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En 1436, le dauphin Louis a treize ans. Mais il est déjà un petit homme, sage et pieux, volontaire et impatient. Son père va le marier, réglant ainsi la vieille dette de l'amitié entre la France et l'Écosse".
Il y a huit ans que l'affaire est arrêtée, depuis l'ambassade de 1428 où M° Alain Chartier passa en Écosse pour implorer le secours du roi James [*. Les deux royaumes, ennemis de l'Angleterre, l’'orateur du roi de France, alors aux abois, les avait dits un même sang et une même chair. Dans un mouvement d’éloquence inspirée, M° Alain avait sollicité l’envoi des vaillants soldats écossais, pauvres et courageux compagnons aventuriers qui, depuis longtemps chez nous, avaient fait la guerre. Un traité, en bonne forme, avait été signé, et fortifié par une promesse de mariage entre la fille de James, Marguerite, et le fils aîné du roi Charles. Les conditions en avaient été arrêtées; et la petite princesse d'Écosse devait passer en France avec le douaire d’une reine. Le bruit s’en était bientôt répandu hors du royaume, volant de Tournai à Venise. Par là devait être « recouvré » le royaume de France. |
Il arriva que ce n'était pas une fille du roi d'Écosse qui devait sauver le pays. Il devait se sauver lui-même. Et Dieu avait inspiré la fille au grand cœur, Jeanne d’Arc, celle-là
1. On trouvera les références à ce chapitre dans Pierre Champion, La Dauphine
anélancolique.
qui ne savait ni chevaucher, ni mener guerre, pour conduire le roi au sacre de Reims. Depuis son couronnement, le roi Charles avait quelque peu perdu de vue son traité avecwle roi James; et personne ne parlait plus du mariage du dauphin avec la fille du roi d'Écosse. Charles n'était pas pressé d'abandonner aux Écossais la Saintonge. James n'’était-pas pressé de faire courir les risques du dangereux passage à sa petite fille. Quant aux bonnes gens de France, dont les affaires se rétablissaient, ils estimaient la venue des Écossais peu désirable : ils vivaient, comme les autres gens d'armes, sur Île pays, et on les tenait pour des sacs à vin et des voleurs de moutons. Mais les Anglais, qui connaissaient bien le roi James pour l'avoir élevé et gardé longtemps prisonnier, devaient auprès de lui jouer un Jeu qui pouvait bien devenir dangereux pour le roi Charles. Ils sollicitaient, pour leur jeune roi, la main de la petite princesse d'Écosse. Et c'est sans doute ce qui décida les gens du conseil de France à envoyer, en 1436, de nouveaux ambassadeurs pour rappeler au roi James son traité et sa promesse, du moins en ce qui concernait le mariage projeté. Au mois d'octobre, le conseil décidait même de faire passer en Écosse, pour y chercher la dauphine, deux courageux négociateurs : Pun élait messire Regnault Girard, l’autre Hugues Kennedy, un Écossais au service de la France, ancien compagnon de Jeanne d'Arc.
Les voici, dans ce mauvais mois de novembre, au péril de la mer océane, croisant vers l'Irlande, abordant en Écosse après cinquante-six jours de mer; ils font, le 14 janvier, leur entrée à Édimbourg. On négocie, on ergote, jusqu'au milieu de l’élé. On attend les réponses de France. Le roi Charles ne veut pas s'engager à garder les deux mille Écossais qui accompagneront la princesse; mais elle, en attendant son mariage, il la traitera comme sa propre fille. L'escadre française arrive en septembre. Et les ambassadeurs de France faisaient maintenant diligence pour que James envoyätsa fille
à La Rochelle. On voit bien que le roi James n'était toujours pas décidé. Il objectera la venue tardive des vaisseaux, les craintes de la reine d'Écosse au sujet des risques d’un voyage sur la mer dans une telle saison. Que Regnault Girard se rappelle ses propres souffrances ! Alors les ambassadeurs de France se montrent plus pressants. Et James doit se résoudre à se séparer de sa fille. Voici Marguerite menée à Dumbarton où la flotte appareille. L'enfant a douze ans, et ses parents lui recommandent de « bien faire », lui montrant l'honneur qu'elle reçoit du roi de France et du dauphin! On présente les cadeaux du roi Charles : pour James, un mulet, animal inconnu en Écosse ; à son épouse, des tonneaux de fruits, rares dans ce froid pays. On pleure parce que l’on perd un enfant ; on rit parce que les PERS sont singuliers.
La petite princesse est montée sur la grande nef de Pierre Chepye, la baleinière à haute voilure; et Regnault Girard est le maître de la nef qui navigue de conserve, prête à lui porter secours. Les mille deux cents Écossais sont sur d’autres nefs. Ainsi l’on passe la mer avec un bon vent, et l’on arrive au port de La Palisse, le 15 avril. La fiancée écossaise a échappé à la flotte anglaise qui attend son passage dans les parages d'Ouessant et se laisse divertir par le pillage de nefs flamandes chargées de vins.
Ainsi l'enfant d'Écosse de en France et se loge au prieuré de Nieul où bientôt Monseigneur de Reims, le chancelier, Mgr de Graville et le maître d'hôtel du roi vont la recevoir et lui tirer la révérence. Elle entre,le 5 mai, dans la ville de La Rochelle, qui est enfin tendue de draps et parée pour la réception. Quelle belle chose de voir passer les haquenées harnachées, les litières, les chevaux couverts de houssines, comme pour l'entrée d’une reine de France! Les processions de religieux, le maire, les gens d’état se portent à sa rencontre; et le soir, au diner, ils font présent à la petite Écossaise de vaisselle d'argent. Le chroniqueur assure qu’elle
est bien contente de ce don, le premier qu’elle recevait en ce royaume.
À Niort, Marguerite rencontre Mmes de La Roche-Guyon et de Gamaches, que la reine a envoyées au-devant d'elle. A Poitiers, la joie est grande, et MM. de la Cour du Parlement et de l’Université, les écoliers et les gens d'Église lui font une belle suite. Là, Marguerite se reposera un peu. Mgr le chancelier s'est rendu auprès du roi aux nouvelles; le conseil a décidé que la cérémonie du mariage aurait lieu le lendemain de la Saint-Jean-Baptiste,à Tours, où les préparatifs de la fête sont poussés. Marguerite y fait son entrée le 24 juin. Elle monte une haquenée très richement habillée. Derrière elle,chevauchent Mme de La Roche, l’aînée, et plusieurs dames et demoiselles d'Écosse; puis venaient deux autres chariots remplis de demoiselles. Messeigneurs de Maillé et de Laval, qui sont venus au-devant de Marguerite, prennent sa haquenée par la bride. On s’arrête à Saint-Gatien, et l’on se rend au grand château où Mgr de Vendôme et un comte d'Écosse conduisent Marguerite dans la salle où se tenaient la reine de France, la reine de Sicile, Mme Radegonde, la fille du roi, et beaucoup d’autres. La reine de Sicile et la petite Radegonde s'avancent au-devant de la jeune fiancée jusqu’à l'entrée de la salle, pour l'amener vers la reine qui se tenait sur son grand banc paré. Alors, la bonne ct douce Marie d'Anjou fait quatre ou cinq pas au-devant d'elle; et, la prenant par la main, elle l’embrasse. Mgr Île dauphin se tenait dans la chambre basse, entouré de chevaliers et d'écuyers. Il monte dans la salle. Et dès que Marguerite l’apprend, elle va audevant de lui. Les deux enfants se prennent par le cou et s'embrassent; ils s’avancent tous les deux dans la grande salle tendue de tapisseries. Comme il faut attendre l'heure du souper, les deux enfants iront s'amuser ensemble.
Laissons dans les rucs pleines de monde les musiciens jouer aux croisements des voies,et, devant Notre-Dame-la- Riche, l'orgue de l’église Saint-Martin accompagner les
chœurs de jeunes enfants qui recevront’ pour leur peine pain, vin et cerises.
Le lendemain, c’est le soir des noces. Et le roi arrive au château de Tours, un peu avant la bénédiction, accompagné d’une grande suite. Il se rend dans la chambre de Madame, tandis qu'on l'habillait. Il laisse voir qu'il est satisfait de sa personne; car il y a sur la figure de la charmante enfant d'Écosse comme le reflet candide d’une étoile.
La voici qui s’avance dans la chapelle du fort château de Tours, portant le long manteau des reines, de velours et de drap d'or, le petit diadème qui encercle sa tête. Et bientôt * après apparaît Louis qui porte, lui aussi, l’habit royal. C’est un adolescent de petite apparence, avec un beau front que recouvre une épaisse écuelle de cheveux, au nez long et busqué, aux yeux perçants surmontés de sourcils en broussaille, au menton volontaire. Il est fier de son costume de velours bleu brodé de feuilles d’or; il a ceint l'épée que le roi d'Écosse lui avait envoyée comme présent de noces, et dont le fourreau de cuir blanc est orné de figures de Noire- Dame et de l’archange saint Michel. C'est la grande et vieille épée qui appartint, dit-on, à Robert Bruce.
La reine de France se tient toute raide dans sa robe de velours pers couverte d’orfèvrerie à grand feuillage. Le roi Charles est dans son costume de voyage lout gris, botté et éperonné, car il n’a pas pris le temps de le changer. On admire le costume de la mariée, les parures qu’elle apporte de son pays.
Mgr Regnault de Chartres, l'archevêque de Reims, donne la bénédiction, lui qui avait jadis poursuivi tant de négocia- - tions entre la France et l'Écosse. C’est une belle fête, bien que l’on n’y fit pas de joutes et qu'elle ne se distinguäât par rien de particulier. On prend place au banquet. Le prélat de Reims, le roi, Mme la dauphine, la reine, président la première table. Mgr le dauphin tient la petite table, festoyant les seigneurs d'Écosse. Enfin, ce fut une belle assemblée où
chacun trouva des viandes largement. Trompettes, clairons, ménestrels, joueurs de luth et de psaltérions, il y en avait assez; et grand nombre de hérauts et de poursuivants.
Le bon peuple de Touraine et les gens de la ville participent aux dons et aux amusements. On renouvelales jeux de personnages de la joyeuse entrée de Madame. On danse la morisque , et c'est un fait que Maître Robert le Diable y mit tant d’ardeur qu'il rompit une de ses chausses.
Tours et Chinon se sont associées pour offrir la vaisselle ; le clergé donne des pots d'argent.
Naturellement, à cause de l’âge des enfants, il ne peut pas être question de consommer le mariage pour lequel le roi venait d'obtenir de l'archevêque de Tours des lettres de dispense que le Parlement a ratifiées ‘.
On s'occupe surtout de faire partir les nombreux seigneurs el dames venus d'Écosse, qui ont accompagné la princesse, et à qui le roi fait quelques présents. Ils ont du moins l'impression d'être congédiés; ils s’en vont, quelque peu déçus. Pour lui rappeler sa patrie et sa famille, Marguerite n'aura guère que messire Jchan Othart et sa femme Isabeau d’'Abrenate, Jehanne Veynis et deux ou trois autres Écossais. La maison sera composce de serviteurs français chargés de lui apprendre notre langue. La charge de premier maître de son hôtel revient naturellement au brave Regnault Girard, et le poste d'écuyer est donné à son fils, Joachim. Marguerite vivra d’ailleurs près de la douce ct pieuse Marie d'Anjou qui l'accueille comme sa fille dans sa propre maison.
Quant à Louis, il est mis en ce temps-là hors de la dépense de la reine et il reçoit son hôtel particulier*. C’est Bernard d'Armagnac, comte de la Marche, qui est nommé son gouverneur, avec la charge de se tenir constamment « autour de sa personne ». Le comte de la Marche est le fils du fameux connétable qui avait été une sorte de vice-roi, et que les