Beaucourt, IV, p
Louis, pour seconder ses desseins, a jeté les yeux sur Antoine de Chabannes qui était un capitaine aventurier. Il le connaissait bien, ce bon compagnon qui voulait parvenir à la fortune par son adresse aux armes et son courage’. Il avait fait campagne en Suisse auprès de lui; et Chabannes avait réalisé de bonnes prises, au retour, sur les gens du ducde Bourgogne. Mais le maréchal de Bourgogne s'était vengé de lui; et le dauphin disait, en plaisantant, à Chabannes : « Le maréchal de Bourgogne vous a déferré! Par la foi de mon corps, ce maréchal fait au rebours des autres, car les autres maréchaux ferrent les chevaux, et celui-ci les déferre. » — « Monseigneur, vous dites vrai », avait répondu Chabannes; « mais pour ferrer mes chevaux et ceux de ma bande, j'ai eu 10000 écus du pays du maréchal, ct je me suis bien chauffé en ses pays, et bu de bons vins!»
Vers les fêtes de Pâques de l’année 1446, le dauphin qui était en son retrait au château de Chinon fit venir Chabannes. Le conduisant à une fenêtre qui donnait sur les champs, il lui montra un archer écossais qui traversait la douve du fossé portant la livrée du roi : « Voilà ceux qui
tiennent Île royaume de France en sujétion. » — « Qui sont-ils », demanda Chabannes. — « Ces Écossais ! mais si on le voulait, on les en garderait bien ». — « C’est pourtant
belle chose que cette garde, dit Chabannes, et entre{autres choses, je la prise plus que choses que le roi ait faites. » Et Chabannes déclara que c'était un beau spectacle que de voir la garde écossaise chevaucher par la ville ou par les champs, assurer la sûreté du corps du roi : « N'eût été la garde, on eût entrepris beaucoup de choses qu’on n'a pas faites. » Chabannes ne dit pas lesquelles. Mais Louis détestait les Écossais; et il pouvait bien penser que leur garde faisait obstacle à des projets qu'il portait dans son esprit.
1. Chronique Marliniane, p. 53-54. — La déposition d'Antoine de Chabannes est conservée en minute dans le ms. fr. 15537, fol. 8. Mon texte est rajeuni. Cf. Duclos, III, p. 50.
Alors Louis s'apitoya sur lui-même, comme un homme simple qui ne sait pas jouer au plus fin, et dont la vie a été une perpétuelle déception. Le roi n'avait pas su l’employer. Et lui, qui savait se servir des gens, il envoya Chabannes en Savoie, avec une mission, en lui promettant 20 000 livres de rentes sur le comté de Valentinois!.
Un jour, à Razilly où séjournait le roi Charles, Louis fit venir Chabannes au retour de sa mission. Et tout en chevauchant, il le prit par le cou, disant : « Venez çàl Il n'ya rien à faire que de mettre ces gens dehors.»— «Et comment? » demanda Chabannes.—« Bien, la chose est facile; j'ai quinze ou vingt arbalétriers et trente archers, ou peu s’en faut; et vous, n'avez-vous pas des archers? Envoyez-les quérir! » — « Mais, Monseigneur », fit observer Chabannes, « la chose . n’est pas à faire si aisément, car le roi a tous les gens d'armes à son commandement, et ils sont ici autour. » — « J'ai assez de gens, reprit le dauphin. » — « Comment pensez-vous faire ceci?» continua Chabannes. — « Vous savez, dit le dauphin, que chacun a loi d'entrer à Razilly qui veut : nous ÿ entrerons, les uns après les autres, de telle façon qu’on ne s'en apercevra pas, et nous sommes assez de gens pour ce faire. J'aurai mes trente archers, et quinze ou vingt arbalétriers et les gentilshommes de mon hôtel. Je gagnerai bien des gens de l'hôtel du roi... Puisque j'ai tous ceux que j'ai nommés, je ne puis faillir à me trouver le plus fort. Toutefois, il y a deux petites tourelles où il faudra aller tout droit; mais ce n’est chose qui vaille?! »
Chabannes, qui avait couru tant d'aventures, demeura pensif : « Monseigneur, la chose est bien plus forte à faire qu'à dire : car quand vous auriez Razilly, et tout ce que vous demanderiez, les gens d'armes viendront incontinent avant, qui prendront tout le monde dedans. » Mais Louis
1. Le Jouvencel, II, p. 323; Duclos, IIL, p. 50. 2. Beaucourt, IV, p. 193-194.
répondit : « Quand je le voudrai, je ferai bien tant que j'aurai le Coudray! à mon commandement. Ne vous souciez d’ailleurs, car je vous ferai des biens plus que vous n'en eûtes oncques ; et se fera bien la chose... Je veux y être en personne, car chacun craint la personne du roi, quand on le voit. Et si je n’y étais en personne, je doute que le cœur ne faillit à {mes gens quand ils le verraient; mais, en ma présence, chacun fera ce que je voudrai, et tout se fera bien. Car je mettrai bonnes gens, et sûrs, autour de lui; et au fait de la garde, je l’y mettrai bonne et sûre, car j Y: mettrai trois ou quatre cents lances. » |
Chabannes était bien embarrassé. Il craignait de perdre, en jouant ce gros jeu; et il répondit qu'il couchait dans la chambre du roi, comme l’un de ses plus intimes favoris. Cela n'était pas pour embarrasser Louis qui n'avait nullement, disait-il, l'intention de les destituer, mais de se servir d’eux. Ce qu'il voulait, c'était le gouvernement : « Je suis content, ajouta-t-il encore, que vous couchiez devers le roi, et nous le contenterons bien au fait de ses mignons (ici, il nomma le seigneur de Clermont et un autre)... Quant au sénéchal (Pierre de Brézé), je sais que vous l’aimez bien. » — « Certes, oui », interrompit Chabannes. — « Aussi fais-je, reprit le dauphin, et suis content qu'il gouverne comme il a accoutumé, mais ce sera sous moi. »
La conversation en demeura là, et peu de jours après, Louis s’informa si les archers étaient arrivés : « Envoyez-les querir, et ne vous souciez de rien, dit-il à Chabannes, car tout est bien. » Louis comptait trouver beaucoup d'amis parmi ceux qui avaient à se plaindre de Pierre de Brézé, le sénéchal, qui faisait argent de tout et venait d'obtenir le comté de Maulevrier. On savait qu'il gouvernait le roi au moyen d'Agnès; et le dauphin avait personnellement à se plaindre de lui, car il l'avait laissé sans argent en Allemagne*.