‹ Louis XIV en FlandresChapitre 49 sur 59 · LES POUVOIRS LOCAUX · texte numérisé non relu

LES POUVOIRS LOCAUX

Deux observations préalables. — I. LA SITUATION GÉNÉRALE. § l. La tutelle des Communautés. - Le renouvellement de la Loi. — Les difficultés de la première heure. — Où apparaît le P. de la Chaise. — § 2. La liquidation des dettes des Communautés. — La surséance. — Déclaration des dettes. — Les dettes des villages. — § 3. La perception des impôts. — § 4. La vénalité. II. LA VIE LOCALE. — l. Le plat pays. — 2. Douay. — 3. Valenciennes. — i. Cambray. — 5. Tournay.

Pour parler avec quelque chance d'impartialité de l'opinion publique, telle qu'elle exista et se manifesta en Flandres sous Louis XIV, il convient d'oublier tout à fait l'expression moderne de cette opinion. Reportons-nous deux cents ans en arrière, replaçons les hommes dans leur milieu et les faits dans leur cadre, et étudions quels étaient les pouvoirs locaux, c'est-à-dire les organes par où les peuples pouvaient exprimer leur volonté, leur mécontentement ou leur satisfaction.

Il n'y eut, à cette époque, aucun soulèvement populaire et, au vrai, il ne pouvait pas y en avoir, étant donné les précautions prises et le caractère débonnaire des Flamands. Mais est-ce à dire que le gouvernement autoritaire, instauré en Flandres par le Roi Très Chrétien, fut systématiquement ignorant de l'avis et des préférences de ses gouvernés? Non certes ; ce régime pratiqua, le plus loyalement du monde, la consultation populaire et en tint, dans ses décisions, le plus

large compte. Deux observations préalables me semblent nécessaires, pour situer exactement les choses : 1° Tout d'abord, il est bien assuré que, quelle que fût la tendresse de Louis XIV pour ses nouveaux sujets, son gouvernement ne fut jamais pour eux cette chose, autrefois inconcevable, que nous nommons un « gouvernement d'opinion ». Le Roi demanda souvent l'avis de ses peuples ; très souvent, il se fit rendre compte de leurs désirs et il écouta leurs doléances ; mais il se réserva toujours le pouvoir suprême de décision ; c'est sa volonté, non l'opinion publique, qui faisait ou défaisait les lois ; théoriquement, la volonté royale, quelle qu'elle fût, et quels que fussent les murmures provoqués par elle, devait toujours être obéie. Je dis : théoriquement, parce que, dans la réalité, il arriva au Roi de se dédire et de se déjuger, sur les représentations qui lui furent faites ou sur la résistance qui lui fut opposée : pareil événement se produisit bien souvent, en matière commerciale, sur la question des monnaies et en bien d'autres circonstances, qui se trouvent rapportées en cet ouvrage. Mais enfin, quel que fût le fait, en droit, c'est le Roi et le Roi seul, qui commandait. M. de Louvois exprimait ce principe en une formule saisissante : « S. M., disait-il, entend ses affaires et Elle prend » toujours le bon parti sur les choses, qu'il lui plaît d'exami- » ner. » ■ — 2° D'autre part, ces mots : « l'opinion publique », peuvent bien s'appliquer, comme aujourd'hui, à l'unanimité des citoyens, mais en ce sens que chacun pouvait, dans sa sphère et sur ses propres affaires, dire son mot, mais n'avait pas, en toutes matières, une compétence aussi universelle qu'imprécise. Je veux dire que chaque ouvrier, chaque artisan, chaque homme de métier, avait son mot à dire à l'intérieur de son métier ; mais il ne participait pas au gouvernement général et même il ne désignait pas, pour l'ordinaire, ceux qui y participaient. Le pouvoir politique était, dans les villes, entre les mains des bourgeois, ou plus exactement, d'une élite de bourgeois, qui se renouvelait du reste continuellement ; et, dans le plat pays, il était sous la domination directe des grands propriétaires fonciers, dont les plus importants avaient encore les prérogatives des hauts-justiciers.

C'est sous ces conditions et dans ces limites, que pouvait

se manifester l'opinion publique. J'étudierai donc d'abord la situation générale des communautés, les libertés qui leur furent laissées, les contrôles qui leur furent imposés. Puis, j'analyserai les particularités de chacune d'entre elles et leurs modes divers d'expression.

La situation générale.

Quatre questions essentielles s'imposent à l'attention de l'historien, et elles comprennent toutes les autres. Ce sont : la tutelle des communautés, la liquidation de leurs dettes, la perception de leurs impôts et enfin la vénalité des charges. Je les examinerai les unes après les autres.

La tutelle des communautés.

Le renouvellement de la Loi. — Le Magistrat de Lille, qui était l'un des corps les plus puissants de la province, et dont le pouvoir royal devait apprendre à connaître les 40 mauvaises têtes, fut renouvelé pour la première fois, et selon le mode ordinaire, le 1er novembre 1668. « Nous sommes tous bien inten- » tionnés pour faire un bon choix, disait l'intendant, qui était » l'un des quatre commissaires au renouvellement. Mais il y a » bien des charges à remplir et le nombre des bons sujets est » fort petit ; nous y apporterons tout le soin et toute la circons- » pection imaginables. » Ceux que M. Le Peletier qualifiait de « bons sujets », c'étaient ceux qui étaient dévoués au Roi de France, qui avaient accepté avec joie la nouvelle domination ; il y en avait, et ceux-là n'eurent pas à se plaindre de leur nouveau maître : c'étaient M. de la Riandrie, dont j'ai parlé ailleurs,

— M. de Woerden, — Wantier, un bourgeois de Lille, que l'intendant mettait au nombre de ses amis ; il était fort honnête homme, savant, fort versé dans la pratique du change et des affaires de commerce ; et une seule chose l'empêcha d'occuper de hautes fonctions : il n'était pas gradué et ne savait de droit, que ce que « l'équité naturelle lui en* enseignait. » — Il est bien certain que ces amis de la première heure, dont l'amitié avait pour première cause l'ambition, furent peu nombreux ; les flamands étaient, pour la plupart, d'humeur bourrue ; ils étaient *< si peu entreprenants, qu'on avait toutes les peines du monde » à faire chez eux de nouveaux établissements » et ils appréhendaient fort que leur nouveau souverain ne s'avisât de déranger leurs douces habitudes. Et puis, c'étaient des gens, « qui » n'étaient pas faciles à persuader sur le chapitre de l'intérêt », et ils redoutaient des innovations fort dispendieuses. Aussi, bien que les commissaires du Roi fussent maîtres, à Lille du moins, d'appeler dans l'assemblée municipale, qui ils voulaient, ils furent bien obligés de s'adresser à des bourgeois souvent peu traitables et qui mettaient à soutenir leur sentiment, une

opiniâtreté toute flamande ! Il n'empêche qu'à chaque

renouvellement de Magistrats, à Lille aussi bien qu'à Tournay, à Douay et ailleurs, les commissaires royaux se montrent curieusement préoccupés de satisfaire le public. « Le public a paru » très satisfait ». — « Toute la ville est dans la joie », voilà des phrases que j'ai notées bien des fois, en ces circonstances ; et ce ne sont pas de simples formules ; car pourquoi, dans une correspondance toute secrète et dont la seule utilité était d'informer le ministre, l'intendant aurait-il employé de pareilles formules, si elles avaient été vides de sens ? Comment le public pouvait-il manifester sa satisfaction ou témoigner de sa consternation ? Voilà, du reste, ce qu'il m'est bien impossible de préciser : le sentiment public était, — alors, comme aujourd'hui, mais plus complètement peut-être, — un de ces « impondérables », que chacun évaluait suivant sa position, sinon son

désir En tous cas, dans un long mémoire qu'il rédigea,

en 1690, pour le contrôleur général \ M. de Bagnols nota que

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