Jean Maupoint, p
2. Le roi quitte Meaux le 25 août; il passe à Villemomble le 27, à Saint-Denis le 28; au château des Porcherons, chez Jean Bureau, le 29 et le 30. L'entrée eut ou le 31. — A Saint-Denis, Louis fait célébrer un service pour son père que le
légat relève d'une cexcommunication prononcée à la suite de la Pragmatique (U. Legcay, I, p. 259). — 3. Ce mot est du temps.
petite garde à pied suit, portant le bâton. Derrière le roi s'avancent Mgr Philippe, le duc de Bourbon', Charolais, et toute la suite des seigneurs français et bourguignons. Maintenant se déroulent les spectacles traditionnels à Paris dans les entrées royales?. A Saint-Lazare, le roi voit arriver le groupe qui symbolise Paris. Loyal Cœur, Ie héraut
d'armes, le présente : il se compose de cinq femmes vêtues
de drap d'or comme des reines, et qui portent chacune une des cinq lettres du nom de Paris. Elles font leur compliment. Et, dans ces cinq lettres, on lit symboliquement : Paix, Amour, Raison, Joie et Sûreté. A la porte de Saint-Denis, l’allégorie n’est pas moins aimable. Là, on avait construit, au-dessus du pont-levis, une nef d'argent, la nef des armes de la ville, dans laquelle avaient pris place. les personnages représentant les trois États. À l'avant se tient Justice et à l'arrière Équité. Et quand Louis passe, deux anges descendent de la hune et déposent une couronne sur sa tête. Rue Saint- Denis est la fontaine du Ponceau d’où coule, pour la circonstance, du vin, du lait et de l’hypocras. Sur une estrade combattaient et dansaient des femmes sauvages ; et, dans la vasque, il y avait trois fort belles filles jouant le rôle de sirènes. Elles étaient nues et on voyait leurs beaux tetins droits, séparés, ronds et durs, ce qui était chose bien plaisante; elles chantaientdes petits motets et des bergerettes avec accompagnement de bas instruments. Dans ces fêtes populaires, il faut du plaisir pour tous. Les personnes graves, à l'hôpital de la Trinité, pouvaient contempler le spectacle muet des scènes de la Passion et Jésus sur la croix entre les deux larrons. A la Porte aux peintres de la rue Saint-Denis, on rencontre un nouveau groupe symbolique : France, d’après les six lettres qui composent ce nom. Aux Inno-
1. À Jean de Bourbon, Louis vient de restituer Roqueserrière (fr. 6968, f. ro6).
2. Si l'on compare cette entrée avec celle de Charles VII, on n'y remarque que quelques variantes. Dans ces fêtes municipales, on utilisait, en quelque sorte, les mêmes accessoires. Le fond du programme était toujours le même.
cents, dans le champ de repos de tant de morts, on entend un grand aboi de chiens et des bruits de trompes. C'est la chasse au cerf où figure saint Eustache. Et c'est là; sans doute, à un coin de rue, que Île duc de Bourgogne écoute l’apostrophe d’un boucher de Paris : « O franc et noble duc de Bourgogne, vous soyez le bien venu en la ville de Paris. Il y a longtemps que vous n'y futes, combien qu'on vous y ait moult désiré ‘!» A la grande Boucherie, non loin du Châtelet, on représenta la bastille de Dieppe à l’aide d'échafaudages. Quand le roi y passa, les assiégeants montèrent à l'assaut, faisant le simulacre de s'emparer de la bastille et de couper la gorge à tous les Anglais. Le roi, qui avait pris la bastille de Dieppe, peut bien sourire. Les boutiques du Pont au Change avaient été couvertes par des draperies. On y représente le mystère du baptême de Clovis et du miracle de la sainte Ampoule. Et les oiseleurs, acquittant ainsi la redevance qui leur permettait de vendre cn temps ordinaire sur ce pont, lâchent des milliers d'oiseaux qui remplissent le ciel de leurs cris.
Il était six heures lorsque le roi arriva à Notre-Dame où l'évêque de Paris, assisté de l'archevêque de Bourges, le reçut devant les portes avec tout le clergé. C’est là que Louis devait prêter le serment. Ce qu'il fit avecmauvaise grâce, sans que nous puissions en savoir la raison. On le conduit processionnellement au grand autel, au chant du Te Deum. La nef de Notre-Dame est brillamment éclairée. Les orgues ronflent, les cloches sonnent à toute volée et la foule crie : Noël! Noël! Louis, après une courte prière, arme quatre nouveaux chevaliers; il sort pour se rendre au Palais*.
Maintenant, c'est le souper traditionnel, dans la grande salle, sur la table de marbre. Le ‘roi prend place à son siège,
® 1. Du Clercq, p. 156.
2. Voir la relation des Registres capitulaires publiée par G. Fagniez (Jean Maupoint, p. 45-46). | |
sous le baldaquin. Et d'autres tables sont installées tout autour pour les convives. Louis, à sa gauche, a le duc d'Orléans; le duc de Bourgogne est à sa droite. Il n’y a pas de femmes. Un grand souper est servi sur les tables où brillent des gobelets, des coupes, de grands flacons, des pots de la hauteur d’un enfant de sept ans. C'est la vaisselle du duc de Bourgogne, qui avait déjà servi à Reims, au banquet du sacre. Au milieu du festin, on présente les entremets, c’est-àdire les pièces montées qui portent les attributs de chacun : au roi, le cerf-volant ; au duc d'Orléans, un cygne blanc; au duc de Bourgogne, un lion; au comte de Charolais,un péli- <an;au duc de Bourbon, un paon; au comte d’Eu, un phénix; au comte d’Étampes, une licorne; au comte de Véndôme, un sanglier, au duc de Clèves, un tigre. Hérauts et rois d'armes crient largesse et reçoivent 200 francs. Les « mômeurs » ouvrent le bal et dansent la morisque; et la fête continue jusqu'au départ du roi qui se retire, à minuit, en son hôtel des Tournelles. |
Si le duc de Bourgogne, en son hôtel d'Artois, tient un état magnifique, une maison ouverte à tous, le roi Louis, aux Tournelles, n'a pas changé son train de vie, celui qu'il avait à Genappe. Il est déjà au travail, en proie aux quémandeurs à quiil a bien pu faire des promesses pendant son exil, mais qu'il sait éconduire : « Certes, mon ami, je ne suis plus dauphin, et alors je l'étais. Mais, maintenant, je suis roy!. » Il commence par renouveler le Parlement et, à ce sujet, il veut bien consulter son bel oncle de Bourgogne. Élie de Tourettes, chevalier, est premier président; Yves de Scépeaux, le second;
Robert Thiboust et Jacques le Bouùlenger, le troisième et le
1. Chastellain, IV, p. 97. — Voir les nombreuses requêtes de l’année 1461 {J. Vacsen, Catalogue du fonds Bourré, n°% 95-r08). Parmi elles, celle de Jean du Lis, frère de la Pucelle, pour obtenir la confirmation de la pension de 100 I. sur le bailliage de Chaumont (Bibl. nat., ms. fr. 20495, fol. 19).
quatrième!. À la Chambre des comptes, il conserve les officiers de son père : Simon Charles, président laïc; Jean Bureau et M° Étienne Chevalier, clercs ordinaires: Arnoul Boucher, Martin Picard?. M° Guillaume de Corbie, conseiller au Parlement, passera premier président au Parlement de Grenoble.
Jour et nuit, Louis pense subtilement. Il est dur, en particulier, pour ceux qui ont servi son père, pour tous ceux qui ont été ses panégyristes, comme les moines de Saint- Denis, chargés d'écrire l’histoire officielle“. On voit, en ce temps-là, le roi Louis faire de « grandes, honnestes et bonnes cheres en divers lieux et hotelz de Paris*. » Le duc de Bourgogne cherche, pendant ce temps, à gagner par des dons les cœurs des Français. [l préside les danses qui durent jusqu'au jour; et c'est un défilé sans fin dans la grande salle tendue de tapisserie de haute lice à fils d’or où l’on admire l’histoire de Gédéon, patron de la Toison d'or. Il reçoit dignement la duchesse d'Alençon dont le mari vient d’être gracié. Ce bon duc de Bourgogne, il semble qu'on le serve par amour; mais Louis, on le sert par crainte ou par intérêt. On remarque qu'il paraît jaloux. Et les Bourguignons, comme Chastellain, qui ont mis tant d'espoir dans l’avènement du roi, doivent bientôt déchanter’. Le roi Louis les inquiète vraiment et il les scandalise. Il cherche à mettre la main sur Charolais,