PI
Le dauphin Louis est roi. Il est roi non couronné. Il est le maître du royaume qu’il attend depuis vingt ans. Et le voici qui quitte rapidement Genappe avec tous ses chariots et ses bagages. Il traverse le Hainaut; il est en marche vers la France. La mort de son père n’a pas été un événement inat- . tendu et qui l'attriste en rien. Son père était son ennemi, et on avait vu avec scandale Louis consulter les astrologues sur l'heure, on peut presque le dire, souhaitée de son décès.
L'événement intéresse autant son bel oncle, Philippe le Bon, puisque celui-ci a pu croire un moment que la guerre allait éclater entre la France et la Bourgogne. Si Louis était dans l’expectative, Philippe demeurait sous les armes. Mais maintenant l’armée que le duc de Bourgogne a levée va servir à conduire le dauphin au sacre. Voilà le duc Philippe tiré d’un grand embarras et fort chatouillé dans sa vanité. Il a toujours rêvé d’être le protecteur de France; il va pouvoir accompagner Louis à Reims, avec une armée « terrible et merveilleusement grande ». Il quitte en hâte Hesdin, se rendant à Lille où il passe cinq ou six jours, convoquantses gens d'armes et ses nobles’. Il donne un regard à ses coffres qui sont si lourds d'or et d'argent; car il thésaurisait, suivant l'habitude de sa famille, prévoyant qu'il aurait un jour à régler de « hautes entreprises ». En attendant, il a envoyé
1. Fin de juillet 1461. — Le roi a trente-huit ans. 2. Chastellain, IV, p. 22. | 3. Ibid., p. 25.
PRE pr
vers le nouveau roi le seigneur de Croy, qui est prud’homme et chevalier, pour rassurer Louis qui s'inquiète déjà de cette grande armée bourguignonne dont on n’a vraiment pas besoin : « Beaux oncles ne se doit doubter de nulluy puisqu'il estavecques moy, et moy avecques luy. Comment! ne suis-je roy? de qui doit-il avoir peur ? » Le seigneur de Croy répond que Philippe n'agit pas ainsi par crainte de personne, mais pour le servir et l’honorer, si besoin était.
Louis fait déjà la moue:; il s’est remis entre les mains de son oncle qui peut bien lui faire confiance. On change alors de propos ; mais, on le voit, le roi n’entend pas avoir un protecteur”.
Louis est à Avesnes, où il attend son bel oncle. Il a le grand sceau et fait sceller de cire verte la confirmation des privilèges de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem : il appartient à la majesté royale de prendre sous sa protection ceux qui combattent pour la foi catholique?. Déjà les gens de France s'inquiètent du nouveau maître, entre autres ceux qui avaient gouverné dans les dernières années du règne de Charles VIT. Pierre de Brézé, le grand sénéchal de Normandie, n’a pas osé aller vers lui; il a délégué un de ses serviteurs, le petit Meny*. Louis ne veut même pas le recevoir, car Brézé était celui qu'il haïssait le plus,avec Antoine de Chabannes, comle de Dammartin, grand maître de la maison du feu roi. Ils demeurent épouvantés.
Et Louis aussi semble épouvanté de celte puissance qu'il a cependant tant souhaitée. Il parle avec Jean de Croy : « Seigneur de Chimay, qu'est-ce de ce monde, et des adventures
1. Prosper de Camulis dit qu'il a vu-le dauphin déjà bien las de Philippe et il avait soupçonné Charojais de vouloir le livrer au feu roi (Amb. Mil., I, p. 13).
2. Arch. nat., K. 70, n° 1. — Les gens de Compiègne sont venus à Mons demander confirmation de leurs franchises. Le roi remarque « qu'ils estoient les premiers de son royaulme venus en l'obéissance devers luy... et inconlinent monta le roy à cheval ct
ses gens et alla à Maubeuge » (Arch. Com. de Compiègne, CC., 22). 3. Chastellain, IV, p. 24.
que Dieuenvoyeaux hommes diversement, huy d’une, demain d'une autre? Et telle fois que à l’heure quand on cuide estre le plus malheureux de la terre, on est près de son bien : et quand on cuide estre le plus estable en sa fortune, subitement se renverse la roue ! Cecy dis-je pour moy-mesme, qui hier encore me tenoys pour le plus povre fils de roy qui ‘oncques fust,et qui depuis l’eage de mon enfance jusqu'à ce Jour présent n'ay eu que souffrance et tribulation, povreté et angoisse en diselte, et qui plus est,expulsion d’héritage et d'amour de père, jusque à estre constraint de vivre en emprunt et en mendicité, ma femme et moy, sans pied de terre, sans maison pour nous reposer, ne avoir un denier vaillant,s’il ne venoit de grâce et de charité de beaux oncles, qui m'a entretenu ainsi par l'espace. de cinq ans. Et maintenant, tout soudainement, comme si je partoye d’un songe, Dieu m'a envoyé nouvel heur; et en lieu de ma povreté passée, m'a fait le plus riche et plus puissant roy des chrestiens, et d’abondant plus encores beaucoup que le roy mon père, lequel on reputoit puissant par merveilles et que toutes nations redoutoienti{.» ÿ
Mais si Louis se montre ici loquace, et fait de la philosophie, il n’aime pas les discours des autres. Et quand Jouvenel des UÜrsins vient pour le haranguer au nom de la cité de Reims, Louis lui recommande par trois fois d’être bref?. On voit encore arriver à Avesnes les prélats et les délégués des bonnes villes, messire Guillaume Chartier, évêque de Paris,le duc de Bourbon, le seigneur de Beaujeu, son fils, Philippe, fils du duc de Savoie, le frère du comte d'Armagnac; et d’autres viennent tirer leur première révérence. Le moins habile n’est pas Joachim Rouault, maréchal de France, qui attend
pour se présenter que Louis sorte pour monier à cheval.