Chastellain, Ill, p. 230 sqgq
que je suis son père, et que je le pourrais bien faire un petit valet... Tenez-vous en paix. Je ferai bien avec mon fils,et aussi avec la mère, laquelle n’a de rien amendé la querelle. » Et Louis se jette à genoux, prend le duc à bras le corps, le supplie et pleure.
Philippe est comme un fou. Il fait seller un cheval, pique des deux à travers le parc, gagne la campagne!. Il erre dans la pluie et le brouillard, se perd dans la forêt. Il est sans manteau ct sans houseaux. Le voici, comme un égaré, dans la nuit. Plusieurs fois son cheval s’abat; son épée brisée le blesse à la cuisse. Alors le grand duc traîne son cheval par la ‘bride, se réfugie dans la hutte d’un charbonnier que lui a révélée l’aboi d’un chien; là il peut se réchauffer. Il gagnera l'abri d'un veneur où il passera la nuit et la journée, puis rentre à Genappe d’où Philippe Pot, l’un des gentilshommes de sa chambre, est parti à sa recherche. C'est le dauphin Louis qui le calmera, lui amenant Charolais qui reçoit son pardon.
Le dauphin regarde le père et le fils, ces agités et ces violents. Louis, si frémissant et impulsif, mais qui sait aussi feindre et se dominer quand il le faut, prend la leçon de la patience. Le voici l'arbitre de la maison dont il sait tous les secrets. [1 contemple ce père, le faux chevalier qui parle toujours de partir à la croisade, et qui demeure en sa maison, l’homme de l'étiquette et des splendeurs, qui n’a de plaisirs qu'avec ses domestiques, ses maîtresses, ses bâtards, à conter ses histoires grivoises. La duchesse va se retirer dans le monastère des sœurs grises qu'elle a fondé à Nieuport. Louis joue au père avec la petite Marie, l'enfant de Charolais, cette Marie de Bourgogne qu'il a tenue sur les fonts, qui sera l'héritière des ducs, et qu'un jour il s’efforcera de détruire*.
À la Cour de France, le spectacle n’est ni moins terrible, ni
1. Chastellain, I, p. 249 sqq. | a, Id., ibid., p. 297; Olivier de La Marche, I, p. 416-3271,
moins tragique. Le roi Charlesa vieilli prématurément. Il a été fort malade en 1457. Il est entièrement gouverné par les femmes, comme le dit la dépêche de l’ambassadeur de Milan!.. Après la mort d’Agnès, il a pris Mlle Antoinette de Villequier, sa nièce, aussi belle que sa tante, mais plus jeune, et qui tient rang de reine. Et il y a aussi Mme la Régente et Mme des Chaperons, celle qui mieux portait le chaperon. Ft cinq ou six autres, plus jeunes, que le roi Charles habille si bien, et qui le suivent dans ses châteaux où il recherche la solitude?. Mais ce n’est plus,comme autrefois, pour y prier. Charles porte comme les jeunes gens des robes courtes, de soie et de velours, renouvelées à profusion. Il s’habille de vert et de rouge. Sans doute, vieux beau, plaît-il ainsi à Arthuse de Fougerolles, dame de Nades. C’est Pierre de Brézé, le bel aventurier, qui gouverne à sa place. Comment le suivre dans ses rancœurs, dans les intrigues compliquées, dans les aventures politiques et guerrières, qui vont l'amener à rompre avec le duc Philippe de Bourgogne, à intervenir en Écosse, dans le Luxembourg, à tenter la descente à Sandwich où il perd sa flotte, à occuper Gênes“? Mais entre tant de projets, rien ne le préoccupe davantage que la situation du dauphin chez Philippe le Bon. Sans relâche, pendant dix ans, fastidieusement, ce seront les mêmes remontrances, les mêmes discours d'’ambassadeurs. Charles fera dire sa fausse bienveillance de père, l'obéissance que doit Ie filsi. Lieux communs que Louis ne veut pas entendre. Et Philippe est de jour en jour davantage sur ses gardes, inquiet de tant d'interventions. C'est Jean de Croy qui portera la parole pour le dauphin et le duc, lors de la grande ambassade de 1459% : discours sur la très chrétienne