‹ Louis XI. Tome premier: Le dauphinChapitre 94 sur 129 · Bibl. nat., ms. fr. 10297, feuillet liminaire · texte numérisé non relu

Bibl. nat., ms. fr. 10297, feuillet liminaire

Ce fut un bien mauvais ménage que celui du dauphin Louis *. | ” |

Tandis que Marguerite charme par sa vivacité le roi et la reine, qui la gâtent dans son goût des parures, le dauphin la délaisse. Toujours par voies et par chemins, il n'est jamais auprès d'elle. Alors que tous la trouvent charmante, avec sa vivacité d'enfant, Louis lui en veut. Il trouve qu’elle a une mauvaise haleine, et il lui reproche de ne pas lui avoir donné d’héritier. Enfin, Marguerite n’est pas la femme qu'il a choisie; c'est l'épouse que lui a imposée son père. Louis n’aime rien de son père. |

Car Marguerite, plus que l’épouse du dauphin, était demeurée l’enfant du roi Charles et de la reine Marie d'Anjou. Près de la reine,femme pieuse,soumise, très simple etsans beauté, Marguerite passeses jours. Des jours qui sont très uniformes, où les offices religieux succèdent aux offices. Dans sa maison, la reine Marie d'Anjou récite ses Heures, règle les frais de son hôtel, se retire dans quelque chambre pour travailler ou entendre la lecture des chroniques; et parfois, dans ces réunions de dames et de demoiselles, on mange des noix, des confitures et du sucre rosat.

Rien de plus monotone que l'existence d’une princesse,

1. On trouvera les références à ce chapitre dans ma Dauphine mélancolique. — La source principale est l'information publiée par Duclos, III, p. 20-50, et le fragment du ms. Du Puy, 762, fol. 45,

d’une fille de ce temps. Les traités du chevalier de la Tour Landry, de Christine de Pisan en rendent parfaitement compte. L'essentiel est qu'elle sache prier et qu'elle ait de la vertu: la princesse devra toujours avoir un maintien correct, parler peu, rire modérément, être soumise en tout aux volontés de son seigneur époux, de son maître.

Marguerite n'était pas ainsi. Elle a de la personnalité, celle d’une étrangère, la pétulance d’une fille de Stuart. Elle est très Écossaise, se montre vive et gaie. De petite santé, faible de la poitrine, comme tant de poumons déchirés par le rude vent de son pays natal, Marguerite est excessive, confiante, joyeuse, pleine de fantaisie. Puisque c’est la mode, elle veut rester gracile ; elle.se serre un peu trop dans ses robes, mange des pommes vertes et boit du vinaigre pour ne pas gagner d'embonpoint. Elle a la fraîche imagination de son père, le roi poète, si aventureux, et qui vient de périr tragiquement massacré par ses lords. La dauphine vit dans un monde imaginaire, celui que M° Alain Chartier a imposé à la Cour, par exemple dans le portrait de la coquette, si admirée et maudite, qu'estla Belle Dame sans mercy. Car Marguerite, qui apprit chez nous notre langue, une étrangère, est ravie de [a douceur de notre parler, ensorcelée par notre poésie. Par là, elle oublie ses malheurs, comme les rudes hommes de cette époque oublient les misères du temps présent. Il y avait alors une vogue de rondeaux, petit genre, petite poésie d'un mécanisme ingénieux et facile qui peut être pratiqué par les gens du monde. Tous écrivaient des rondeaux. On y décrit les fêtes de la Saint Valentin, de mai, le désespoir factice de l’amoureux ou de l’amoureuse qui désirent la mort. Marguerite fit comme les autres, mieux que les autres, car elle pouvait tourner jusqu’à douze rondeaux ou ballades par jour. Et souvent l’aurore la trouvait . absorbée par ses compositions.

Nous ne possédons plus aucun de ses compositions, qui furent détruites par l'ordre de son prosaïque mari. Mais les

jeunes femmes qui entouraient Marguerite, et formaient sa maison, ont écrit des vers que nous conservons encore : Jeanne Filleul, par exemple, qui disait à son amoureux :

Hélas ! mon amy, sur mon ame, ‘ Plus qu'aultre femme

J’ay de douleur si largement, Que nullement

Avoir confort je ne puis d'ame.….

Et, comme Jeanne Filleul, Marguerite avait « largement » de douleurs. Mademoiselle de Salignac a d’ailleurs célébré la grâce de sa maîtresse. Parmi les jeunes seigneurs qui partageaient les goûts poétiques de Marguerite, il y avait Jean d’Estouteville, seigneur de Torcy et de Blainville, le maître des arbalétriers, modèle du mondain de ce temps, à la fois brave et raffiné. Un autre, son poète attitré, était Blosseville, qui est sans doute Jean de Saint-Maard, capitaine normand, en relations avec le grand sénéchal Pierre de Brézé, et qui rimera avec Charles d'Orléans. C'est lui qui a dit joliment :

C'est grand'peine que de vivre, Et si ne veult on mourir...

Lui aussi chantait la Saint Valentin. Il se disait le dévoué serviteur de celle dont il portait l’initiale brodée sur son vêtement :

Et serviray mieulx gu'aultre fame Celle pour qui je porte l’M.

Voilà qui faisait jaser et surprenait dans une Cour demeurée jusqu'alors rigoriste. Et cela, qui nous paraît bien innocent, était condamné par la morale des vieilles gens, par les sermonaires et les théologiens. On commence par célébrer les yeux, les baisers qui se donnaient dans les danses, on se dit un adepte de l'amour courtois : mais qui sait comment ces choses finissent P qui pourrait dire qu'il n’y a pas là déjà adultère? |

C'est bien ce que pense le dauphin Louis, qui n'aime pas sa femme, qui a horreur de ces fêtes où paraissent de jeunes écuyers se laissant choyer, où l’on danse si avant dans la nuit en buvant des vins épicés.

On le vit bien aux fêtes de Nancy, où Louis ne parut jamais, malgré sa jeunesse. Il observe son père qui s'amuse sur la quarantaine, court après cette Agnès que Louis déteste, elle, sa gorge nue et ses diaboliques atours. Mais surtout le dauphin surveille sa femme, qu'il fait espionner par un homme à lui, un petit seigneur. breton, qui servait en subalterne, brave et soumis jusqu’au mensonge, noble homme messire Jamet de Tillay, dont il a fait son conseiller, son chambellan. Cet homme, Marguerite le hait; car elle sait bien qu'il n’est qu'un bavard, un espion, qui s’est appliqué à la brouiller avec Monseigneur le dauphin. Jamet a fait un rapport sur ses légèretés et ses imprudences. IH écoute aux portés. Il se glisse dans les chambres quand on ne l'attend pas. Il entre un soir, vers la Noël, à Nancy, dans le retrait de Marguerite, avec Regnault de Dresnay, son maître d'hôtel. Dans la petite pièce flambait un bon feu. Mais il n’y avait ni torches, ni chandelles. Et prenant une bougie à la main, Jamet s'était avancé vers la couche de Marguerite. Dans l'ombre il avait découvert M. de Blainville, le beau soldat rimeur, accoudé près de la dauphine, et un autre qu’il ne reconnut pas. En sortant, Jamet joua l'indignation. N'était-ce pas une « grande paillardise » pour le maître d'hôtel de n'avoir pas mis de torches ni de chandelles dansla chambre de la dauphine? Et Jamet allait répétant que Marguerite avait des façons de paillarde plutôt que de grande maitresse.

Aux fêtes de Châlons, durant le bel été, on s’amusa beaucoup. Il y eut de belles joutes qui enchantèrent la Cour de France qui n'était plus habituée à ces spectacles en honneur dans la maison de Bourgogne. Jaquet de Lalaing

fut fêté par Mesdames d'Orléans et de Calabre, reçut d'elles es bijoux. Et Marguerite d'Ecosse, suivant l'entrainement général, vida ses coffres, secrètement, en faveur d'un « homme de bien », Charles Morillon. Excentricité qui exaspéra le dauphin à qui la chose fut naturellement rap- - portée. Et Louis détestait cette Prégente de Melun, jeune femme qui tenait près de Marguerite le rôle d’intendante des menus plaisirs,et qu’elle chérissait. C'était elle, disait-on, qui incitait Marguerite à passer tant de nuits blanches, en écrivant des poésies. Dans son coffre, Prégente conservait des livres deballades et de chansons où l’on parlait d'amour. Mais Louis n'’aimait rien de Marguerite, ni Jacqueline de Baqueville qui avait vingt-cinq ans, ni les duègnes ellesmêmes sur la quarantaine, comme la dame de Saint-Michel ou Marguerite de Vaux. | | À la fin de juillet 1445, le mauvais génie de Jamet de Tillay allait se manifester davantage encore. Le roi, qui venait de traiter ses affaires diplomatiques, songeait à son retour et préparait son départ. Ce n'était jamais une chose aisée. de déplacer tant de monde dans les chariots avec le bagage qui devait suivre pour meubler des gîtes de fortune. Le roi Charles s’en était ouvert à Jamet de Tillay: il lui avait confié qu’à cause des petits logis et des longues lieues qu’on aurait à faire chaque jour, il voyagerait seul et que la reine prendrait un autre chemin que lui, par petites étapes. Elle partirait la première. Peut-être le roi désirait rester seul avec Agnès. Marguerite avait l'habitude de voyager avec la reine. Jamet avait bien vu le parti qu'il pourrait tirer de la confidence du roi Charles; il alla trouver Marie d'Anjou, lui exposant le désir de son mari. Il ajouta que Marguerilc d'Écosse devrait suivre un troisième itinéraire, à cause du nombre de ses femmes et de ses coffres. La reine y consentil avec tristesse, car elle était épouse humble et soumise. On apprit bientôt par le maître d'hôtel, Jean de la Haye, que rien n'était arrêté de tout cela. Pour la jeune Marguerite

d'Écosse, il y avait bien de quoi « se mérencolier ». Mais ce n'était pas le chemin du retour en Touraine que la jeune dauphine allait prendre.

Comme il convient, à la veille d'un voyage, le roi Charles décida de faire le pèlerinage de Notre-Dame de l’Épine avant de quitter Châlons. 11 y avait là un vieux sanctuaire que l’on reconstruisait, où l’on honorait la perpétuelle virginité de Marie sous le symbole du buisson ardent, l'épine. Marguerite d'Écosse y accompagna le roi. C'était un jour d’août très chaud et Marguerite, en rentrant dans la chambre froide du vieux palais épiscopal, sa demeure, retira imprudemment ses vêtements et resta en cotte. Elle prit froid ; le lendemain, elle était fort mal et toussait beaucoup. On dut la transporter dans le cloître de l’église Saint-Étienne, où elle trouverait plus de tranquillité : et l’ordre fut donné de faire cesser les sonneries de cloches dans la petite ville sonnante.

Ce mal, subit, surprit tout le monde, car Marguerite était demeurée jusqu’à ce jour « très joyeuse ». M° Guillaume Leothier, médecin du dauphin, attaché à lui depuis l’enfance, un homme de cinquante-six ans, l’examine et la soigne. Il diagnostique un gros rhume, mais reconnaît aussi que les poumons sont atteints. Alors reparaît le méchant Jamet, toujours aux écoutes, qui commente la maladie et ses causes : Marguerite avait trop veillé et tourné trop de rondeaux. Le malheur était sur la France. Le roi s'inquiète et questionne naïvement : « Cela fait donc mal à la tête de faire des rondeaux ? » Et dans le privé, Jamet ajoutait de basses calomnies sur l'origine de ce mal : « Ge sont amours », disait-il, comme les poètes eux-mêmes qui, tant de fois, s'étaient représentés lassés de la vie.

Quelle solitude, tout à coup, dansle cloître de Saint-Étienne où la dauphine va bientôt agonisetr! L’étiquette s’opposait à la présence du roi et de la reine. Mais on ne voit pas davantage le dauphin. Ainsi Marguerite demeure avec les médecins et les dames de son entourage. Mais au lieu de chercher

à la soulager, its la tourmentent plutôt. Car ils veulent réconcilier son âme avec Dieu, et ils savent que Marguerite ne pardonnera pas, ne pardonnera jamais au méchant calomniateur dont les paroles sont cause de sa mélancolie et de son mal. Marguerite, qui étouffe et tousse ne cesse de protester de son innocence : « Je prends sur Dieu et sur mon âme, sur le baptême que je reçus sur les fonts, que je n’ai onques desservi Monseigneur et ne lui fis tort. » Elle n’a pas trompé son mari. Pierre de Brézé, qui assiste à cette scène pénible, sort tout dolent de la chambre, disant : « C’est grand pitié de la douleur et du courroux que souffre cette dame. » Et pensant à Jamet, le sénéchal s’écrie : « Ah! faux et mauvais ribaud, elle meurt par toil »

Que Madame pardonne à Jamet, c’est la pensée des dames et des demoiselles qui l’entourent ; et c’est aussi le sentiment de maître Robert Poitevin, médecin du roi, qui est prêtre et vient de la confesser. Madame dit qu'elle pardonne à tout le monde. Mais le nom de Jamet de Tillay, elle ne le prononce pas. Que fait-elle d’ailleurs pour aider à sa guérison? Elle s’abandonne toute à sa mélancolie. Qu'on ne lui rompe pas la tête avec tant de questions! Robert Poitevin administre sa malade et sa pénitente : « Madame, vous souvient-il bien de Dieu? » Et elle murmure : « Oui, maître Robert. » — « Madame, ne l’oubliez pas! » Et la faible réponse vint : « Neny, je ne l'oublierai pas. » Alors le prêtre hasarde la question à laquelle il attachait une telle importance : « Madame, vous avez pardonné à tout le monde, n'est-ce pas? » Mais Marguerite, qui va mourir, retrouve assez d'énergie pour s’écrier : « Non, en vérité! » — « Sauf votre respect, proteste Poitevin, Madame, vous l'avez pardonné et vous le devez faire. » Mais lui non plus n’osa pas prononcer le nom odieux. On va passer le cierge entre les mains de la moribonde. A-t-elle vraiment pardonné à l'exemple de Notre Sauveur Jésus-Christ ? Le ciel va-t-il s'ouvrir, et la Vierge et les saints recevront-ils son âme, lorsqu'elle sortira de son

jeune front sous la forme d’un petit enfant que porteront les anges? Alors ceux qui la veillaient l’entendirent encore parler. Mme de Acqueville saisit un murmure. La dauphine, qui revoyait toute sa vie, disait que, si ce n'était sa foi, elle: se repentirait bien d’être venue en France.

Alors maître Jean Boutet, apothicaire et valet de chambre de Monseigneur le dauphin, un de ses espions peut-être, s’'approcha du lit de Marguerite et recueillit ses dernières paroles, les paroles d’une jeune femme de vingt et un ans: « Fy de la vie de ce monde, et ne m'en parlez plus, et plus qu'autre chose m'ennuie! »

Les incidents qui suivirent la mort de Marguerite d'Écosse, l'enquête ordonnée à Tours’, montrent assez les intrigants qui entouraient le roi Charles et cherchaient à le gouverner,

Louis n’a pas la confiance de son père: mais il le sert très énergiquement et avec intelligence dans les missions qui lui sont confées. Il va chercher à tenir le fil des intrigues formées autour de Charles. Sans doute, d’une manière souple, il $e rapprochera parfois très habilement de son père; mais on le voit bien, une fois de plus, Louis va tenter de s'emparer du pouvoir. Son impatience et ses bavardages le perdront. Fort mal avec le roi René, il se montre alors d'intelligence avec le duc d'Orléans; et il feint aussi d’être en très bons termes avec Brézé qui a une partie du gouvernement. Il agit de même envers Agnès Sorel dont il cherche, par des présents, à gagner les bonnes grâces. Mais des altercations bien vives s'élèvent entre la puissante favorite et le dauphin Louis. Il la menace, paraît-il, un jour, de son épée, et lui donne un soufflet?. De tout cela, nous ne sommes pas très certains : mais nous sommes assurés que Louis veut être le maître, et qu'il cherchera à perdre Brézé, à faire dissoudre la garde écossaise qui était la garde du corps du roi Charles *.

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