Ibid., p
Le roi Louis est tout haletant : « Monseigneur le grant maistre, je vois en Normandie à grant haste, comme vous savez, cuidant trouver les Anglois prests à descendre. Mais je trouve que l’armée de mer, le jour devant que je arrivasse, s'estoit retraicte et descendue en terre et habandonné en mer. Quant je vys que nous ne faisions riens, il me sembla que pour rompre le propos des Anglois de venir en Normandie, que je devoyeenvoyer mes gens courre en Picardie, affin de leur destruire le païs là où les vivres les eussent Suivys !... » |
Ce fut horrible, et tout flamba de la Somme jusqu’à Hesdin?. Le 1° mai, le roi partait de la Victoire avec son armée et son artillerie. Il les déploie devant le Tronquoy. Le château est fort battu par l'artillerie et le lendemain, de bon matin, les Bourguignons se rendent : « lesquels pour les grans maux qu'ils avoient fait aux pays le roy fit pendre et exécuter ». Le château est démoli. Le 31, le roi se rend à Tricot, près du Tronquoy. C'est la fête des Innocents. Le roi ne travaille pas. Le lendemain, jour de l’Ascension de Notre Seigneur, repos pour lui et l’armée. Mais il somme la ville de Montdidier d’avoir à se rendre. Ceux qui veulent retrouver les gens du parti bourguignon peuvent le faire. Louis ordonne d’abattre les portes et les murs de Montdidier, de combler les fossés : « il fait ville champestre ». Reddition de Roye, de Bray, d’Ancre. Le roi assiège Corbie (r1 mai), rentre à la Victoire, le 14 août, puis regagne Compiègne.
On vit Jacques de Saint-Pol, gouverneur d’Arras, porter secours avec ses hommes à un village qui flambait. Ils se font prendre. Mais le roi gardera Saint-Pol près de lui, et de ce chevalier de la Toison d’Or il fera un chevalier de l’ordre
1. Lettres, V, p. 363. | 2. Voir Jean Molinet. — Les détails que je donne sont tirés des Arch. com. de
Compiègne, BB. 5.
3. Lettres, V. p. 366. — Les gens de Corbie, Montdidier, Roye et Doullens se réfugient à Amiens (Mile Dupont, Commynes, III, p. 208, 209; Arch. com., BB. 12,
fol. 13).
de Saint-Michel. Les Anglais pourront venir maintenant, ils ne trouveront plus rien. Ceux de Calais n'osent d’ailleurs bouger : « Et n’en est pas venu ung pour se monstrer devani nos gens. » Le roi Louis pense aux vieux Anglais d'autrefois, et il ajoute pour son grand maître : « Vous en avez bien veu d’autres qui se feussent venuz monstrer '! »
Ainsi le roi s’opposera à leur « descente-et dampnable entreprise », tandis que l'Empereur marche sur Metz. Le duc de Bourgogne a dù diviser son armée en trois tronçons et il n'aura plus que ses Picards pour faire la jonction avec les Anglais*?. |
Ils étaient r 500 hommes d'armes et 14000 archers avec leurs servants. Et le roi Édouard devait faire passer 3 oo0 hommes d'armes en Bretagne. Le roi Louis est informé de tout. Il a fait acheter des lettres au secrétaire d’'Angleterre*. Sans doute il connaît le plan suggéré par Charles le Téméraire : ne pas s'attaquer à la Normandie, mise en état de défense, marcher sur Reims, traverser les possessions bourguignonnes jusqu à Péronne et essayer de se faire livrer Saint- Quentin par le connétable de Saint-Pol.
Marcher sur Reims! Mais Dieu, qui a toujours aimé ce royaume, a disposé les choses autrement. Le roi Louisse frotte les mains à cette pensée, et aussi parce que ce fou de Charles s’obstine à tenir fastueusement Île siège de Neuss, sans s'occuper des Anglais qui courent maintenant sur les Bretons et les appellent des traîtres{. Rigoureusement, Louis continue à faire le vide par le feu et la destruction des denrées.
Il ne sait toujours pas où est le roi Édouard, et même si les Anglais sont descendus : « I1z n’ont fait jusques icy que danser à Saint-Omer », dira-t-il plaisamment. Les prisonniers d’Abbeville l’ignorent également. Le roi demeure donc
1. Lellres,V, p. 337. — 2. Ibid., p. 369. — 3. Commynes, I, p. 268-269. h. Lettres, V, p. 366. — 5. Ibid., V, p. 370.
à Beauvais, d’où il donne l’ordre de brûler Doullens, sauf les églises. Il fait mettre Reims en défense?. Car le roi de France a été averti que le roi d'Angleterre veut s’y faire couronner : « Que Dieu ne veuille et Nostre Dame! » Si les Rémois ne font pas diligence pour fortifier la ville, « on y mettra le feu ». La menace a porté; et Louis écrit à ses « chiers et bien amez » les habitants qu’il leur sait bon gré d’avoir commencé à faire les fossés. Il lui déplaisait d’avoir à détruire la ville. Mais il faut que les fossés soient taillés droit, et qu'ils aient au moins la hauteur d’un homme. Louis demande aux «plus puissants de la ville », c’est-à-dire aux riches, « de faire chascun une coulevryne à croc », comme ceux de Neuss, « car c’est une bonne et grande deffense pour places‘ ». Raoulin Cochinart le leur expliquera : le fossé de Reims doit être « sy profond qu'il soit hors d'’assault et à pied droict... qu’il soit bien aprofondy... Et pour ce, faictes diligence de y besoingner, et jour et nuit°».
Le roi Louis n’est pas seulement prévoyant; il est surtout ingénieux dans l’adversité. Il sait susciter à son adversaire toutes sortes de difficultés locales qui le paralysent. Ainsi Louis fait défier Charles le Hardi par le duc de Lorraine. Il l’inquiète en Luxembourg; et surtout il noue une alliance de dix ans avec les Suisses et les villes du Rhin, comme Bâle et Strasbourg. Il apaise leur querelleavec Sigismond. Hagenbach, qui avait reçu la mission de faire de l’Alsace une province bourguignonne, est massacré par ses administrés.
Le roi Louis allait avoir les mains libres pour s'occuper des Anglais. |
Les Anglais sont passés à Calais sur les cinq cents bateaux de Hollande à plats bords propres au transport des chevaux. La navette entre Douvres et Calais dure trois semaines
1. Leltres, VI, p. 1-2. — 2. Ibid.,p. 3. — 3, Ibid., p. 5. — 4. Ibid., p. 5-8. 5. Tbid., VI, p. 10.
(mai-juin 1475). Édouard débarque le 4 juillet. Et peut-être, si le roi Louis avait prêté aux choses de la mer l'attention qu'il portait aux autres opérations, eût-il arrêté les Anglais!. Louis tient maintenant entre ses mains la lettre de défi par laquelle le roi Édouard demandait qu'il lui rendît le royaume de France qui lui appartenait, afin qu'il püût remettre l'Église, les nobles et le peuple dans leurs anciennes libertés. On le voit, le roi anglais se donnait comme le protecteur des Français tenus en sujétion par Louis.
C'était mal connaître le roi et les Français. Louis joue au plus fin. Il lit la lettre et se retire seul dans sa garde-robe. Puis il fait appeler le héraut d'Angleterre et lui expose qu'il savait bien que le roi Édouard n'était pas descendu en France de son propre gré, qu’il y avait été contraint par l'ambitieux duc de Bourgogne, par les communes d'Angleterre pour lesquelles la guerre en France était une affaire. Il prenait doucement la chose. Le duc de Bourgogne avait levé son siège de Neuss, ruiné. Quant au connétable de Saint-Pol, qui entretenait des intelligences avec le roi d'Angleterre dont il avait épousé la nièce, c'était, disait le roi, un trompeur : «Il ne veult vivre, sinonen ses dissimulations,et entretenir chascun, et faire son prouffict?. » Le roi Louis n'aime pas la guerre. Que le héraut anglais retourne vers Édouard et lui explique la situation. De sa main, le roi remet au héraut 300 écus comptant, et lui en promet r 000 s'il persuade son maître. Le roi Louis sait donner et promettre.
Quand le héraut sort de la garde-robe, le roi lui fait apporter une belle pièce de velours cramoisi de trente aunes. Les gens qui se tenaient dans la salle auraient bien voulu connaître le sujet de leur conversation. Mais le visage du roi ne le trahit pas. Louis appelle Commynes et lui
1. Commynes, 1, p. 257. — Sur les détails du passage, cf. Rymer, V, pars II, p.69, 60, 61.