Correspondance de Rome, t. CCLXIX, p
l'Église les avait autrefois jugés et déposés, et dévoilait sur ce point les empiétements de la papauté. C'est à Bologne que le cardinal d'Estrées, revenant à Rome, apprit cette condamnation; le 21 janvier 1G81 il en écrivit de Florence en ces termes : « Je viens au livre de M. Gerbais. L'emportement des conseillers du pape et sa propre préoccupation les ont empêchés de remarquer que ce livre n'a été commencé que par l'ordre d'une assemblée générale du clergé de France, qu'une suivante en a ordonné la publication et a jugé le mérite que l'auteur s'était acquis vers les évêques digne d'une pension assez considérable. Ses délibérations sont, ce me semble, imprimées au commencement de cet ouvrage, de sorte qu'en traitant la doctrine de ce livre de schismatique, de suspecte à la fois et d'injurieuse au saint siège, en ordonnant que les exemplaires n'en puissent être conservés à peine d'excommunication réservée seulement au pape, c'est attaquer dans cet ouvrage en même temps tout le clergé de France, et lui imputer les maximes et les sentiments qui lui paraissent si condamnables dans un livre auquel il a donné en gros et en détail une si pleine et si entière approbation... Dans les circonstances que je viens de représenter, il n'y a point d'évêque qui ne se joignît pour en écrire au pape sur cette matière. » L'opinion du cardinal d'Estrées était qu'il ne serait pas mal de commettre ainsi le pape avec toute l'Eglise de France. « Cet embarras, dit-il, pourrait le rendre plus docile. Je ne dois pas cependant omettre la seule difficulté que j'envisage. Dans ce livre, M. Gerbais entreprend de prouver que, dès les premiers siècles de l'Église, les évêques ont été jugés par les conciles de leurs provinces. Il apporte beaucoup d'exemples et de faits, pour prouver que l'Église de France a toujours suivi cette règle, et ri a jamais approuvé la voie des commissaires que les papes ont tâché quelquefois d'introduire, et dont les rois se sont servis dans les derniers temps en deux ou trois rencontres. De sorte qu'il pourrait sembler à Sa Majesté qu'en appuyant
et permettant les plaintes publiques que le clergé voudrait faire sur cette matière, elle fortifierait la prétention des évêques touchant les conciles provinciaux, au préjudice des commissaires que le pape nomme toujours assez volontiers. Et quoique, dans le degré de soumission où l'on voit tous les ordres de son royaume, on ne puisse s'imaginer que, dans l'étendue d'un règne si glorieux, aucun évêque lui donne lieu d'employer ou des conciles ou des commissaires, il peut être que Sa Majesté sera retenue par cette considération. C'est sur quoi il ne m'appartient pas de porter mon jugement, qui doit être remis au seul discernement de Sa Majesté *. »
Donnant suite à son idée de mettre le pape en conflit avec toute l'Église de France, le cardinal d'Estrées envoya à Louis XIV, avec sa dépêche du 24 février 1681, un mémoire sur la conduite que le clergé de France aurait à tenir. Il pensait que ce clergé devrait, entre autres choses, formuler une protestation contre la condamna tion du livre de M. Gerbais. Il soutint à celte occasion, avec ce docteur : « 1° que les décrétâtes n'étaient pas reçues en France, lorsqu'elles n'étaient pas conformes aux canons qui sont en usage dans l'Eglise gallicane ; 2° que les évêques avaient droit de juger en première instance des causes de la foi qui sont majeures; 3° qu'ils devaient être jugés en première instance par des conciles provinciaux. » Le cardinal d'Estrées ne dissimula pas son étonnement que Rome condamnât ces trois points, et il trouva cette condamnation scandaleuse2.
Le 20 février, donc avant d'avoir reçu ce dernier mémoire, Louis XIV répondit de Saint-Germain au cardinal d'Estrées : « A l'égard du livre du docteur Gerbais, j'ai déjà fait insinuer aux évêques qui sont près de moi d'entrer dans l'examen de la censure de ce livre, pour m'en servir au même effet 3. »