‹ Louis XI. Tome second: Le roiChapitre 5 sur 289 · Chastellain, IV, p · texte numérisé non relu

Chastellain, IV, p

2. Bibl. Nat., Le Grand, ms. fr. 6960, fol. 259. — Urbain Legeay, Hisloire de Louis XI, 1, p. 253.— Voir ce que dit Basin de la loquacité de Louis XI et de son impatience devant les envoyés qui parlaient trop (III, 177-178).

Alors le maréchal lui passe l'étrier, disant tout haut : « Tost, faites-moi place, et me laissez faire mon office! », chassant un autre écuyer qui se tenait là. Louis éclate de rire et l’accueille joyeusement, lui disant qu'il serait en effet son premier écuyer d’écurie. Le roi songe aussi à son parrain, le duc d'Alençon, qui était prisonnier au château de Loches, comme traître, et qu'il fait délivrer. On ne perdra jamais rien à servir le roi Louis.

Ce règne qui commence s'annonce comme une révolution. C'est pour quelques-uns la curée'. La maréchaussée est retirée à André de Laval et c’est Jean de Lescun, le bâtard d’Armagnac, serviteur de Louis, qui en hérite. Un autre de ses serviteurs, le seigneur de Montauban, est fait amiral de France au lieu du bien renommé Jean de Bueil: le vieux Gaucourt, avec des égards, est remplacé comme grand maitre d'hôtel par le seigneur de Croy, serviteur de Philippe le Bon, en qui Louis met beaucoup d'espérance. Un autre Bourguignon, le seigneur de l'Isle Adam, sénéchal de Boulogne, est fait prévôt de Paris à la place de Robert d’Estouteville. À Jean Coustain, le premier et le plus intime serviteur du duc Philippe, Louis donne la capitainerie du bois de Vincennes. Mériadec, serviteur de Louis, écuyer breton qu'il estimait, est nommé baïilli de Tournai. Simon Charles, qui s’est fait transporter en litière, est confirmé comme président de la Chambre des comptes. On ne peut contenter tout le monde; Louis renvoie bien des officiers impétrants à Paris?.

C'est maintenant au tour de Philippe le Bon de venir faire sa cour. Le duc salue humblement le roi Louis : il lui présente ses condoléances pour le trépas du roi son père, dont

1. Contrairement à ce que l'on répète, il faut plutôt admirer la modération du roi. [l pardonna à presque tous ses ennemis, n'exceptant de l'amnistie que sept personnces (U. Legeay, I, p. 257).

2. Chastellain, IV, p. 32-33; Chr. Scand., 1, p. 17; Ord., XV, p. 1. — Dans sa dépèche datée d'Avesnes, le 4 août, Prosper de Camulis note la supériorité intellectuclle du nouveau roi qui ne rencontre partout que soumission et obéissance (mb. Mil., 1, p. 19).

nature devait lui commander le regret, et lui adresse aussi ses félicitations, puisqu'il obtient la couronne. Philippe était un homme correct. Le roi l’accueille familièrement, glissant dans sa réponse sur les sentiments que son deuil pouvait lui inspirer. Et Philippe allait vêtu de noir, ainsi que ses gens. ; | | |

Il n'en était pas de même dans la maison de Louis où, jusqu’au jour du service, nul ne prit le deuil. Philippe, qui vient d'ouvrir ses coffres, laisse entendre à Louis qu'ils sont bien garnis; il offre au nouveau roi jusqu'à trois ou quatre cent mille écus. Le fait-il suivant sa propre vanité, qui était infinie, ou par amour de son protégé? Mais on ne voit pas que le roi Louis ait répondu à cette avance. Il le laissera venir!.

Le 3 août seulement on célébra dans l’église d’'Avesnes le service funèbre pour le roi défunt. Et le roi porta, pour la première fois, le manteau noir et le chaperon de deuil*. L'archevêque de Bourges officie; dans la chapelle, brillent les lueurs de cinq cents cierges autour dela représentation du corps du défunt qui était vêtu d’un riche drap d'or cramoisi. Ce jour-là on dit trois cents messes, et cent francs furent donnés aux pauvres ?.

Louis ne tenait déjà plus en place. Il paraissait agacé d’avoir attendu si longtemps le duc de Bourgogne dont il fit renvoyer l’armée. On conserva seulement cinq cents lances pour escorter la noblesse bourguignonne au sacre tant désiré. Louis part en hâte; il quitte le pays du duc sans prendre le temps de dire adieu à la comtesse de Charolais, laissant la reine le suivre comme elle le pourrait“. Elle dut emprunter les haquenées de la comtesse et ses chariots. Car c'est Reims, le sacre, que veut immédiatement le roi Louis *.

1. Chastellain, IV, p. 37-38. — 92. Suivant l'étiquette, semble-t-il.

3. Chastellain, IV, p. 42. — 4. Mais il n'oublie pas de confirmer les privilèges des gens de Tournai pour leur entière loyauté (Ord., XV, p. 7). — 5. Taxe pour les frais du sacre en Languedoc, d'Avesnes le 31 juillet (Le Grand, ms. fr. 6968, fol. 2).

Æt tandis qu’au cours de son voyage il regarde à l’horizon les clochers de France, il peut bien se rappeler le dit : « Au royaume de France a XVII mille clochiers!. » Chaque clocher, c'est vingt francs par an, l'un portant l’autre : ils valent vingt millions de francs pour tous impôts et gabelles. Avec ces vingt millions de francs, sans mener la guerre, on peut tenir dix mille lances sur les champs. Pour l'état du roi, deux millions de francs avec son domaine à pour les salaires et gages de ceux qui font les recettes, deux millions; item, pour les fortifications des bonnes villes et l'artillerie, cinq millions; en tout, dix-sept millions de francs. Ainsi l'on pourrait mettre en réserve trois millions; et chaque bonne ville n'est ici comptée que pour un clocher.

Voici Louis logé à Saint-Thierry-lez-Reims où, en attendant son oncle de Bourgogne, il règle aussitôt le cérémonial de son entrée?. Un ordre bref au vieil archevêque de Reims, Jean Jouvenel des Ursins, l’homme des remontrances. Ce sera pour samedi prochain : « Et pour ce donnez ordre que tout soit prest, et qu'il n’y ait point de faultes. »

Les Bourguignons, en grande pompe, viennent d'entrer à Reims. Le roi reçoit à Saint-Thierry les clefs de la cité et les fait également présenter à Philippe. Maintenant, Louis monte à cheval. Il est tard déjà, mais il fait clair encore. Louis entre dans Reims, au milieu d’un peuple sans nombre qui se presse dans la rue ou aux fenêtres. Au dire des jeunes et des vicux, jamais on n'avait vu si grande foule.

Le cortège passe, blanc et rouge, aux couleurs du roi. Les torches brillent : il est sept'heures du soir. Louis parade sur son cheval couvert de drap d’or, dans un costume

Te Héraut Berry, Le Livre de la descriplion des pays, p. 146 (Bibl. nat., ms. fr. 5930 fol. 24. Cf. fr. 1278, fol. 66). Il va sans dire que ce chiffre est fabuleux.

2. Chastellain, IV. p. 47. — C'est à Saint-Thierry que Louis accueille Thomas Basin qui est venu le féliciter et lui soumettre un plan de réforme du royaume (voir notre Introduction). — 3. Lettres, I, p. 1.

de satin rouge et blanc, tout pareil à celui de ses gens. Audessus de sa tête, on porte un dais. Le grand écuyer marche devant le roi ; près de lui est le duc de Bourgogne, au milieu de ses archers et de ses pages armés de vouges. Ils vont jusque devant Notre-Dame où le roi descend pour faire oraison ; et Louis se retire ensuite dans son palais. À minuit, il va entendre matines à Notre-Dame. Là, on lui a préparé son oratoire. Il se confesse et communie*.

Le jour du sacre, le duc de Bourgogne se lient en habit royal parmi les pairs; il éntre le premier dans la cathédrale où les attendait le roi. On apporte la sainte Ampoule au son des trompettes. On ouvre les portes ct, rapidement, Louis quitte le chœur, gagñe le parvis, tombe à genoux, les mains jointes. Tous suivent maintenant l’Ampoule, qui est portée au grand autel ; l'évêque de Laon soulève la fiole et la donne à baiser au roi. Longuement, à genoux, Louis Ja contemple et prie. Suivant le cérémonial, les pairs le déshabillent et le roi apparaît nu jusqu'à la ceinture. Au milieu des crosses et des mitres, des habits pontificaux, Louis est maintenant presque nu. On l’oint sur les yeux, sur Ia bouche, sur le nombril, aux aisselles, sur l'épaule et sur les reins. Alors l’Ampoule est remise sur l’autel et on passe au roi la chemise vermeille. Les prélats et les princes le revêtent de ses habits royaux semés de fleurs de lys. Il va s’asseoir, en gloire et en majesté, sur la chaire royale ; et le duc de Bourgogne, premier pair, lui met son bonnet. Philippe. prend Îa couronne, la lève à deux mains pour que tous puissent la voir ; il la soutient quelque temps au-dessus de la tête de Louis et la lui pose doucement sur le chef, criant à haute voix : « Vive [e roy! Montjoye Saint-Denis! »

La foule reprend le cri, clamant Noël ! tandis que sonnent les cloches, que trompettes et clairons brisent les oreilles ?.

1. Chastellain, IV, p. 64-55. Cf. Bibl, nat., ms. fr. 5:39, lol. 238 : l'Entrée de

Rains. — ». Chastellain, IV, p. 59. En fait, tous les pairs couronnèrent le rci.

Mais c'est le duc de Bourgogne qui lui donna la « colée » de l'épée (fr. 5739, fol. 245). à \

C'est le mystère du roi de France : un mystère qui étonne les Bourguignons eux-mêmes, accoutumés cependant à l'étrange faste de la cour de Philippe. Mais ce qui eût bien autrement étonné, inquiété le duc de Bourgogne, c'est le serment que Louis vient de prêter avec tant de gravité : un serment qu'il répétera souvent dans ses ordonnances, dans ses missives. Le roi a juré de réunir au domaine, au royaume, tous ses pays, même ceux vendus, aliénés ou engagés par ses prédécesseurs? : un serment qu'il tiendra, comme tant de vœux qu'il fera aux saints.

Le duc de Bourgogne arme ses jeunes chevaliers; mais ils sont bien nombreux, et déjà le roi Louis s’impatiente. Il vient de se retirer dans son palais pour se reposer. Maintenant, c'est la grande table qu'il préside, la couronne en chef. Mais la couronne lui paraît un peu large; elle ceint mal son bonnet; et Louis la met sur la table, près de lui, pour dîner à son aise. Il cause familièrement ; il parle tout le long du repas avec messire Philippe Pot, qui se tient derrière lui. Philippe Pot, c’est le bon chevalier de Bourgogne qui aimait à rire et faisait à Genappe les contes des Cent Nouvelles nouvelles. Les gens sont ébahis ; ils se montrent la belle vaisselle d’or et d'argent qui est celle que Philippe a prêtée.

Qu'il est heureux, le grand duc, de voir autour de lui tant de monde, d'assister paisiblement au couronnement du roi, de lui ouvrir ses trésors, et le trésor d’un cœur dont se mélie Louis ! Car c'est un fait que le roi partit de Reims, le jour même de son sacre, pour regagner Saint-Thierry où il donna peu de pensées à la fête et beaucoup aux matières de gouvernement *?.

1. Ord., XVI, p. 55. — Voir R. Delachenal, Histoire de Charles V,t, I, p. 81. I] se peut que ce soit le serment de style. Mais il semble bien que Louis lui prète un sens nouveau. À la fin de sa vie, il fera rechercher le texte de son serment, mais plutôt pour apaiser sa conscience de chrétien (fr. 6988 fol. 35 ; 6989, fol. 30, 38). Louis est très formaliste.

2. Chastellain, IV, p. 61-63. — Ce même jour, il reçoit l'hommage lige de Philippe

Après l'adoration traditionnelle à Saint-Marcoul, le roi prend le chemin de Meaux, laissant à Reims le duc de Bourgogne recevoir les compliments du chapitre. |

Louis vient d’édifier le peuple par sa dévotion et sa chrétienne humilité. Après tant d'adversités, le voici comblé de biens, plus puissant et mieux obéi que jamais roi ne l'avait été depuis Charlemagne®?.

le Bon (Commynes, éd. Lenglet du Fresnoy, Preuves, II, p. 343). Le roi donne une réponse intéressante aux magistrats de Reims qui demandent une diminution des impôts. La misère vient de l'absence du commerce et -de l'industrie. Il citait en exemple les ‘riches villes de Flandre et de Bourgogne (U. Legeay, I, p. 258).

1. Reims, 17 août ; Corbeny et Braisne, 18 août; La Ferté-Milon, 19 et 20 août; Meaux, 21 août. — Le 23 août, à Meaux, distribution de places (Bibl. nat., ms. fr. 20490, fol. 38) : autres distributions d'offices à Saint-Denis, le 28 août (Bibl. nat., ms. fr. 20489,.fol. 95).

2. Ce sont les mots mêmes de Prosper de Camulis, dans sa dépêche datée de Reims, le 17 août (Amb, Mil,, 1, p. 62). — On lit dans la relation du ms. fr. 5939, fol. 246 : « Ilem à chacun mes que on porta à la table, les trompettes sonnoient, et le peuple crioit Noël. Et tint le roy estat royal deux heures et demie et tint cour ouverte à tout le monde aux despens de ceulx de Rains. »

Pendant ce temps, les Parisiens s’apprêtaient à fêter le nouveau roi. Jamais on n'avait vu autant d'étrangers dans la capitale, plus de trois cent mille suivant Thomas Basin. Le nombre des curieux fut si grand qu'on en vit perchés sur les gouttières et sur les toits des maisons. On loua des

- fenêtres pour assister à l'entrée du roi Louis et les places coûtèrent fort cher *.

Comme il l'avait fait à Reims, Ie duc de Bourgogne va jouer à Paris le rôle d’introducteur du roi; et, sans doute, il espère se donner comme son protecteur. Philippe arrive, le 30 août, dans la capitale où il fait une impressionnante entrée. Il y avait vingt-quatre ans qu'il n'avait paru dans cette ville, dont il avait été le souverain, au temps de la domination de ses partisans. II y a presse dans la rue; et, malgré la défense qui avait été faite, certains Parisiens l’acclament en criant : Noël! Philippe va se loger en son hôtel d'Artois, situé non loin des Halles, là où jadis il avait régné sur le populaire et les marchands, ses amis, à qui les Parisiens ralliés disaient naguères : « Vous puez le hareng » : autant dire « Vous êtes Bourguignons ».

Ce nom de Bourguignon, Philippe veut le relever : il

1. C. Couderc, L'entrée solennelle de Louis XI à Paris (d'après les mss. fr. 5739, 11590 de la Bibliothèque nationale). Une autre relation a été publiée par Lafons- Mélicocq, d'après un manuscrit de Ja Bibliothèque de Lille dans le Messager des sciences historiques de Brurelles, 1861, p. 115-119; Chastellain, IV, p. 55 sqq.; Chr. Scand., 1, p. 23-29 ; Jean Maupoint, p. 44-45.

laisse entrer la foule, qui s'émerveille, dans son bel hôtel où l’on admire la vaisselle et les tapisseries à fils d’or représentant l’histoire de Gédéon!.

Mais voici que s’avance le cortège du roi qui s’est formé sur la place des Porcherons*. La brillante cavalcade! On la regarde défiler. I] y a d’abord les Bourguignons que conduit Mgr Philippe, habillé d’un riche paletot* de velours noir et qui porte à son chapeau une plume où brillent tant de rubis. [1 monte un coursier blanc, houssé d'orfèvrerie, dont les harnachements sont eux-mêmes des bijoux. Le comte de Charolais, son fils, est habillé d'une robe italienne de velours cramoisi. Leurs pages sont vêtus de damas noir. C'est le brillant cortège de la noblesse bourguignonne qui passe dans ses robes de velours.

Les archers du comte d'Étampes ouvrent la marche; puis s'avancent ceux de Charolais et ceux de Bourgogne. Un cortège de nobles hommes, tant de France que de Bourgogne, vient ensuite. Défile la garde du roi armée de brigandines, la salade sur la tête, que suivent trompettes et clairons, les hérauts, les poursuivants et les rois d'armes, les deux maréchaux de France et de Bourgogne. Deux écuyers portent le manteau de Louiset son chapeau de bièvre fourré d’hermine. Joachim Rouault, qui tient l’armet royal, précédait le roi. Louis était vêtu d’une robe de damas blanc, et il montait une haquenée blanche harnachée à ses couleurs de blanc et de rouge. Six bourgeois de Paris, vêtus de violet, maintiennent au-dessus de lui un dais de satin bleu semé de fleurs de lys d’or. Au lieu du grand écuyer, Garguesalle porte son épée : Garguesalle, qui avait passé pour conseiller Louis en Dauphiné quand il complota contre son père. La

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