‹ Louis XIIIChapitre 8 sur 166 · LA MINORITE DU ROI · texte numérisé non relu

LA MINORITE DU ROI

Le coup de couteau de Ra\aillac allait modifier complètement l'existence si calme du jeune Dauphin. Le 14 mai 1610, il était fort gai; on le promenait en carrosse à la Croix du Tiroir, mais le bruit se répand de la mort du Roi, assassiné rue de la l'erronnerie par b'rançois Ka\aillac. \'ite, on ramène le Dauphin au Louvre. On lui apprend la nouvelle, il pleure à chaudes larmes, et dit : ■■ Ah ! si fy eusse été avec mou épéc, je l'eusse tué, ce méchant ! » La Reine le hiit coucher dans sa chambre. 11 ne s'endort qu'à minuit, et s'éveille à 6 heures et demie, avant mal reposé.

L'éducation et les exemples n'avaient guère préparé le Dauphin de neuf ans à entrer brusquement dans le métier de Roi. Il est curieux de voir toutes les particularités du caractère de l'enfant se retrou\er dans l'adolescent et plus tard

' A moi, je meurs !

14 LK CARACTHRK DE I.OLIS XI C

dans l'homme. Il sera de plus en plus opiniâtre; et, pourtant, il est touetté autant qu'avant. Il sait déjà ce qu'on doit au rang suprême, et discerne ce qu'il peut faire, comme ce dont son jeune âge et son inexpérience doiveûit le décharger.

Le samedi 15 mai 16 10, son gouverneur M. de Souvré lui donna par écrit ce qu'il devrait dire au Parlement, qui se tenait alors aux Augustins : « Messieurs, il a plu à Dieu d'appeler à lui uotre hou Roi, mou seigneur et père. Je suis devenu voire Roi, comme son fils, par les lois du Royaume. J'espère que Dieu un' donnera la grâce d'imiter ses vertus, et suivre les bous co)iseils de mes bons serviteurs, ainsi que vous dira M. le Chancelier. » En cette dure journée, il fallut \oir ou recevoir une multitude de gens, monter à cheval, et ce n'est qu'à huit heures et demie du soir que ce Roi de neuf ans, s'étant déclaré las, on put le coucher.

Héroard continue à noter tout ce qu'il disait, et ce qui fait l'intérêt de ses réponses c'est qu'elles sont authentiques, tandis que hien souvent les paroles royales sont modifiées ou inventées par les historiens.

Le dimanche 16 mai, les cérémonies officielles continuent. En montant en carrosse, le jeune Roi commande à l'exempt de service : " Faites mettre mes gardes en haie, aux côtés de mon carrosse », et chacun d'être étonné.

Il surprenait d'ordinaire par la netteté et la vivacité de ses réponses. Mathurine, la folle de la Reine, s'étant avisée de lui demander : « liens çà, Dauphin, seras-tu ribaud couduc ton père.'' — Non », répond l'enfant, y ayant réfléchi.

Les fêtes officielles terminées, l'existence reprend un cours assez régulier, coupé par des réceptions, des visites d'ambassadeurs. Le Roi mineur doit toujours figurer à côté de la Reine mère.

Le programme d'éducation varie peu : on le mène à la messe, il étudie, écrit, tire des armes, danse, et très souvent encore est fouetté. La principale distraction est la chasse. Le jeune Roi a son équipage de petits chiens, et des oiseaux qu'il dresse pour le vol ; un perroquet jaime l'occupe beaucoup. Chaque fois qu'il le peut, il va chasser. Prenons, par exemple, la journée du mercredi 2 juin 16 10 : on le conduit à 2 heures trois quarts à l'hêitel du Luxembourg, au faubourg Saint-Germain; il y courre, avec ses petits chiens, dans le parc un

*■ F«-fl Fmme flonr, en armes . et en loi. LOUIS XIII A y AXS

D'après f. FiRENS.

Cabinet des Estampes, Bibliothèque nationale.

i6 LF. CARACTKRE D F. LOUIS XIII

marcassin apporté; à 3 heures et demie, il y a goûté, puis il courre un lièvre. On le mène chez la Reine Marguerite; il y courre encore un renard porté dans le parc.

Quand il ne peut sortir, sa principale distraction est de s'occuper de ses armes, surtout de ses « harquebuses », dont le tir le passionne. Du reste, il ne sait pas rester inoccupé; il lui tant toujours quelque besogne.

Son gouverneur lui dictait comme devoirs les plus sages maximes, entre autres: « Qu'un prince doit aimer la justice "; il reprend soudain : « Non, il faut faire Ja justice. »^

Naturellement, dans les affaires de l'État, le jeune Roi n'est consulté que pour la forme. Les grands personnages viennent au baise-main, lont la révérence et demandent des ordres. M. de Rohan, partant pour l'armée, lui demande s'il lui plaît de commander quelque chose au général en chct : <■ Dites- Jui qu il fasse du mieux qu'il pourra ».

Puis, les besognes de la vie officielle expédiées, il reprend la vie d'un enfant de son âge, s'amusant et s'intéressant aux moindres choses. Il faisait un jour donner à boire à son petit chien, qu'il avait nommé Gayan, et demande : « Pourquoi donne-ton à boire aux chiens .' — De peur qu'ils n'enragent, Sire. » Il repart soudain : « Les ivrognes no)it donc garde d'enrager, car ils boivent toujours. »

On remarque de bonne heure qu'il est très matinal. Quand il peut surprendre ses valets de chambre encore couchés, il est ravi ; quand on le laisse dormir tard, il gourmande son personnel.

Il donne son premier coup d'épée à la chasse, le i'-''' août 16 10 ; déjà il avait pris son premier clystère. Ce n'est pas comme médecin qu'Héroard signale ce fait « important » ; comme nous le verrons, il était peu partisan de la médecine à la mode; mais ce premier « remède » était un événement, comme plus tard la première saignée.

Certains actes surprenne;. L son entourage. Il avait commandé à Danzeré, l'un de ses valets de chambre, de faire sortir les courtisans, qui encombraient son cabinet. Ceux-ci se plaignirent; le précepteur parle de l'affiire au Roi. 11 écoute et répond froidement : « Danzeré a parlé un peu rudement à eux; mais il faut les y accoutumer de bonne heure. »

En octobre 1610, on le sacre à Reims nvec tout le cérémonial accoutumé. A cette époque, il n'y avait pas de lète complète sans quelque querelle de préséances. Le cardinal de Joyeuse vint se plaindre; le Roi lui dit simplement: « // fiiiit parler à la Reine ma mère ; je ne puis pas lésoiiilre cela. -

11 apprend peu après le rcnvt)i de M. de Sully, et dit à son gouverneur, M. de Sou\ré : « Von a oie Moiisseu de Sully des finances P — 0///, Sire. — Pourquoi.' — La Reine ne Fa pas fait sans grande considéralion. En e'Ies-voiis marri P — Oui. »

Puis, comme l'on parlait à son souper de certains chiens d'Angleterre, qui suivaient les larrons, et les dépistaient, il dit en s'égayant : « Il faut avoir une inenle de chiens pour larrons; )ioiis en pre)uironsbien. »

Ses plaisanteries étaient souvent dures : « Manville, dit-il un jour, j\n des chiens pour voleurs : prenez garde à vous. — Mais, Sire, l'on croira que vous ne le dites pas en joiuinl. — Je dis vrai, je ne me joue pas. >>

11 crut s'apercevoir que M. de Marsilly lui racontait quelque chose de faux. « Jh, Marsilly ! F Écriture dit : " Omnis homo mcndax' », et je vous assure que vous Têtes grandement. »

La question journalière des honneurs et préséances lui permit d'étudier le caractère de chacun. Il s'assura de Pinsolence de M. le Prince, cl dit : ■• l'oye:^, Mousseu le Chancelier, comme Mousseu le Prince parle à la Reine ma mère. Il ne jaul pas tolérer cela. »

Les places dans le carrosse royal étaient toujours très disputées. On prie le Roi de donner des ordres pour qui doit monter. .\L de Souvré lui dit : " Sire, les capitaines de vos gardes ont accoutumé d'y aller, du temps du jeu roi voire père. — Ils Tout accoutumé peu à peu, je leur en ferai peu à peu perdre la coutume. >■

Cela ne l'empêchait pas d'être fort gai ; rien ne l'amuse autant que de jouer avec ses camarades; tantôt il les commande, tantôt il se fait commander. On s'avise de le mettre en faction. Un officier lui demande : '< O/a' ctes-vousP — Capitaine Louis. »

Un soir d'octobre, en soupant, on parlait du « fol •> Engoulevent, qui était

' Tout homme est menteur.

prince des sots; le Roi répond': « Ccsf le plus oriviJ royiiimw du Dioiide. » La Reine le tient tout à tait en dehors des affaires ; aussi, quand il n'étudie

pas, il chasse à courre et au vol. Le vol l'intéresse particulièrement; il a un

cabinet d'oiseaux qui l'accompagne partout ; il commence à apprécier le jeune

« Loynes ' », qui était chargé des émerillons.

Il se plaît à la musique et au dessin ; il s'exerce à des poésies ; celles du début

ne peuvent être reproduites. En voici une extrémenient simple. Il taisait élever

une marcassine; l'homme habitué à la soigner se tue par accident; l'animal

refuse de manger et meurt peu après.

Le Roi fit un petit concours. \'oici son morceau, qui a au moins le mérite

d'être court, et tort aimable pour le gouverneur, M. de Souvré.

Il y avait dans ma cuisine Une petite marcassine, Laquelle est morte de douleur D'avoir perdu son gouverneur.

Le 7 avril 1614. on lui rapporte le décès de M. le connétable, Henri, duc de Montmorency; il en demeure touché et dit : « Il y cii aura beaucoup qui ileinuiuleront celle charge; mais il iic la faiil donner à pcrsoniu\ >< De fait, il ne la donna que sept ans plus tard, à son ami Luynes.

On voyageait beaucoup à cette époque, et le jeune Roi y prenait l'habitude de ces déplacements continuels qui durèrent jusqu'à sa mort. En 16 14. il fit un voyage en Poitou et " autres pays ». Il arrive à Châtellerault le dimanche 27 juillet 1614. Le lendemam matin, lundi, il est éveillé à 4 heures par le bruit des passants et du charroi, et entendant les injures qu'ils s'entredisaient, s'en rit. A 7 heure trois quarts, il entre en carrosse. A une lieue environ, dans la Garenne, il y a la fontaine de Nerpuy sur la main droite; le sieur de l'Isle Rouet y donnait à déjeuner à plusieurs de ses amis de la Cour, bons compagnons. Le Roi, les voyant, s'informe. On lui dit : <' C'est ïlsk Rouet qui donne à déjeuner aux goinfres de la Cour. — Je y veux aller, » dit-il. 11 met pied à terre et, gaiement, faisant du bon compagnon : « Ça, feu veux être des goinfres de la Cour » ; et il se prend à déjeuner, mange deux perdreaux, l'estomac de deux

' Pendant longtemps, Héroard écrit « Loynes », comme on prononçait, au lieu de Luynes.

poulets, un peu â\u}i: langue elc bœuf. M. Je la Curée servait les plats achevai. Le Roi dit en partant : « AiUai, mon hôte », rentre en carrosse, arrive à Jaulnay

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