CHAPITRE XV
INNOCENT XI, LOUIS XIV ET LES JESUITES DE FRANCE. — LE PÈRE DE LA CHAISE
Dans une lutte aussi grave que celle qui éclata entre Louis XIV et Innocent XI, il était impossible que les jésuites ne figurassent pas : à Rome, leur influence était considérable auprès de la papauté et sur la papauté ; à Paris, le confesseur du roi était un jésuite, et, en dirigeant sa conscience, il avait en mains, outre les secrets les plus intimes et les plus importants, la direction de toutes les affaires politico-ecclésiastiques. Maîtres des deux principaux combattants, comment n'auraient-ils pas joué le rôle le plus important, sinon à visage découvert et au premier rang, du moins derrière les coulisses et voire même dans les boudoirs et les alcôves ?
Dans cette lutte comme dans la plupart de celles auxquelles ils ont pris part, ils ont fait preuve d'une habilité consommée. Leur but était, avant tout, d'assurer leurs intérêts et d'accroître leur influence : ils y ont réussi. Inféodés par-dessus tout à la papauté, qui est leur raison d'être et dont ils ne sauraient se passer, ils devaient forcément viser à lui assurer finalement la victoire et à maintenir le dernier mot à Innocent XI et à ses successeurs : ils y ont réussi. Attachés à la France comme à une proie grasse, d'un sang riche et savoureux, ils de-
vaient s'efforcer de l'exploiter, et pour cela s'emparer de celui qui personnifiait l'Etat, soutenir ses deux bases, son trône et son Eglise, dans la mesure du possible, paraître le faire avancer et en réalité le faire reculer, prudemment, noblement même, en dissimulant la faiblesse sous les apparences de la générosité : ils y Ont réussi. Pour exécuter cette habile et difficile manœuvre, ils devaient diviser leur compagnie en deux ailes, l'une à Rome, travaillant avec le pape, l'autre à Paris, travaillant sans lui, extérieurement contre lui, mais secrètement pour lui : ils y ont réussi. Tout cela est merveilleux de ruse, de finesse, de prestidigitation, d'intrigues, de duperies; et, si la morale et le bien public n'étaient pas intéressés dans cette campagne stratégique, on ne pourrait qu'applaudir à tant d'habileté.
On voit déjà que, d'après cette tactique, Louis XIV devait être ferme en faveur des jésuites de France qui le soutenaient relativement, et timide avec les jésuites de Rome qui le combattaient; il fut l'un et l'autre. On dirait, en vérité, que ce monarque, qui se croyait si puissant militairement et politiquement, s'est senti sans énergie religieusement : là, d'un caractère hautain et entreprenant, ici, d'une conscience craintive, jamais maîtresse d'elle-même et toujours dominée par une force étrangère ; là, voulant dominer sur les monarques de l'Europe, ici consentant finalement à obéir et à subir l'humiliation ; là, voulant que tout lui appartînt, ici, ne s'appartenant pas lui-même.
C'est ainsi que les dépêches nous le représentent. Il était lié d'affection avec le général desjésuites, Oliva. Ayant appris que l'évêque de Bérite (sic) avait été arrêté comme sujet français à Manille et remis aux jésuites de celte ville par le gouverneur des îles Philippines, il écrivit de Saint-Germain à ce général, le 31 janvier 1676, pour qu'il le fît relâcher et mettre en état de continuer son voyage. « J'ajouterai, dit-il, cette nouvelle marque de votre affection pour moi à toutes celles que j'en ai déjà
reçues *. » Le Père Charles de Noyelle, successeur du Père Oliva, écrivit de Rome à Louis XIV, le 8 juillet 1682, une lettre en latin, pour remercier Sa Majesté de l'union du collège du Mans avec celui de Glermont; il lui dit que sa Société de Jésus, protégée par un si puissant monarque, pouvait résister à tout, et qu'il ordonnait à tous ses prêtres de célébrer trois messes (tria sacra) pour sa conservation (ad ejus incolumitatem); il l'appela non seulement le roi très chrétien, mais « l'extirpateur de l'hérésie et le défenseur de l'Eglise, orné de qualités infinies, infinitis conspicuum ornamentis, hœresis exlirpatorem ac Ecclesiœ propugnatorem*. »
Tout en usant d'un style aussi élogieux et de procédés aussi généreux, le Père de Noyelle combattit à Rome les idées et les intérêts français et manqua d'égards à l'ambassadeur du roi. Louis XIV en fut très mécontent. On peut en juger par ce passage d'une lettre qu'il écrivit de Versailles, le 18 septembre 1682, au duc d'Estrées : a J'ai déjà écrit non seulement à mon cousin le cardinal d'Estrées sur le manquement si éclatant du général des jésuites envers vous, et je pourrai bien dans la suite du temps lui faire connaître la juste indignation que j'ai de son procédé. » Le 26, nouvelle lettre du roi au même, lettre datée de Chambor (sic). On y lit en post-scriptum : « Mon cousin, quoique vous m'ayez écrit que le général des jésuites vous a visité le premier et qu'au sortir de chez vous il a été voir l'ambassadeur d'Espagne qui l'a reçu avec civilité, néanmoins j'apprends que le bruit se répand dans Paris (rayé : que les Espagnols publient) que, sous le prétexte de la maladie du marquis del Garpio, ledit général des jésuites a été chez ce ministre avant que de vous voir3, et qu'il s'était même excusé de vous