‹ Louis XIV et Innocent XIChapitre 314 sur 473 · INNOCENT XI, DUPE DE SA CAMARILLA · texte numérisé non relu

INNOCENT XI, DUPE DE SA CAMARILLA

Si quelqu'un veut être témoin de l'habileté avec laquelle l'entourage d'un pape peut le dominer et l'asservir, même quand le pape est hautain et quand il pousse la susceptibilité et la jalousie jusqu'à la manie, qu'il lise ce chapitre.

Innocent XI, comme tous les hommes irrésolus, anxieux, craintifs, ne pouvait manquer d'être exploité, assiégé, par des conseillers d'un caractère opposé au sien : les contraires s'attirent. Innocent XI n'aurait jamais été jusqu'au bout de sa tâche, s'il n'avait été secondé, activé, aiguillonné par un Azzolini, un Ottoboni, un Favoriti, un de Luca, un Casoni ; son tempéramemt avait besoin du leur, comme l'électricité négative a besoin de la positive. Il les cherchait donc; mais surtout il en était recherché, parce qu'ils avaient davantage besoin de ses faveurs et que de lui dépendaient leur éclat, leur avancement, leur avenir. Les courtisans les plus empressés et les plus tenaces sont ceux qui se voient transformés en conseillers par l'incapacité et les défauts mêmes du maître.

Innocent XI était certainement sous la coupe de son maître de chambre le prélat Mugiaschi, dont les services lui étaient d'autant plus nécessaires que ses infirmités et sa paresse naturelle augmentaient sans cesse; mais retenu auprès du pape presque toujours alité, Mugiaschi ne pouvait pas intriguer au dehors du palais ; sa sphère d'action

était donc forcément restreinte. Les personnages qui exercèrent le plus d'influence sur le pape, dans son entourage immédiat, furent les cinq susnommés, auxquels il faut ajouter un sixième, qui était de rechange. Le caractère soupçonneux du pape rendait ce sixième inévitable; Innocent avait besoin de contrôler son conseil même, d'y introduire un élément nouveau, d'y susciter de l'opposition, pour mieux voir dans les différentes choses les différentes faces des choses. Ce sixième fut tantôt le cardinal Cibo, tantôt le cardinal Garpegna, et surtout le cardinal Casanatta.

Tels furent lesprincipaux acteurs secrets, les héros de coulisse qui dirigèrent la comédie vaticanesque sous Innocent XI. Ce pauvre pape parut être leur maître devant le public; en réalité, il fut continuellement leur esclave, esclave souvent emporté, furieux même, mais esclave. Il avait beau rugir dans ses moments de colère et poser en lion superbe; les mouches qui le piquaient dans ses endroits sensibles le faisaient agira leur gré.

Innocent procéda d'abord d'une manière correcte : il laissa Cibo, son secrétaire d'État, se mouvoir selon les règles, mais toujours sous sa direction. D'un caractère dominateur, Innocent ne consentait jamais à paraître obéir; de fait, il obéissait presque toujours à ses conseillers, mais parce que ceux-ci poussaient l'habileté jusqu'à lui faire croire qu'il dirigeait lui-même le gouvernail. On ne pouvait s'assurer de ses mouvements qu'à cette condition. Aussi avait-il choisi pour son secrétaire d'État le cardinal Cibo, homme médiocre, dépourvu de science, incapable de le gêner, mais capable de poursuivre jusqu'à la fin le rôle qui lui serait assigné. Il le chargea de jouer au Français avec les Français; de continuer à percevoir une pension de Louis XIV pour mieux persuader celui-ci de son dévouement ; d'être toujours aimable avec les d'Estrées, de paraître leur faire des confidences de prix, d'affecter avec eux une intimité particulière, de leur dire quelque mal des Espagnols et des Autrichiens,

de flatter leur vanité; mais tout cela, pour les duper. Fourbe jusqu'à la moelle des os, le cardinal Cibo joua si bien son rôle, que le roi lui continua sa pension et les d'Estrées leur commerce amical, même lorsqu'ils furent certains, les uns et les autres, de sa faiblesse et de sa duplicité.

Cibo avait beau rapporter exactement au pape les résultats de ses négociations, ses renseignements et ses conseils ne pouvaient suffire à celui-ci : Innocent devait forcément puiser à d'autres sources. D'autre part, comme tous les hommes médiocres qui occupent de hautes positions, Cibo fut jalousé. Ses envieux, ne pouvant lui prendre sa place, cherchèrent à lui prendre son crédit, en substituant leur influence à la sienne.

Parmi les cardinaux, deux se distinguaient par une supériorité marquée, Azzolini et Ottoboni. Plus avares et plus cupides l'un que l'autre, ils étaient d'une habileté non moins incontestable : Azzolini plus vif, Ottoboni plus calme; Azzolini plus spirituel, plus brillant, Ottoboni plus raisonnable, plus pratique; celui-là, plus versé dans les intrigues et au courant de toutes les indiscrétions qui se commettaient chez la reine de Suède; celui-ci, plus consommé dans les affaires et au courant de toutes les procédures des congrégations. Quoique Innocent eût à se méfier et à se plaindre d'Azzolini, il se garda bien de se priver de ses services. Tout en les tenant tous deux à une certaine distance, il les flatta, les interrogea et accrut leur importance devant le sacré collège et le public.

Entre eux et lui, deux autres personnages se glissèrent, Favoriti et de Luca. Favorili ne fut jamais cardinal, de Luca ne le devint qu'en 1681. Tous deux étaient auditeurs du pape, celui-là secrétaire des chiffres, celuici des mémoriaux; l'un et l'autre étaient, par leurs fonctions mêmes, en rapports directs et fréquents avec le pape. Leur tournure d'esprit, leur caractère, leurs informations, leur habileté lui plurent; les détails des affaires qu'ils lui communiquaient, les rapports qu'ils lui faisaient,

leurs idées, leurs aperçus, leurs médisances, leurs intrigues, leur savoir-faire en un mot, l'intéressèrent; il se les attacha d'autant plus facilement que c'était là une partie de leur ambition, et une intimité dans les relations journalières l'ut vite contractée entre eux.

Don Livio fut naturellement admis dans ce cénacle, étant le neveu chéri de son oncle ; mais sa jeunesse, son inexpérience des affaires ecclésiastiques, son application à ses propres affaires temporelles, le réduisirent à l'état de personnage très secondaire. On se servit de lui à l'occasion, et son rôle dans les coulisses se borna à celui d'un serviteur sans grande importance.

De l'avènement du pape jusqu'au commencement de 1679, les choses suivirent ainsi leur cours, aussi correctement que possible; mais, à partir de cette époque, le conseil privé du pape devint une véritable cabale. Le 5 avril, l'abbé de Servient écrit à M. de Pomponne que le cardinal Cyboest aimé, mais que « les ministres inférieurs le contrarient presque en toutes choses impunément1. » Le ll,leduc d'Estrées écrit au roi : « La division a commencé de se mettre entre les ministres subalternes du pape, Luca et Favoriti ; et même elle a si bien paru en certaines occasions, qu'on peut croire qu'elle n'est pas affectée. Si elle continuait, elle ne pourrait être qu'avantageuse à M. le cardinal Cybo, dont ils avaient essayé jusqu'à cette heure d'affaiblir le crédit2. »

La tendance de Favoriti et de Lucaest^ donc claire : ils veulent perdre le cardinal secrétaire d'État et accaparer à leur profit la direction des affaires. Seulement, ils ne s'entendent pas complètement. Ce défaut d'entente est-il une réalité, ou n'est-ce qu'une ruse pour faire croire à leur faiblesse et pour ménager la susceptibilité de ceux qui les jalousent? On le voit, le duc d'Estrées crut que cette division « n'était pas affectée. » L'abbé de Servient fut-

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