‹ Louis XIV et Innocent XIChapitre 1 sur 473 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Cet ouvrage n'est ni l'histoire complète du pontificat d'Innocent XI (1676-1689), ni celle du règne de Louis XIV pendant les treize années de ce pontificat célèbre, mais seulement l'histoire des rapports entre le gouvernement de ce pape et celui de ce monarque, d'après les dépêches diplomatiques de la cour de France.

Ce point de vue est donc limité, non moins que ces sources. Pour écrire une histoire complète de ces treize années, il faudrait posséder les lettres du cardinal Cibo, secrétaire d'État, aux nonces accrédités auprès des différentes cours de l'Europe, les lettres de ces nonces, notamment de Varesi et du secrétaire Lauri, ainsi que du cardinal Ranucci à Paris, de Bonvisi à Vienne, de Mellini et de Durazzo à Madrid, de Pallavicini en Pologne, de Dadda à Londres, etc. ; il faudrait avoir également les correspondances des ambassadeurs des puissances à Rome, notamment du cardinal Pio pour l'Autriche, des cardinaux Nithard et Portocarrero, des marquis del Carpio et de Cogogliudo pour l'Espagne, de Lando et de Zeno pour Venise, de Radziwil et du cardinal Dénoffpour la Pologne, des résidents de Savoie, du comte de Castelmaine et de lord Howard pour l'Angleterre, etc. Mais quand les archives de toutes ces cours, celles du Vatican surtout,

E. MICHAUD. I. — a

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seront-elles ouvertes et publiées? Une telle publication ne peut être que l'œuvre du temps, du travail et de la patience.

Mais, en attendant l'œuvre entière et parfaite, on peut et on doit en préparer les éléments séparés et en élaborer les matériaux disséminés çà et là. Etant donné le rôle considérable qu'a joué la France de Louis XIV dans tous les événements dont il s'agit, et surtout la gravité des affaires de France qui se discutaient à la cour de Rome et qui de la cour de Rome avaient leur contre-coup dans toute l'Europe, les archives diplomatiques de France occuperont toujours une place importante et offriront toujours à l'historien une valeur et un intérêt de premier ordre. La seule Correspondance de Rome, de 1676 à 1689 inclusivement, comprend quatre-vingt-six volumes in-4% du CCXLIP au CCCXXVII6 inclusivement1; ces pièces manuscrites sont, pour la plupart, des dépêches chiffrées et déchiffrées, des mémoires, des rapports, des extraits et autres documents, soit de Louis XIV, du marquis de Pomponne, de Colbert de Croissy, de l'archevêque de Paris, du Père de La Chaise, de l'abbé Melani, etc., soit du duc et du cardinal d'Estrées, du marquis de Lavardin, de l'abbé de Bourlemont, de l'abbé de Servient, de l'abbé d'Hervault, de Chanlay, etc. Il est à regretter que certaines de ces pièces, indiquées à la table, aient disparu. Les volumes CCLX, CCLXV, GGLXXXIII, CCLXXXIV, CGLXXXV et CCGXV ne sont certainement plus complets; les traces de rapt sont évidentes en plu-

i. D'après un premier numérotage de ces volumes, le t. CCXLI était le LXXIXe, le CCCXXVMe CXL8; mais des volumes supplémentaires ayant été introduits dans la collection, c'est le deuxième numérotage qui est le plus exact et c'est celui que j'ai suivi dans les indications de cet ouvrage.

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sieurs endroits1. On doit regretter surtout les pièces détachées ou coupées, au tome CCLXXXIV, concernant l'infaillibilité et d'autres questions doctrinales2, ainsi que douze autres pièces énumérées à la table du t. CCCXV et arrachées violemment à la fin du volume; parmi ces douze pièces, relatives à la mission diplomatique de Chanlay à Rome, on doit regretter surtout les noS 45 et 46 intitulés : « Lettres du sieur de Chanlay au roi sur l'humeur et les duretés du pape. »

Les amis de la vérité, les hommes d'État et les historiens consciencieux ne sauraient trop exhorter le gouvernement français à publier intégralement cette Correspondance de Rome, ainsi que tout le dépôt des archives diplomatiques. Mais, quand même les quatre-vingt-six volumes relatifs aux années 1676-1689 seraient publiés en entier, il resterait toujours à faire sur ces volumes un travail de classification des questions, de mise en ordre des sujets, de soudure de tous les documents dispersés, à tort et à travers, dans toutes ces correspondances qui sont

1 . Par exemple, au tome CCLXXXI1I, la 44e pièce a été enlevée, c'était une lettre de François de Sales au cardinal Borghèse, lettre qui avait été « déterrée, » comme dit le cardinal d'Estrées, par le cardinal Rospigliosi et dont le cardinal d'Estrées avait envoyé une copie à Louis XIV avec sa dépêche des 2 et 3 mai 1682. Cf. t. CCLXXX1I1, p. 197-239.

2. La nonciature de Paris envoyait des lettres à la secrétairerie d'État, à Rome. A cette secrétairerie d'État se trouvait un employé qui en faisait des copies et qui les remettait au cardinal d'Estrées. Son Éminence les envoyait ensuite à Louis XIV, pour lui montrer les faussetés fabriquées à la nonciature de Paris touchant les affaires de France. Trois de ces lettres, certainement reçues par le roi, comme l'atteste sa dépêche du 18 septembre 1682 au cardinal d'Estrées, ont été arrachées du tome CCLXXXIV. D'après l'ancienne pagination de ce volume, elles étaient entre les f. 365 et 372; ces six feuilles manquent. L'ancienne feuille 365 est la 246e dans la pagination actuelle, et l'ancienne 372 est la 247e actuelle.

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décousues comme un journal hebdomadaire et qui ne se suivent que chronologiquement. Cette collection se présente dans son ensemble comme un énorme écheveau à débrouiller, chaque dépêche tant soit peu étendue est elle-même un petit écheveau où une douzaine de fils sont à retrouver. Quiconque voudra voir clair dans cette confusion d'événements qui se heurtent, quiconque voudra avoir la suite des idées et des faits exposée avec netteté devant ses yeux, devra toujours faire le travail que j'ai fait dans cet ouvrage, c'est-à-dire classer méthodiquement les questions traitées pendant ce pontificat entre la cour de Rome et celle de Paris, et grouper autour de chacune de ces questions tous les éléments qui la concernent et qui sont comme jetés, à travers mille autres, du tome CCXLII au tome GCGXXVII. Donc, quand même le projet émis en septembre 1880 de publier les archives susdites serait mis à exécution, cet ouvrage aurait encore sa raison d'être. Qu'il y ait, dans ces quatre-vingt-six volumes, des récits, des faits et des jugements qui heurtent les opinions généralement admises, cela ne saurait surprendre. Beaucoup de personnes ont leur siège fait depuis longtemps sur la politique et la religion d'Innocent XI, sur l'assemblée de 1682 et les quatre articles, sur le jésuitisme et le jansénisme, sur le gallicanisme et l'ultramontanisme, sur la révocation de l'édit de Nantes, sur la révolution anglaise de 1688 et la chute des Stuarts, sur la délivrance de Vienne et la guerre contre les Turcs, sur la régale et les droits des Etats dans les affaires ecclésiastiques ; et il est impossible que beaucoup de ces personnes ne fassent pas quelque opposition à ces documents nouveaux. Il y aur donc nécessairement lieu de remettre à l'étude plusieurs points jugés prématurément, de réformer plusieurs sentences prononcées sans connaissance suffisante de cause, d'harmoniser en un mot ce qui était connu jusqu'à pré-

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sent avec ce qui est mis nouvellement en lumière. Je ne suis entré dans aucune de ces discussions qui auraient beaucoup trop allongé ce travail et qui lui auraient enlevé son caractère propre. Laissant de côté les jugements de parti pris, les demi-vérités et môme les contre-vérités de l'école passionnée desDavin et des Gérin, négligeant aussi les travaux de MM. R. Chantelauze, A. Baschet, B. Zeller, Forneron, etc., je me suis borné simplement à exposer le contenu des dépêches en l 'analysant et en V ordonnant. Après l'exposition, viendra la discussion qui complétera. Mais le travail de discussion, pour être sagement dirigé, exige d'abord une exposition exacte des matières.

Ne pouvant publier le texte complet de toutes ces dépêches, j'en ai conservé cependant le plus possible la substance, le suc, l'esprit, et tous les mots qui m'ont paru significatifs, piquants, pittoresques et spirituels; j'en ai maintenu la pointe, sans l'émousser ni l'aiguiser; je les ai enchâssés de mon mieux dans mon récit, me permettant seulement, pour que ce récit fût correct, de mettre quelquefois à l'imparfait ce qui dans le texte est au présent, et à la troisième personne ce qui est à la seconde ou à la première, mais sans toucher en aucune façon au sens 1. Pour que la lecture des citations fût moins difficile, j'ai aussi écrit les mots à la moderne, corrigé quelques fautes d'orthographe et quelques défauts de ponctuation. J'entre

1. Par exemple : — Là où un correspondant, écrivant directement au roi, dit : « Votre Majesté, » j'ai dit en style narratif : « Sa Majesté. » — Là où un correspondant, racontant son audience» s'exprime ainsi : « J'assure Votre Sainteté, etc. Je prétends au contraire, répliqua Sa Sainteté, » j'ai dit: Un tel assura Sa Sainteté, etc. Sa Sainteté prétendit au contraire, etc. » — Là où un correspondant dit : « Il me semble que le pape est souffrant, » j'ai mis : « II lui sembla que le pape était souffrant. » Donc le sens reste manifestement intact. — Quant aux noms propres, ils sont écrits diversement dans les dépêches et les noms étrangers y sont la plupart

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dans ces détails pour montrer au lecteur l'exactitude scrupuleuse que je me suis efforcé de mettre dans ce travail.

De plus, au lieu de me laisser aller à une polémique facile, je suis resté dans la méthode d'exposition historique et sur le terrain objectif des documents; au lieu de faire de cet ouvrage une thèse théologique, j'ai voulu qu'il fût un simple récit historique, impartial, sans autre chaeur que celle qui s'échappe des faits et des documents mêmes. L'impartialité m'a été d'autant plus facile que je ne tiens ni au jésuitisme, ni au jansénisme, ni au papisme gallican, ni au papisme ultramontain, ni à la politique de Louis XIV, ni à celle de Léopold, ni à celle de Charles II, ni à celle d'Innocent XI; mon idéal est ailleurs, et du reste il ne s'agit pas ici d'idéal, mais de réalités objectives, qui s'imposent à l'historien véridique telles qu'elles sont.

Ces réalités objectives sont du plus haut intérêt, d'abord parce qu'elles sont des réalités historiques et non des combinaisons romanesques. L'histoire restera toujours, avec la nature et la philosophie, une des révélations de Dieu et un des trésors de l'humanité. Les romans peuvent plaire; l'histoire, quelle qu'elle soit, instruit toujours, tantôt par l'exemple du mal qui nuit, tantôt par celui du bien qui est utile. Qu'on le veuille ou non, ces documents sont authentiques et historiques, et nul ne peut les dédaigner sans se placer lui-même du même coup en dehors du domaine des faits.

Ces réalités objectives sont encore du plus haut intérêt,

du temps francisés. Au lieu de me borner à une seule manière, j'ai suivi l'orthographe des dépèehes, me servant toutefois le plus souvent de celle qui a prévalu. Ainsi, j'ai surtout écrit Cibo, bien que ce cardinal ait signé Cybo; Ottoboni et Ottobon, bien que ce cardinal ait signé Otthoboni; de même, Azzolini, Azolin, Asolin, d'Estrées et Destrées, Retz et Rais, etc.

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soit qu'on les étudie dans leur origine, soit qu'on les étudie dans leur objet.

Un historien a dit qu'« il en est de la sincérité des politiques comme de l'ingénuité des coquettes, on s'en défie ». Cette parole peut être vraie des politiques agissant devant le public, rusant avec leurs adversaires, se masquant derrière des paroles à double entente, et se dissimulant dans des attitudes feintes. Mais c'est ici précisément le cas contraire. Ici, en effet, quoique tout soit officiel, rien n'est pour le public; c'est la finesse diplomatique prise sur le vif, au moment où elle enlève les masques, déchire les rideaux, et perce à jour les intrigues les mieux cachées; c'est la vérité simple et nue, sans fard et sans voile; c'est l'histoire vraie; c'est non seulement ce qui se dit dans le public, mais même ce qui se pense sans se dire, ou encore ce qui se dit tout bas. Les ambassadeurs et les diplomates de Louis XIV avaient pour mission de pénétrer dans les coulisses du Vatican, d'écouter dans les antichambres des cardinaux, d'observer attentivement les cartes du pape et de ses ministres et surtout le dessous, d'étudier les pensées et notamment celles de derrière, de lire dans les lignes et avant tout entre les lignes, d'entendre surtout les vérités secrètes qui ne se communiquent qu'à l'oreille, de ne pas s'arrêter aux actes publics, mais de pénétrer jusqu'aux mobiles cachés auxquels obéissent les hommes. Sous les récits officiels, étudiés et rédigés pour les masses, il y a presque toujours, particulièrement dans les époques tourmentées, une histoire intime, ignorée, qui ne se révèle que tard et qui ordinairement se perd dans l'oubli, comme certains cours d'eau dans les sables. C'est cette histoire intime que les dépêches diplomatiques mettent en lumière. M. C. Rousset, dans son Histoire de Louvois, a dit : « Dieu sait tout ce que la vanité des uns, multipliée par la crédulité

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des autres, a produit de ces mensonges, qui sont la joie du pamphlet et le fléau de l'histoire1. » Rien n'est plus vrai. Or les dépêches diplomatiques, destinées à rester secrètes, toutes confidentielles, sont précisément le contraire du pamphlet. Louis XIV voulait être renseigné sérieusement et exactement, et ses représentants et ses correspondants à Rome faisaient tous leurs efforts pour le satisfaire, sachant que leur position était attachée à la manière dont ils rempliraient leur mission.

Si ces dépêches tirent de leur origine une incontestable valeur, elles tirent de leur objet un attrait non moins incontestable.

A côté de l'importance de l'histoire publique, c'est le charme et malheureusement quelquefois le scandale de la vie intime. Peu de romans sont aussi intéressants que cette histoire de la curie romaine, parce que presque chaque cardinal et chaque prélat porte avec lui son roman ou trahit une manière d'être romanesque. Ceux qui ont pu tromper les masses par des poses vertueuses habilement étudiées et en s'enveloppant soigneusement dans des draperies confectionnées avec art, sont ici dépouillés de tous leurs ornements trompeurs et réduits à leur véritable expression; ils comptaient sur la durée éternelle de leur réputation d'office et de leur vie théâtrale, et ils n'ont ici que la reproduction de leur vie privée, l'estimation de leur juste valeur morale. Ici, rien de factice ni d'artificiel, rien des convenances du monde conventionnel; on se permet toutes les indiscrétions possibles et toutes les crudités, tout en sachant très bien que, lorsque la vérité est crue, l'homme, si l'on peut parler ainsi, est cuit; on est donc la plupart du temps sans pitié pour les défauts d'autrui; on immole tout à la vérité et à

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