LES INTRIGUES DU CONCLAVE DE 1676 ET L'ÉLECTION D'INNOCENT XI
Ce conclave offre à l'historien, à l'homme d'État et au théologien plus d'un intérêt. Voyons en d'abord les préparatifs, et précisons l'état des factions politiques et ecclésiastiques au moment de sa tenue.
Les principaux personnages politiques étaient, à Rome, les représentants des grandes puissances attachées à la papauté. Léopold Ier était empereur d'Allemagne, Louis XIV roi de France, Charles II roi d'Espagne et Charles II roi d'Angleterre. Léopold Ier, qui régna de 1658 à 1705, entre son père Ferdinand III et son fils Joseph Ier, avait, en 1676, trente-six ans. Louis XIV, qui régnait depuis 1643, c'est-à-dire depuis trente-trois ans, n'en avait que trente-huit. Charles II d'Espagne, qui régna de 1665 à 1700, qui devait être le dernier reste de la maison d'Autriche en Espagne et à qui devait succéder sous le nom de Philippe V le duc d'Anjou, deuxième petit-fils de Louis XIV, était alors âgé de quinze ans seulement; il était fils de Philippe IV et de Marie-Anne d'Autriche, fille de Ferdinand III et sœur de l'empereur Léopold Ier : donc rien de plus naturel que l'union de l'Espagne et de l'Autriche, c'est-à-dire du neveu et de l'oncle. Charles II d'Angleterre, qui régna de 1660 à 1685, entre la République et Jacques II, était fils de Charles Ier et
de Henriette de France, fille de Henri IV; il avait alors quarante-six ans.
Or, le cardinal Pio, sans avoir le titre d'ambassadeur, était chargé des affaires de l'empereur Léopold, depuis le départ du cardinal de Hesse. — Louis XIV était représenté directement par le duc d'Estrées, ambassadeur extraordinaire, et par le cardinal d'Estrées, son frère, évêque de Laon, adjoint du duc à poste fixe et chargé surtout des affaires ecclésiastiques. L'abbé de Bourlemont était auditeur de Rote, et l'abbé de Servient camérier d'honneur du pape. Louis XIV avait envoyé à Rome pour le conclave le cardinal de Retz, ex-archevêque de Paris, alors âgé de soixante-trois ans, le cardinal de Bouillon, le cardinal de Bonzi, archevêque de Narbonne, le cardinal Grimaldi, archevêque d'Aix, et le cardinal Maidalchini. — Le cardinal Nitard était ambassadeur d'Espagne. Comme confesseur de la reine mère, régente, il avait eu sur elle le plus grand ascendant.
« La régente, dit un historien de l'époque, aimait son père spirituel au delà de ce qu'on peut croire, et la conduite qu'elle tint engage à penser ainsi. Elle donna au Père Nitard la charge de grand inquisiteur, elle le fit conseiller d'État, et bientôt il fut maître absolu dans le royaume, ce qui mécontenta beaucoup les grands et surtout don Juan, fils naturel de Philippe IV. On connaît la réponse de Nitard à un grand dignitaire qui exigeait de lui des hommages : « C'est vous qui me devez du respect, puisque j'ai tous les jours votre Dieu dans mes mains et votre reine à mes genoux. » Cependant don Juan ne pouvant voir un jésuite à la tête des affaires, forma un grand parti qui imposa à la reine l'éloignement de son cher directeur. Celui-ci alla à Rome, où le pape le nomma archevêque d'Édesse, et ensuite le créa cardinal £.»
L'archevêque de Braga était ambassadeur de Porlugal,
1. Cité par E. B. et F. P., Le pouvoir temporel des papes jugé par ses œuvres, p. 245-246. Paris, 1878.
où régnait Alphonse VI, alors âgé de trente-trois ans. — Les intérêts anglais étaient défendus par le cardinal de Norfolk, qui était de la dernière promotion de Clément X et qui comptait par conséquent parmi les créatures du cardinal Altieri.
Le sacré collège était alors divisé en sept factions : — la faction de France, composée de six cardinaux : de Bouillon, de Bonzi, d'Estrées, Grimaldi, Maidalchini et de Retz; — la faction d'Espagne, comprenant six cardinaux, notamment Nitard, Portocarrero et Pio; — les quatre factions des cardinaux-neveux : celle de Barberini (Urbain VIII, 1623-1642), qui comptait également six cardinaux, parmi lesquels le cardinal Facchinetti; celle de Chigi (Alexandre VII, 1655-1667), composée de dix- sept cardinaux, dont les plus connus étaient Bonvisi, Corsini, Conti, Spinola, Delfino, Vidoni, Franzone, Barbarigo, Litta, Piccolomini, Caraffa; celle de Rospigliosi (Clément IX, 1667-1669), comprenant six cardinaux> principalement Cerri; celle d'Altieri (Clément X, 1670-1676), qui en comptait quatorze, parmi lesquels le célèbre Altieri, Norfolk et Albizzi ; — enfin, la faction des escadronistes, qui n'était composée que de trois cardinaux : Ottoboni, Azzolini et Homodei. — Cibo et (Mescalchi se tenaient à part avec quelques autres, et n'appartenaient à aucune faction; mais, dans le fond, ils soutenaient la politique et les idées austro-espagnoles.
Les trois chefs d'ordre étaient alors François Barberini- Cibo et Charles Barberini. Le cardinal Altieri, qui avait forcé Clément X à n'être pape que de nom et qui l'avait été de fait, s'était montré, comme cardinal-neveu et comme légat d'Avignon, très hostile à la France, et il avait mérité la disgrâce de Louis XIV. Sa Majesté avait même défendu à tous les membres de la faction de France de visiter les cardinaux de la dernière promotion. Cette division compliquait singulièrement la situation : car les puissances avaient le droit d'exclusion dans les conclaves. Dans sa dépêche à M. de Pomponne, du 15 juillet 1676,
LES INTRIGUES DU CONCLAVE DE 1676. Il
le cardinal d'Estrées remarque que les exclusions sont légitimes, mais qu'il ne faut les employer qu'à la dernière extrémité, parce qu' « elles sont odieuses et que le sacré collège les regarde comme une entreprise sur sa liberté ». C'est, dit-il, d un remède caustique ». Il distingue deux sortes d'exclusions : a les unes qui se font par une explication particulière, mais qui marquent la volonté des princes; et les autres qui se font par une déclaration publique, et même par des protestations, comme celle que M. le cardinal Bichi demanda à M. de Saint-Chaumont dans les derniers moments du conclave d'Innocent X1. »
Comme il faut pour l'élection papale les deux tiers des voix, et comme, le 8 septembre, 62 cardinaux étaient présents au conclave, 42 voix étaient par conséquent nécessaires. Donc aucune faction ne pouvait, à elle seule, faire l'élection, pas même celle de Chigi, ni celle d'Altieri. De là mille combinaisons et mille intrigues.
Au premier examen de la composition numérique des factions, il était clair que celle des Espagnols pouvait faire fond sur les 14 cardinaux d'Altieri et sur les 3 escadronistes; elle pouvait donc disposer aisément de 23 voix, sous la conduite combinée de Nitard, de Pio et d'Altieri.
L'habileté des cardinaux français aurait donc dû grouper immédiatement les trois factions BaVberini (6 voix), Chigi (17 voix) et Rospigliosi (6 voix); elle aurait disposé ainsi de 35 voix, et, en se complétant aisément dans le groupe des indépendants, voire même dans la faction Altieri qui prêtait à la division, elle aurait été maîtresse de l'élection. Cette tactique paraissait d'autant plus facile que le cardinal Nitard, ambassadeur d'Espagne, refusait, par jalousie et par orgueil blessé, de s'entendre avec le comte de Melgar, envoyé récemment par la cour d'Espagne pour le conclave, et que le cardinal Portocarrero était au mieux avec le comte de Melgar et au plus mal avec le cardinal Nitard. Les eaux espagnoles étaient donc