858, Thomas Wright.

a. Nouvelle 22. — On se demande comment Le Roux de Lincy a pu s'y tromper. 11 a soutenu tout au long que l’auteur eat le dauphin Louis.

3. C'est-à-dire un homme unique pour chaque homme. Un beau portrait de Philippe est au Musée de Bruxelles, et une vivante sculpture à Vienne,

4. Tous ces mots sont tirés de l’admirable portrait qu’a fait de lui Chastellain

(VII, p. 213-236).

-surtout(on lui connaît trente maîtresses successives à celui-là qui prit pour devise : aultre n’auray). 1l est l'arbitre de la paix et de la guerre; il vient de recueillir le dauphin, lui qui a donné Paris à son père. Philippe est riche ; il thésaurise, “comme les siens, mais princièrement, sans daigner connaître ce que contenaient ses coffres lourds. |

Les bourgeois de ses villes l’apprécient, car il ne les accable pas de tailles. Les grandes affaires le préoccupent seulement; du détail de l'administration, il se décharge sur ses serviteurs. Il semble quelque chevalier, ou du moinsil voudrait paraître comme ceux de la Table Ronde, dont ses beaux livres lui disent la geste. Mais Philippe est un politique, un homme double et divers, de la teinte de ses cheveux. Il porte en lui le « vice de la chair » et se montre « durement lubrique ». Dans l’amour, dans la douleur, son sang ne fait qu’un tour : il claque des dents et étouffe. Toute sa vie, Philippe rêvera de la croisade, de la Terre Sainte : mais ce n’est qu'après sa mort que son cœur sera porté à Jérusalem. Celui qui veut passer pour un preux de jadis acheta Jeanne d’Arc et la vendit aux Anglais.

Philippe n’est plus aujourd’hui d’un âge à jouer aux barres, à danser. Il chasse encore, comme un furieux, courant les bois la nuit quand un souci le ronge. Les fêtes de la Toison d'Or sont des représentations religieuses et théâtrales où il réchauffe l'enthousiasme des siens à des fins politiques. Mais on peut croire qu'il goûte davantage les farces de sa maison de Hesdin; Alexandre et Jason sont alors quelque peu délaissés. Une fière noblesse s'incline devant lui. Mais Philippe lui préfère l'intimité de ses serviteurs, admis à l'honneur de lui enlever un soulier, un honneur envié par les « nobles hommes ».

Il aime leurs propos, la compagnie de ses bâtards ; aux : perdrix servies dans les banquets qui n'en finissent pas, il préfère le jambon de Mayence ou quelque pièce de bœuf salé. Chaque âge a ses plaisirs. Philippe est aujourd’hui « long

en son manger et le mieux servi des vivants ». Ses cuisines, comme celles de Dijon, sont monumentales. Là il se montre simple, parlant « en moyen ton »,en regardant les gens. Philippe s'exprime librement, et non comme un bigot, lui qui va si tard à la messe, parfois à deux heures de l’après-midi, car il entend prendre des libertés avec les commandements de l'Église, et il a pour cela les dispenses du pape. Ainsi vit secrètement Philippe tout en respectant les apparences, l’étiquette; mais il s’isole avec ses valets,et certains de ses nobles, on le verra. Sans doute, après tant de longues audiences, où on le presse de sollicitations, de demandes d'’offices, de dons, il a bien droit à des heures de détente, de repos, où il n’est plus en représentation, lui qui, depuis si longtemps, a dans sa librairie le Décaméron, le Livre du Cabaz qui contient tant de fabliaux, de dits, de contes, et dont un assez grand nombre appartient à Rutebeuf:.

Que sont les Cent nouvelles nouvelles? Un recueil d’historieties secrètes, les unes grivoises, les autres morales, rédigées par un rédacteur unique, « l’acteur », homme d’un exquis talent. Le livre a été adressé au duc Philippe, qui apprécie le passe-temps de la lecture, par l’un de ses très obéissants serviteurs, et à sa requête. Il contient cent histoires, « assez semblables en matière, sans atteindre le subtil et très orné langage du Livre des Cent nouvelles » de Jean Boccace, dont les vieux contes se sont passés, il y a longtemps, « aux marches et metes d'Italie ». Comme ces histoires sont arrivées en France, en Allemagne, en Angleterre, en Hainaut, en Brabant et autres lieux, et « que la taille et façon en est d'étoffe nouvelle et d'assez fraîche mémoire », le rédacteur les appellera les Cent nouvelles nouvelles 3.

1. G. Doutrepont, la Littérature française à la cour des ducs de Bourgogne, p. 266,

2. J’si rajeuni légèrement le. texte de la dédicace qui, dans le manuscrit de Glasgow, est datée de Dijon, l’an MCCCC XXXII. Cette date est un ajouté. Peut-être

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