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L'AFFAIRE DES COMTÉS DE PERPIGNAN ET DE ROUSSILLON

Le roi Louis débuta dans la vie diplomatique avec plus de zèle et d’ambition que de maîtrise. I1 faut toujours apprendre son métier. C'est ce que nous allons voir en donnant un aperçu sommaire de ses relations avec la Catalogne et le royaume d'Aragon.

La Catalogne était alors un État indépendant rattaché, d’une façon presque nominale, au royaume d'Aragon. Elle était -gouvernée par le primogénit, qui est exactement ce qu'était Je dauphin par rapport au roi de France. En fait, la Catalogne était un État maritime aspirant à l'indépendance, et dont les cités étaient administrées d’une façon démocratique par des corps élus. Ce pays était riche avec ses cités maritimes prospères. On vantait la propreté et la beauté de Barcelone. Au principat de Catalogne, on rattachait le royaume de Majorque ainsi que les comtés de Roussillon et de Cerdagne.

Louis, dauphin, était déjà au courant des aspirations des gens de Barcelone. Tandis qu'il faisait l'apprentissage du métier de roi, il était en relations avec don Carlos, prince de Viane, primogénit d'Aragon, qui, en l'année 1460, pour faire échec à son père et répondre aussi aux aspirations des gens de Barcelone, s'était jeté dans la cité. Jean II d'Aragon était un petit vieillard décidé qui n'’hésita pas à

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faire arrêter son fils. Et la ville se trouva un instant en pleine sédition.

Au moment où le roi Louis arriva au trône, le prince de Viane mourut; il lui avait recommandé sa cause et ses serviteurs. Louis se trouva entre deux attitudes qu'il pouvait raisonnablement adopter. Ou bien favoriser les Catalans dont les tendances françaises étaient sincères et fortes, ou bien soutenir Jean IT en se faisant payer son appui. Louis ne sut se décider. Il adopta de jouer un double jeu, bien qu'au fond nous ayons lieu de croire qu'il caressa le rêve de faire de la Catalogne une terre française. Un contemporain, bien informé, lui prête ce propos concernant le roi d'Aragon : « Je le mettrai hors de tous ses royaumes tant et si bien qu'il ne lui restera pas la moindre parcelle de terre à lui, pour s’y faire enterrer’. »

Voilà un vaste projet que Louis n'aurait pas conçu avec l'expérience de l’âge. Il ne tenait pas compte du sentiment national des Catalans, ni de la ténacité des marchands héroïques de Barcelone qui étaient profondément attachés à leurs coutumes et à leur cortès. On ne voit pas bien Louis, épris d’'absolutisme, régnant sur la Catalogne fuériste. L'amour des Catalans pour leurs libertés et leurs usages, leur loyalisme, en un mot, qu'ils n'avouaient pas, amena le roi à faire une volte-face. Il résolut de s’allier avec Jean II d'une manière secrète, ce qui lui permettrait de prendre des gages aux dépens de ceux qui pouvaient se croire ses amis. C'est ce qui arriva l’année 1462, au traité de Sauveterre et de Bayonne, le g mai. Le roi Louis s’engagea à aider Jean II dans la conquête des places navarraises. Et comme le roi d'Aragon était à la fois avare et à court d'argent, il s’obligea à payer à Louis la somme considérable de 300000 écus d'or. ‘Il donnait en hypothèque ses États, et, en particulier, les

1. Témoignage du vicaire général de Gérone, Alfonsello, cité pay Joseph Calmette,

Louis XI, Jean II et la révolution catalane, p. 380. — Notre court exposé n'est qu'un résumé de cet admirable ouvrage enrichi de nombreux documents.

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revenus royaux perçus dans les comtés de Roussillon et de GCerdagne. L'aide militaire de sept cents lances n'était pas extrêmement lourde; la caution paraissait bonne. Le roi Louis, en signant le traité, se montra donc habile.

Mais la nouvelle de l’aliénation des comtés de Roussillon et de Cerdagne se répandit bientôt à Barcelone où elle fit le plus mauvais effet. Les Catalans comprenaient qu’on en voulait aux libertés du principat, et même à son intégrité. Ils estimaient que les comtés étaient à la fois indissolublement unis au principat et à la monarchie aragonaise. Le Général de Catalogne* décréta la levée immédiate d’une armée, et il déclara le roi et la reine d'Aragon ennemis publics. La révolution catalane était maintenant un fait accompli. Jean II n’attendait plus que le secours des Français.

Au mois de mai, le roi Louis se trouvait à Bordeaux. C’est de là que partit l’armée française que commandait Gaston IV de Foix. Elle se concentre à Narbonne d’où Gaston lance un manifeste. Les Français se donnent comme les amis du roi d’Aragon qui descendent châtier ceux qui l’ont banni de sa terre, pour abattre une rébellion tyrannique. Ils vont se porter au secours de Perpignan dont le château est assiégé par les gens de Catalogne. Les Français enlèvent le Pas de Salses, prennent la Salanque dans les environs de Perpignan et Canet. Les deux cols de Perthus et de Panissas permettent de déboucher sur le revers méridional des Pyrénées. Les troupes franco-aragonaises sont sous Barcelone, qui est assiégée du 8 septembre au 3 octobre 1462. L'opération était prématurée et l'on dut lever le siège, tandis que les Barcelonais, pleins d'enthousiasme, saluaient le départ de leurs ennemis aux cris de : « Castille! Castille! » Les troupes franco-aragonaises devaient se retrouver devant Saragosse où l’arrivée des Castillans, vieux alliés de la France, ne permettait pas

1. On donnait ce titre au Conseil général, ou Députation, commission permanente ayant toutes attributions politiques, militaires, financières.

une lutte entre leurs gens d'armes. Une trêve est signée. Ainsi se termina la campagne de Gaston IV.

Ce fut, on le voit, une opération assez aventureuse et de nul profit pour les troupes de France et d'Aragon.

Le roi Louis ne l’entendit pas ainsi, etil se retourna contre le château de Perpignan qui devait lui être livré en vertu du traité de Bayonne. Les conseillers de Perpignan demeuraient bien embarrassés. Les Français étaient dans la place, menaçants; Charles d'Oms avait braqué ses canons sur la ville, faisant connaître à ses défenseurs qu'il leur accordait quelques heures seulement pour qu'ils enlevassent la bannière royale. C'est alors que le roi confia une nouvelle armée au duc de Nemours. Les Français entrent dans le château (7 janvier 1463), et les villes du Roussillon tombent, l'une après l’autre, entre les mains du vainqueur. De Perpignan, le duc de Nemours alla soumettre Collioure. Elne se rendit le 13. Le 3 février, les habitants de Baixas prêtaient hommage au roi de France. Jean de Salazar et Arnaud de Miglos dirigent une campagne pour conquérir la Cerdagne. Puycerda est æéduite dès le 16 juin. Ce n'était plus la bannière d'Aragon qu'on arborait à Perpignan, mais celle de France. L’annexion des comtés était un fait accompli. Charles d'Oms resta capitaine du château et Bernard d'Oms,gouverneur du Roussillon. Un parlement fut établi à Perpignan et le roi de France battit monnaie dans la capitale des comtés.

Telle fut la situation de fait, qui se perpétua durant dix années à peu près sans trouble, grâce à l'interprétation que Louis donna au traité de Bayonne. Cette situation fut lourde de conséquences. Il est certain que, grâce à elle, le roi de Castille a pu devenir le seigneur des Catalans, ce que ne devint jamais le roi Louis, comme il l'avait peut-être rêvé.

. Mais ne vaut-il pas mieux tenir que courir?

Que le roi Louis est un homme singulier et curieux, toujours par voies et par chemins, dans son costume de pèlerin qui surprend tout le monde! Quel pèlerinage accomplit-il sur la terre de France? Il y fait son salut comme roi. Ainsi il l’eût fait comme moine. Et il dira plus tard au roi de Portugal qu'il avait désiré d'être moine’. Il le fait sérieusement, son sourire demeurant caustique et amer. Louis est le bourreau de lui-même. S'il cherche à plaire, c’est qu'il veut séduire. Mais Louis n’a qu’un but : tenir le grand serment qu'il a prononcé au sacre de Reims. Il veut garder le domaine de France, l’entreteniret l’augmenter, « remectre à nostre povoir ce qui par ci devant en avoit esté séparé, aliéné, disjoinct? ». Le premier acte important du roi, le 9 septembre 1467, est la révocation des aliénations du domaine de la couronne.

On pourrait tenir le roi Louis pour quelque mystique qui a toujours les yeux fixés sur la Vierge”, sa protectrice et celle du royaume, dans le ’geste qu’il demandera plus tard de fixer sur sa tombe de Cléry pour l'éternité. Mais Louis est bien un homme de cette terre, et sur sa terre. Il a voulu tout connaître d'elle. C’est pourquoi il est devenu pèlerin. Il le dira dans une ordonnance qu’il va rendre pour confirmer

1. Communication de M. J. Calmette à M. A. Gandilhon, op. cit., t. XX, p. 355. 2. Ord., XV, p. 16.

3. Voir les indications qu'il donna pour son tombeau à Cléry, p. 212-213,

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les privilèges de la Hanse teutonique autorisant les marchands allemands à avoir leurs comptoirs en France, à y acquérir des biens! : « Comme après nostre advénement à la couronne et au royaume, et que nous avons visité la pluspart d'icelluy pour mieulx cognoistre et sçavoir l’estat, police et gouvernement de chascune des parties d’icelluy nostre royaume, et aussi des affaires de noz subjects y demourans, afin de subvenir et pourveoir aux deffaultes et nécessités qui y pourroient estre subvenues au détriment d'’iceulx et de la chose publique de nostredict royaume... »

Louis travaille. On ne saitcomment l’aborder. Levé de bon matin, ses oraisons faites, il va entendre la messe. À près quoi, il passe dans sa salle à manger, où il ne cesse d’expédier des affaires; et là il demeure jusqu’à la vingtième heure au moins. Vers la fin de la journée, il prend un peu d'exercice, soit à pied, soit à cheval ; au retour, Louis tient encore conseil avec quelques-uns de ses serviteurs jusqu’à l'heure de son souper. Il s’y trouve d'assez bonne heure et ne se couche que tard ?. |

Le roi marquera tout de sa personnalité. Elle s'affirme dans les ordonnances qu’il rendit plus nombreuses qu'aucun de ses prédécesseurs *, dans les milliers de lettres qu’il dicta à ses serviteursé. Car Louis n’a pas de ministres : il a des secrétaires, des agents, des commandants d'armée, des espions. [Il veut tout savoir et tout faire par lui-même. Et ce qu'il demandera surtout à ses agents, c’est de lui trouver de l'argent. Car il en faut à un propriétaire qui veut arrondir ses domaines, qui a une politique. Il lui en faut, dût-on en chercher, suivant son mot, dans la « boîte de l’enchanteur ». Il lui en faut pour payer les 12 000 bons soldats commandés

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