CCXXVIII
De St Germain, ce 14 mars 1641 ^
Je suis bien fasché des longueurs que M. de Loraine aporte a son traicté, je croy côme vous me mandés que en laissant aler les afaires de longue il se portera a la raison, jay peur que vostre long séjour a Paris porte préjudice a vostre santé, je vous prie davoir soin de vous «ur toutes choses cela est bien estrange que il y ait des prélats qui ne facent pas ce quils doivent en ceste ocasion, il sen faut resouvenir en temps et lieu, vous mavés fait plesir de me faire savoir les nouvelles dalemagne, je vous dône le bon soir et vous recomande davoir toujours soin de vous. Louis. — (Ibid., fol. 29.) — {Original)
Charles de Lorraine, arrivé à Paris le 7 mars, avait été logé à riiôtel d'Épernon. Deux jours après, il avait obtenu sa première audience du roi ; puis les négociations avaient été entamées. Mais les prétentions de la France étaient grandes, et le duc de Lorraine, de son côté, aurait bien voulu obtenir la restitution complète de son duché contre de simples promesses, disposé qu'il était à n'en tenir aucune. Aussi ces négociations marchaient lentement et l'humeur que ces lenteurs causaient à Louis XIII, el qu'il témoigne dans la lettre précédente, ne nous étonne pas. On employait cependant tous les moyens pour éblouir le duc Charles. Chaque jour il était traité magnifiquement et était le prétexte de nouvelles fêtes. Le soir même du 14 mars, on donna en son
* Cette lettre a été citée par M. le comte d'Haussonville. {Histoire de la reunion de ta Lorraine à la France, t. II, p. 329.)
honneur, au Palais-Cardinal, une seconde représentation du ballet qui avait été dansé à Toccasion de la signature du contrat de mariage du duc d'Enghien.
De St Germain, ce 30 mars 16U,
Javois envoyié des ier un gentillôme a Ruel pour savoir de vos nouvelles lequel ne vous y ayant pas trouvé sen revint icy ce qui mavoit mis en peine, vous me fîtes grand plesir de menvoyier ler Chamarande pourmen tirer, je suis bien ayse que M. de Loraine ait signé son traité, je vous conjure davoir soin de vous plus que jamais. Louis.— {Ibid., France, t. V, fol. 313.) — (Original^
Enfin, le 29 mars, toutes les conditions du traité furent arrêtées et le duc de Lorraine le signa. Par ce traité il s'engageait, ainsi que ses successeurs, à ne jamais abandonner la France et à lui rester lidële dans la guerre comme dans la paix. Il promettait de rompre tous les traités qu'il avait conclus avec les étrangers et de n'avoir désormais aucune intelligence avec ceux-ci. Il devait, en outre, rendre hommage au roi de France, non-seulement pour les duchés de Lorraine et de Bar, mais aussi pour tous ses autres États, et le reconnaître pour son seul suzerain. Ses troupes devaient en toutes occasions se réunir aux armées du roi et servir, sous ses ordres, partout où celui-ci le jugerait utile. De plus, il abandonnait à la France le comté de Clermont, Stenay, Jametz et Dun. Nancy restait en dépôt entre les mains de Louis XIII jusqu'à la paix, et les soldats lorrains n'en devaient pas approcher de moins de cinq lieues. A ces conditions, le roi consentait à lui rendre la possession de ses États. Dans ce traité, les intérêts de la duchesse NicoUe furent complètement sacrifiés.
Richelieu craignait qu^en insistant trop sur ce point, le duc ne se refusât à transiger, et le cardinal tenait à assurer à la France le droit de suzeraineté sur la Lorraine ; aussi ne fut-il parlé de la question du mariage du duc Charles que dans le dernier article du traité et encore le fit-on uniquement pour ne pas paraître entièrement abandonner la malheureuse princesse. « Il n'est point parlé ici, est-il dit dans le traité, du différend qui est entre ledit sieur duc et la duchesse NicoUe de Lorraine sur le sujet de leifr mariage, parce que la décision d'icelui dépend purement du tribunal ecclésiastique, et que Sa Sainteté, par devant laquelle les parties se sont pourvues, saura leur faire droit ainsi que la justice le requiert. Cependant ledit sieur duc baillera à ladite dame duchesse six-vingt mille livres de pension annuelle à prendre sur la recette de Bar'. »
Remettre la cause de la duchesse aux soins de la cour de Rome, c'était en réalité Tabandonner, car le duc Charles avait déjà assez montré le peu de cas qu'il faisait des décisions ecclésiastiques. De plus, en faisant allouer une pension à cette princesse, on reconnaissait implicitement la séparation des deux époux et on autorisait, par là, le duc de Lorraine à ne pas reprendre sa femme légitime.
En acceptant ce traité, le duc de Lorraine n'avait, comme nous l'avons dit, qu'un but, rentrer en possession de ses États, pour agir ensuite selon que les circonstances le lui permettraient. Il espérait se rendre bientôt indépendant, car il connaissait les projets
* V. plusieurs copies du traité dans le 32* volume de Lorraine, aux archives des affaires étrangères. V. aussi la Gazette de France du 18 septembre 1641, ainsi que le recueil d'Aubéri. {Mémoifes pour servir à l'histoire de Richelieu, t. V, pp. 19 et 24.)
que formaient à ce moment même le comte de Soissons et le duc de Bouillon, et Charles comptait bien profiter de la guerre civile qu'il prévoyait pour revenir sur le traité qu'il subissait et imposer alors ses conditions. Ce qui prouve bien que telle était son intention, c'est qu'en même temps qu'il signait le traité du 29 mars 1641, il déposait chez un notaire de Paris une protestation contre ce traité même, prétendant que les conditions lui en avaient été imposées ^t que sa signature lui avait été extorquée ^
Cependant, le 2 avril, il se rendit à Saint-Germain, où il entendit la messe, puis prêta librement serment, sur l'Evangile, d'observer fidèlement le traité qu'il avait conclu. Le 10 avril, il rendait solennellement hommage au roi pour ses États, et, le 14 du même mois, il partait pour la Lorraine avec la ferme volonté de ne tenir, de tous les engagements qu'il avait contractés, que ceux auxquels il ne pourrait pas se refuser.
Son premier acte fut de parcourir ses Etats, accompagné de la princesse de Cantecroix. C'était montrer combien Richelieu avait eu raison de ne pas insister sur la question du mariage du duc Charles. Mais celui-ci ne se contentait pas de se montrer à ses sujets. Il agissait. Hormis Nancy, la Lorraine entière était de nouveau entre ses mains ; il en profita pour réunir des troupes, relever les fortifications des villes, pourvoir ceUes-ci de tout ce qui leur était né* cessaire pour soutenir un siège. Il se préparait par tous les moyens à user des bons résultats qu'avait produits sa duplicité, et à se servir de la première
« V. Texcellente BUtoire de ta réunion de la Lorraine à la France, par 11. le comte d'HauttSonville, U II, p. 131.
DE LOUIS XIII A RICnELlËU. 367
occasion pour lever le masque. Cependant, le 21 ayril, lors de son arrivée à Bar, il avait fait sortir de la ville les troupes françaises, et dès qu'il avait pu se dire libre dans ses Etats, il avait ratifié le traité du 29 mars et envoyé cette ratification à Paris. Après un tel acte, le duc Charles devait être mal venu à se plaindre du traité qu'il avait accepté si librement. C'est cependant ce qu'il fit; mais, avant d'en arriver publiquement à une protestation, il dissimula pendant plusieurs mois, et sut faire attendre Richelieu, tout en ne tenant aucun des engagements qu'il avait contractés envers la France.
Dès le mois de mai, le duc Charles montrait la mauvaise volonté dont il était animé à l'égard de la France, et Richelieu était obligé de lui rappeler ses promesses et de l'engager à joindre ses troupes à l'armée du maréchal de Châtillon, en prévision de la révolte prochaine du comte de Soissons, dont la conduite inspirait de graves inquiétudes*. Le 8 juin, le cardinal renouvelait ses instances auprès du duc, mais inutilement*. Le 17 juin, Richelieu lui écrivait encore" et en même temps, écrivant à du Hallier, il pressait celui-ci d'engager vivement le duc Charles à tenir ses promesses. « Son Altesse, lui disait-il, n'y saurait manquer sans perdre l'honneur \ » Mais tout cela touchait fort peu le duc de Lorraine, qui croyait trop au succès de la révolte qui se préparait sous ses yeux, pour sacrifier ses intérêts à ceux de la France. Le manque de foi du duc étonna Riche-
* V. une lettre de Richelieu au duc Charles, datée du 14 mai. (Papier» de Richelieu, t. Vit, p. 1048.)
* Idem» p. 285.
* Idem, p. 1049.
« Idem^ p. 286.
lieu, car nous voyons celui-ci, le 3 juillet, trois jours avant la malheureuse bataille de la Marfée, écrire à du Hallier, qu'il ne « sauroit croire le procédé de M. de Lorraine qu'il ne Fay veu confirmé par ses actions ^ » La conduite antérieure du duc devait pourtant permettre de pénétrer ses véritables sentiments. Cependant, au commencement du mois d'août, Richelieu, forcé enfin de se rendre à l'évidence, écrit encore à du Hallier, mais, cette fois, il veut profiter de la déloyauté du duc Charles et la faire tourner au profit de la France, aussi mande-t-ii que « par son manque de foi, le duc Charles se déclare lui-même déchu de ses droits sur la Lorraine*. » C'était là un prétexte pour envahir de nouveau le duché et dépouiller encore une fois le duc Charles de ses États, mais ce prince, par sa conduite, obligeait la France à agir ainsi. Après avoir librement traité avec la France, le duc, dans une déclaration qu'il publiait le 27 août, proclamait hautement qu'on lui avait fait violence pour extorquer sa signature au traité du 29 mars. A cette époque, il avait déjà rejoint l'armée espagnole et s'était déclaré do nouveau contre la France. Une partie de l'armée française, sous les ordres du comte de Grancey, envahit aussitôt la Lorraine, et le duc Charles, à là fin de 1641, se retrouva dans la même situation où il était au commencement de cette année : prince errant, dépouillé de ses États, dépoiuru de toute autorité, complètement à la merci des Espagnols et de l'empereur.
* Lettre de Richelieu au duc Charles, p. 288. «
* Idem, p. 10:>0.
De St Germain, ce 9 avril 1641 .
Pour VOUS oBter la peine de venir demain icy je pars présentement pour vous aler trouver a Ruel*. Louis. — (IWd., fol. 304.) — {Original»)
De St Germain, ce 16 avril 1641.
Je VOUS remercie du soin que vous avés de moy ie pris ier médecine de quoy je me porte très bien je fais estât de vous aler voir demain, si vous jugés a propos que M. le grand maistre ' se trouve a Ruel pour voir ce que on pourra faire cette campagne, côme vous le proposâtes lautre jour vous le ferés avertir, sinon ce sera une autre fois, je vous dône le bon jour et vous prie davoir toujours soin de vous. Louis.— (I6td., fol. 303.) — (Original.)
De St Germain, ce 2 may 1641.
Estant en peine de vostre santé j envoyé ce gentillôme pour men raporter des nouvelles, je m'en vas coure le loup a franconville puis je me retireroy a Ecouan je vous recomande davoir toujours soin de vostre santé et de vostre personne. Louis.
Quand il viendra des nouvelles de M. le Grand maistre je vous prie de me les faire savoir'. — (Ibid,, fol. 306.) — (Original.)