Sources : Les papiers Le Peletier
Le 23 mai suivant, le Conseil Souverain do Touruay enregistra l'édit royal sans remontrances, suivant la pratique ordinaire de cette Compagnie. Mais le mécontentement fut très vif dans le pays et particulièrement dans l'Université de Douay. Les ecclésiastiques se mirent à tenir des discours qui, selon l'expression de M. de Louvois, « tendaient à sédition sur la » décision que leurs prélats avaient signée » ; l'intendant de- Flandres dut leur faire entendre, par ordre du ministre, que le Roi avait beaucoup d'estime et d'affection pour ces prélats et, qu'il ordonnerait une peine sévère contre ceux qui leur manqueraient de respect. Les jésuites se montraient, plus que tous les autres, adversaires des idées gallicanes et leur général, le Père de Noyelles, qui était des Pays-Bas, les favorisait presqu'ouvertement ; le Roi n'était pas du tout satisfait de sa conduite et l'on alla même jusqu'à faire entendre à quelquesuns de ses proches parents, qui avaient du bien en Flandre française, qu'il ne serait pas impossible que le Roi ne punît en leurs personnes ses mauvaises intentions. Dans le même temps, vers la mi-juin 1682, le ministre apprit que des docteurs de l'Université cabalaient et M. Le Peletier se rendit tout exprès à Douay, pour dire à ces docteurs que, s'ils continuaient, on les enverrait au fond de la Bretagne. La cabale consistait tout simplement en un mémoire, qu'ils avaient adressé au Roi par le canal du père de La Chaise, son confesseur. Il leur fut défendu d'écrire, à l'avenir, aucune lettre au Roi ni de faire aucunes remontrances sur cette matière.
Les députés des Pays-Bas. — On avait appelé, à l'Assemblée de 1682, le clergé des pays conquis, qui y était représenté, dans le premier ordre, par M. l'archevêque de Cambray et par M. l'évêque de Tournay. Le premier seul, qui était M. de Bryas, possédait la tradition religieuse des Pays-Bas, dont il était originaire ; mais son rôle fut quasi nul et ce vieillard, doux et faible, déclara se rallier à toutes les décisions qui furent prises. Il n'en fut pas ainsi de M. de Choiseul, évêque de Tournay, dont le rôle, au contraire, fut le premier plan. Ce combatif
prélat était arrivé de Comminges en Flandres, en 1671 1 et Louis XIV l'avait envoyé là, d'une extrémité toute opposée du royaume, parce qu'il fallait au Roi, dans ces pays nouvellement annexés, « un homme sur qui il put compter. »
C'est M. de Choiseul qui fut chargé de rédiger le rapport à l'assemblée du Clergé sur la question de la puissance ecclésiastique. Mais il s'y montra tellement intransigeant et parut si excessif aux prélats, pourtant peu disposés en faveur de Rome, qu'il dut se retirer incontinent. Il niait, et dans les termes les plus catégoriques, l'infaillibilité du Pape et l'indéfectibilité du Saint-Siège et soutenait que celui-ci pouvait tomber dans l'hérésie. M. l'évêque de Meaux disputa longuement avec lui, car si M. Bossuet niait l'infaillibilité, il proclamait, on le sait, l'indéfectibilité de la foi, promise à Pierre ; il faisait une distinction, du reste subtile, inter sedem et sedentem. Finalement, l'Assemblée décida de proclamer son sentiment sous la foi me de quatre propositions, dont la rédaction fut confiée à M. de Meaux. Ce fut la Déclaration, dite des quatre articles, dont le deuxième proclamait le Concile œcuménique supérieur au Pape, et le quatrième disait que les décisions dogmatiques du Pape ne deviennent irréformables que par l'acceptation de l'Eglise universelle.
Les docteurs de l'Université. — Cette doctrine était directement contraire à l'opinion romaine, que l'on enseignait dans les Pays-Bas. Au mois de février 1683, les docteurs de l'Université n'avaient pas encore exécuté l'édit et différaient de le faire, sur le prétexte qu'il y avait deux chaires de théologie vacantes et que la collation ne s'en devait faire au concours qu'au mois de mars ensuivant. Mais ils résolurent, malgré la défense qui leur avait été faite l'été précédent de rédiger de nouvelles remon-
1. Le 18 octobre 1669, M. Le Peletier écrivait : « On espère que les soins » de M. l'évêque de Comminges rétabliront la discipline dans le clergé, qui » était ici dans un prodigieux relâchement. » Il est assuré qu'à ce point de vue, l'influence de M. de Choiseul fut salutaire. L'intendant entendit le nouvel évêque prêcher dans sa cathédrale fort apostoliquement et en fut pénétré d'admiration : « C'est une espèce de prodige en ce pays-ci, » s'écriait-il, de voir un évêque en chaire et je crois que, de mémoire d'homme, » cela ne s'était pas vu. »
trances au Roi, et ils eurent la prudence, cette fois-ci, de les adresser directement à M. de Louvois et de demander la protection du maréchal d'Humières ; ces remontrances étaient l'œuvre non pas seulement de la Faculté de Théologie, mais de tout le corps de l'Université.
Le ministre n'avait pas caché à M. Le Peletier qu'il aimait mieux qu'on les portât adroitement à faire leur devoir, que d'avoir à les punir de l'artifice, qu'ils employaient, pour éluder les ordres du Roi. Et l'intendant, voyant surgir des difficultés, avait aussitôt écrit à M. l'évêque de Tournay et lui avait demandé, s'il ne jugeait pas que le crédit et l'autorité de son caractère, son mérite et sa capacité pourraient quelque chose sur l'esprit des docteurs. « 11 a eu tant de part, disait-il, à la » déclaration du Clergé, que je ne peux mieux faire que d'avoir » recours à lui. » Et il espérait pouvoir agir de concert avec le prélat.
Les choses ne s'annonçaient pas bien. Le doyen des professeurs en théologie, M. Guertmans, âgé de plus de 80 ans, déclara qu'il quitterait sa chaire et un bénéfice qu'il avait dans Douay, plutôt que d'enseigner contre sa conscience la doctrine de la Déclaration. Et les trois autres professeurs de théologie, qui étaient MM. de la Verdure, de Raismes et Decerf, dirent aussi qu'ils étaient déterminés à se retirer. L'intendant était informé de tout cela par le sieur Delacroix, qui avait été pourvu, au mois de juillet précédent, de la chaire d'histoire et d'éloquence, et qui lui mandait le détail de tout ce qui se passait dans les assemblées du Conseil universitaire.
M. de la Verdure. — Cette affaire semblait bien fâcheuse à M. de Louvois et, le 15 février, il adressa à l'intendant l'ordre d'interdire les professeurs. Avant que d'agir aussi rigoureusement, M. Le Peletier voulut tenter quelques conciliations. Il n'ignorait pas, que l'été précédent, M. l'évêque de Tournay avait eu une longue conversation sur ces matières avec le sieur de la Verdure, l'un des professeurs de Douay, qui passait pour très érudit et très bon théologien ; il croyait presque l'avoir persuadé. L'intendant fit donc venir à Lille cet ecclésiastique et lui parla avec beaucoup de
douceur : le théologien parut fort consterné de la crainte d'avoir déplu au Roi, mais en même temps bien persuadé, qu'il ne pouvait faire ce que l'on souhaitait de lui, sans blesser sa conscience ; il ajouta qu'il avait examiné de bonne foi les questions dont il s'agissait, mais qu'il n'avait pu changer de sentiment. Alors, M. Le Peletier lui tint un long discours, espérant le persuader : « J'ai raisonné avec lui à ma mode, sans entrer » dans le fonds de la matière, qui n'est pas de ma compétence. » Il tira argument de ce fait que, de tout temps, ces questions avaient été controversées dans l'Eglise, qu'il y avait une infinité d'auteurs graves pour et contre, qu'ainsi l'opinion du Clergé de France était au moins probable, qu'il n'en fallait pas davantage pour mettre en repos sa conscience et son esprit et que, même, il y avait de la témérité à lui de vouloir préférer ses lumières et ses opinions particulières au sentiment de toute l'église gallicane et de tant de prélats consommés en vertu et en doctrine. Ce raisonnement ne fit pas une très forte impression sur le théologien ; mais comme celui-ci cherchait de bonne foi à s'instruire et ne paraissait pas malintentionné pour le service du Roi, M. Le Peletier lui remit le rapport que l'évêque de Tournay avait fait sur ces questions et le pria de le lire avec exactitude ; puis il lui donna rendez-vous le surlendemain.
Le 22 février, M. de la Verdure fut ponctuel, mais avoua qu'il était plus ferme que jamais dans son ancienne opinion ; cela ne faisait pas l'affaire de l'intendant ; car, ainsi qu'il l'écrivait, « si ce professeur avait voulu se charger d'enseigner con- » formément à redit, cela nous aurait tirés d'intrigue. »
Le 23, M. de Tournay, étant de passage à Lille, vint à l'Hôtel de l'Intendance et y eut une longue conférence avec M. Le Peletier et avec M. de la Verdure, qu'on était allé chercher. Celui-ci fit tout ce qu'il put pour s'éclairer, mais ne put se défaire de ses anciens préjugés » et crut ne pouvoir, en conscience, enseigner une doctrine, dont il n'était pas persuadé.
§2 L'interdiction des professeurs.
Il n'y avait plus d'apparence de terminer l'affaire par ce moyen. L'intendant avouait néanmoins qu'il eût été fort important pour le service du Roi, que « cette affaire n'eût point fait d'éclat en ce pays-ci. » Mais la désobéissance de l'Université s'était rendue publique et M. Le Peletier crut qu'il ne pouvait pas différer plus longtemps d'exécuter les ordres du Roi ; il partit donc à Douay le lendemain, 24 février.
Sitôt arrivé, il se rendit chez le Recteur de l'Université ; il lui fit entendre que le Roi avait pris des résolutions très sévères et qu'il était venu les exécuter. Mais il ajouta, avant que de rien faire, qu'il serait bien aise de savoir de lui, si les professeurs n'avaient pas fait leurs réflexions. Le Recteur le pria de différer encore, jusqu'à ce qu'il ait assemblé de nouveau l'Université, et M. Le Peletier y consentit volontiers. L'assemblée se fit le lendemain matin à huit heures, en suite de quoi le Recteur, accompagné du doyen de la Faculté de Théologie et de deux professeurs, vint trouver l'intendant et lui dit, en propres termes, que ces messieurs n'avaient pu « apaiser leurs consciences. »
Alors l'intendant déclara aux professeurs de théologie que le Roi leur défendait de monter en chaire et de faire, jusqu'à nouvel ordre, aucune fonction de professeur ; puis il fit venir le questeur de l'Université, à qui il fit défenses de rien payer à ces professeurs de leurs gages, pensions ou autres émoluments.
Ici, une importante observation doit être faite : c'est que l'intendant ne reçut pour cette interdiction aucun ordre en forme ; il avait cru plus régulier, et ce l'eût été en effet, de solliciter une lettre de cachet ; mais M. de Louvois lui répondit que S. M. voulait se commettre en cette affaire le moins possible ; il lui envoya des instructions par simple dépêche ministérielle et l'intendant lui-même ne fit rien autre chose que transmettre verbalement ces instructions. Le résultat pratique était sans doute le même ; mais combien l'abstention rovale nous éclaire
sur la pensée du gouvernement ! Très assurément, la résistance si catégorique de l'Université surprit le monde officiel, non seulement à la Cour, mais aussi à Lille ; M. de Louvois était persuadé qu'ayant parlé fortement, il serait obéi et M, Le Peletier partageait ce sentiment. Quand l'Université se fut ouvertement déclarée, on eut la sensation très nette, à Saint-Germain, de s'être embarrassé d'une méchante affaire et tout à fait fâcheuse. Allait-on, pour une querelle théologique, qui, tout au fond de lui-même, laissait M. de Louvois assez indifférent, s'aliéner des peuples nouvellement cédés et à l'affection desquels le Roi tenait beaucoup ? Aussi remit-on, le plus naturellement du monde, à M. Michel Le Peletier le soin d'arranger les choses. Et ce charmant homme se montra, en cette affaire, ce qu'il fut en tous rencontres : très conciliant, très fin, très patient, en un mot parfait diplomate. Il répétait volontiers qu' « il n'y a per- » sonne dans un Etat, depuis le plus grand jusqu'au plus petit, » qui ne s'intéresse en tout ce qui regarde la religion » ; et c'est pourquoi les nouveautés en cotte matière, et particulièrement pour des gens d'habitude comme ceux de ce pays, lui semblaient toujours dangereuses.
Les Chaires au concours. — Qu'allait-il faire maintenant que l'interdiction était prononcée ? Il était difficile que les choses demeurassent longtemps en cet état ; car les écoliers ne pouvant continuer à prendre leurs leçons, et les gradués ne pouvant poursuivre leurs licences, il était à craindre qu'ils ne se retirassent à l'Université de Louvain. « J'avoue, disait l'intendant, que je ne vois pas le dénoue- » ment de tout ceci. » Il s'occupa, du moins, de ne pas étendre le mal ; tout ce qui s'était fait jusqu'à présent ne regardait que la Faculté de Théologie ; or, l'article 5 de l'édit portait qu'aucun bachelier ne pourrait être licencié tant en théologie qu'en droit canon, ni être reçu docteur, qu'après avoir soutenu la doctrine du Clergé de France dans l'une de ses thèses. Il fallait donc, au vœu de l'édit, que cette doctrine fut enseignée à la Faculté de Droit ; mais, crainte de tomber dans une nouvelle difficulté, M. Le Peletier s'abstint avec le plus grand soin de sonder aucun professeur là-dessus. II est évident que tout le monde aurait
bien préféré laisser l'affaire en suspens, si l'autorité du Roi n'y avait pas parue engagée.
Il ne se présentait qu'un moyen de sortir d'intrigue : le concours pour les deux chaires vacantes avait été annoncé par voie d'affiches et §e devait faire le 6 mars. On imagina de permettre aux professeurs interdits de faire leur fonction dans le concours seulement et d'observer de n'admettre aux épreuves que ceux qui se soumettraient à enseigner la doctrine du Clergé. Comme il s'agissait d'une chaire de professeur royal, le Roi devait accorder les provisions nécessaires, en suite du concours ; ainsi celui qui serait pourvu de cette chaire, enseignerait la doctrine gallicane et, de cette manière, l'édit du Roi serait exécuté.
Malheureusement, à la date indiquée, il ne se présenta personne au concours, parce que ceux qui auraient pu s'y présenter n'étaient pas disposés à souscrire à la Déclaration. La question se posait donc, maintenant, de trouver un candidat qui fût dans les « bonnes maximes » et, ce candidat trouvé, de fixer le jour du concours.
Nous allons, dès lors, assister à une chasse au candidat, fertile . en péripéties et en négociations de toutes sortes et, dans ce but, l'intendant, aidé de l'évêque de Tournay, va multiplier ses démarches.
M. l'évêque lui indiqua d'abord, comme candidat possible, le sieur Smit, président du Collège des Anglais, à Douay ; celui-ci parla fort honnêtement, mais dit que son emploi l'occupait absolument, à cause des relations continuelles qu'il était obligé d'avoir en Angletene, où il envoyait des missionnaires pour la consolation des pauvres catholiques. Il ne dit pas, mais M. Le Peletier ajoute qu'il recevait du Pape une pension de 2.000 écus par an et qu'il appréhendait apparemment de la perdre.
Il fut ensuite question d'un nommé Requillart, jeune licencié en théologie, qui professait la philosophie à l'Université et qui avait de l'esprit et de l'application à l'étude. Mais il se révéla fort entêté de l'opinion contraire à celle du Clergé de France.
L'intendant n'eut pas un succès meilleur avec un curé d'auprès de Bruxelles, nommé Albert, ni avec un autre ecclésiastique nommé Vandermaer.
Le jeune Oratorien. — Tout son espoir résida alors dans un jeune professeur de langue grecque, le Père Anselme Blotack, pourvu d'une chaire l'année précédente. Ce jeune licencié, qui sortait de l'Oratoire, avait fait la meilleure partie de ses études en France et devait donc être imbu de« maximes de l'église gallicane. Il était revenu à Douay l'année précédente et y avait souvent enseigné la théologie pour des professeurs absents ou malades. Le supérieur de la maison de l'Oratoire de Douay l'avait fort recommandé à l'intendant. Comme celui-ci, le 12 mars au matin, montait dans son carrosse, pour se rendre à Cambray, le P. Blotack se présenta à lui ; il* avait été averti par son supérieur de ce qu'on souhaitait de lui et il venait donner ses explications très franches. Il convenait qu'il avait d'abord résolu de se présenter au concours, ayant toujours fait son capital de la théologie, et qu'en outre, il était persuadé de la doctrine française. Mais il disait aussi que les professeurs de théologie s'étaient tous déclarés hautement pour le sentiment contraire, que le public les regardait comme des martyrs de la vérité et qu'on le considérerait comme anathème. N'était-i) pas trop jeune, lui, pour tenir tête à ses anciens, d'autant plus qu'il avait des obligations essentielles au doyen de la Faculté, lequel l'avait pourvu d'un bénéfice? M. Le Peletier le raisonna et ses raisons parurent quelque peu l'ébranler. Alors, l'intendant mit dans la confidence le supérieur de l'Oratoire, ainsi que M. de la Verdure, qui paraissait souhaiter avec plus d'empressement que ses collègues la fin de l'affaire ; il les pria tous les deux d'exciter le jeune Oratorien à prendre le parti qu'on souhaitait. Les trois ecclésiastiques eurent entre eux de fréquentes conférences, dont M. Le Peletier attendait impatiemment l'issue. Mais, le 4 avril, le P. Blotack vint dégager sa parole et dire positivement qu'il ne pouvait point exécuter ce qu'on avait attendu de lui. « C'est une chose » fâcheuse, soupirait l'intendant, que d'avoir à négocier avec » des maîtres es arts. »
§ 3 L'évêque janséniste.
Mais voici que la situation va singulièrement se compliquer. Il ne sera plus question seulement de gallicanisme, mais encore de jansénisme. Ces deux questions, en apparence distinctes, ont un lien intime entre elles et sont véritablement enchevêtrées. Les docteurs de Douay s'en étaient bien rendu compte, et dans leurs remontrances a au Roi, ils disaient que, sans la croyance de l'infaillibilité du Pape, ils ne savaient vraiment pas comment ils pourraient résister aux Jansénistes, puisque ceux-ci objectaient que la doctrine de Jansénius n'avait pas été condamnée par un Concile général, mais seulement par des Papes sujets à manquer. Or, la politique religieuse du gouvernement royal était viciée par une contradiction initiale : elle était gallicane d'une part, mais, de l'autre, elle combattait sans merci les jansénistes. Les événements de Flandres vont nous faire connaître la morale de l'histoire
Une information secrète. — Un an auparavant, en février 1682, le Roi avait déjà reçu des plaintes sur l'infinité d'Anglais, qui s'établissaient à Douay et se faisaient recevoir dans l'Université, en tel nombre qu' « au premier jour, ils y » seraient supérieurs en voix aux sujets de S. M. » ; or, la plupart de ces Anglais étaient entachés de Jansénisme. Les choses en restèrent là ; mais, clans les premiers jours du mois de mars 1683, M. Le Peletier reçut par un exprès une dépêche que M. de Louvois lui prescrivait de brûler, incontinent après l'avoir lue. L'intendant brûla en effet la lettre, car je ne l'ai point trouvée dans ses papiers ; il y fit une réponse, que le ministre, de son côté, brûla également, mais dont M. Le Peletier eut l'heureuse idée de conserver la copie. Dans sa dépêche, le ministre mandait à son correspondant de s'infor-
1. Ces remontrances ont été publiées par Mgr Hautcœur, in Revue des Se. Ecclés., 1881, t. III, p. 359.
mer secrètement et sans éclat de la conduite que tenait M. l'évèque deTournay dans le choix des curés de son diocèse ; il s'inquiétait de savoir s'il était vrai, suivant l'avis qu'on en avait donné au Roi, qu'il le remplissait de lovanistes et de jansénistes. Tant de mystère paraîtra inutile sur des faits, que personne, en Flandres, n'ignorait ; mais ceci montre qu'on n'était pas toujours, à la Cour, très exactement renseigné. Quand il s'agissait de Jansénius et de ses adeptes, on faisait toujours le plus grand mystère, et les renseignements qu'on demandait à l'intendant étaient toujours confidentiels et devaient être recueillis et envoyés à l'insu de tout le monde ; c'était un sujet défendu ; c'est ainsi qu'en 1678, M. Le Peletier avait reçu l'ordre de s'informer en grand secret des opinions du Père de Bryas, carme déchaussé, provincial de son ordre et frère de M. l'Archevêque de Cambray, parce qu'on le disait attaché aux opinions de Jansénius ; cela est assez imprévu, car le P. de Bryas est connu par ses démêlés fameux avec M. de Chpiseuï, touchant les maximes rigoristes ; on sait que, malgré les censures de l'évêque, le carme s'obstina à défendre, en de nombreux écrits, la doctrine de la mansuétude contre celle de la rigueur même exagérée, chère à tous les jansénistes.
Il faut dire aussi que l'on tenait à ménager M. de Choiseul, l'un des principaux défenseurs de la doctrine gallicane. Ce prélat avait, dès les origines du jansénisme, entretenu un commerce régulier avec les principaux chefs du parti et il avait même encouru plusieurs fois les censures de Rome et le mécontentement de Louis XIV. Mais par des demi-concessions, une manière habile de ne jamais s'engager à fond, des déclarations ambiguës et des réticences, il avait su éviter le scandale et une condamnation positive. En arrivant à Tournay, il allait avoir beau jeu ; car il trouvait un grand appui moral dans l'archevêque de Matines, janséniste déclaré et dans l'Université de Louvain, si favorable à l'idée nouvelle que « lovaniste », était presque devenu aux Pays-Bas synonyme de janséniste. M. de Choiseul se défendait beaucoup de ce reproche ; « ceux qui professent, disait-il, une certaine sévérité » non seulement dans leur doctrine sur la grâce, mais même » dans leur sentiment sur la morale ou la discipline, sont sus-
» pects de jansénisme. » Et dans une lettre, qu'il écrivait au Saint-Père, en 1678, il jurait n'avoir jamais pris la défense du jansénisme. Cela était vrai ; mais il négligeait d'ajouter qu'il prenait, en tous rencontres, celle des jansénistes.
Le choix des curés. — Donc, M. Le Peletier agit avec circonspection et crut ne rien risquer, en s'adressant à un très sage et très digne ecclésiastique, le chanoine Gennaro ; il était doyen du chapitre de Tournay et grand vicaire de l'évêque et, en cette dernière qualité, assistait au concours pour le choix des curés ; il avait été longtemps officiai et l'intendant le jugeait plus canoniste que théologien, du reste un très bon esprit. Le chanoine pria que la conversation demeurât secrète et, sur l'assurance que M. Le Peletier n'était pas moins engagé que lui à la discrétion, il lui fournit les renseignements les plus circonstanciés.
Voici ce qui se passait dans le diocèse : avant l'arrivée de M. de Choiseul, on s'attachait plus, dans le concours, à examiner la conduite et les mœurs des ecclésiastiques que leur doctrine. Mais ce prélat fit le capital de la doctrine et voulût qu'on examinât les concurrents avec la dernière sévérité, et que chaque examinateur les interrogeât au moins une heure. La rigueur de l'examen écarta la plupart des ecclésiastiques, ce qui fit que les lovanistes eurent une grande part et un grand avantage au concours ; peut-être, cette conséquence n'avait-elle pas été directement cherchée par l'évêque, mais elle ne lui fit certainement aucun chagrin. Il alla plus loin, et lorsque que ceux qui avaient été jugés les plus capables ne lui étaient pas agréables, il pratiquait des artifices, et même des chicanes, pour leur donner l'exclusion. En un mot, il favorisait si manifestement les jansénistes, que cela finit par éloigner tous les autres et qu'il ne se présenta plus que des ecclésiastiques de cette secte pour les cures du diocèse de Tournay.
Ainsi parla le bon chanoine Gennaro ; il dit encore que M. de Tournay avait grand commerce avec un nommé Buskum, théologal de Gand, qui passait pour janséniste déclaré; avec un nommé Lokman, ecclésiastique très en faveur auprès de l'archevêque de Malines, qu'il avait voulu attirer auprès de lui, en lui
donnant la direction du séminaire établi à Lille ; avec Van Viane, président du Collège du Pape à Louvain, qui était riche, avait fait un séminaire d'ecclésiastiques de la secte et fournissait souvent des sujets à M. de Choiseul pour remplir ses cures ; c'est ce Van Viane qui, s'il faut en croire l'internonce de Flandres 1, disait qu'il se laisserait plutôt déchirer en pièces, que d'abandonner la doctrine janséniste.
Les rigoristes. — Le public, peu sensible à ce qui était de la pure théologie, appelait les gens de cette secte, les « rigoristes ». Ce n'est pas que tous les rigoristes fussent absolument des jansénistes, mais tous les jansénistes étaient des rigoristes. On sait qu'une grave question, celle de l'administration des sacrements, divisa la morale chrétienne au XVIIe siècle ; il y eut des rigoristes et des probabilistes et la dispute était relative à la plus ou moins grande sévérité du clergé dans l'administration du sacrement de Pénitence. Les Jésuites, plus naturellement portés à l'indulgence, étaient probabilistes et W, avec eux, les Assomptionnistes, les Dominicains, les Capucins et quasiment tout le clergé régulier des Pays-Bas.
Les positions étant ainsi définies, il arriva souvent que des curés, suspects d'être jansénistes, tombèrent dans des fautes par leur excessive rigueur ; mais chaque fois que le grand vicaire voulut les poursuivre, l'évêque l'obligea de suspendre ses procédures ; il ne donna aucune approbation aux curés, mais aussi refusa de leur adresser aucun blâme. La chose venait précisément de se produire avec le curé d'Avelin, nommé Poussin, qui avait laissé mouiir quatre de ses paroissiens sans recevoir
1. L'internonce résidait à Bruxelles. Il était ministre du Pape et administrait sa juridiction apostolique dans les choses contentieuses, avec les mêmes pouvoirs qu'ont ailleurs les nonces. Sa juridiction consistait à donner des juges pour recevoir en seconde ou troisième instance l'appel des sentences des ordinaires ; il ne prenait connaissance en première instance que des causes intentées contre des ecclésiastiques exempts de la juridiction ordinaire et soumis immédiatement au Saint-Siège, auxquels il donnait des juges. Sa juridiction ne s'étendait pas seulement sur les Pays-Bas et la Bourgogne, mais encore sur le clergé d'Angleterre et de Hollande. — Lp à Lionne, 18 juin 1669.
les Sacrements, parce que, disait-il, il les en jugeait indignes ; cela avait fait, dans le pays, un beau tapage, et la sévérité de ce curé troubla beaucoup de consciences ; mais l'évêque ne voulut pas que l'affaire fut poussée.
Tous ces curés jansénistes montraient entre eux un esprit de cabale, des maximes particulières et une conduite extraornaire. Ils faisaient même des- assemblées et M. Le Petetier l'ignorait si peu qu'il avait dû, l'année précédente, interdire, une fois pour toutes, ces assemblées. Intei diction qui, je pense, n'eut pas grande efficacité.
Tel était, en 1683, le diocèse de Tournay ; et il ressort de ces explications qu'avant l'arrivée de M. de Choiseul, le jansénisme, si florissant dans le reste des Pays-Bas, n'y avait guère d'adeptes et que dix années avaient suffi pour, selon l'expression de M. de Fénelon, y « gâter » les esprits. Le chanoine Gennaro voyait cela avec douleur et appréhendait que cette affectation ne nuisît dans la suite à la religion.
Pour M. Le Peletier, il proclamait que M. l'Evêque de Tournay ne se proposait dans toute, sa conduite que la gloire de Dieu, le salut de ses ouailles et le service du Roi. Mais il ajoutait malicieusement : « Il faut qu'il règle et qu'il tempère, par une pru- » dence égale à sa science, le zèle de ceux qu'il emploie. Le » moindre mot d'avis, que vous voudrez bien lui donner de la » part du Roi ou que vous lui ferez donner par Mgr l'archevêque » de Reims ou par M. l'évêque de Meaux, rectifiera tout. » M. de Louvois se détermina à écrire lui-même à l'évêque une dépêche, dont je regrette de n'avoir pas retrouvé le texte, mais où l'impérieux ministre devait mêler bien curieusement l'éloge pour le prélat gallican et le blâme pour le piélat janséniste. Cette dépêche, du reste, ne rectifia rien du tout.
L'affaire de la sous-chantrerie.
Les protégés de l'évêque. — Revenons donc à l'Université. L'intendant cherche toujours un candidat et, s'il ne voit plus guère apparence de trouver le sujet cherché au sein même de l'Université, l'évêque lui fait du moins espérer qu'on le trouvera dans le diocèse. Il propose en effet quelques sujets, qu'il affirme être dans les bons sentiments. Et, comme s'il prenait vraiment à tâche de confirmer les renseignements secrets du chanoine Gennaro, veut-on savoir qui il met en première ligne? Poussin, le curé rigoriste d'Avelin ; il n'est que bachelier en théologie, mais il le représente comme un homme d'un profond savoir et d'une grande vertu. Alors, M. Le Peletier ne put se contraindre et fit observer à l'évêque la rigueur scandaleuse de ce curé. M. de Tournay se contenta de répondre qu'effectivement, il avait m\ ii'énie dur et sévère, mais que, s'il était mort quelqu'un sans confession, ce n'était point par sa faute, mais par la violence d'une maladie inopinée. L'intendant prit de là l'occasion de lui dire que les lovanistes étaient peut-être plus habiles que d'autres, mais qu'ils étaient aussi soupçonnés de jansénisme. A cela, M. l'évêque répondit par des considérations qui n'avaient aucun rapport avec la question ; il rappela qu'à l'Assemblée du Clergé l'on avait proposé de faire des règlements sur les mœurs et sur la discipline ; qu'il avait remis entre les mains des commissaires un de ses livres sur la pratique de la pénitence ; que ce livre servait de règle aux pasteurs de son diocèse et que lesdits commissaires en avaient approuvé les maximes.
Cela n'empêcha pas que les autres concurrents proposés par lui, fussent aussi des jansénistes. Il y avait un curé du Cambrésis, un curé de Courtray et, surtout, un chanoine d'Ypres, nommé Stayart, que l'archevêque de Malînes avait établi comme son officiai métropolitain dans la Flandre de l'obéissance du Roi, et qui avait été députe à Rome par l'Université de Louvain, pour solliciter la condamnation des jésuites dans les quel elles rigoristes.
L'intendant montrait assez peu de chaleur pour tous ces concurrents proposés par l'évêque. Mais c'étaient les seuls, qui acceptaient d'enseigner la doctrine gallicane. Il y avait bien un autre expédient qui était un pis-aller; c'était J de faire venir à Douay un jeune docteur de Sorbonne. Mais le ministre et l'intendant trouvaient bien préférable, qu'il se présentât un sujet du pays ; car faire venir un Parisien eût été une manière de vexation pour les gens du pays et puis c'était reconnaître que la politique royale avait complètement échoué aux Pays-Bas. Et puis, enfin, il y avait à cela un sérieux obstacle : c'est que les émoluments attachés à la chaire vacante de quatrième professeur étaient des plus modiques : 200 écus par an et un docteur, qui se sentirait quelque talent, ne se résoudrait certainement pas à quitter Paris pour venir prendre cet emploi.
Le dénouement de l'intrigue apparaissait de moins en moins à M. Le Peletier ; l'impasse se resserrait.
Une affaire embrouillée. — Sur ces entrefaites, il arriva un nouvel incident que je dois éclaircir avec quelque détail, en ce qu'il montre bien l'état des esprits, et quelques-uns des usages ecclésiastiques de l'époque. Cette fois, la vievictime, ou, si l'on veut, le principal intéressé, ce fut M. Le Peletier lui-même. Ce digne commissaire du Roi, dont j'ai pourtant montré la modération et l'équité, chagrina-t-il M. l'Evêque de Tournay par les représentations qu'il lui fit sur son jansénisme, ou bien, n'étant pas janséniste lui-même, s'abstint-il de favoriser les gens de la secte, autant qu'ils l'eussent souhaité? Je ne sais; mais toujours est-il, que dans le cours du mois d'avril, M. de Louvois reçut sur l'intendant « un avis calomnieux ». Voici ce dont il était question :
M. de Choiseul avait, parmi les prêtres de son diocèse, un chanoine Ragot, dont il avait fait son homme de confiance et son vicaire officiai. Dans toutes les négociations un peu délicates, — et il y en eut, — auxquelles M. l'Evêque fut partie, c'est M. Ragot qui paraissait ; c'est ainsi qu'il joua un rôle considérable dans le conflit qu'eut M. de Tournay, en 1672, avec les Ordres réguliers, au sujet de l'administration des Sacrements.
Cet ecclésiastique, qu'aucune vertu du reste ne recommandait particulièrement, fit montre envers son bienfaiteur de la plus noire ingratitude. M. de Choiseul lui avait conféré le bénéfice de la sous-chantrerie ; puis, en 1681, à la prière et du consentement du Chapitre, il avait supprimé ce bénéfice. Mais M. Ragot ne l'entendait pas ainsi ; il introduisit une instance en Cour de Rome, où l'évêque n'était pas très en faveur, et ladite souschantrerie fut impétrée à Rome par le chanoine Grau, à qui le sieur Ragot l'avait cédée et qui dépendait entièrement de lui. Or, à cette sous-chantrerie, l'on avait annexé deux bénéfices, pour en jouir par le sous-chantre, lorsqu'ils viendraient à vacquer ; il arriva précisément que l'un des titulaires de ces bénéfices annexés mourut après la suppression de la sous-chantrerie par l'évêque. Alors le Chapitre prétendit avoir la collation de ce bénéfice. Mais il se heurta au dévolutaire, le chanoine Grau, pouvu en Cour de Rome et qui présenta requête au Conseil Souverain de Tournay, tendante à faire faire défenses au Chapitre de conférer ledit bénéfice.
M. de Choiseul, tout à fait mécontent de la conduite du chanoine Ragot et toujours fort intransigeant sur ce qu'il prétendait être son droit, s'en fut solliciter à la Cour ; comme il avait l'oreille du ministre et qu'on comptait sur lui pour défendre h l'Assemblée du Clergé les maximes gallicanes, il obtint pleine satisfaction. M. Le Telliei, alors chancelier de France, écrivit une longue lettre à M. Le Peletier, pour le mettre au courant de l'affaire ; il le pria d'aller voir le Premier Président du Conseil Souverain de Tournay et de lui faire entendre qu' « il ne serait » pas convenable que le Conseil touchât à cette affaire. » M. Le Peletier, au reçu de cette dépêche, se rendit à Tournay et conféra longuement avec le Président Errembault ; ces messieurs tombèrent d'accord que le prétendu sous-chantre, demandeur dans l'instance, n'était pas encore en possession, que ses bulles n'étaient pas placetées au Conseil Souverain et qu'il n'avait pas obtenu de lettres patentes du Roi ; dans ces conditions, et en vertu de cette règle que les juges laïques ne peuvent prendre connaissance des matières bénéficiales qu'à raison du possessoire, il était parfaitement légal de déférer au vœu de M. le Chancelier. Les choses en restèrent donc là. Mais,
quelques jours après, M. de Louvois, moins embarrassé de légalité que son père, écrivit tout simplement que, si la mauvaise humeur du sieur Ragot continuait, on le reléguerait en quelque endroit, où il apprendrait à être plus sage et moins méconnaissant envers son bienfaiteur.
Cela se passait en août 1682. Or, en avril ensuivant, le chanoine Grau avait obtenu, je ne sais comment, des lettres patentes du Roi et les avait présentées au Conseil Souverain ; celui-ci, l'affaire étant en état, s'en était régulièrement saisi. C'est, -là-dessus qu'on accusait M. Le Peletier d'avoir sollicité en sa faveur et d'avoir volontairement desservi, en la circonstance et contrairement aux intentions du Roi, M. l'Evêque de Tournay. L'intendant, qui postulait, précisément à cette époque, une place de conseiller d'Etat, se montra très alarmé ; il représenta que les choses s'étaient passées le plus régulièrement du monde, sans qu'il ait eu à intervenir et même sans qu'il eût été averti. Quant à son commerce avec le chanoine Ragot, « il ne roula » jamais, écrivit-il, que sur les affaires du Chapitre de Tournay, » dont il était syndic, ou sur les matières ecclésiastiques, dont » il était le seul. à connaître. » Il ajoutait qu'il se trouvait en butte à tant de gens, par l'exactitude, avec laquelle il avait toujours exécuté les ordres du Roi, qu'il ne devait pas être surpris des mauvais offices qu'on lui rendait. « J'en conviens », lui répondit M. de Louvois, qui était parfois brutal, mais juste et qui savait défendre ses subordonnés : « Vous n'avez rien à y> craindre, conclut-il, de ce côté-là. »
§ 5 La chasse au candidat.
Tout cela n'arrangeait pas l'affaire de l'UniveTsité. Et cela devenait d'autant plus fâcheux que les vacances des théologiens commençaient au 15 août et que, si les leçons n'étaient pas rétablies avant ce temps-là, les écoliers s'en iraient certainement à Louvain. L'évêque continuait à présenter des candidats, tous jansénistes. Or, S. M. ne voulait pas, pour cette place, de
gens soupçonnés des « nouvelles opinions », comme on disait alors. C'est ainsi qu'un curé du Franc de Bruges fut écarté, qui, du reste, refusait de se soumettre au concours. L'èvêque proposa encore le curé d'Avelin, que décidément il paraissait affectionner ; puis un curé du diocèse de Cambray, mais qui était, selon l'expression de l'intendant, « de la même farine que l'autre ». M. de Tournay se plaignit même que l'on voulût donner l'exclusion aux lovanistes ; l'intendant lui répondit qu'ils étaient imbus de jansénisme et qu'il fallait donc se précautionner là-dessus, mais que, s'il voulait bien répondre de la pureté des sentiments d'un gradué de l'Université de Louvain, on ne l'exclurait pas, — à quoi le prélat ne répondit rien du tout.
Le supérieur de I Oratoire. — Les choses en étant là, M. Le Peletier eut une ingénieuse pensée. Le supérieur de l'Oratoire de Douay, le Père de Le Warde, s'était toujours montré un excellent esprit et gallican. Pourquoi ne se présenterait-il pas ? Il ne pouvait ignorer que « l'Institut de ces Pères, » ainsi que l'écrivait l'internonce de Flandres, était d'être » opposés en toutes choses aux jésuites et qu'ils avaient répandu » avec beaucoup d'application le poison janséniste dans les » Pays-Bas. » Mais l'on commençait à n'y prendre plus garde de si près ; car il fallait aboutir.
M. Le Peletier usa donc de diplomatie. Il fit sonder l'Oratorien par l'un de ses amis, le commissaire des guerres Morice et lui-même, au cours d'une conversation, teignit de s'étonner qu'un religieux aussi distingué n'ait jamais eu la pensée de prétendre à une chaire. Le Père de Le Warde ne se fit pas prier, pour convenir qu'il avait eu dessein de prendre ses degrés ; mais qu'il avait rencontré, l'année précédente, un obstacle qui l'avait dégoûté ; il avait fait état, en effet, de se présenter à la chaire d'histoire, mais le Conseil universitaire lui avait donné l'exclusion, sur le prétexte qu'il était religieux ; or, un professeur royal ne pouvait, d'après les Statuts de l'Université, être choisi parmi les religieux. D'autre part, celui qu'on destinait à remplir une chaire, n'était pas même bachelier en théologie ; M. Le Peletier disait qu'il savait parfaitement bien l'histoire ecclésiastique, mais il convenait néanmoins que, pour
enseigner dans une Université, il fallait nécessairement être gradué.
L'intendant fit, là-dessus, ses réflexions, il eut quelques conférences avec M. de la Veidure, qu'il avait accoutumé de consulter dans ces occasions difficiles, et voici quels arrangements furent pris. On reconnut que les Pères de l'Oratoire n'étaient pas des religieux,, parce qu'ils pouvaient sortir, quand bon leur semblait, de cette congrégation et surtout parce qu'ils avaient la faculté de tester, « ce qui est, observa M. de la Ver- » dure, le point le plus important pour l'avantage et la satis- » faction de l'Université. » Et quant aux degrés, l'on décida que les disputes, que ce Père serait obligé de soutenir pour le concours, lui serviraient en même temps pour la licence et le doctorat. Tout marchait donc à souhait, quand, le 8 juin au matin, l'intendant reçut deux, lettres : l'une de M. de la Verdure, lui faisant part de l'irrésolution, où était le supérieur de l'Oratoire, l'autre du Père de Le Warde lui-même, très ambiguë et chantournée. M. Le Peletier, plus embarrassé que jamais, prit le parti de monter sur le champ en carrosse et d'aller voir à Douay l'état des choses.
Arrivé à Douay, il apprit, non sans surprise, que le Père de Le Warde en était parti la veille et que, depuis quelque temps, il avait, du reste, était presque toujours absent de cette ville. A la maison de l'Oratoire, on ne savait pas du tout où il était parti ; mais M. Le Peletier conjectura, sur de vagues indices, qu'il était du côté de Mons et qu'il y voyait très probablement M. Arnauld, avec qui il avait grand commerce et qui vivait à cette époque aux, Pays-Bas. Ne sachant que faire ni que penser, M. Le Peletier s'en fut trouver M. de la Verdure et apprit de lui que l'Oratorien avait été effrayé dès discours répandus dans le public. On y témoignait, en effet, une espèce d'éloignement, pour ne pas dire d'horreur, des propositions contenues dans la Déclaration et on avait même tendance à les considérer comme hérétiques. Ce détail montre bien à quel point le débat passionnait non seulement les théologiens, mais le peuple tout entier. Et puis le Père de Le Warde avait, à vrai dire, une autre crainte encore : c'était qu'on le chicanât, le jour du concours ; M. de la Verdure lui avait bien demandé quelles étaient les
matières qu'il avait le plus étudiées et celles dont il avait le plus de connaissance ; mais, malgré tant de sollicitude, le candidat craignait de se voir refusé à l'examen.
Quinze jours passèrent sans qu'il donnât de ses nouvelles. Mais, enfin, il se décida à rentrer à Douay, « honteux de sa » légèreté et prêt à réparer sa faute » ; il alla trouver le gouverneur de la ville, qui était M. de Pommereuil et lui dit qu'il était prêt à subir l'épreuve ; après tout, il n'avait peut-être quitté
la ville que pour se mieux préparer au concours Mais voilà
que, trois jours après, qui était un jeudi, M. Le Peletier, de passage à Anthoing, vit venir à lui un Père de l'Oratoire, le visage consterné. Cet homme vint lui dire qu'il était au désespoir de ce qui se passait, et, à travers ses lamentations et ses protestations, L'intendant démêla ceci : le lundi précédent, sur les sept heures du soir, qui était l'heure de la conversation dans la communauté, le Père de Le Warde avait parlé des résolutions, qu'il prenait pour le concours, comme d'une chose immanquable ; il avait dit ensuite qu'il allait prendre l'air pendant une demi-heure ; il était sorti de la maison, n'y était point revenu coucher et, depuis, on n'avait pas ouï parler de lui. L'aventure parut si bizarre à M. Le Peletier qu'il crut que c'était une « histoire faite à plaisir ». « Jamais comédie, sou- » pira-t-il, ne fut traversée de tant d'incidents. » Quant à tous ces contretemps, il les attribuait, sans que je voie bien pourquoi, à la « légèreté » des gens du pays
§ 6 Le dénouement.
Le mois d'août approchait et la solution de l'affaire apparaissait de moins en moins. Le père de Le Warde s'était tellement décrié dans le pays et s'était rendu si « méprisable » par son attitude équivoque, que l'on ne pouvait plus avec honneur l'admettre au concours. Il allait donc falloir chercher quelque jeune licencié de Sorbonne, « frais de ses textes et bien en » haleine » et à qui l'on ferait subir de bonne foi tous les examens ;
mais il faudrait que le Roi lui accordât une pension de 5 ou 600 livres, jusqu'à ce qu'on ait pu lui procurer, outre ses émoluments, un petit bénéfice.
L'évêque continuait de proposer son curé d'Avelin ; il comptait bien, sans doute, l'imposer enfin, car le Roi voulait voir finir cette affaire, de quelque manière que ce fût. Mais l'on n'était pas encore à bout d'incidents ; le 14 août, M. Le Peletier reçut une lettre non signée, d'un caractère inconnu et contrefait, par laquelle on lui donnait avis qu'un religieux de Saint-Amand, professant la théologie dans cette abbaye et licencié, était fort persuadé des maximes françaises et tout disposé à les enseigner. M. l'évêque de Tournay se rendit incontinent à l'abbaye, sonda ce religieux et lui trouva beaucoup d'esprit et de savoir. « L'affaire, se dit l'intendant, est consommé. » Et plein de satisfaction, il alla lui-même à l'abbaye de Saint-Amand. Il y trouva un moine « savant jusques aux dents » ; mais il connut tout aussitôt qu'il y avait un petit contredit ; ce moine était sujet à de terribles accès de frénésie ; la cause en était sans doute l'application extraordinaire qu'il avait donnée à l'étude ; mais, en tous cas, il avait la « cervelle complètement renversée. » En revenant, si j'ose dire, bredouille, M. Le Peletier rencontra dom Paul, prieur de la maison et théologien de grand poids ; il lui offrit la chaire vacante, — offre que, probablement, il s'était accoutumé à faire à tous les ecclésiastiques qu'il voyait. Mais dom Paul lui répondit qu'il avait été élevé dans des maximes toutes contraires et qu'il ne souhaitait rien tant que de « demeurer dans un humble silence »
Là-dessus, un prêtre vint, avec grand mystère, et à charge du secret, remettre une lettre à l'intendant. Elle était d'un sieur Gilbert, curé de Reaumetz en Artois, qui se recommandait à lui. M. Le Peletier se rappela que M. l'Evêque de Tournay lui avait, plusieurs fois, parlé de. ce Gilbert et que, même, M. l'Evêque d'Arras le favorisait. D'autre part, la terre de Reaumetz appartenait à Mme la Princesse d'Epinoy et c'était une raison très puissante, pour que le curé reçût bon accueil de l'intendant. Gilbert était un homme dans le genre du curé d'Avelin et il s'était révélé dans des libelles et des éciits, le plus ardent janséniste du monde. Mais il était de bonnes mœurs
et, sur la question gallicane, il était prêt à enseigner tout ce qu'on voudrait. L'affaire fut vite conclue ; le concours fut fixé aux premiers jours d'octobre ; Gilbert s'y présenta, soutint les trois disputes et, quelques jours après, le Roi confirma en sa faveur la collation de la chaire. Dans le même temps, les autres professeurs étaient rétablis dans leurs charges.
C'est ainsi que le gouvernement royal solutionna cette affaire, sans aucun profit pour son autorité. Il n'obtenait, en effet, sur la question du gallicanisme, qu'une satisfaction purement illusoire. Et pour ce piètre résultat, il avait dû en passer par des gens, que S. M. voyait sans aucun plaisir ; cette affaire avait, tout simplement, fait le jeu des jansénistes et d'eux seuls. Le Roi ne tarda pas à le comprendre et, quatre ans plus tard, en 1687, M. Dugué de Bagnols, alors intendant de Flandres., vint à Douay : c'était, cette fois, pour interdire le triste Gilbert et l'expulser du pays. En sorte que toute cette affaire, dont le détail m'a paru curieux et digne d'être rapporté, pourrait s'intituler : beaucoup de bruit pour rien