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Messire Olivier de la Marche, grand maître d'hôtel
(Recueil de portraits d'Arras)
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gogne. Pierre de Brézé demeure son patron et son ami. Et ce n’est que plus tard, lorsqu'il éprouva que Louis était fermé gu sentiment de la reconnaissance, que Chastellain modifia son jugement sur le roi de France. Georges l’'Aventureux ne pouvait plus demeurer l’ami du souverain réaliste en qui il voit l'ennemi de la maison qui l’a nourri. Mais il garda toujours la mesure de l'homme digne, du chevalier qu’il était vraiment. Chastellain devait mourir en 1475. |
Le grand Georges est infiniment précieux. C’est lui que nous avons suivi pas à pas, avec Commrynes, déplorant que nous n'ayons plus que des fragments, mais si passionnants, de son immense chronique. Nous avons particulièrement utilisé les livres IV (1454-1458), VI (1461-1470), et les fragments du livre VII. Sans doute, il ne faut pas toujours prendre Chastellain au pied de la lettre. C'est un auteur à employer comme Tite-Live. Des conversations qu’il a entendues, il a souvent tiré d’éloquents discours, de brillants développements. Mais l’homme mérite notre amitié et notre respect. Il a fait effort pour conserver un jugement équitable, bien qu'il n'ait pas compris au fond l’'antagonisme radical des deux maisons de France et de Bourgogne. Chastellain est un chevalier des lettres, un truculent et verbeux Flamand. Il est descendu dans le cœur de ses princes; il a dit leur mélancolie, leur noblesse. Si nous ne pouvons plus partager l'enthousiasme de ses contemporains pour sa poésie, son éloquence, saluer en lui « la perle et l'éloile des historiographes », il faut | avouer qu'il n'y a pas un meilleur guide pour connaître les princes bourguignons et les intrigues secrètes de leur maison.
Olivier de la Marche, qui appartient à la même généra- :
tion que Chastellain, est un Bourguignon sorti de la Marche-sur-Saône. C'est, lui aussi, un beau caractère, le type du parfait serviteur, s'intéressant à son office, qui nous fait connaître non seulement les aspects de la guerre, la vie des ambassadeurs, des chevaucheurs, mais qui nous introduit dans la maison de ses princes, depuis la salle du trône jusqu'à l'office. Grâce à lui nous savons comment on tient un chapitre de la Toison d'Or et comment l’on mange ‘. Le plaisir que nous prenons à le lire est analogue à celui de nous trouver à Dijon dans la magnifique cuisine des ducs ou dans la grande salle du palais. Olivier de la Marche est le fils d'un homme d'armes, écuyer ordinaire d'écurie du duc; sa mère était une Bouton, Bourguignonne de sang ct de race. Il a été page de Philippe le Bon et demeura fidèle à sa maison. Écuyer, soldat, toujours par voies et par chemins, curieux surtout de joutes, de tournois, de banquets, de chasses, de moralités, de mystères, à quarante-cinq ans il commence à écrire ses Mémoires, par désœuvrement et pour « embausmer » son souvenir des « belles, nobles et solennelles choses » dont il a été le témoin. Olivier demeure grand organisateur « d’entremeis ». Il voudrait réconcilier Philippe le Bon et Charolais dont il est le panetier. Il a vu le dauphin Louis à Genappe et il admira sa largesse. Louis est un prince qui aime, au surplus, les chiens et les oiseaut. Olivier assiste à son sacre, à son entrée à Paris. Vers 1464, les sentiments d'Olivier de la Marche se modificront; il manifestera hautement son indignation lors de la tentative que l’on prêétait au bâtard de Rubempré d’avoir voulu enlever son maître. Olivier combat courageusement
* 5. Voir la bonne édition des Mémoires donnée pour la Soc. de l'Histoire de France par Henri Beaune et J. d'Arbaumont, 4 vol. in-8.
à Montlhéry, dans l’armée de Bourgogne, et là il est fait chevalier. On le retrouve chargé de missions secrètes, aux armées, en Vimeu, en 1473, où il garde les portes de Roye et de Montdidier, non sans péril. Olivier assiste au siège de Neuss et il est fait prisonnier sur le champ de bataille de Nancy. Après la mort de son maître, le voici reprenant ses fonctions domestiques auprès de Maximidien. Il lui conseille de relever l'ordre de la Toison d'Or. Il accompagne l'archiduc dans sa campagne du Nord contre le roi de France. Notre Bourguignon est devenu Flamand. Il fera l'éducation de Philippe le Beau tandis que meurt le roi Louis, termine ses Mémoires, compose les vers, passe en revue les gloires des ducs de Bourgogne pour l'instruction de son élève.
Quel honnête homme, Olivier! IL a combattu le roi les armes à la main, mais il ne le calomnie pas. Il terminera son portrait à Genappe sur un mot : « C’est un prince. » Mais il n’ajoutera aucun commentaire, quand il rapportera sa mort. Olivier de la Marche notera le double jeu de Louis envers la maison chère à son cœur, et il indiquera le caractère soupçonneux du roi: « Et ligierement atta- Cchoit gens et ligierement il les reboutoit de son service; mais il estoit large et habandonné, et entretenoit par sa dargesse ceulx de ses serviteurs dont il se vouloit servir.
Le troisième témoin bourguignon est Jean Molinet : « homme vénérable et chanoine », dira de lui l’honnête Ollivier *. Mais Jean Molinet n'est pas un témoin, comme Chastellain et Olivier de la Marche. Il vit à Valenciennes. C'est un homme de la rue, un artiste verbal extraordinaire pe, 29:
2. Nous ne possédons que des éditions médiocres de la Chronique de
Jean Molinet. (Je cite l'édition de Buchon.) Voir P. Champion. Histoire
poétique du quinzième siècle, Il, p. 392, où j'ai AREVrenl parlé de ce ‘personnage et de ses écrits.
dans sa prose qui a les qualités et les défauts de celle de nos romantiques. Il ne connaît pas le roi Louis. Mais il le déteste en vrai partisan bourguignon, et aussi en pauvre religieux, en homme du peuple qui a vu l’affreuse guerre de Picardie que Louis XI avait dû faire si cruelle. Louis est le roi qui a combattu les blés, qui a incendié les moissons. Et Molinet demeure l’homme de lau misère du Petit Peuple », le poète boursouflé, empli de vent, de la chanson de Guinegate. |
Molinet avait trente ans et vivait à Paris comme scribe au collège du Cardinal, sur la montagne Sainte-Geneviève, au temps où se livra la bataille de Montlhéry. C'était alors un pauvre bohème, et il ne faut pas rechercher chez lui un récit de cette rencontre, qui a été si dure. Mais Molinet devient un témoin intéressant lorsqu'il nous raconte, dans un poème cocasse, les suites de cette affaire, et la vie dans les deux armées, française et bourguignonne, qui n'osent s’aborder, se retranchent dans les vignobles qui entourent Paris, à la fin de l'été: c’est Le Dit des quatre vins, qui demeure un souvenir de ce temps de ribote. Le franc vigneron, couronné de feuilles d’or, est le roi Louis XI, qui s'efforce de vendanger le vin d'Auxonne ; le vigneron qui veut « dégorger » le vin de Somme, le bon comte de Charolais, déjà le patron de Molinet, qui végète à Paris, pauvre et joyeux. Molinet devient un témoin beaucoup plus informé, et cette fois un chroniqueur, quand il raconte le siège de Neuss, sur les bords du Rhin, en 1474. Il s’est rendu devant la ville ; il a vu la magnificence du siège, observé Charles le Téméraire. Il a décrit les attaques de la façon la plus pittoresque et composé quelques beaux vers sur les combats. Jean Molinet sera dès lors résolument antifrançais; au moment du
siège de Liège, il maudira le roi de France qu’il nomme « l’araignée universelle ». Et quand Louis XI fera sa campagne d'Artois, en 1477, d'une manière, il faut le dire, très cruelle, quand il assemblera les dix mille faucheurs qu'il enverra au Quesnoy, au mois de juillet, pour détruire les moissons, Jean Molinet, comme un homme de la terre, accusera les Français d'imposer aux Bourguignons le supplice de la Passion et de détruire les biens que Dieu nous a donnés dans sa clémence. Dans son Temple de Mars, il dira la ruine de la pauvre abbaye de Saint-Waast. Dans sa Ressource du petit peuple, Molinet évoquera l'épouvantable démon de la guerre; il fera entendre la voix des pauvres gens. La ruine de lamaison de Bourgogne, Molinet la montrera dans son Naufrage de la Pucelle, étrange et obscur poème composé pour Marie de Bourgogne, la pucelle que Maximilien, fils de l'Empereur, va arracher aux risques du naufrage, pour le grand déplaisir du roi Louis XI. Et Molinet pleurera par la suite la mort de cette Marie ; il chantera les triomphes de Maximilien dans la Robe de l’Archiduc, dont la France avait pris un quartier. Molinet célébrera désormais la gloire des aigles. Flamand, il est devenu Espagnol.
Il est nécessaire de rappeler les sentiments du bon partisan que fui Molinet pour apprécier justement ce qu’il nous a rapporté de Louis XI dans sa Chronique, comment il a été amené à exagérer, par exemple, l'importance de la journée de Guinegate. Les Français ne sont que des orgueilleux et des pillards, des tyrans, des Turcs, des Mameloucks, des Tartares. Jean Molinet ne modifia ses sentiments envers eux qu’au temps où Charles VIIT arriva au trône et descendit en Italie : cette expédition lui semblait alors le prélude d'une croisade.
Molinet n'a pas connu Louis XI, et il était mal placé pour apprécier l'homme qui devait abaïtre la maison qu'il servait. Louis est une dangereuse sirène; il a montré sa cruauté au cours du procès du connétable de Saint-Pol. Par trahison, il s'est emparé des cités de Picardie, où tant d'églises ont élé brûlées, de forteresses démolies, de femmes violées. Les prisonniers qu'il a faits ont été mis à la torture ; il n'a épargné aucun sexe. Le « très chrétien » roi de France s'est montré le pire des tyrans, oublieux de tous les exemples de ses nobles prédécesseurs. Il a brisé la maison de Bourgogne; et la maison de Bourgogne était le pilier de la justice. Tout ce qu'on peut dire de lui, c’est qu'il a fini en bon catholique.
Un autre informateur bourguignon est Jean, bâtard de Wavwrin, seigneur de Forestel, chambellan du duc de Bourgogne, qui se reposa de ses longs voyages et de ses combats en écrivant des chroniques. Il était passé en Angleterre en 1467, à la suite d'Antoine, bâtard de Bourgogne; il avait rencontré à Calais, en 1469, Warwick qui lui donna une belle haquenée. Il vit la restauration d'Édouard sur le trône d'Angleterre en 14714. Il était bien vieux alors, âgé de soixante-seize ans peut-être. Il méditait d'adresser un septième livre de ses Anchiennes Croniques au roi anglais. Ce fragment, qui va de 1467 à 1472, est précieux. Par lui nous connaissons la continuation de la querelle entre les maisons d’'York et de Lancastre, la guerre du duc de Bourgogne contre les Liégeois en 1468, le détail des fêtes du mariage de Charles le Témé- raire avec Marguerite d'York en 1471, le récit, d'après un texte anglais, de la réinstallation d’Édouard IV sur le trône d'Angleterre. Jean de Wavrin porte témoignage du courage de Louis XI. Il a dit un mot de sa fureur redou-
INTRODUCTION D. 3r
table et de son peu de fidélité à tenir ses promesses”. Les autres témoins bourguignons ne sont pas de la même importance. Jean de Haynin” est précieux pour certains détails de guerre et de diplomatie (il a assisté à la journée de Montlhéry). Jacques Duclercq”, qui vécut surtout à Arras, n'est qu'un chroniqueur local très inté- ressant pour la connaissance des mœurs. S'il a connu différentes pièces diplomatiques qu’il insère dans son histoire, il n’est un témoin qu'en ce qui concerne la Picardie et la vie de sa cité. Et il faut se rappeler qu’Arras a été détruit par ordre du roi.
LA LÉGENDE ET L'HISTOIRE DE LOUIS XI A. TRAVERS LES ANNALISTES ET LES ROMANCIERS
Nous avons déjà constaté, au cours de cette revue, que Louis XI n'avait rien d’un souverain qui pouvait plaire à l'opinion. Un homme qui vit simplement, qui administre, met sur le royaume des taxes plus rigoureuses que celles de ses prédécesseurs, pour entretenir une armée dont il se servit d’ailleurs peu; pour acheter des con- sciences et des provinces, ne saurait être populaire. La sympathie va toujours aux personnalités brillantes, ou bien aux victimes. On ne se demande pas si le connétable de Saint-Pol était un traître, si Jean Balue, personnage ambigu, prélat lettré et de mœurs mauvaises, avait joué un double jeu qui, s’il avait réussi, aurait simplement reconstitué la Ligue du Bien public, où le roi Louis
. Anchiennes Croniques d'Engleterre….. choix de chapitres inédits annotés ‘et publiés pour la Société de l'Histoire de France par Mile Dupont. Paris, 1858, 3 vol. in-8. à
2. Les Mémoires ont été publiés en 1842, par Renier Chalon. (Soc. des
Bibliophiles de Mons. ) 3. Je cite l'édition assez défectueuse de Reilfenberg, 1823, 4 vol. in-8.
32 j INTRODUCTION
manqua de succomber. On a retenu le supplice théâtral du connétable de Saint-Pol, celui de Nemours agrémenté de détails apocryphes, comme la présence de: ses enfants recevant son sang sous l'échafaud.
La stricte détention de Nemours à la Bastille, la séques-. tration fort longue de Jean Balue qu'on imagina dans une cage de fer, alors qu’il avait le loisir de s’adonner dix heures par jour à des études de droit et de théologie, et la faculté de disposer des bénéfices de son évêché F5 sont ioujours citées comme des preuves de la cruauté de Louis XI. Mais ces cages ne sortirent pas de l'imagination du rot : elles étaiènt d'un usage assez courant alors. On les installait dans les grandes salles de ces châteaux-prisons, ouverts à tous ; et les détenus ne pouvaient plus s'évader *. Ce sont des mesures de répression certainement cruelles; mais ce sont celles de ce temps-là. On n'agit pas autrement, aujourd'hui encore, dans les prisons du Maroc où les détenus portent des fers, s'ils ne connaissent pas les rigueurs, moralement plus cruelles, de la réclusion moderne. Rien ne pejmeti d'affirmer ici une cruauté *. par-
. Henri Forgeot. Jean Balue, cardinal d'Angers Qaboi- 1491). Paris, 1805, in- 8. (Bibl. de l'Ecole des Hautes Etudes, fasc. 106).
2. La longue captivité de Balue, qui devait tout au roi, des bénéfices et un avancement inouïs,' résulle du fait que le pape voulait un procès ecclésiastique qui ne convenait pas au roi. Louis retenait contre lui le crime de lèse-majesté. Ainsi Balue resta sans jugement. Mais le roi le fit soigner, durant. une maladie qu'il eut. Balue ne paraît pas s'être trouvé trop mal de cette longue séquestration (1469- 1480). Il vécut jusqu’en 1491, retrouvant charges et'honneurs, missions en Îtalie dès le règne de Charles VIII. Faut-il dire que Balue n'a jamais été enfermë dans une
cageP C'est Guillaume de Harancourt, l'évêque de Verdun, qui le fut: il était d’ailleurs le restaurateur de ce genre de répression. (H. Forgeot, op. cit., p. 96-99.) . Un texte publié par M. Ch. Samaran (Les frais du procès et de l'exé- | cution de Jacques d'Armagnac) laisse entendre que le duc de Nemours à la Bastille était enfermé dans une cage la nuit seulement. C'est cons bien pour faciliter la surveillance.
4. On pourrail citer beaucoup de traits de sa bienveillance envers la famille de Jacques Cœur, sa patience envers Jacques d’Armagnac, son indulgence envers Jean duc d'Alençon, le bâtard de Bourgogne, tant d’exemption de tailles pour de pauvres gens, les inondés de la Loire. Il