‹ Louis XI. Tome premier: Le dauphinChapitre 24 sur 129 · HISTORIENS DE L'ÉPOQUE CLASSIQUE · texte numérisé non relu

HISTORIENS DE L'ÉPOQUE CLASSIQUE

Les historiens du dix-septième siècle, en s'éloignant des querelles immédiates de la branche d’'Orléans-Valois, ont remis la figure du roi dans une meilleure lumière . Pierre Mathieu, qui écrivit une histoire de Louis XI en 1610, montre déjà beaucoup moins d'amertume que Seyssel, bien qu'il se propose surtout de faire à son sujet l'éloge de la manière douce de Henri IV, son patron *. Tristan l'Hermite de Soliers, frère du dramaturge, est l'ancêtre de ceux qui, pour mieux faire connaître le roi, ont recueilli des documents. Son Cabinet du roi Louis XI, paru en 1661, est surtout un recueil de lettres *. Tristan insiste à la fois sur les bonnes qualités du monarque, et aussi sur sa cruauté.

Le sieur de Mézeray, historiographe de France, qui publia en 1685 son ouvrage, est en progrès sur tous ceux qui l'ont précédé. Il cite ses sources dans des notes marginales : Commynes et la Chronique scandaleuse. 11 croit à l’'empoisonnement de Charles de France et indique que Louis a bien pu mourir en proie au remords.

Varillas écrivit en 1689 une Histoire de Louis XI pour l'instruction de Louis XIV. Cet ouvrage, qui a été beaucoup lu“, est tout à la louange du roi Louis qui, selon

1. M. Orville W. Moscher (Louis XI, King of France as he appears in history and in lilerature, Toulouse 1925) a fait une intelligente revue des différents aspects du roi chez les historiens et les romanciers qui nous a été utile, si nous ne partageons pas toujours son point de vue.

2. Dans la Réserve de la Bibl. Nat. est l’exemplaire de dédicace à Louis XIII.

3. Voir dans le même sens Gabriel Naudé, Additions à l'Histoire de Louis XI, Paris, 1630.

4. Trois éditions ont paru la même année, deux chez Claude Barbin, une à la Haye.

notre auteur, n'aurait cominis que trois erreurs dans sa vie; Louis XIV, qui en reçut la dédicace, n’en aurait commis qu'une. C’est au moins aussi exagéré pour les deux Louis.

Avec le dix-huitième siècle, nous entrons dans l'âge d'or de l’érudition. On doit à un jésuite, le Père Daniel, une célèbre Histoire de France, qui est exacte dans ses partües essentielles et donne les références employées par l’auteur. Pour la première fois, le Père Daniel a montré que le roi Louis était surtout changeant; il a indiqué son vdrai dessein qui était de devenir le maître absolu du royaume, et aussi les raisons qui le rendirent antipathique.

Henri Sauval s'est montré ce qu'il a toujours été : un historien érudit et le plus original et fantasque des hommes. Il a parlé de Louis, dans ses Galanteries des rois de France, avec une déconcertante imagination, sur laquelle Victor Hugo jettera ses prodigieuses arabesques. Mais on Lui doit la précieuse publication des Comptes de la Prévôté, qui ont tant servi au poète.

Il appartenait à l’abbé Le Grand, oratorien, de réunir une admirable collection de pièces sur le règne de Louis XI et d'écrire une histoire documentée et sans passion qui n'a malheureusement pas élé imprimée. Mais l'abbé Le Grand a surtout collectionné des copies; et c’est l’académicien Duclos qui eut la bonne fortune de les utiliser, en 1745. Son Histoire de Louis XI a conservé une partie de sa valeur, surtout à caüse des pièces justificatives qu'elle donne. Le récit de Duclos demeure la première histoire sérieuse du règne. On n’y ajoutera presque rien pendant de longues années, à l'exception des documents que Lenglet du Fresnoy donna comme preuves à son édi-

tion de Philippe de Commrynes' en 1747. Si le livre de Duclos nous présente un Louis XI trop habile calculateur, les dernières pages de son ouvrage, où il trace le portrait du roi, témoignent d'un jugement éclairé : « Prince qui sera toujours célèbre dans notre histoire, aimé du peuple, haï des grands, redouté de ses ennemis, et respecté de toute l'Europe... Je crois avoir d'autant mieux représenté Louis XI que je ne me suis proposé que la vérité pour objet. Je n'ai point embrassé de système. Je n'ai pas cru me contredire ni me rétracter en le louant d’une action, un moment après l'avoir blâmé d’une autre. Un prince parfait n'est qu'une belle chimère qui peut se trouver dans un panégyrique et qui n’a jamais existé dans l'histoire. Il s'en faut de beaucoup que Louis XI soit sans reproches. Peu de princes en ont mérité d'aussi graves; mais on peut dire qu'il fut également célèbre par ses vices et par ses vertus, et que, tout mis en balance, c'était un r'ol. »

On doit enfin à Mlle de Lussan une longue et sage Histoire du règne de Louis XI, parue en 1755 et dédiée au prince de Condé, où l'historien a utilisé les sources imprimées.

Faut-il ajouter que la figure du roi Louis, entre le dixseptième et le dix-huitième siècle, a passionné écrivains el philosophes ? Bossuet, par exemple, qui prononça aux Minimes de la place Royale, en 1658, le panégyrique de saint François de Paule; Fénelon, qui a consacré quatre de ses Dialogues des morts à Louis XI, et l’a fait converser avec le cardinal Bessarion”, Balue, Philippe de Commynes el Charles le Téméraire. C'était pour instruire le duc de Bourgogne, insinuer à l'enfant qu'un savant n'est

1. Preuves, t. IT, III et IV. Beaucoup de pièces tirées du recueil de Le Grand. — 2. La source du dialogue est Brantôme

pas propre à gouverner, qu'un méchant prince rend ses - sujets traîtres et infidèles, que les faiblesses et les crimes des rois ne sauraient être cachés, que les méchants, à force de se défier et de ruser, sont trompés eux-mêmes. Petites fables révolutionnaires, à l’usage d’un prince, que le doux et terrible Fénelon écrit avec agrément.

Voltaire, dans son Essai sur les mœurs, nous prépare à La conception des romantiques à propos du roi Louis.

Ce que Voltaire a bien vu, c’est que le règne de Louis XI marque la fin du régime féodal. Mais le roi a abusé de la force; le père avait bien gouverné, le fils commença par gouverner mal. Louis est un barbare qui croit, avec le peuple, que le parjure sur un morceau de bois (la vraie croix de Saint-Laud) fait mourir infailliblement dans l'année. Il fut toujours perfide et força le duc Charles de Bourgogne à l'être. En trompant tous ses voisins, il les obligeait tous à le tromper lui-même. Il mérite le soupçon d’avoir fait empoisonner son frère. D'une manière peu digne, il fut le tributaire des Anglais qu'il acheta. Louis XI n'a pas eu de ministres : il a eu pour collaborateurs des hommes nés dans la fange. Il y a peu de tyrans qui aient fait mourir plus de citoyens par les mains de bourreaux. Les cachots, les cages de fer, les carcans dont on chargeait ses victimes sont les monuments qu'a laissés ce monarque, et qu’on voit avec horreur. Le supplice de Jacques d'Armagnac, les cachots où ses jeunes enfants furent enfermés, sont de tristes et intéressants objets de curiosité. On ne sait même pas quel était le crime de ce prince. Philippe de Commynes n’est qu'un célèbre traître dont les Mémoires sont écrits avec la retenue du courtisan qui craint de dire la vérité, même après la mort de Louis XI. Sous son règne, pas un grand homme. Louis

avilit la nation. Il n'y eut nulle vertu. L'obéissance tint lieu de tout, et le peuple fut enfin tranquille comme des forçats dans une galère. Cœur artificieur et dur, il fit des neuvaines cet des pèlerinages, toujours couvert de reltques, et portant à son bonnet sa Notre-Dame de plomb ; on prétend qu'il lui demandait pardon de ses assassinats au moment de les commettre. C’est lui qui a introduit La coutume italienne de sonner les cloches à midi et de dire un Ave Maria. Bigot, qui fait venir dans ses derniers jours un Calabrais, dans un village de France, pour modifier l'ordre éternel! Il croit ranimer les restes de sa vie en buvant du sang des enfants pour corriger l’âcreté du sien. C’est lui qui prit le premier en France le nom de Très Chrétien : « Tant de vices ne retirent pas à Louis XI ses bonnes qualités : il avait du courage; il savait donner en roi; il connaissait les hommes et les affaires; il voulait que la justice fût rendue et qu'au moins lui seul pât être injuste. » Louis XI a repeuplé Paris; on lui doit le premier abaissement des grands. Il a protégé les premiers imprimeurs et établi la poste. IL augmenta son royaume par son industrie : « Ce temps fut en France le passage de l'anarchie à la tyrannie. » L'impudent charlatanisme des médecins était aussi grand que l'imbécillité de Louis XI. « Ce portrait n'est pas seulement celui de ce monarque, c'est celui de presque toute l'Europe. Il ne faut connaître l'histoire de ce lemps-là que pour la mépriser. Si les princes et les particuliers n'avaient pas quelque intérêt à s'instruire des révolutions de tant de barbares gouvernements, on ne pourrait plus mal employer son temps qu’en hsant l'histoire! »

Quelques lignes dans l'Encyclopédie de Diderot sont d'une phraséologie tout aussi extraordinaire : « Les peu-

ples furent absolument esclaves, en France, jusque vers le temps de Philippe-Auguste. Les seigneurs furent tyrans jusqu'à Louis XI, tyran lui-même, qui ne travailla que pour la puissance royale”. »

C’est en l'an II de la Liberté que Brizard, citoyen de la section du Théâtre français, imprima chez Garney, ruc Serpente, son Discours historique sur le caractère et la politique de Louis X1°. L'ouvrage est dédié à ses conciloyens : « Français, je vous offre ce tableau du despodisme ; lisez et voyez si vous devez chérir la Liberté. Au seul nom de Louis XI le cœur se resserre, l'humanité gémit, l'âme, assiégée de tristes pensées, éprouve un sentiment pénible! » Longuc déclamation d’un auteur qui & Zu, dit-il, les papiers de l'abbé Le Grand, et Duclos qu’il présente comme un pleutre et un plagiaire.

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