Ibid., t. CCLXII, p
Ce mémoire, daté du 12 août 1679, se trouve au tome CGLXIV (p. 102-108). Il y est dit que, pour conserver la pureté de la foi dans son royaume, Sa Majesté a résolu t< de détruire une prétendue société, que depuis trente ans on intitule dans ses Etats du nom de Messieurs de Port-Royal. » Il y avait deux abbayes de filles, l'une à Paris, l'autre à la campagne; l'une datant de plus de cinq cents ans, l'autre érigée par Clément IX à la prière de Sa Majesté. Mais, depuis que cette dernière a fait construire des bâtiments pour des pensionnaires et qu'elle est devenue l'asile du parti janséniste, « Sa Majesté a cru qu'il était de sa prudence et de son devoir de détruire jusques aux moindres restes d'une cabale, dont toutes les lois divines et humaines demandent la dissipation. » L'archevêque de Paris l'a servi dans ce but ; et, pour compléter cette œuvre, le roi veut faire cesser la triennalité des abbesses et obtenir du pape la faveur de les nommer à perpétuité. Suivent les motifs qui légitiment cette demande. Le sixième indiqué est que ces religieuses, sous l'influence de Messieurs de Port-Royal, professent des doctrines inadmissibles, des propositions scandaleuses : « La première est qu'elles ne s'étonnaient pas si les deux derniers papes avaient condamné la doctrine contenue dans les cinq propositions extraites du livre de Jansénius, parce que l'histoire ecclésiastique qu'on leur lisait à table leur faisait remarquer que Libérius, Honorius et plusieurs autres papes étaient tombés dans l'hérésie. La seconde est qu'elles ne trouvaient pas étrange que les docteurs et plusieurs autres qui se sont soumis en si grand nombre aux constitutions de ces deux papes eussent abandonné la vérité, parce qu'elles avaient lu dans l'Ecriture que Caïphe, qui était le grand-prêtre de la loi, que les scribes et les pharisiens qui en étaient les docteurs, et que tout le peuple juif qui composait l'Eglise de ce temps-là, avaient crucifié le Fils de Dieu. La troisième est qu'on ne pouvait pas les obliger de suivre le pape, leur archevêque ni tous les autres qui étaient dans
JANSÉNISTES, PORT-ROYAL, ARNAULD. 41â
l'erreur, parce que le Fils de Dieu leur avait appris dans l'Evangile qu'un aveugle qui se laissait conduire par un autre aveugle tombait avec lui dans le précipice. » Le duc d'Estrées devait communiquer au pape toutes ces considérations, afin de le déterminer.
On voit par ces curieuses propositions combien les jansénistes étaient hostiles à l'opinion de la prétendue infaillibilité du pape ; ils la repoussaient d'autant plus qu'ils n'avaient été condamnés que par des papes, et qu'ils tenaient leur condamnation pour erronée. Si donc Arnauld et ses amis ont pris parti pour Innocent XI contre Louis XIV et contre les jésuites, ce n'était pas pour professer toutes les doctrines romaines, mais uniquement pour se faire de la cour de Rome une arme contre leurs puissants adversaires.
En réponse à la lettre secrète de M. Rose (21 juillet), le duc d'Estrées joignit à sa dépêche chiffrée du 5 septembre une lettre, secrète aussi et toute de sa main. Il y déclarait que le bruit de commissaires autres que les commissaires chargés d'examiner les thèses de Louvain, n'était point fondé; qu'il n'était nullement question de revoiries bulles contraires au jansénisme; qu'il était renseigné en cela par le cardinal Gibo et même par le pape ; que le pape avait renvoyé de Rome en Flandre les deux docteurs de Louvain nommés Lupus et Vanec. « Sa Sainteté, continue le duc d'Estrées, passa ensuite à me dire que l'on l'avait cru en France, au commencement de son pontificat, janséniste, mais qu'il ne Vêtait pas et que ses sentiments étaient forl éloignés de cette doctrine ; qu'il essaierait toujours, en ce qui dépendrait d'elle, de V extirper et châtier ceux qui s'en trouveraient infectés. Elle me fit à ce propos des plaintes de la manière dont M. l'évêque d'Agde et quelques-uns de ses officiers parlaient et écrivaient, et me pria d'en informer Votre Majesté. M. le cardinal Gybo me dit la même chose, et me conta en grand secret et désirant que l'on lui gardât, que Sa Sainteté ayant sujet de croire que l'évêque
de Malines est infecté de cette doctrine, elle le voulait faire venir ici et exécuterait son dessein, à moins d'un obstacle invincible de la part des Espagnols l. »
Louis XIV fut enchanté de ce que le pape ne faisait pas reviser la doctrine déjà condamnée de Jansénius, et de ce qu'il se proposait d'agir sévèrement contre l'archevêque de Malines, après avoir chassé de Rome Lupus et Vanec. Il manifesta ce sentiment au duc d'Estrées par l'intermédiaire de son secrétaire Rose, dans une lettre datée de Fontainebleau le 28 septembre. « Je ne doute pas, ajoutat-il, que Sa Sainteté ne fasse achever au plus tôt l'examen de ces détestables maximes et qu'elle n'inspire aux commissaires qu'elle a choisis la diligence et le zèle joints au secret nécessaire pour consommer cet ouvrage. Cela fera taire les murmures d'une infinité de gens de toutes sortes de conditions, qui, animés d'une sincère passion pour l'honneur de la religion, se plaignent incessamment qu'il ne sort rien de ce pontificat qui arrête les entreprises des sectateurs de Jansénius, et qui, lorsqu'ils voient que les évêques et les docteurs qui ont soutenu sa doctrine, sont comblés des éloges et des grâces du pape, restent interdits et alarmés, comme si Sa Sainteté... voulait appuyer les misérables restes de cette cabale de l'honneur de sa protection.. . Peut-être ne verrait-on pas régner une paix aussi profonde que celle dont jouit l'Église gallicane, si je ne pesais dans la balance la conduite d'un chacun pour en faire un très juste et équitable discernement 2. »
Louis XIV, dans cette même lettre, insista sur la demande qu'il avait faite de pouvoir nommer les abbesses de Port-Royal des Champs. « Cette affaire, dit-il, m'est d'une extrême conséquence pour déraciner les nouveautés du dedans de mon royaume. » Sa Majesté recommanda au duc d'Estrées de faire tous ses efforts pour la faire réussir.