‹ Louis XIV et Innocent XI (volume 2)Chapitre 16 sur 373 · Ibid., t. CCLXXXI, p · texte numérisé non relu

Ibid., t. CCLXXXI, p

mesures que je pourrai prendre sur ce qui la regarde. » Donc toujours temporiser, toujours reculer d'un pied sans avancer de l'autre, telle était la manière d'agir de Louis XIV avec le pape. Le 12, il avertit le duc qu'il venait d'envoyer ses instructions au cardinal d'Estrées touchant les bulles de Pamiers, et qu'il aurait à y conformer sa conduite.

Le 24 juin, le duc d'Estrées, racontant au roi sa dernière audience, s'exprima ainsi: « Je parlai au pape de l'expédition des bulles de Pévêché de Pamiers, et je l'en pressai extrêmement, mais avec douceur, lui représentant les nouveaux ordres que nous en avions reçus depuis peu de Votre Majesté, l'état où était ce diocèse faute de pasteur, et une partie des choses que je lui avais dites dans ma pénultième audience, et entre autres qu'il était obligé par le concordat de donner au plus tôt des bulles, et qu'il m'avait témoigné de ne trouver rien à dire au sujet que Votre Majesté avait nommé, dont il demeura d'accord et me dit qu'il ne donnait point de négative, mais qu'il me priait de considérer qu'il aurait pu demander, comme l'on le lui avait conseillé lorsque M. le cardinal d'Estrées arriva ici, que les choses fussent remises in pristuiiim statum, et s'il pouvait avec honneur, après ce qui s'était passé sur le sujet de M. l'archevêque de Toulouse, et tant que les chanoines exilés, qui étaient des gens de bien et des martyrs, ne seraient pas rappelés, donner les bulles de Pévêché de Pamiers. Je lui répondis que, quand les choses n'avaient pas été faites dans l'ordre, il était mieux de n'y persister pas, et que, quant aux chanoines, il ne convenait pas k un si saint pape de parler de cette manière de si abominables gens, et qui méritaient, selon que je lui avais dit dans ma dernière audience, d'être écartelés. Ce chapitre fut encore agité quelque temps de part et d'autre, et après, Sa Sainteté me pria deux ou trois fois de vouloir contribuer en ce que je pourrais au rappel de ces chanoines, qu'il n'y avait plus de difficulté pour les bulles, que Votre

Majesté pourrait dire qu'elle l'a fait motu proprio et sans qu'elle l'eût demandé à Votre Majesté. Et l'ayant toujours supplié de m'en dispenser et représenté que je n'y pouvais entrer, Sa Sainteté me dit avec une vivacité et un empressement qui ne se peut exprimer : Eh bien ! nous voulons que ces chanoines soient aussi coupables que vous le dites, le roin'a-t-ilpas la bonté de pardonner tous les jours? Il fera une action digne de sa grandeur, de sa piété, de sa clémence et de sa générosité, de pardonner à ces chanoines. Nous l'en supplions de tout noire cœur, nous lui demandons très instamment cette marque de son amitié. Nous lui en aurons une très sensible obligation; nous donnerons aussitôt les bulles de Vévêché de Pamiers, et nous ferons tout ce que nous pourrons pour la satisfaction de Sa Majesté. Je lui répondis que Sa Sainteté jugerait bien que je ne pouvais pas savoir les sentiments de Votre Majesté sur une chose dont Sa Sainteté ne m'avait jamais parlé, mais qu'il était d'une dangeureuse conséquence de pardonner à de telles gens ; que c'était à Sa Sainteté à commencer en donnant les bulles, et qu'après l'on verrait ce que l'on pourrait obtenir de Votre Majesté, dont je ne lui pouvais rien dire présentement ni de positif ni de particulier. Ce discours dura un quart d'heure, pendant lequel Sa Sainteté me tint toujours les mains. » Le duc ajouta à Sa Majesté que le cardinal d'Estrées lui en écrirait.

Telles étaient les cajoleries du pape avec le duc d'Estrées et ses flatteries envers le roi, dont il connaissait si bien le faible. Toutefois il est urgent de remarquer que le pape ne se borna pas à faire appel à la générosité du roi, mais qu'il s'engagea formellement à donner les bulles, aussitôt que le roi aurait ordonné le rappel des chanoines exilés. Nous verrons plus loin comment il tint parole.

Le 13 juillet, le duc d'Estrées écrivit au roi : « Nous estimons que le retardement à parler sur Pamiers pourra acquérir à Votre Majesté, selon toute sorte d'apparence,

beaucoup de mérite auprès du pape et faire un bon effet pour son service et pour l'accommodement. » Le 24, le roi lui répondit que, tant que Sa Sainteté n'aurait pas accordé les bulles de Pamiers, il ne saurait la croire disposée à rétablir au plus tôt une bonne intelligence avec lui. Le 31 du même mois, le roi ajouta qu'il désirait une prompte expédition des bulles aux conditions indiquées, et que, si Sa Sainteté refusait, il n'aurait pas lieu de croire qu'elle fût réellement disposée à un accommodement. Le 8 août, le duc écrivit : « Il ne me parut pas que ce fût l'intention du pape, lorsqu'il m'en parla à ma dernière audience, que les chanoines de Pamiers exilés fussent rétablis avant que celui nommé par Votre Majesté à cet évêché eût ses bulles, mais seulement qu'il fût assuré, en les accordant, que Votre Majesté voudrait bien leur pardonner ensuite et les remettre dans la jouissance de ce qu'ils possédaient. Au moins je le compris ainsi, et Sa Sainteté n'aurait pas raison de le prétendre autrement. » Le 26, le duc revint sur ce sujet en ces termes : « Après avoir examiné avec M. le cardinal d'Estrées ce qui serait plus à propos pour l'exécution des ordres de Votre Majesté touchant l'expédition des bulles de Pamiers et le pardon des chanoines de cette Église exilés, nous avons estimé que, comme le pape s'était adressé à moi pour le demander avec tant de chaleur et des instances si pressantes, je devais lui en porter la réponse de Vctre Majesté. Je pris pour cet effet une audience le 16 de ce mois. »

Le duc et le pape parlèrent de différentes choses. « Après tous ces discours, continue le duc, je lui dis que, par un excès de bonté et une très grande marque de la considération de Votre Majesté pour lui, elle avait bien voulu accorder, aux instantes prières et réitérées qu'il m'en avait faites à ma dernière audience le 19 juin, le pardon des chanoines de Pamiers exilés et le rétablissement dans leurs chanoinies, sitôt que l'affaire de la régale serait terminée, dont je lui portais par avance la parole de Votre Majesté, qui ne doutait pas que les bulles de cet

évêché-là fussent expédiées incessamment. Je fus surpris d'abord de la froideur avec laquelle il reçut une nouvelle qui lui devait être si agréable ; je m'imaginai bientôt après ce que ce pouvait être, comme effectivement je ne me trompai pas; que Favoriti l'avait pu savoir déjà, et qu'en montrant au pape une lettre (dont M. le cardinal d'Estrées envoie la copie à Votre Majesté, et dont Favoriti reçoit de semblables toutes les semaines, et trois ou quatre jours avant l'arrivée de l'ordinaire, parce que Ton lui envoie les lundis), il avait prévenu Sa Sainteté. Elle me dit qu'elle ne pouvait pas accorder les bulles de Pamiers, que ces chanoines, qui étaient des martyrs et qu'elle compara à saint Thomas de Cantorbérij, ne fussent effectivement rétablis; et que, dans l'état où les choses étaient, l'on ne s'avait pas qui aurait à recevoir l'évêque. Je traitai ces chanoines de rebelles, de factieux et de scélérats, comme j'avais fait en d'autres audiences; et sur ce qu'il me témoigna qu'il ne fallait pas que je parlasse ainsi de gens de bien, je répondis fortement que je leur donnais les noms qu'ils méritaient, et qu'ayant l'honneur de représenter Voire Majesté, je pouvais parler de ses sujets comme je le jugerais à propos, et qu'il n'y avait qu'Elle qui pût trouver à redire et m'en empêcher. Sur quoi Sa Sainteté ne me répondit rien. Je lui dis que j'étais d'autant plus étonné qu'elle continuât à refuser les bulles de Pamiers, que, sans ce que Votre Majesté venait de faire à sa considération et à ses instantes prières, dont je lui repétai mot à mot les propres termes, et le fis souvenir des manières pressantes en me serrant les mains deux ou trois fois, dont Sa Sainteté convint, les papes étaient obligés par le concordat de ne différer pas les bulles d'un évêché, lorsqu'il n'y avait rien à dire à la personne nommée par Votre Majesté, si non qu'il était aisé d'y trouver des remèdes; que, quant à la difficulté qu'elle faisait touchant la réceplion, il se passerait tant de temps avant qu'il pût être sacré et en état d'aller à son diocèse, que j'espérais que l'affaire de la régale serait déjà ter-

minée; mais que je pourrais représenter de sa part à Votre Majesté que, si par hasard elle ne l'était pas, Sa Sainteté serait bien aise que Votre Majesté voulût bien retenir l'èvêque auprès d'elle. Tout cela fut fort agité de part et d'autre; mais je ne pus tirer d'autre réponse que celle que j'ai marquée, si ce n'est que d'un ton assez bas il ajouta qu'il y avait eu des nouveautés depuis la suspension et encore depuis peu, mais qu'il n'en fallait pas parler davantage... Je me retirai, en disant à Sa Sainteté que je croyais remporter de cette audience des choses agréables, principalement après l'avoir informé de la naissance de Mgr. le duc de Bourgogne, dont il m'avait montré tant de joie, el de la bonté que Votre Majesté avait eue de vouloir bien pardonner aux chanoines de Pamiers exilés, mais que je n'en remportais qu'un très sensible déplaisir; et je laissai le pape fort embarrassé et fort confus. »

C'est sans doute à cause de cet embarras et de cette confusion que le pape donna une nouvelle audience au duc le 21, bien qu'il n'en donnât généralement pas au mois d'août. Dans cette nouvelle audience, le duc répéta ce qu'il avait déjà maintenu dans celle du 16 : « J'ajoutai, poursuivit-il, que, si Sa Sainteté voulait nous croire, les choses iraient toujours bien, et qu'aussitôt qu'elle avait demandé le pardon des chanoines exilés de Pamiers, Votre Majesté l'avait accordé de bonne grâce, quoiqu'elle se fût fait beaucoup de violence pour lui donner cette marque de considération. Sa Sainteté me dit qu'elle ne doutait pas que nous ne fissions auprès de Votre Majesté ce qui dépendait de nous pour ce qu'elle désirait touchant ces chanoines, mais que nous ne pouvions pas répondre de la volonté de Votre Majesté; qu'ainsi en me promettant présentement que le sujet nommé par Votre Majesté à î'évêché de Pamiers serait préconisé et proposé, elle n'aurait aucune certitude du rétablissement des exilés, si alors l'affaire de la régale n'était pas terminée. Quoique je pressasse extrêmement Sa Sainteté, elle persista dans ce

qu'elle avait dit d'abord, mais sans altération, me disant seulement en certains endroits, avec un ton de voix un peu élevé, que Cerles était son vicaire puisqu'elle l'avait nommé, qu'il y allait de sa conscience de ne l'abandonner pas, ni les autres exilés, qui n'avaient rien fait de mal et qui ne souffraient que pour avoir soutenu l'immunité de leur Église. Je répondis comme je le devais sur le sujet des exilés, et qu'elle était obligée par le concordat de ne différer pas les bulles des évêchés vacants, quand il n'y avait rien à redire au sujet nommé, et que, si elle avait pourvu celui de Bresce par un motif de conscience, à cause du scandale des religieuses, elle était bien plus obligée, par ce même motif, de pourvoir celui de Pamiers. » Le duc insista ensuite sur la nécessité de garder le secret, si l'on voulait que la négociation réussît. « Mais, dit-il, Sa Sainteté me répondit avec une extrême altération : Ne nous faites point parler, l'on vous fait de faux rapports, l'on vous flatte, l'on agit par cabale. Je répondis sans m'émouvoir : Saint Père, j'écouterai avec le respect et l'attention que je dois ce qu'il plaira à Votre Sainteté de dire, et après j'y répondrai. Le pape demeura muet, et l'ayant supplié de considérer que ce que Sa Sainteté venait de me dire que l'on me faisait de faux rapports et le reste, était justement ce que ces hommes-là pratiquaient à l'égard de Sa Sainteté, elle me répondit avec la même altération : Ma non habbiamo che questi tre. Je lui dis que ce n'était pas d'à cette heure que le cardinal Azzolin avait montré sa méchante volonté contre la France ; que Sa Sainteté se pouvait souvenir de l'affaire de M. le duc de Créquy, dans laquelle Sa Sainteté avait si bien agi, et qu'elle connaîtrait par le papier ci-joint que je lui lus, que Votre Majesté n'avait pas voulu accorder au cardinal Ghigi, légat, le pardon du cardinal Azzolin, et je continuai en disant : Saint Père, Votre Sainteté a-telle songé à ce qu'elle m'a dit? Je serais au désespoir, par l'intérêt que je prends en ce qui la regarde, que l'on le sût. Permettez-moi, saint Père, de dire à Votre Sainteté avec tout le respect que je lui dois, et si je prends trop de li-

bertéjelui en demande pardon par avance, qu'elle doit avoir un grand regret d'avoir offensé par ces paroles : non habbiamo che questi tre, tant de gens de bien, d'honneur et de mérite, dans le sacré collège, dans la prélature, parmi les ecclésiastiques et les religieux. Sa Sainteté me regarda fixement, lorsque je lui dis cela. Elle ne m'y répondit pas un seul mot, et il me parut même qu'elle eût voulu n'avoir pas parlé ainsi. » Les cardinaux Cibo et. Rospigliosi, auxquels le duc d'Estrées raconta cette dernière audience, se montrèrent, en sa présence, tout à fait mécontents de Sa Sainteté.

Les paroles susdites que le duc reprocha au pape d'avoir prononcées, témoignent en même temps du peu de cas que le pape faisait du sacré collège et des ecclésiastiques de Rome, et de l'influence considérable que les trois chefs de la camarilla exerçaient sur lui. Il était captivé par eux et ne voulait rien faire sans eux.

Le 23 août, nouvelle audience. « Je repris, dit le duc, les deux mêmes chapitres de ma pénultième audience, et je trouvai Sa Sainteté plus traitable sur l'un et sur l'autre, mais néanmoins avec aussi peu de succès touchant les bulles de Pamiers, et ne rapportant rien de positif touchant le secret de la négociation de M. le cardinal d'Estrées avec M. le cardinal Cibo. Il se défendit bien plus doucement sur le premier chapitre, faisant même en quelque façon des excuses de ce que sa conscience ne lui permettait pas d'agir autrement. Je ne manquai pas de lui représenter sur cela tout ce que je devais. » Le pape répliqua, entre autres choses, « que, si Votre Majesté voulait se contenter des choses raisonnables, l'accommodement serait bientôt fait. Je lui répondis, dit le duc, qu'elle avait pu connaître, par tout ce que Votre Majesté avait fait, qu'il ne tiendrait pas à Votre Majesté, mais que Sa Sainteté devait correspondre aux bonnes intentions de Votre Majesté. Elle me dit qu'elle voulait me dire confidemment une chose (je la savais déjà), qu'elle avait terminé l'affaire de l'inquisition de Portugal contre

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le sentiment de toute la congrégation du saint office, me voulant peut-être faire entendre que, quand celui d'Ottobon, d'Azzolin et de Favoriti serait contraire à raccommodement des affaires de France, ils ne l'empêcheraient pas, ce qui n'est pas aisé à croire. » Le cardinal Gibo assura le duc que le pape était homme à faire l'accommodement malgré ces trois conseillers ; mais le duc resta sceptique sur ce point, et il n'eut que trop raison1.

Le jeudi 27 août, le cardinal d'Estrées eut audience à son tour. Profitant habilement de l'occasion de la naissance du duc de Bourgogne, le pape le pria de demander au roi le rétablissement des « malheureux » chanoines de Pamiers. « Votre Sainteté, réponditle cardinal, devrait plutôt dire : Ces factieux et ces rebelles, car ils le sont en effet. Le pape répondit: Biais leur évêque et nous, les avons engagés à cette conduite, et nous ne pouvons en conscience proposer cette Église, si le roi ne les rétablit. » Le cardinal répliqua que le concordat exigeait une prompte expédition des bulles. Le pape l'assura qu' a il ne prétendait pas manquer au concordat. Je lui fis voir, poursuit le cardinal, qu'il ne l'exécutait que dans les choses qui convenaient à ses maximes, mais qu'il y contrevenait formellement dans celle-ci et mettrait enfin Votre Majesté dans la nécessité derecourir aux anciennes formes. Il s'embarrassa davantage, lorsque je le pressai sur le besoin des âmes ». Mais le pape, néanmoins, n'accorda rien2. Discours stériles!

Vers le 20 septembre, le duc reprocha au pape d'avoir « reçu avec beaucoup de froideur le pardon des chanoines de Pamiers, dont même Sa Sainteté ne s'était pas contentée et avait demandé davantage3 ». Le 25, le cardinal d'Estrées se prononça plus sévèrement. « Il est

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