A LILLE
§ 1. La police des bâtiments. — Les pouvoirs quasi-souverains du Magistrat. — § 2. La petite Place. — § 3. La tentative de 1677. —
§ 4. Les maisons de 1687. — Tableau des propriétaires. — L'écoulement des eaux. — Un propriétaire récalcitrant. — Les rentes et reconnaissances.
La ville de Lille s'est, depuis deux siècles, beaucoup transformée et il est devenu impossible d'évoquer, dès l'abord, quelle était sa physionomie, le jour que le Roi Très-Chrétien y fit son entrée solennelle. Néanmoins, toute une paroisse, celle de Saint- André, créée par Louis XIV, s'est peu modifiée ; la citadelle et les fortifications de M. de Vauban subsistent presqu'intégralement ; d'autres œuvres magnifiques, comme la porte des Malades *, ou même comme cette porte de Fives, plus humble sans doute, mais d'un style très pur, sont les parures qu'un Roi aimable et attentif, j'oserais presque dire amoureux, nous donna et elles attestent le génie des grands bâtisseurs de cette
1 . Sur la porte des Malades, aujourd'hui porte de Paris, voir l'étude de M. Quarré-Reybourbon, in Réunion des Soc. des Beaux-Arts des départ., anno 1891, pp. 155-177.
époque. Mais que dire sur l'architecture privée du règne? L'on n'a jamais tenté, que je sache, de « biographier », les rares maisons contemporaines du Grand Roi et que le temps a épargnées. Elles nous renseignent pourtant, ces maisons, et mieux que les plus beaux édifices, sur la vie quotidienne de nos pères ; c'est d'eux qu'elles nous entretiennent, de ce qu'ils aimaient, de ce qu'ils faisaient, de ce qu'ils croyaient ; elles sont des enchanteresses, qui font pour nous revivre et parler les morts. Ne les approchons qu'avec piété ; car lorsque l'une d'elles disparaît, ne dirait-on pas que la tombe se referme un peu plus sur ceux qui nous ont précédés et que ses décombres nous séparent d'eux davantage. Ne les méprisons pas ; car elles rendent, en quelque mesure, intelligibles les institutions et les hommes : elles sont des témoins.
Les maisons dites du Beauregard, qui sont, avec la vieille Bourse, tout ce qui reste aujourd'hui de la « petite Place », existent encore dans leur premier état ; elles datent du xvnme siècle, de la période française et caractérisent bien leur époque. 1
La police des bâtiments.
Les pouvoirs quasi-souverains du Magistrat de Lille.
Cette petite étude n'offre pas seulement un intérêt, si je puis dire, sentimental ; elle ne participe pas seulement de l'esthétique, mais aussi du droit, puisqu'elle fait jouer en l'une de ses principales attributions l'assemblée municipale ; elle montre, d'une manière saisissante, quels étaient, au xvnme siècle, les principes fondamentaux du droit administratif et quelle était, pour tout dire, l'autonomie communale. Avant que d'en venir au Beauregard, quelques explications générales s'imposent.
L'échevinage lillois était, en matière de bâtiments, quasisouverain. Lorsqu'un particulier désirait faire bâtir une maison
1. Sources: Arch. comm. Lille: Reg. aux résolutions. — Reg. aux visitations et reg. aux permissions de bâtir. — Cartons d'aff. génér. 45, 47 et 50.
ou apporter à une maison déjà existante une modification quelconque, il devait présenter une requête à Leurs Seigneuries : c'est ainsi que se qualifiaient les membres du Magistrat. On disait que l'intéressé « se retirait devant elles ».
Le plan des nouveaux bâtiments devait être soumis à Messieurs et approuvé par eux. On ne pouvait ériger sans leur permission la devanture d'une maison ni y mettre le seuil ; il fallait une autorisation pour faire un aqueduc et écouler l'eau des caves. Je connais même un particulier, qui acheta une maison sur la Grand Place en 1688 et voulut la faire rebâtir : il dut demander la permission de faire transporter les crons provenant des débris de cette maison sur un héritage, qu'il avait rue Royale. D'autre part, on était à Lille, dans l'usage d'utiliser les caves des maisons, soit comme cabarets à bières ou à vins, soit comme « cuisines » (nous dirions : restaurants), soit même comme logements : dans les paroisses Saint-Sauveur et Saint-André, c'étaient de très pauvres gens qui les habitaient, mais, dans le centre de la ville, elles se louaient un bon prix ; aussi, une infinité de propriétaires demandaient-ils qu'on leur accordât deux pieds sur le « flégard » * pour la descente de la cave, ainsi que la permission de faire un burguet, fausse-trappe servant à rendre l'entrée de la cave plus aisée ; ces autorisations étaient accordées moyennant une redevance annuelle.
Toute requête était renvoyée aux échevins commis aux visitations des ouvrages ; ils étaient deux et ces charges étaient, depuis l'origine, annexées aux places des 10me et llme échevins ; mais, par une résolution en date du 6 novembre 1674, le Magistrat décida qu'à l'avenir, ces charges seraient électives, comme toutes les autres. Donc, les commis donnaient leur avis et le Magistrat rendait sa décision en forme d'apostille, faite en en halle, — c'est-à-dire en séance publique. Les travaux autorisés devaient être exécutés à l'intervention du maître des œuvres de la ville. Certaines affaires d'importance étaient
1. D'une manière générale, on appelait « flégard » tout passage commun. En l'espèce, le flégard était simplement ce que nous appelons aujourd'hui « trottoir ».
préalablement examinées par une sorte de commission, composée des deux échevins aux visitations, d'un du Conseil (un voir-juré) et présidée par le rewart. Un des officiers permanents du Magistrat, le procureur de ville — (charge qui fut occupée par M. Bruno Bayart jusqu'en septembre 1681, puis par M. Bonaventure Herreng) — veillait particulièrement à ces questions, suivait les affaires, les rapportait quelquefois et faisait ses réquisitions dans l'intérêt commun. Le contentieux était jugé, en première instance, par le tribunal échevinal et, sur appel, par le Parlement.
Le Magistrat, qui avait une telle autorité dans les espèces particulières, rendait aussi des ordonnances de police, ayant une portée générale et dont la force légale s'imposait aux particuliers. Ses ordonnances avaient pour but, essentiellement, d'assurer le plus grand bien et l'embellissement de la ville.. Messieurs pourvoyaient « à ce qu'il y ait de la simétrie et struc- » ture aux édifices et bâtiments des particuliers, ainsi qu'en » ceux du public, comme aussi de la solidité et défense pour » pouvoir résister avec plus de force aux ruines du temps, aux » progrès des feux d'incendie 1 et de la maladie contagieuse. »
Ces ordonnances, qu'elles fussent générales ou particulières, étaient prises par le Magistrat sans aucune participation de l'intendant et sans que le pouvoir royal intervînt en quoi que ce fût. Je ne connais à cette règle que deux exceptions ; encore, juridiquement, j'ai peine à dire que ce soient des exceptions : car, dans la première, il y avait un intérêt financier, qui comportait jusqu'à un certain point le contrôle du Roi ; et, dans la seconde, il y eut sollicitation, si l'on veut très impérieuse, du représentant de S. M., mais non pas ordre régulier. Voici, du reste, en quoi consistaient ces deux exceptions : en 1675, M. Le Peletier estima que les permissions accordées par le
1. Un terrible incendie, en août 1676, détermina certainement le Magistrat à agir. Il s'était déclaré, la nuit, dans la rue de la Grande-Chaussée, sans que le guetteur de Saint-Etienne, qui était endormi, le signalât. Quatre maisons furent entièrement consommées et l'on vit Madame la Princesse d'Epinoy, dit Chavatte, aller mendier avec un plat en argent aux principaux gentilshommes de la ville, pour les pauvres gens qui avaient tout perdu. — En 1545, le feu avait pris au même endroit et avait brûlé 230 maisons.
Magistrat aux particuliers de faire des burguets ou saillies sur les rues, étaient trop nombreuses et il fit rendre un arrêt du Conseil, pour réglementer ces permissions. En 1678, M. le maréchal d'Humières jugea que les « cours à sacqs », où les gens s'entassaient, sans air ni lumière, étaient trop nombreuses et malsaines ; il obligea le Magistrat à en abolir quelques-unes ou à y faire des sorties spacieuses. Mais ce sont là deux cas exceptionnels ; pour l'ordinaire, le pouvoir royal n'était représenté, dans ces sortes d'affaires, que de la manière suivante : les contraventions aux règlements étaient poursuivies à la diligence du prévôt de la ville et c'est lui qui « conjurait» les échevins, — autrement dit, qui faisait office de ministère public. Or, le prévôt était officier non municipal, mais royal et pourvu par le Roi ; il est vrai que cette charge était engagée pour une certaine somme et à vie. Ce n'est pas cela qui pouvait gêner le Magistrat.
Son autorité pouvait donc s'exercer, ici, quasiment sans contrôle. Et cela était d'autant plus curieux qu'un particulier, s'il se prétendait lésé, ne pouvait porter son recours que devant la justice échevinale. Le Magistrat réglementait et il jugeait les infractions à ses règlements ; il arbitrait les droits des particuliers et statuait, sauf appel au Parlement, sur les réclamations des intéressés. Rien de plus conforme à l'esprit général des institutions : du pouvoir réglementaire découlait un pouvoir juridictionnel.
Le Magistrat avait aussi un pouvoir de contrainte ; il prononçait des peines d'amende et même de prison. Et il faisait plus encore : lorsqu'il ordonnait à un particulier l'exécution d'un ouvrage, et que ce particulier s'y refusait, l'ouvrage était fait, à ses frais, par le clerc de la ville ; et l'on vit ainsi des gens être obligés de démolir leur maison, sans en avoir nulle envie ! C'est ce qu'on appelait « l'office public » et il est vrai que l'on en usait avec beaucoup de discrétion : c'était un remède extraordinaire, qui ne s'employait que subsidiairement et pour suppléer au défaut de ceux qui ne voulaient ou ne pouvaient agir par eux-mêmes.
Un tel régime étonnera peut-être un homme d'aujourd'hui ; assurément, il n'est pas celui de la liberté individuelle et l'on peut presque dire qu'un particulier ne pouvait pas toucher une brique de sa maison, sans en solliciter la permission. Mais l'autorité municipale était exercée par des bourgeois, qui avaient eux-mêmes à faire à elle tous les jours ; pouvait-elle jamais devenir inquisitoriale ou vexatoire? Les documents d'archives nous rassurent bien là-dessus ; ils montrent combien Leurs Seigneuries étaient bienveillantes et paternelles à tous ceux qui avaient à se retirer devant elles.
En ce qui concerne le règne de Louis XIV, un fait essentiel m'a paru se dégager des textes : c'est l'activité du Magistrat pendant cette période, son esprit d'initiative, son souci de faire beau et solide. Ce point de vue devra, j'en suis convaincu, s'imposer aux futurs historiens de Lille, à ceux qui étudieront les travaux publics et de grande voirie de cette époque. Avant cela, on bâtissait beaucoup et assez mal ; les édifices, même de pierres et de briques, étaient peu solides, et une chose étonne : c'est la facilité avec laquelle on jetait bas des constructions peu anciennes, pour en faire d'autres, qui ne duraient ordinairement pas davantage. Les particuliers considéraient comme tout simple de démolir leurs maisons, pour en élever d'autres à la place. A partir de la conquête française, le Magistrat met à profit ce bon vouloir des particuliers ; il les excite à démolir leurs méchantes constructions ; mais il les oblige à les rebâtir solidement, avec de bons matériaux, en y mettant le temps et l'argent nécessaires.
Le Magistrat fit des ordonnances pour réglementer les frontispices de bois (v. not. celle du 24 nov. 1674) ; il fit abattre les couvertures de pailles et fit couvrir les maisons en tuiles ou en ardoises. Il fit démolir les clôtures en planches et fit construire des murailles « moiturières » de l'épaisseur d'une brique et demie. Toutes ces prescriptions furent sanctionnées par des amendes de 100 florins, applicables par parties à la ville, au dénonciateur et à l'officier exploiteur. En 1699, il y avait à Lille 6.118 maisons en maçonnerie et seulement 1,710 en bois ; à la fin du règne, il n'y avait plus que 796 maisons de bois.
Il me paraît que la conquête française a été le point de départ
d'une ère nouvelle dans la façon de bâtir et dans l'esthétique générale de la ville1. Comment expliquer ce phénomène, puisque le Roi ni ses représentants n'intervinrent directement en la matière ? C'est que, sans doute, en chassant de la Loi les coteries, qui s'en étaient emparées, en l'ouvrant largement à tous les bourgeois capables, les commissaires du Roi secouèrent bien des inerties. Quoiqu'il en soit, le Magistrat sut montrer à quel point il méritait la confiance, qu'on lui faisait et combien l'esprit municipal vivait en lui.
La petite Place.
La petite Place, qui était au xvnme siècle l'un des coins les plus pittoresques de la ville, a conservé jusqu'à ces derniers temps sa physionomie presqu'intacte. Un grand effort n'est pas nécessaire, pour la reconstituer avec sa grâce d'autrefois. La Bourse, avec ses 24 maisons, ses galeries, ses parvis, ses pilastres, ses corniches et l'un de ses tourillons, n'a guère changé depuis 1652 ; on désirerait seulement que les pouvoirs compétents, s'il en existe 2, songeassent à la restaurer quelque peu
1. Sur les maisons du Beauregard, j'ai demandé quelques précisions techniques à M. Cordonnier, l'éminent architecte lillois. « Les pierres de » Lezennes employées à cette époque, m'a-t-il répondu, sont d'une soli- » dite très relative et, si on a pu les utiliser, c'est qu'on les extrayait len- » tement et qu'on ne les mettait en œuvre qu'après une dessication complète. » En ce qui concerne la construction, M. Cordonnier « croit à une économie » exagérée, qui a réduit, les proportions, la richesse des matériaux et les » dispositions des constructions », — économie qu'il attribue à l'absence de grandes organisations commerciales, « puissantes et capables de grandes » choses. » Je ferai seulement observer que les 14 particuliers, qui possédaient le Beauregard, n'avaient aucune raison de faire des rêves grandioses et n'étaient préoccupés que de reconstruire leurs maisons.
2. Je dis : «s'il en existe », parce que M. le Maire de Lille a manifesté plusieurs fois son intention d'intervenir, encouragé en cela par la Commission Historique du Nord et généralement par tous les amis de la Cité. Mais les pouvoirs municipaux sont aujourd'hui désarmés et seraient impuissants devant tous les actes de vandalisme, qu'il plairait aux propriétaires de commettre, ces actes fussent-ils les plus injustifiables du monde, — à moins que l'ordonnance du 23 octobre 1653, « loi des parties », ne permette à la ville d'agir (ce que, pour ma part, je crois ; cf. mon étude, dans le Nord illustré, du 15 août 1913).
et avec intelligence. Du côté de la rue de la Gare actuelle, la place était fermée par la vieille Halle municipale, qui faisait le coin de la rue des Malades (rue de Paris) et qui était désaffectée et inutilisée, depuis que le Magistrat s'était installé dans le palais de Rihoult. A cet endroit, débouchait le marché aux Entes (aujourd'hui marché aux Poulets), dont l'entrée fut dégagée au début du xvinme siècle, par l'expropriation et la démolition partielle de trois maisons.
Sur le front de la petite Place, à l'opposé de la Bourse, était une rangée de maisons, dont la principale était l'hôtellerie de la Cloche ; elle avait alors beaucoup de renommée et c'était la meilleure de la ville, Le propriétaire de l'immeuble se nommait Locart et appartenait à l'une des bonnes familles de la ville ; l'intendant l'avait nommé plusieurs fois du Magistrat sur sa réputation et sur la bonne opinion qu'il avait de sa probité ; mais il paraît que ce Locart, comme il arrive encore aux gens de mon petit pays, avait l'habitude de soutenir son sentiment avec une chaleur et une opiniâtreté inconcevables ; il manquait totalement des qualités françaises de souplesse et d'adaptation ; c'était un Flamand, pas encore francisé. L'intendant dut, là-dessus, lui donner de « petits avis » et c'est sans doute ce qui l'empêcha d'être nommé procureur de ville en 1681, puis greffier des Etats en 1683 ; M. de Louvo:s avait défendu aux corps de la province de jamais le présenter, pour remplir aucune fonct:on publique. L'hôtellerie de la Cloche dev'nt, par la suite, la propriété indivise de Michel Hespel, sieur de Givenchy, qui avait épousé une des filles de Locart, de Baudouin Tirant, et du notaire Régnier, qui eurent des difficultés avec le Magistrat : il s'agissait de rebâtir à neuf la porte-cochère de l'hôtellerie et de la maison qui était au-dessus de ladite porte ; les propriétaires, qui étaient dans l'indivision, ne voulaient faire aucuns frais et s'y refusaient ; alors l'ouvrage fut adjugé au rabais par le procureur de la ville, parce qu'il' était «honteux >» aux propriétaires de laisser un bien infructueux et au public de ne les point obliger au rétablissement du bâtiment, — « ce qui cause un très mauvais effet et une difformité sur une » place qui est l'une des principales de la ville. »
L'hôtellerie était voisine du non moins fameux cabaret de
la .Rose et d'une maison ayant pour enseigne la Vignette, et dont le propriétaire était Jean Baudouin Delabarge, plombier juré. C'est là qu'étaient les cabarets du Singe d'Or, de VEmpereur, du Petit Courfraij et du Chapeau vert. On arrivait ensuite à une maison appartenant à Alexandre Fleurquin, brasseur ; puis au Petit Quesnoy, qui avait été pendant longtemps l'un des cabarets à eau-de-vie les plus connus de la ville et qui n'était plus, depuis quelques années, qu'à l'usage de cuisinier. La plupart de ces maisons furent du reste démolies et rebâties dans les premières années du xvmme siècle ; elles ont disparu depuis peu de temps, pour faire place au nouveau théâtre.
L'on arrive, en suivant la même ligne, aux, maisons qui constituaient le rang à Poteries » « (actuellement nouvelle Bourse du Commerce). C'était d'abord, formant le coin de la rue des Vieilles Prisons (plus tard rue des Suaires, récemment disparue), la maison de la Grenade, dont le propriétaire était Ignace Cardon, sieur de Beaufremez, bachelier es lois et bourgeois de Lille, qui appartenait à une fort ancienne famille de la ville et fut anobli en 1714 par l'achat d'une charge, de secrétaire du Roi 1. Puis, venait la maison à l'enseigne de Y Arbre d'Or, appartenant à M. Frans, sieur de la Hamayde et louée par lui à un orfèvre ; et puis Florence, et puis le Cheval d'Argent, propriété de Jean du Retz, petit argentier de la ville.
Le carrefour formé par la rue de la Grande-Chaussée et la rue des Prêtres, qui débouchaient toutes deux sur la petite Place, s'appelait le marché aux fleurs ; au coin des deux rues, Jean Cardon, gros marchand de la ville, possédait une maison qu'il avait fait rebâtir en 1677. Enfin, les maisons qui étaient à front du marché à Ramons (aujourd'hui rue de la Bourse), encerclaient l'église Saint-Etienne, contre laquelle, suivant la pratique ancienne, elles étaient absolument collées ; ces maisons venaient d'être rebâties avec des « frontispices » en style nouveau et elles étaient considérées comme les plus jolies de
1. Son petit-fils fut rewart et mayeur de la ville au xvui"11' siècle. Il a encore des descendants vivants: les Cardon de Garsignies. lac de ses descendantes a épousé à Ligny, en 1862, M. le marquis de Venevelles, dont le fils est aujourd'hui encore propriétaire du château de Ligny. Il n'existe malheureusement dans ce château aucunes archives privées.
la ville : elles servirent de modèles pour celles du Beauregard. Devant le rang à Poteries, et, par conséquent, devant le Beauregard, qui lui faisait face, était ce qu'on appelait le « marché » ; c'est là que, de temps en temps, on mettait sur le cheval de bois des tenanciers de mauvais lieux, des voleurs, des filles coupables de paillardise et qu'on revêtait d'un domino de soie.
Les maisons du Beauregard.
Première tentative du Magistrat en 1677.
En face du rang à Poteries, était sise une rangée de maisons, que l'on dénommait le Beauregard et qui était comprise entre la rue des Vieilles Halles (aujourd'hui rue des Sept-Agaches) et le Marché à Ramons (aujourd'hui rue de la Bourse).
Le 13 mars 1677, MM. du Magistrat, réunis en Halle, s'occupèrent de ces maisons et c'est par elles qu'ils prétendirent commencer la réfection et le rétablissement de la petite Place. Mais ils étaient dénués de moyens légaux d'action contre les propriétaires et leurs pouvoirs, si considérables qu'ils fussent, n'allaient pas néanmoins jusqu'à les contraindre directement à faire rebâtir leurs héritages. Ils se contentèrent donc de faire assigner lesdits propriétaires par Jacques Porton, sergent du prévôt, devant une délégation composée du rewart, des deux échevins aux visitations et du procureur de ville ; ils prenaient motif des emprises faites par ces particuliers sur la voie publique et l'ordonnance du Magistrat leur accordait un délai de quinze jours, pour produire leurs titres et les actes portant permissions d'icelles emprises ; à défaut par les susnommés d'avoir satisfait à l'exhibition de leurs titres respectifs, il devait être procédé contre eux ou leurs maisons, là et ainsi que serait trouvé convenir. Cette formule était fort imprécise et l'événement montra bien que cette procédure n'était autre chose, dans l'esprit du Magistrat, qu'un moyen de persuasion, une manière de disposer les intéressés à agir confor-
mément au vœu de l'assemblée communale. Les prétendues emprises variant, selon les maisons, depuis 11 pouces jusqu'à 2 pieds 8 pouces, — ce qui indique que ces bâtiments n'avaient aucun alignement et présentaient un aspect assez chaotique. Les propriétaires furent surpris de la signification qui leur était faite ; tous répondirent qu'ils n'avaient trouvé jusques à présent aucun acte contenant pareilles permissions et qu'ils en feraient l'ultérieure recherche. Dix assignations avaient été lancées, car certaines maisons, celle de Jean François, par exemple, ne contenaient aucune emprise.
Les particuliers mis en cause étaient François et Jean- Baptiste Cardon, — Jacques de Beaumaretz et ses consorts, — Michel Lefebvie, — Jacques-Antoine Farvacques, - Pierre Berte et Françoise Leniez, — Rogier Delannoy, - Monsieur Stappaert, — Denis Van Acker, prêtre et ses deux frères, — damoiselle Elisabeth Dugardin, comparant par Guillaume Dubois, procureur, — Mademoiselle la veuve Leclercq.
Voici les réponses qui furent faites par les intimés :
1° D'abord François et Jean-Baptiste Cardon, tous deux frères, appartenant à une vieille famille marchande de la ville possédaient en indivis, une maison occupée par Anselme. Leroy. Ils répondirent qu'il n'y avait aucune emprise au regard de ladite maison, puisque le seuil et les poteaux de la porte n'avaient jamais été bougés. Ils avouaient qu'on avait avancé les fenêtres de l'ouvroir d'environ un pied, mais de temps immémorial ; et puis, était-ce là une emprise? Non, car on ne les avait avancées que sur le burguet, qui avait toujours fait partie du fonds de la maison depuis son édification et pour lequel le propriétaire payait à la ville une rente foncière annuelle de 12 livres parisis.
2° Jacques de Beaumaretz, pour satisfaire à la sommation à lui faite, servit et exhiba copie de la lettre d'achat, par laquelle Jean Delefortrie, procureur de ville, vendit en sa dite qualité à Guillaume Fremault pour deux tiers et, pour l'autre tiers, à « sire Pasquier de Courtbois, prêtre et entre- » metteur des besognes et affaires des Sœurs grises de Toumay »
14 pieds d'héritage en largeur et en profondeur, pris sur les halles des détailleurs de draps. Cette vente avait eu lieu le 13 avril 1551 et c'est pour fournir à la dépense des nouvelles halles et boucheries (aujourd'hui Marché Saint-Nicolas), que la ville avait bien et léallement vendu une partie des halles des détailleurs, qui se trouvaient derrière la maison des susdits acheteurs ; sur l'emplacement de ces vieilles halles, devaient se trouver, quelque temps plus tard, la rue des Trois- Couronnes et les maisons à front de la Grand'Place. Guillaume Fremault paya pour sa part 200 livres parisis et le lieutenant du prévôt « porta et transporta de ses mains es mains desdits » acheteurs, ladite portion d'héritage et par raim et baston » l'en adhérita, vêtit et saisit. » — Or, dans le même contrat de vente, on avait inséré une clause, relative aux emprises : on y mettait à néant un arrentement de 2 à 3 pieds et aussi de quelques saillies faites à temps en l'an 1520 ; ladite rente, qui était de 60 sols par an, était désormais éteinte et les saillies permises.
3° Michel Lefebvre, marchand et détailleur de draps, rédigea une réponse extrêmement juridique et longuement motivée. Accusé d'avoir fait en sa maison une emprise de 2 pieds 1 /2, il exhiba copie d'un titre, portant qu'un arrentement avait été fait en 1520 concernant quelques saillies ; mais il ajoutait que, si ce contrat restait valide à l'égard des saillies, il était caduc à l'égard de l'arrentement à payer annuellement ; car celui-ci avait été anéanti par un nouveau contrat, passé en 1551, en même temps que la vente faite à Jean Machon, dit del Sauch, auteur de l'intimé, de 14 pieds pris sur la halle des détailleurs. C'est le même argument qu'avait invoqué, ainsi que je l'ai dit au précédent paragraphe, Jacques de Beaumaretz ; mais il est présenté ici avec bien* plus de clarté et de vigueur. La vente, disait Michel Lefebvre, n'avait été conclue que sous la condition que ledit arrentement serait anéanti ; donc ce qui pouvait, avant ce contrat, être qualifié d'emprise, était véritablement devenu pleine et entière propriété du contractant. — Michel Lefebvre ajouta qu'en 1655, il avait rehaussé sa maison, par permission de Leurs Seigneuries et en suite d'une visite faite par les échevins et architectes « ser-
mentes ». « Ores, disait-il, s'il y aurait eu quelque chose de » l'emprise prétendue, les dits architectes sermentés en auraient » sans doute fait rapport à Leurs Seigneuries, qui n'auraient » permis audit Lefebvre de bâtir, comme il a fait, que parmi » le retranchement de ladite emprise, que lors il l'eût fait avec » bien moindres frais qu'il ne ferait présentement. » En 1655, cette maison, sise au-devant de la fontaine qui se trouvait au milieu de la place, avait été en effet rehaussée d'un étage, pour correspondre en hauteur avec celle de Jean Stappaert et ainsi embellir le Beauregard, « auquel elle ne correspondait pas » pour sa bassesse et ainsi couvrir par son rehaussement les » pignons des maisons de la me des Trois-Couronnes. » — Enfin, Michel Lefebvre invoquait une possession de 150 ans, qui aurait dû le mettre à couvert de ce qui se prétendait, à raison de la prescription plus que centenaire, « au moyen de laquelle toutes choses se prescrivent, même contre l'église romaine. » Cet argument nous paraît sans valeur, maintenant que le domaine public est considéré comme rigoureusement imprescriptible ; mais, au xvnme siècle, où les principes n'étaient pas encore parfaitement dégagés sur ce point, il devait être efficace.
4° Jacques-Antoine Farvacques, Pierre Berte, Rogier Delannoy et l'abbé Denis Van Acker, représentèrent qu'ils avaient fait tous devoirs possibles, pour recouver leurs titres, mais que cette recherche avait été vaine. Mais il n'était pas présumable, ajoutaient-ils, que personne ait jamais osé entreprendre sur le flégard de son autorité privée ; ils invoquaient une possession immémoriale, au cours de laquelle ils n'avaient jamais été argués, moins inquiétés pour aucune emprise, et cependant, qu'en outre les ventes successives des dites maisons et les adhéritements donnés par Leurs Seigneuries avaient toujours été réguliers.
5° « Monsieur » Jean Stappaert, qui figurait au nombre des intimés, était le fils d'un riche marchand Anversois, marié à Lille eu 1616 et dès lors fixé dans cette ville ; il y avait fondé, en 1656, un orphelinat de jeunes filles, qui porte encore son nom ; son fils Jean, dont s'agit ici, était né à Lille en 1628 et fut créé trésorier de France au bureau des finances, lors de la
création de cette compagnie en 1693 1. — M. Stappaert avait cru avoir recours au registre des requêtes aux visitations ; mais ledit registre se trouva défectueux depuis l'an 1648 jusques à l'an 1655 ; or, sa maison avait été entièrement « rédifiée » en 1652 et il était très véritable qu'à ce moment, il y avait eu requête présentée, Visitation faite et apostille accordée de rétablir la maison dans l'état où elle se trouvait encore en 1677 ; M. Stappaert invoquait le témoignage de plusieurs, qui étaient du Magistrat en ce temps-là et pouvaient être très bien « mémoratifs » et, en particulier, M. Imbert de la Phalecque, qui avait servi de rewart à la visite. Et l'intimé donnait une preuve décisive, que l'ouvrage avait été fait à l'entière satisfaction de Leurs Seigneuries : c'est que, depuis lors, on avait imposé cette maison comme modèle, pour tous les rétablissements et aménagements qui avaient été effectués aux autres maisons du Beauregard, notamment à celle de Michel Lefebvre, le 23 mars 1655. Néanmoins, M. Stappaert reconnut que l'avance des fenêtres de la boutique, qui était d'environ 15 pouces sur le burguet, déplaisait à Leurs Seigneuries et il se déclara prêt de les remettre dans leurs anciennes glissoires, encore saines et entières haut et bas, à ligne du poteau de la porte de la maison de Jean François, à laquelle Messieurs avaient déclaré n'y avoir point d'emprise.
Telles furent les réponses faites par les propriétaires assignés. Le Magistrat allait-il entreprendre contre eux d'interminables et coûteuses procédures, dont le succès, du reste, était fort incertain ? Il n'y a pas d'apparence qu'il y ait songé ; il laissa les propriétaires en paix et toutes choses demeurèrent en l'état.
1. Il était propriétaire d'une maison de campagne à Esquermes, le fief de la Haye ; son fils y logea, au début du xvme s., l'électeur de Cologne, allié de Louis XIV et chassé de ses Etats ; et Jean-Baptiste Stappaert, en reconnaissance de cette hospitalité fut anobli par le Roi en 1706. — Le fief de la Haye a d'abord été morcelé à la Révolution, où il fut vendu comme bien national, puis lors de la fortification de la nouvelle enceinte, en 1860. Le château, qui date de 1679, existe encore.
Les maisons du Beauregard, de 1687.
Les requêtes des propriétaires. — 11 arriva qu'au cours de l'année 1686, les façades des maisons du Beauregard, qui étaient en bois, déplurent à. M. le maréchal d'Humières et il en avertit Messieurs du Magistrat. Plusieurs des propriétaires intéressés jugèrent alors qu'il fallait exécuter de bonne grâce les désirs du maréchal gouverneur et qu'il était habile de ne point se faire trop prier. Je pense aussi que le Magistrat avait trouvé un nouveau moyen de faire pression sur eux : car, en fin juillet 1686, il avait annoncé son intention de faire rehausser le pavé de la Petite Place, de telle sorte que la plupart des propriétaires du Beauregard auraient dû descendre deux pas dans leurs maisons, ce qui aurait causé la ruine totale de leurs boutiques ; tous, du reste, disaient qu'ils étaient opprimés sans sujet.
Donc, quelques propriétaires présentèrent requête au Magistrat, pour offrir de rebâtir leurs héritages, moyennant certaines conditions favorables et certains avantages. Messieurs décidèrent aussitôt que les lieux seraient visités par les commis aux ouvrages et ceux-ci rendirent, sans tarder, leur avis.
Dans ces requêtes, les propriétaires proposaient de réédifier leurs maisons, s'il plaisait à Leurs Seigneuries de leur accorder gratis 2 pieds d'avance sur la rue, — de leur permettre d'élever leurs bâtiments à trois étages, avec un grenier par-dessus, — de faire sur la rue une cave aussi large que leurs bâtiments et aussi longue qu'ils trouveraient convenir, — - et enfin, ils demandaient de « stater » jusqu'au mois de mars, pour ne pas être incommodés tout l'hiver en leurs maisons.
Damoiselle Elisabeth Dugardin, fille de maître Wallerand, en son vivant conseiller pensionnaire de la ville, était propriétaire de la maison ayant enseigne la Rose d'Or et formant le coin du Beauregard, du côté de l'église Saint-Etienne1; elle