CHAPITRE QUATRIEME
Retour de la conr à Paris. — Marie de Médicis demande de nouveau l'éloignement de Richelieu. — Résistance du roi. — La reine-mère renouvelle sa demande. — Scènes violentes du Luxembourg. — Louis XIII quitte sa mère, va k Versailles et appelle auprès de lui Richelieu. — Journée de» Dupes. — Confiance de Louis XIII dans le dévouement de son ministre. — Le roi réconcilie le duc d'Orléans avec Richelieu. — Portrait de Gaston.— — Il fait alliance avec la reine-mère et quitte la cour en menaçant le cardinal. — Louis XIII déclare qu'il protégera son ministre même contre son propre frère. — Nouvelles intrigues de Marie de Médicis. — Louis XIII se décide lui-même k se séparer d'elle. — Le roi abandonne sa mère k Compiègne.— Elle quitte la France pour se réfugier en Flandre.— i<ouis XIII n'en éprouve aucun regret. — Constance de l'affection de Ix>uis XIII pour Richelieu. — Campagne de 1636.— Invasion de la Picardie.— Consternation de la population de Paris. — L'affection de Louis XIII pour Richelieu ne se dément pas un seul instant.
Tous les historiens sans exception, s'inspirant d^ailleurs les uns des autres, ont affirmé que Louis XIII, revenu à Paris en octobre 1630, « sentait avec effroi le moment venu de choisir par un acte éclatant entre sa mère et son ministre, n^aimant ni Tun ni rautre\ » L'étude à laquelle nous nous sommes livré sur le caractère du fils d'Henri FV, et tous les faits que nous venons d'exposer, suffiraient déjà à détruire ce Louis XIII de convention que
1 M. Henri Martin, Histoire de Fronce, t. XI. p. 344.
ILLUSIONS DE HARIE DE HËDICIS. 69
depuis deux siècles on nous impose , et qu'on nous représente comme rivé au cardinal par une lourde chaîne. Mais dégageons-nous des antécédents précédemment rappelés, dérobons-noas à l'influence qu'ils ont pu exercer sur notre jugement, pour étudier la journée des Dupes en elle-même, en tenant compte de la façon dont l'ont racontée les contemporains les plus hostiles à Richelieu.
Fontenay-Mareuil nous apprend qu'aussitôt après l'arrivée de la cour à Paria, en octobre 1630, c'est Louis XIII lui-même qui instruit Richelieu des sentiments malveillants qu'éprouve à son égard Marie de Médicis. Il demande au cardinal en quels termes il pense être avec la reine-mère, et, comme celui-ci lui répond que, durant tout le voyage de Lyon à Paris, elle lui a fait bon visage, Louis XIII lui dit : « Détrompez-vous, il n'y a rien de changé', » Est-ce là la conduite d'un souverain qui est à. la veille de se séparer de son premier ministre ?
n est très-vrai que Marie de Médicis nourrissait de profondes illusions. Montglat raconte que, lorsque la nouvelle de la levée du siège de Cazal parvint à. Paris, Marie de Médicis fit tirer des fusées dans la cour de son palais, moins pour fêter la délivrance du duc de Mantoue qu'elle n'aimait pas, que pour se réjouir de la ruine du cardinal, parce que, disait-elle, l'affaire d'Italie étant terminée, le roi, n'en ayant plus besoin, le chassera". Mais le même
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Uontglat ajoute que le succès de l'afTaire de Mantoue eut uQ effet tout contraire & celui qu'en attendait Marie de Médicis, en affermissant le roi dans le dessein de g^arder son ministre et de se servir de lui ; « qu'il fit connaître à sa mère sa résolutîoQ en lui refusant de réloig;ner, lui demandant pardon pour lui et l'assurant qu'il ne lui donnerait jamais sujet de se plaindre de sa conduite, mais qu'il aurait toujours pour elle le respect qu'il devait à sa maîtresse et à sa bienfaitrice'. » Madame de Motteville qui n'est pas suspecte, car elle appartenait, on le sait, àl'entourage le plus intime d'Anne d'Autriche, avoue « que la reine mère fut étonnée de la résistance qu'elle rencontra chez le roi. Non-seulement il demanda du temps, mais encore il la pria instamment de pardonner aii cardinal de Richelieu*. » Ainsi donc les contemporains' sont unanimes à indiquer l'éloignement qu'avait Louis XIII & céder ji la volonté opiniâtre de sa mère.
Mais celle-ci, aussi tenace dans son désir que l'était Louis XIII dans sa résistance, tente de frapper un grand coup. Le 10 novembre, le roi vient au Luxembourg. Marie s'enferme avec lui ; mais presque aussitdt entre madame de Combalet, nièce de Richelieu '. Se jetant aux pieds de la reine, eUe lai adresse les paroles les plus humbles et se confond en témoignages de soumission et de dévouement. Marie de Médîcis ne se laisse pas toucher par cette
' liémotra dé MonaM. p. », col. 1.
* Mémmrrr tU nadamt ae MotteitHU. p. Ï7, col. t.
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attitude et elle accable la nièce de toute la haioe qu'elle ressent pour le cardinal. C'est en vain que Louis SIII essaye d'intervenir. Sa mère ne l'entend pas. Folle de colère, elle cesse d'être maltresse d'elle-même. Aux reproches succèdent les allusions amères, puis les injures les plus grossières, puis des termes qui, a dit le seul témoin de cette scène, Saint-Simon', ne sont connus qu'aux halles.
Après cette explosion de fureur subie au milieu de larmes par madame de Comhalet, celle-ci sort. Alors Marie de Médicis change d'attitude et de ton. Trouvant dans son cœur, trouvant dans sa haine les accents les plus émus, faisant tour à tour appel aux sentiments du iils et aux devoirs du souverain, elle adresse les supplications les plus pressantes et met Louis XIII dans la nécessité de choisir entre le cardinal et elle. Tout à coup Richelieu pénètre dans le cabinet où a lieu l'entretien. À sa vue la colère de Marie de Médîcis redouble. Elle s'abandonne aux reproches les plus violents, se livre aux récriminations les plus amères. Ce n'est plus l'ancienne régente, auteur de la fortune scandaleuse de Concini, qui parle ; c'est la femme humiliée dans ses sentiments les plus intimes, froissée dans les espérances qu'elle avait fondées sur Richelieu ; c'est la femme
dencas de son père àna» un court «t curieux h'agment oui a été publié p&r U. A. Cocbut dBJis le nnméru du 13 novembre 1831 de la iteuui' dei Dea- Mwtda. Cette pièce a 6ti également publiée par M. Éd. Fournier dans ses Vttriêtét kiatonq&et et lillérairea, tome IX, IK9, p. 309. Elle vient aussi d'être très -opportunément comprise dana les appendices de la nouvelle èdi- ■■— '-- "■•--^-M de Sainl-Siman, publiée chei Hachette, tome XIX, p. 41*
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outragée âe l'abandoQ de celui qui l'a aimée, et qui peut-être est parvenu jadis au pouvoir par elle, comme plus tard Mazarin s'y maintieadra en s'emparant du cœur d'Aune d'Autriche. Tout ce que ï'&me de la reine-mère renferme de ressentiments profonds, de lîel accumulé, d'amertumes longtemps contenues, déborde sans mesure. Elle dut être en ce moment véhémente et hautaine dans son indignation, vraiment émue et éloquente par l'amour méconnu. L'ambition déçue, de longs et habiles calculs déjoués, le souvenir d'un empire absolu exercé jadis sans conteste, la mémoire de tant de bienfaits prodigués à Richelieu et payés par lui d'une telle ingratitude, la vue de celui dont elle avait fait son conseiller le plus cher et le confident de tous ses secrets, tant de vains eiïorts tentés auprès du roi, la perspective désormais certaine d'une vieillesse abandonnée succédant à tant de grandeurs, tout dut contribuer à rendre impétueuses les plaintes de la reine-mère.
On peut se représenter cette scène entre trois personnages animés de passions si diverses, et la reconstruire selon toute vraisemblance : Marie de Hédicis exhalantles sentiments d'aversion que depuis plusieurs années elle dissimule, et, par l'expression libre de la vérité, se dédommageant enfin de tous les faux témoignages d'aiïection que par astm-e elle a jusqu'à ce jour accordés à Richelieu; celui-ci demeurant froid, silencieux, calme en apparence, gardant UQ maintien également éloigné de la soumis-
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sion trop humble qui adhère aux reproches reçus et d'une hauteur insolente qui aurait mécontenté Louis XIII; le roi, enfin, laissant cette véhémente colère se soulager en débordant, et bien résolu dans son dessein irrévocable de conserver le cardinal sans toutefois rompre avec sa mère, si c'est possible. Ce dessein était parfaitement arrêté. N'en eùt-il pas été ainsi que l'excès même de la violence de l'accusatriee aurait servi l'accusé. Marie de Médicis alla, en effet, jusqu'à reprocher à Richelieu de vouloir enlever le pouvoir royal à Louis XIII pour le donner au comte de Soissons. C'était l'égarement de la passion, qui jamais ne fut plus mauvaise conseillère. L'Italienne jetait enfin le marque de duplicité, et abandonnait un instant l'emploi des moyens tortueux propres à sa race. La vue de son ennemi osant interrompre un entretien entre la mère et le Qls avait vaincu sa nature. Quand même elle aurait pu triompher, ce qui était impossible, l'échec devenait inévitable après un tel débordement. Un réquisitoire aussi passionné valait pour Richelieu le plaidoyer le plus persuasif.
Richelieu gardait le silence. Qu'aurait-il, en effet, pu dire qui lui fût plus favorable que le langage de son accusatrice? Chacun. des griefs exprimés par elle était, aux yeux du roi, un mérite de plus. Richelieu avait dû bien le servir et tout à fait tromper les espérances de l'ancienne régente pour être ainsi exécré, Marie de Médicis acheva ce jour-là de rendre inébranlable et indestructible l'autorité du cardinal.
74 LOUrS XIII QUITTE SA HÈRI!.
La grande scène, ou plut6t ce long monologue, car Marie fut presque seule à parler, se termina quand la lassitude eut triomphé de la passion. Louis XIII se retira, et, pour fuir un nouvel orage, se prépara à partir pour Versailles.
L'auteur des Mémoires du duc d'Orléans dit : « Le roi sortit aussitôt et se retira à Versailles, où le cardinal se rendit à l'instant '. » Montglat raconte « qu'avant de partir pour Versailles le roi fit dire au cardinal de se retirer pour quelques jours à Pontoise, parce que, en son absence, la reine serait plus aisée à apaiser', » L'explication donnée à cet ordre lui enlève, ou le voit, tous les caractères d'une disgrâce. Mais h&tons-nous de dire que Montglat est seul à en parler. Bassompierre raconte, il est vrai, dans ses Mémoires, qu'étant allé voir ce jour-là le cardinal, on ne le reçut pas et on lui dit « qu'il par< lait pour Pontoise *. » Mais Bassompierre n'ajoute point, ce qui eût été pourtant d'une importance majeure, que ce voyage avait lieu par l'ordre du roi. Ni Fontenay-Mareuil, ni Brienne, ni l'auteur des Mémoires du duc d'Orléans, ne relatent un fait aussi essentiel. Nous allons voir la raison de ce silence. Le fait est faux, et jamais Louis XIII n'a eu la pensée d'envoyer Richelieu à Pontoise après la grande scène du Luxembourg.
Cette scène, on ne saurait le contester, laissa Ri-
I ilétnoira du duc âOrUaiu, callMtioD Ulchftud. !■ liii*, t, IX, p. Mu.
•* MtniairH it Momifiai, p, îl. col. î,
■ iUminrri dt AouoRstirrc. coUeclion Michtud, V lérie, 1. VI, p. JM.
irtQUIÉTUDE DB RICUELIEU. 7S
chelieu dans un assez grand découragement. Après Marie de Médïcis, nul ne pouvait mieux que lui com^ prendre ce qu'il y avait de fondé et de naturel dans la colère de la reine-mëre. Il avait été tout à elle et c'est par elle d'abord qu'il s'était élevé au pouvoir. Des trois personnages de la grande scène du 10 novembre, Marie de Médicis était la victime de l'ingratitude, Richelieu l'ambitieux ingrat, Louis XIII celui au profit de qui la première avait été abandonnée. Seul Louis XIII devait être et était complètement satisfait. D'autre part, nous l'avons dit, Richelieu avait l'àme haute, l'esprit hardi, mais le cœur timide. Plus il avait rencontré de difficultés pour atteindre le point culminant du pouvoir, plus il était tenté de s'exagérer les dangers qui, chaque jour, menaçaient de l'en précipiter. Loin d'être ébloui par l'éclat de son autorité, il était de ceux qui, plus haut ils montent, plus ila mesurent sans cesse la gravité de la chute possible. Richelieu avait un regard vers le but, un autre constamment tourné vers l'abîme ouvert à ses pieds. Qu'il ait été un moment accablé sous le poids des lourds reproches de Marie de Médicis, nous l'admettons. Qu'il ait songé h se rendre soit àPontoise, soit au Havre, dont il avait le gouvernement, on peut le croire. Qu'il ait eu besoin, après une entrevue aussi pénible, des encouragements fortifiants du cardinal de la Valette, il n'y a rien là que de très-vraisemblable, Cen'estpas le seul moment de défaillance que l'on remarque dans la vie du cardinal.