SECRET DE LA PUISSANCE DE RICHELIEU
attachés à la même entreprise, il y eut une intime et incessante association. Le jour où Louis XIII a été persuadé que nul autant que le cardinal n'était apte à rendre incontestée au dedans comme au dehors Tautorité royale, le pouvoir de Richelieu a été établi sur des bases inébranlables. A partir de ce moment rien n'a été capable de diminuer Taffection et la confiance du souverain. Les ennemis même de Richelieu ont été, auprès de Louis XIII, les plus utiles auxiliaires du cardinal, parce que leur haine exaltait ses services. Le secret de la puissance du ministre est dans le patriotisme intelligent de Louis XIII et dans le dévouement absolu de Richelieu. Peu à peu, et grâce à la complicité de l'histoire, celui-<:i a entièrement absorbé son maître, et, à côté du géant, le roi fainéant de la tradition a été doté par elle, et comme à plaisir, d'envie haineuse et de mesquine jalousie. Mais la correspondance de Richelieu, dans laquelle il ne cesse pas de montrer une soumission humble et une déférence respectueuse, mais les lettres, désormais connues, de Louis XIII, et que nous venons de voir si débordantes de sincère affection, remettent les deux personnages l'un à l'égard de l'autre dans leur situation véritable. Si merveilleux qu'ait été son génie, Richelieu n'a pas prétendu un seul jour être autre chose que le serviteur de Louis XIII. Jamais le prestige royal n'a été plus éclatant que durant le dix-septième siècle. Mais tandis que, depuis, ce prestige a été de jour en jour pâlissant, les admirables facultés du ministre ont été
ÂAO SITUATION qu'a GARDÉE RICHELIEU
mises en pleine lumière, de telle sorte qu'après deux siècles écoulés, Tun a été de plus en plus effacé, l'autre a apparu gigantesque et certainement bien plus grand que ne Tapercevaient ses contemporains. C'est ainsi que, vus à distance, défigurés par Téloignement, l'un injustement rapetissé, l'autre extrêmement grandi par le temps, c'est le roi qui apparaît aujourd'hui comme l'esclave et le ministre comme le maître. Mais, dans la réalité, Louis XIII n'a jamais cessé d'être le roi, ni Richelieu d*être un sujet. Il n'est pas un seul acte du cardinal qui autorise à croire qu'il ait visé à un autre rôle qu'à celui d'instrument de la puissance royale. Or on n'est pas jaloux d'un instrument, si merveilleux qu'il soit, et d'un instrument que l'on a sans cesse la faculté de briser.
La raison vient donc à l'appui des faits pour justifier notre entreprise et fortifier nos conclusions. Ce ne sont pas seulement les documents inconnus jusqu'à ce jour et fidèlement publiés, ce n'est pas seulement l'étude approfondie du caractère de Louis XIII, c'est encore la logique qui autorise à affirmer, contrairement à tant d'avis opposés, que Louis XIII n'a pas été l'esclave couronné de Richelieu, mais bien son collaborateur actif, son ami reconnaissant et dévoué.
Si nombreux que fussent nos contradicteurs, nous n'avons pas hésité à essayer de déraciner une erreur qui, transmise des uns aux autres, est devenue l'erreur commune. La vérité nous obligeait à cette ré-
A l'égard de louis XIII. 441
habilitation qui ne tejad pas à diminuer l'admiration qu'a obtenue Richelieu de la postérité éblouie, Le ministre d'un roi intelligent n'est pas moins grand que le ministre d'un roi imbécile. Le génie de Richelieu n'est pas moins merveilleux pour avoir été compris de Louis XIIL Son action n'est pas moins personnelle parce qu'il a eu le roi pour auxiliaire. De la place éminente qu'il occupe, planant au-dessus des plus grands politiques, nous n'avons pas eu la pensée de le faire descendre. Nous ne lui enlevons rien de sa gloire, qui reste intacte. Nous ne lui contestons aucune de ces créations immortelles qui, au dedans comme au dehors, ont préparé les splendeurs du règne de Louis XIV. Tel que l'a jugé l'histoire, nous l'apercevons attirant à lui toutes les forces sociales de la nation, faisant succéder partout à la licence et au désordre la justice et la régularité, doivnant la sécurité à la province, l'ordre aux finances, la confiance à la bourgeoisie naissante, la discipline aux armées, la suprématie à la couronne, la force à la loi. Nous l'apercevons prodigieusement fécond en ressources dans l'infortune, excellant à tout faire converger vers le but et réussissant à tirer de la victoire toutes ses conséquences heureuses, domptant la féodalité, réduisant les huguenots, abaissant la maison d'Autriche et replaçant la France au rang qu'elle devait occuper parmi les nations. Nous nous inclinons profondément devant ce génie de premier ordre qui seul peut-être pouvait, sans jamais lasser l'admiration ni épuiser les formes de l'éloge, être
4i2 CONCLUSION.
loué, deux siècles durant et sous des formes toujours nouvelles, par la première compagnie littéraire du monde. Mais Richelieu n'est-il pas trop grand pour qu'il puisse être amoindri par la réparation faite à Louis XIII? Serait-on condamné à être injuste à l'égard du ministre pour vouloir se montrer équitable envers le roi ? Est-ce donc atteindre la renommée du cardinal, que d'essayer de rendre au prince la place qui lui appartient? Nous ne le pensons ^s. Nous croyons fermement que notre entreprise, fondée sur l'équité et justifiée par le respect de la vérité, n'est pas irrévérencieuse pour le cardinal, et que le rayon de gloire restitué à un prince si méconnu ne réduit en rien la gloire éclatante de l'incomparable ministre.
TABLB DES MATIÈRES/