Ce délai fut plusieurs fois prorogé
2. Je signale, une fois pour toutes, que la verge carrée de Lille équivalait à 8 m. 86.
vente de terrains au profit de l'Etat, avec menace d'expropriation à bon marché, nous paraît bien sommaire et elle est très inférieure à la pratique moderne ; mais n'exagérons rien : l'intendant n'était pas seulement un administrateur ; il était aussi un juge ; s'il avait le devoir de faire rentrer le plus d'argent possible dans les coffres du Roi, il devait aussi la justice à ceux qui comparaissaient devant lui ; il avait donc à estimer chaque portion de terrain à un prix équitable, de manière à ne léser ni les intérêts de l'Etat ni ceux des particulieis. «Sans pré- » tendre me faire de fête, avouait plus tard M. Le Peletier, il » né m'a jamais passé par les mains d'affaire plus épineuse ni » plus embarrassante, que le procès-verbal des ventes des places » de la nouvelle enceinte. » Ai-je besoin d'ajouter qu'une pareille commission, s'adressant à la fois à l'administrateur et au juge, exigeait non seulement une intégrité parfaite, mais encore une oreille sourde aux recommandations ? Les institutions sont, en quelque mesure, ce que les font les hommes et j'ai le droit de dire, qu'il n'y avait véritablement aucun péril à investir de ces pouvoirs souverains un Michel Le Peletier ; le scrupule qu'il apporta dans cette affaire l'honore singulièrement, et l'on verra, par le détail des ventes effectuées, quel fut son souci d'être juste pour tous et bienveillant à tous.
Les difficultés de l'affaire furent considérables ; il n'y eut quasi point de mesurage, qui ne fût contredit ; d'autre part, la plupart des propriétaires, qui retenaient leurs héritages, rie pouvaient produire de titres, pour justifier que la propriété leur en appartenait ; les nouveaux acquéreurs ne pouvaient découvrir qui étaient les propriétaires des héritages qu'ils voulaient acheter. Il fallut donc beaucoup de temps et de patience, pour venir à bout de toutes ces difficultés.
La procédure. — Voici comment se passaient les choses : quand un particulier désirait acheter un terrain, il en faisait la déclaration à l'intendant ; celui-ci en indiquait le prix à la verge et, si l'acquéreur acceptait ce prix, l'intendant dressait un acte indiquant la désignation du terrain, sa contenance, le prix à payer, le nom du précédent propriétaire et celui de l'acquéreur. Tous ces actes, dûment numérotés, étaient réunis,
dès qu'il y en avait un certain nombre, en un seul procès-verbal, lequel était expédié à la Cour et soumis à la signature du Roi. Le procès-verbal signé était renvoyé à Tournay, enregistré au Conseil souverain et, de là, réexpédié au greffe de la gouvernance de Lille ; les extraits délivrés par le greffier, servaient de titres aux acquéreurs. Les sommes dues étaient payables à raison des trois quarts- au moment de l'achat et du dernier quart, après confirmation du Roi ; elles étaient versées es mains du trésorier des fortifications ou de son commis résidant à Lille.
Quant aux propriétaires antérieurs, ils étaient dédommagés après la vente et par les soins du Roi. On ne se pressait guère de le faire. M. de Louvois ne donna des ordres qu'en octobre 1680, pour qu'on dédommageât les propriétaires des héritages compris entre le n° 121 et le n° 227 ; or le 121 était de février 1671 et le 227 de décembre 1673, et ce dédommagement ne se montait, au total, qu'à 12.000 fl.
H fut rédigé trois procès-verbaux : le premier par M. Le Peletier, en date du 30 mars 1671, portant vente ou fixation de plus-value de 120 héritages, faisant 122.515 1. 10 s. 7 d. monnaie de France ; — le second, par M. Le Peletier, en date du 20 janvier 1674, contenant les nos 121 à 230, portant vente de 20.500 verges, faisant 234.000 fl. ; — le troisième, par M. de Bagnols, en date du 10 mai 1690, contenant les nos 231 à 270.
Les premiers acquéreurs. — Le premier acquéreur qui se présenta, fut Jacques Diedeman, écuyer, sieur de la Riandrie ; il fut le premier rewart créé, en 1668 et 1669, par les commissaires français, et je pense que l'affaire de l'agrandissement aurait été plus vite et plus facilement conclue, s'il était resté à la tête du Magistrat. Mais, en octobre 1669, un mois avant le renouvellement de la Loi, M. de la Riandrie acheta la charge de bailli de Phalempin pour le Roi à M. d'Agimont, qui était fort âgé, « peu assidu aux assemblées et peu capable de bien » servir l'Etat dans un temps, qui requérait une application » particulière, pour mettre quelqu'ordre aux affaires » ; cette charge, on le sait, donnait entrée dans les Etats de la province, puisque les quatre baillis formaient ensemble un des membres des Etats. « Je demande votre protection pour lui, écrivait
» M. Le Peletier au ministre, parce qu'il est extrêmement de » mes amis. » M. de la Riandrie montra son zèle, en achetant, pour 3.288 fl., un fonds, sur lequel était située la demi-lune de la vieille porte de Saint-Pierre (aujourd'hui rue Saint- André), 213 pieds sur la rue d'Anjou et 213 à front du Marché Neuf ; il fit une bonne affaire, car on lui laissa ce fonds au prix exceptionnel de 8 fl. la verge, « eu égard à la difficulté qu'il y aura » de fonder dans le fossé et les terres de la demi-lune, qu'il » conviendra d'enlever. » M. de la Riandrie possédait un jardin et une maison, tout proches de la porte Notre-Dame, dans la basse ville ; or, le ministre avait ordonné de faire abattre, dans un délai d'un mois (février 1671), toutes les maisons construites dans cette basse ville ; par faveur particulière, on accorda un délai d'une année à tous ceux qui, ayant des maisons dans le faubourg, auraient acheté des places dans la nouvelle enceinte. M. de la Riandrie était très peiné de la disparition de son jardin et de sa maison ; il sollicitait partout à ce sujet et ses sollicitations nous font voir qu'il était aussi bien vu, l'heureux homme, au gouvernement qu'à l'intendance ; M. de Louvois écrivait, en effet, le 11 mars 1671 : «11 peut les laisser jusqu'à la fin » d'Août ; d'ici là, j'irai sur les lieux et verrai ce qui se pourra » faire pour sa satisfaction. Je ne sais quelle recommandation » il a auprès de Madame la Maréchale d'Humières ; mais il y a » quatre jours qu'elle ne me parle d'autre chose. » Une de ses filles, qui était bien jolie, épousa en 1694 M. Jacops d'Hailly ; elle mourut subitement l'année suivante, à vingt ans, et son inconsolable mari se mit alors à parcourir le monde et à visiter la Flandre, pour distraire son chagrin ; il a laissé une curieuse relation de ses voyages.
Les premières places vendues furent celles qui étaient proches de la vieille porte de Saint-Pierre, dans les rues Neuve Saint- Pierre (aujourd'hui rue Saint-André) et du Metz, et aussi dans la rue Saint- André (aujourd'hui rue Saint-Sébastien) et en bordure du rivage. Ces héritages valaient 10 à 12 fl. de la verge, à la réserve de ceux qui, étant près du rivage, valaient un peu plus. Julien Destrez, architecte de la ville, paya 15 fl. de la verge un vaste terrain, situé approximativement sur l'empla-
cernent actuel de l'Hôpital général ; et un charpentier, nommé Cornil Hennion, paya 18 fl. 15 pat. un terrain sis sur le quai, au coin de la rue des Bateliers. Il est vrai que, de ce côté, un bourgeois ne paya que 5 florins un immense héritage, contenant plus de 2.000 verges ; mais je dois dire que cette place était à front du rempart, que le bastion qui l'occupait était plein de terre et que l'acquéreur dut faire enlever cette terre à ses frais et qu'enfin, une partie de cette place étant dans le fossé, on n'y pouvait fonder que sur des dés .
Tous ces premiers acquéreurs étaient des commerçants lillois : François Haze, maçon ; Jacques Coquereau, vitrier ; Jacques Aerts, brasseur ; Guillaume Leleu, marchand de soie ; Jean Bourgeois, drapier ; François Donvlez, peigneur de laine ; Roland Maille, Grassier, François Debosschere dit Montboutique, etc..
Même plusieurs de ceux qui taisaient partie du Magistrat l'année précédente, et qui étaient parmi ces 40 mauvaises têtes, dont se plaignait M. Le Peletier, donnèrent l'exemple et achetèrent des terrains ; il est vrai que ces acquéreurs n'étaient probablement pas ceux qui, dans le conclave, firent une telle opposition au projet. François Wantier était l'homme de confiance de l'intendant ; il révisait pour lui les comptes des communautés ; il avait été nommé tuteur du béguinage et c'était un homme d'esprit docile et vite francisé. Philippes Duberon, sieur de Lomprez, qui acheta l'héritage côté 12 à raison de 10 fl. de la verge, fut anobli en septembre 1670, pour lui témoigner la satisfaction que S. M. avait de sa conduite : encore un, que la conquête française trouva bien intentionné. Quant à Petitpas de Warcoing, que l'incident de 1683 nous montre au contraire si hostile au nouveau gouvernement, il acheta un
! . Nonobstant toutes ces circonstances, M. Le Peletier demanda au ministre la permission de céder le terrain à prix aussi vil. Car s'il est vrai qu'en droit l'intendant établissait souverainement les prix de vente des terrains, il recevait, en cette matière comme en toute autre, les instructions de M. de Louvois et c'est d'après celles-ci qu'il taxait ses acheteurs. Quelques charpentiers lillois : Georges Delemotte, Jean Fainart, Jean Gaudin, Jean Cordonnier conclurent aussi des marchés à bas prix pour des places situées aux coins des rues Royale et d'Angleterre, où étaient les anciens Fossés : ils y installèrent leurs ateli'T^
héritage de 2.040 fl. et Josse Deflandres acheta pas mal de terrains, pour les revendre avec profit. Le Magistrat lui-même donna l'exemple et retint un héritage, qu'il avait « hors le rivage, » entre le pont de la porte de Saint-Pierre et autre pont allant » hors la porte de Courtray, » et pour ce terrain, situé au coin de la rue d'Anjou et de la rue du Metz, devant le Marché Neuf, il paya la plus-value à proportion de 18 florins la verge.
Telle était la situation, ainsi qu'il résulte du premier procèsverbal ; il est remarquable que les vastes prés, situés en bordure de la rue Royale, n'avaient trouvé aucun acquéreur. « On trouve » peu de marchands pour les places de la nouvelle enceinte, » écrivait M. Le Peletier en avril 1672. Personne ne se présente » pour les deux grandes rues, dont on trouve le prix excessif. » Il reste une ressource : c'est d'accorder franchise pour un cer- » tain temps aux ouvriers et marchands qui bâtiront et qui s'éta- » bliront dans la nouvelle enceinte. » A cette date, un seul héritage ayant front sur la rue Royale et sis au coin de la rue Dauphine (aujourd'hui rue de Jemmapes) avait été acheté à proportion de 13 fl. 15 s. de la verge par Paul Delaporte, écuyer, sieur de la Barattrie.
Mais les choses changèrent bientôt et la confiance vint. Dès 1673, M. de la Riandrie acquit un héritage ayant 135 pieds de front sur la rue Royale et 388 pieds de profondeur jusqu'à la rue Marais ; il obtint ces 451 verges pour 8.464 fl, soit une proportion de 18 fl. 15 s. de la verge. Dans le même temps, Eustache de Froidmont, trésorier de l'église collégiale de Saint- Pierre, et Jean de Martinsart achetèrent des places aux mêmes conditions qu'avait fait M. de la Riandrie. Deux ans après, les prix avaient considérablement augmenté ; il ne s'agit plus de 13 ni même de 18 fl.; car Nicolas Fauconnier, écuyer, sieur de Pérenchies, dut payer 26 fl. 5 s. à la verge, non pas comme prix d'achat, mais comme plus-value d'un terrain qu'il possédait rue Royale. Huit ans après, en 1683, la verge se payait 37 fl. 10 s. non seulement rue Royale, mais dans les rues avoisinantes : rue d'Anjou, rue Française, rue Neuve Saint-Pierre ; ainsi, en douze ans, la valeur de ces terrains avait triplé et, en moins de dix ans, elle avait doublé : ce fut un assez beau placement ! Encore, au nouveau prix, des bourgeois estiment faire
une affaire avantageuse et croient pouvoir réaliser de sérieux profits : Josse Defiandres achète de nombreux héritages et Guillaume Bernard, Antoine Gambette, J. B. Delabarge, J.-B. Wacrenier, André Tristan l'imitent. Aux endroits moins favorisés, les prix augmentent dans les mêmes proportions : Delemotte et Faucille, importants entrepreneurs de la ville, paient 18 fl. 15 s. pour 678 verges, qu'ils achètent à proximité de la vieille porte Saint-Pierre ; Etienne Capron paie 12 fl. 10 s. à l'extrémité de la rue Neuve Saint-Pierre et, dans la rue Saint- André, Guillaume Hermand paie 25 fl.
L'affaire de l'agrandissement réussit donc au delà des plus optimistes prévisions ; les sommes qui rentrèrent dans les coffres du roi furent bien supérieures à celles qu'on dut dépenser pour la fortification ; ce fut une bonne affaire et pour le Roi et pour la Ville et pour les particuliers qui achetèrent des terrains.
Les tènements de Saint-Pierre.1
Dès le mois de janvier 1670, trois mois avant la conclusion du traité d'agrandissement, le Chapitre et le Prévôt de Saint- Pierre entrèrent en scène et se plaignirent qu'on leur ôtait la juridiction et même la justice foncière dans toute l'étendue de la Basse-Ville. Les chanoines prétendaient ne pouvoir céder aucun de leurs droits sans intervention de la Cour de Rome et ils alléguaient le serment, qu'ils faisaient à leur réception de maintenir les droits de l'Eglise. « Quoique ces messieurs « semblent se piquer d'honneur, disait M. Le Peletier, je crois » qu'un peu d'augmentation de revenu, qu'on pourra leur pro- » curer sans qu'il en coûte rien au Roi, les consolera aisément » de la perte de droits honorifiques. » Ce dédommagement consistait en une pension perpétuelle dont le Roi accorda le
1. Cf. L'Histoire de la Collégiale de Saint-Pierre, par Mgr Hautcœur (Paris, Picard, 1899), t. III, chap. LXI.
brevet, le 31 octobre 1670, sur l'abbaye de Loos ; c'était la manière accoutumée 1 ; mais ces pensions devaient être homologuées, en Cour de Rome ; et si l'abbé ainsi chargé résistait, le Roi faisait saisir tous ses revenus. Il arriva malheureusement que le Pape, en donnant des bulles à Dom Gaspar Taverne, "qui venait d'être nommé par le Roi à l'abbaye de Loos, refusa d'homologuer cette pension.
Du reste, ces droits n'étaient pas seulement honorifiques: le Chapitre y avait 2.000 francs de revenu et le Prévôt 600, au dire de M. Le Peletier ; et, ces chiffres sont certainement trop faibles. Le Prévôt possédait le droit de pêcherie dans les fossés de la ville, depuis le saut d'eau de la vieille porte Saint-Pierre jusqu'à un trou qui était aux murailles des vieux remparts et qu'on nommait le trou des Martes, et depuis ce trou, jusqu'aux fossés joignant la porte de la Barre. Il avait dans sa mouvance le pré Moucquet, contenant 4.007 verges en bordure du ruisseau du Bucquet ; un autre pré haboutant à la rivière et appartenant à Damelle Michelle Hervin, veuve de Jacques Croquez ; un héritage qui était l'hôtellerie de Saint-Sébastien ; une choque de maisons à isage de sept demeures, vulgairement dénommée la Porte-Hardie, etc.. Il fut du reste plus heureux que le Chapitre, car il obtint, en 1686, un arrêt du Conseil, par lequel il lui fut accordé une rente annuelle de 1.250 fl. payable par la Ville et les Etats.
MM. de Saint-Pierre posaient en fait que toutes les maisons et tous les héritages entrés dans la nouvelle enceinte étaient tenus de l'église Saint-Pierre, que la Ville n'avait sur eux aucune mouvance et que, dans tout ce faubourg de Saint-Pierre, il n'y avait que neuf bonniers qui fussent tenus de l'échevinage ; il est certain que ces messieurs y avaient toujours exercé toute juridiction tant seigneuriale que foncière, donné les adhéritements, les purges du prix des maisons, etc.
La vieille enceinte commençait au moulin dit des Repenties,
1. De même l'abbaye de Maroilles fut chargée d'une pension perpétuelle d'environ 700 au profit de l'Hôpital Comtesse, pour le dédommager d'une partie de la censé du Metz, englobée dans Ta fortification. Les bâtiments de la censé, qui valaient 60.000 fl., furent compris dans une gorge de l'un des bastions et purent subsister.
et allait de là aux maisons appartenant aux Minimes et situées au bout de la rue de la Barre, à côté de l'ancienne porte de ce nom. Puis, de cette porte, elle côtoyait le cimetière de Sainte- Catherine, le derrière de la Brasserie Sainte-Catherine, le derrière des maisons de la rue d'Angleterre jusqu'à la Cave Saint- Paul et rejoignait là le collège Saint-Pierre. De là, elle se rendait à l'ancienne porte de Saint-Pierre, côtoyait le derrière des maisons canoniales depuis la vieille porte d'Eau et rejoignait le canal où fut établi en 1670 le Pont Royal.
En sortant par la vieille porte de la Barre, on trouvait des terrains appelés : Francs courtils, d'une contenance d'environ huit bonniers, situés tout contre les vieilles murailles et qui étaient tenus de Saint-Pierre. En longeant extérieurement ces murailles et en remontant jusqu'à la vieille porte Saint-Pierre (c'est-à-dire dans l'emplacement actuellement compris entreles rues des Fossés-Neufs et d'Angleterre d'une part, et la rue Négrier d'autre part), on ne rencontrait que des héritages de la mouvance Saint-Pierre, à la seule réserve de la censé Ribaumez, que le sieur du Croqué tenait de Lambersart, et du fief d'Amiette que la Ville avait acheté du châtelain de Lille en 1507 pour 120 fl. parisis ; même deux cabarets, sis dans ces parages, le Lion Nœir et le Lion iVOr, qui subsistèrent après l'agrandissement, portaient sur leur façade les armes du Chapitre. — En sortant de la porte Saint-Pierre, il y avait bien un fief de petite conséquence, dit fief De le Vincour, tenu de la Salle de Lille et acheté par la Ville pour 48 fl. parisis. Mais, de ce côté, étaient situés trois fiefs importants, qui relevaient de Saint-Pierre : le fief de la Heutte, situé entre la porte Saint- Pierre et l'église Saint-André, au long de la riviérette appelée Bucquet et s'étendant jusqu'aux terres du Rossignol : il contenait un manoir et plusieurs maisons manables, formant huit arrière-fiefs ; — le fief des Rejets, situé juste à l'opposite du fief de la Heutte et que le Chapitre avait cédé aux Béguines à charge d'un relief ; — enfin le Wez des Apôtres, situé à peu près sur l'emplacement actuel de la rue du Metz, fief donné en arrentement en 1629 par le Chapitre à l'église de Saint-André.
Ainsi qu'on le voit, le Chapitre devait, avec justice, être mis à la tête des propriétaires, qui perdirent le plus par l'agrandissement.
Le Chapitre ne possédait pas seulement des maisons, des prés et des moulins dans la nouvelle enceinte ; il avait aussi la justice haute, moyenne et basse sur vingt bonniers et autant de maisons, le dixième denier à la vente, le droit de planter dans les chemins, double rente pour le rachat à la mort de l'héri- "tier, la succession des bâtards, etc...1 Aussi Nicolas Guidin, seigneur des Rozières et licencié es lois, vint-il trouver M. le Procureur de ville, en qualité de bailli général des vénérables et discrets Seigneurs MM. les Doyen et Chapitre de la Collégiale Saint-Pierre à Lille. Il mit en mains de M. Bonaventure Herreng un livre in-folio couvert de parchemin jaune, contenant 17 feuillets d'écriture. Ce livre, qui se trouve aux archives communales, contient les pièces relatives aux mouvances et tènements des héritages entrés dans la nouvelle enceinte ; le Chapitre demandait qu'on les fit borner et distinguer des fonds de l'agrandissement et il fournissait la déclaration des héritages tenus de la Collégiale avec la spécification des propriétaires et occupeurs. Les députés du Magistrat eurent une conférence avec ceux de la Collégiale, le 13 avril 1684 2 ; mais rien n'y fut décidé. La nomination du nouveau prévôt, M. Bochart de Champigny, nommé par arrêt du Conseil du 16 novembre 1686, ne termina pas le différend.
En août 1691, MM. de Saint-Pierre voulaient encore persister à retenir leur prétendue mouvance sur plusieurs places ; mais M. Herreng jugeait avec assez de raison qu'ils le faisaient en termes vagues et confus. Il proposait, pour sortir d'affaire, de convenir d'un certain canton qui serait limité et borné pour MM. de Saint-Pierre et, qu'au moyen d'icelui, ils se déporteraient de toute leur prétendue mouvance en faveur de la ville. Un traité fut enfin conclu en 1726, par lequel le Chapitre abandonnait tous ses droits -au Magistrat, moyennant le versement
1. Il résulte des œuvres de loi pour les adhéritements des maisons tenues de MM. de Saint-Pierre et qui furent faites par devant leurs officiers du 1er novembre 1687 jusqu'au 1er mars 1700, qu'on vendit dans cette époque pour 213.177 fl. et que les droits perçus par les officiers du Chapitre montaient de ce fait à 273 fl. environ par an.
2. Mgr Hautcœur signale (III, 103) les conférences des 29 août 1680, 6 mai 1685, 27 août 1696, 21 novembre 1703.
d'une rente annuelle de 600 florins \ Quant à l'indemnité que le Roi avait manifesté l'intention d'accorder au Chapitre, aux dépens de l'abbaye de Loos, il n'en fut plus jamais question.
§ 3 Le pavement des rues.
J'ai dit que dans le traité de l'agrandissement, on avait intentionnellement omis de régler la question du pavement des rues. Le Magistrat avait en effet refusé de faire cet ouvrage et le Roi ne s'en souciait pas davantage. Le 14 août 1673, les habitants des rues Dauphine et d'Anjou présentèrent une requête à M. Le Peletier ; ils lui représentèrent en toute humilité qu'on mettait dans ces rues « les terraux des caves et fondations et » les matériaux pour construire les nouvelles maisons, qu'ainsi » les eaux pluviales' et immondices y croupissaient tellement » que lesdits chemins, faute d'être pavés, étaient inaccessibles » et pleins de puanteur. » Cette même année, les propriétaires refusèrent de payer les vingtièmes, que le Magistrat prétendait percevoir ; tous se déclarèrent « sollicités et vexés par les collec- » teurs » et ils trouvaient abusif de payer un impôt pour des biens qui ne leur avaient encore rapporté aucun avantage. Dominique Rousé, occupeur d'une maison sise rue Dauphine, ne cachait pas que sa maison était rendue inaccessible par l'état des chemins et Antoine Allez, Henry Delefortrie, Jaspar Chrétien, Charles Desbuissons pensaient comme lui. Gilles Desplancques avait fait tracer l'année précédente un jardin rue du Metz ; il n'en avait pas encore joui ; son jardin n'était pas encore tout planté et il était fort étonné qu'on lui demandât un impôt, « les mûres n'estant point encor scaiches ni rassy. » Pierre de Rouvroy se plaignait que ses prés étaient devenus sans
1. Le traité, conclu le 28 octobre 1726, fut confirmé par lettres patentes de juillet 1728, enregistrées au Parlement le 21 juillet 1733. Outre la redevance annuelle payée par la Ville, le Chapitre recevait l'exemption des droits sur 176 muids de vin par 911 et 3.000 razières de grains à brasser. (Arch. Lille, afî. gén., C. 21, 22 et 23.)
rendage et un cureur de linges, nommé Roger Tonnelle disait que, depuis la construction de la Citadelle, il n'avait pu avoir des eaux et avait dû faire quelques étangs à grands frais. Bref, en 1673 et 1674, les dossiers de réclamations furent des plus nombreux et les impôts rentrèrent mal ou même pas du tout. Il fallut attendre plusieurs années pour que l'importante question du pavé des rues reçût une solution. Le Magistrat finit par se mettre d'accord avec les propriétaires ; il fût convenu que ceux-ci feraient les avances de fonds et se chargeraient des travaux ; mais le Magistrat s'engagea à leur restituer ces avances dans un délai de cinq ou de quatre ans. Tout l'ouvrage ne se fit pas du reste dans le même temps. Le premier arrangement fut conclu par les propriétaires de la rue Dauphine, en juillet 1677; ils furent remboursés en cinq fois, à raison de 747 livres parisis chaque fois. La rue Princesse fut ensuite pavée, en 1679, et le travail coûta 2.248 fl. et, la même année, le pavement de la rue Française monta à 4.560 fl. La rue Royale, la rue du Metz, la rue des Bateliers, la rue Saint-Pierre, la rue Saint-André, la rue Marais furent aussi mises en état et, en 1682, tout l'ouvrage était achevé.
§4 Les nouveaux bâtiments.
Dans les procès-verbaux de ventes, la ville inséra des conditions à observer par ceux qui voudraient bâtir des maisons ou autres édifices. Les propriétaires étaient tenus de régler la hauteur et le niveau du seuil de leurs maisons, de manièie qu'il y ait un pied de pente sur chaque longueur de cent pieds déclinant du côté qui serait marqué pour l'écoulement des eaux. Ils étaient empêchés d'élever le rez-de-chaussée de leurs héritages plus haut de trois pieds que celui de leurs voisins. Leurs droits respectifs étaient réglés sur les murailles moiturières. Enfin, il ne leur était pas permis d'élever leurs maisons de bois et ils devaient les bâtir de pierres ou de briques et se conformer, pour le frontispice de celles qui seraient construites rue Royale et rue Neuve Saint-Pierre, aux dessins qui leur seraient donnés
par l'architecte préposé. Tous devaient en outre se conformer aux ordonnances, us et coutumes de la ville.
On ne commença guère à bâtir qu'à partir de 1672 ; encore aucun bâtiment ne fut-il commencé rue Royale avant 1676. C'est dans les rues Princesse, du Metz, Saint-Pierre, d'Anjou que s'élevèrent, en 1672 et 1673, les premières maisons. Mathieu Cambier loue la maison qu'il vient d'achever rue Princesse à un boulanger ; Julien Destrée loue une autre boulangerie rue du Metz, Jacques Roches une autre rue d'Anjou, Guillaume Demarcq une autre rue Saint-Pierre. Il se fonde aussi quelques tavernes et hôtelleries, notamment : celle du « Chevalier blanc », que François Crupenin loue rue du Metz de Jacques Cocqueau, pour un loyer annuel de 25 livres de gros. Enfin, quelques bourgeois viennent planter des jardins dans la nouvelle enceinte et quelques maçons et charpentiers viennent s'y établir.
Puis l'on commença à bâtir dans la rue Royale et Jean-Philippes Delabarge, notamment, qui faisait profession de bâtir des maisons pour les vendre, en éleva plusieurs ; il eut même des démêlés avec le Prévôt de la ville pour des bâtiments (à front de la rue Princesse), dont les fondements n'étaient assis et jetés qu'avec de la terre et de la boue, alors qu'aux termes des ordonnances, il devait y avoir un tiers de chaux vive sur deux tiers de sable ou d'argile. Le Magistrat observa que «le public avait » intérêt que les édifices soient construits solidement et que » les particuliers pourraient facilement être déçus par l'acqui- » sition de pareils bâtiments, qu'ils croiraient bons et bien faits ». Delabarge esquissa une défense, en disant que les égards de briques blâmaient les choses mal à propos, parce qu'il n'avait pas voulu les gratifier ; mais il dut refaire les fondations.
§ 5 La nouvelle banlieue.
Par suite d'un arrangement avec les Etats, il fut accordé à la ville une nouvelle banlieue, depuis la dernière contrescarpe entre la porte de La Madeleine et la rivière de la Basse-Deûle,
et jusqu'à la Citadelle, par en dessus de l'église de Saint- André. La vieille banlieue contenait 40 bonniers cinq cens ; il n'en resta que 15 et 166 verges, en comptant les terres du Rossignol, complètement mises en non valeur par les briqueteries qu'on y avait faites (côte 7 du plan) ; le surplus avait été perdu en remparts, fossés, demi-lunes, chemin couvert et glacis. En suite du commandement à eux, adressé le 10 novembre 1672, François de Canlens, architecte et mesureur assermenté commis par les baillis des Etats et Julien Destrez, commis par la Ville, firent un plan de la paroisse de Saint-André, pour démontrer la vieille et la nouvelle banlieue. On trouvera ce plan ci-contre : les côtes 1 et 2 représentent tout ce qui reste des censés du petit et du grand Metz, dont 14 bonniers sur 20 avaient été pris pour les remparts, ainsi qu'un cabaret côté 3 appartenant à l'Hôpital Comtesse, à «Madame Comtesse», cmme on disait; le « maître des labeurs » de la censé, Etienne Barluelle, habitait rue Saint-André et avait sous ses ordres douze domestiques.
Vingt-cinq ans après.
J'ai indiqué quelle physionomie avait prise, peu à peu, la nouvelle paroisse. Les maisons y étaient devenues assez nombreuses, mais il y avait encore quantité de jardins et même de prés. S'il faut en croire le bonhomme Chavatte, il y avait aussi, dans la nouvelle enceinte, pas mal de mauvais lieux. ; il signale, en 1674, un cabaret où des jeunes hommes et des jeunes filles faisaient des danses fort inconvenantes, ce qui lui suggère cette réflexion : « Voilà comment que Dieu nous » châtie qu'on ne sait pas pourquoi. » En tous cas, ce coin de la ville était peu sûr et, l'on ne pouvait s'y aventurer le soir, qu'à péril d'être assommé. Les meurtres et les assassinats y étaient fréquents et tellement, qu'en 1683, le Roi rendit au Magistrat sa compétence souveraine, pour juger plusieurs de ces crimes avec une célérité exemplaire.
Le registre de la première capitation fournit de précieux